‹ Histoire générale de l'Eglise depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'au pontificat de Pie IXChapitre 128 sur 332 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

positions, dont voici les deux plus intelligibles : La divinité nest pas Dieu* — La nature divine ne s'est pas incarnée. Gilbert était devenu évêque de Poitiers. Deux de ses archidiacres déférèrent ses erreurs au Pape. Elles furent solennellement examinées, en présence d'Eugène III, au concile de Paris. Saint Bernard, dont le nom se retrouvait partout où la vérité avait besoin d'un défenseur, convainquit Gilbert, qui donna un noble exemple de soumission, en adhérant à la sentence du concile et en anathématisant son hérésie. On amena au concile de Reims un sectaire fanatique , qu'une ignorance grossière avait jeté dans un schisme extravagant. C'était Eon de l'Etoile, gentilhomme breton. Il se croyait le Fils de Dieu, juge des vivants et des morts, parce qu'il entendait répéter, dans les prières de l'Eglise, ces paroles : Per eum (on prononçait alors eon) qui veuturus est judicare vivos et rnortuos, et sœculum per ignem. Cette folie n'eût été que ridicule, si elle n'eût rencontré parmi le peuple des esprits crédules qui la prirent au sérieux. Accompagné d'une bande indisciplinée, Eon de l'Etoile faisait valoir sa qualité de Fils de Dieu et de Seigneur universel. Il dépouillait les églises, pillait les châteaux et les monastères, et répandait partout la terreur. La sûreté publique exigeait une répression. Eon de l'Etoile comparut devant le concile , appuyé sur un bâton d'ivoire terminé à son extrémité supérieure par une double branche. « C'est là un » profond mystère, dit-il au Pape. Ce bâton est l'emblème de la » puissance qir m'a été donnée. Aussi longtemps que ses deux * branches regardent le ciel, Dieu possède deux parties de l'unij> vers et m'abandonne le gouvernement de la troisième. Si je le » renverse, en tournant les deux branches vers la terre, alors je ï) retiens pou r vnoi deux parties du monde, et ne laisse à Dieu » que la troisième. » Il n'y avait pas à discuter de pareilles folies. On remit Eon de l'Etoile entre les mains de Suger, qui le fit enfermer, pour mettre un terme à ses désordres. Ce qu'il y eut de plus déplorable, fut l'obstination de quelques-uns de ses partisans, qui, cités devant les tribunaux civils, persistèrent jusqu'à la mort dans leur criminelle folie.

34. C'était l'époque des grandes hérésies religieuses et sociales, qui, sous les npms divers de Pétrobrusiens , de Bulgares, de

240 EucfeNE m (1145-1153).

Henriciens, d'Albigeois, de Cathares (1), reproduisaient les principes du Manichéisme antique et désolaient le midi de la France et les principales villes de l'Allemagne. Leurs doctrines n'étaient rien autre chose que la subversion même ^e toute doctrine : en politique et en religion , négation de toute autorité, insubordination, anarchie ; en morale, destruction de la famille, sous prétexte que les liens du mariage, par leur perpétuité même, étaient incompatibles avec la sainteté du chrétien; absence de toute règle, et ^ar conséquent de tout devoir, sous prétexte que la loi était l'œuvre du principe mauvais. On îe voit, les utopistes modernes n'ont rien inventé quant au résultat. Ils arrivent aux mêmes conséquences par d'autres voies : l'erreur, au fond, est la même ; elle se transforme seulement pour séduire , à chaque époque, par les côtés qui la rapprochent le plus du courant général des esprits et des passions du moment. Depuis vingt-cinq ans, Pierre de Bruys infestait les provinces des bords du Rhône et de la Garonne. Fier de la multitude qu'il avait séduite, il s'était enhardi ; et , après avoir promené le pillage et l'incendie dans les monastères et les églises du Languedoc, il vint à Saint- Gilles (2), fit dresser sur la place publique un immense bûcher formé des croix qu'il avait abattues, et y mit le feu. A ce spectacle, les catholiques outrés d'indignation, se précipitent sur lui, élèvent un second bûcher et vengent l'honneur de leur toi en jetant l'iconoclaste dans les flammes (1147). Les ennemis de l'Eglise ont fait de Pierre de Bruys un martyr. L'acte de justice sommaire qui termina ses désordres avec sa vie a été représenté comme une atrocité odieuse et gratuite. L'histoire qui juge sans passion, np voit dans Pierre de Bruys qu'un rebelle insurgé contre toutes les lois civiles et religieuses de son temps. Les flammes du bûcher de Saint-Gilles, allumées par l'indigna-

(1) Pélrobrusiens, du nom de Pierre de Bruys, leur chef; Bulgares, parce que eur secte venait de la Bulgarie; Henriciens, du nom de Henri, l'un des disciples

de Pierre de Bruys, Albigeois, parce que, dans la France méridionale, la ville d'Albi était comme le chef-lieu général de ces sectaires; Cathares, du mot grec tkQx»** (p«r), parce qu'ils prétendaient s'assimiler au bon principe en rejetas! toujours le mauvais

(2) Maintenant dans le département du Gard.

Page 1