CHAPITRE VI
tion populaire, furent une protestation contre les outrages faits uu signe sacré du salut , sous l'étendard duquel des milliers de croisés allaient verser leur sang sur les champs de bataille de la Palestine. Pierre-le-Vénérable et saint Bernard combattirent les hérétiques avec d'autres armes. L'abbé de Cluny parcourut les contrées méridionales de la France, prêchant aux peuples égarés la vraie doctrine de l'Evangile. Nous avons encore de lui un traité où il réfute éloquemment les erreurs des sectaires, et établit contre eux la divinité de la hiérarchie et des sacrements de l'Eglise. Mais il semblait que tous les prodiges de conversion, è cette époque , ne pussent être opérés que par saint Bernard, et que la grâce céleste l'avait choisi pour son instrument de prédilection. Le voyage du saint abbé de Ciairvaux à Albi , à Toulouse et dans les principales villes du Languedoc, fut un véritable triomphe. Les églises n'étaient pas assez vastes pour contenir les populations avides de l'entendre. A sa vue à sa parole , les préjugés se dissipaient, l'erreur faisait place aux saintes lumières de la foi. Les nombreux miracles que Dieu opérait à sa prière étaient des démonstrations plus éloquentes que tous les discours ; et. quand il quitta le Languedoc, il sembla qu'il n'y laissait plu» un seul hérétique. Malheureusement, le germe de l'erreur n'était pas déraciné ; il fallut encore des combats , des luttes nouvelles , pour le détruire entièrement. — Pierre-le-Vénérable ne borna point les efforts de son zèle à combattre les Albigeois : il entreprit deux ouvrages importants , qui eussent suffi seuls à illustrer son nom. Le premier est une réfutation complète du Talmud, où il prouve contre les Juifs la divinité de Jésus-Christ. ïa second est la réfutation de l'Alcoran et des doctrines musulmanes. Pour ce dernier travail, Pierre-le-Vénérable fit traduire en latin le livre de Mahomet. C'est le premier essai de ce genr», rente en Occident. — L'esprit d'hérésie et d'erreur que le pieux abbé de Cluny combattait avec tant d'ardeur et de science, n'arrêtait pas l'élan généreux qui portait les âmes vers i& pratique des plus nobles vertus. Dans les royaumes du noîd de l'Europe, saint TTenri, évêque d'Upsal, saint Eric, roi de Suède, sainl Yiceliri, évèque d'Oldembourg ; en Allemagne, sainte Ilildegarde, religieuse du monastère de Disemberg , dans le comté <$t
242 riGFNE m (1145-1153).
Spanlieim, si célèbre par ses merveilleuses révélations, saint Léi pold, margrave d'Autriche; en France, saint Etienne cTObasine aJi Angleterre , saint Gilbert de Sempringam ; en Irlande , saint Malachie* l'ami de saint Bernard , reproduisaient les merveille? de sainteté et de vertu des siècles les plus florissants de l'Eglise. 35. Cependant Eugène III avait repris le chemin de l'Italie. En quittant la France, ïl avait voulu visiter le monastère de Qairvaux , que , dix ans auparavant , il avait habité comme •impie moine. En adressant la parole à la communauté, il ne put retenir ses larmes. Il exhorta , il consola les anciens compagnons de ses premières années avec une paternelle affection.. Sous les ornements de sa dignité , il ne quittait pas le cilice. On portait devant lui des carreaux de broderie ; son lit était couvert de pourpre et de riches étones ; mais à l'intérieur il n'était garni que de paille battue et de draps de laine. Le souverain Pontife était toujours l'austère disciple de saint Bernard. De retour à Rome, Eugène III trouva la ville encore livrée à l'anarchie populaire. L'ingratitude des Romains ne ralentit pas sa bienfaisance. Il dota sa capitale de riches monuments , réédifia l'église de Sainte-Marie-Majeure et y fît construire un portique orné de mosaïques. Le règne de ce Pontife se ressentit de l'influence et du génie de saint Bernard , qui lui écrivait : « On dit que c'est » moi qui suis le Pape, et non pas vous. Ceux qui ont des affaires • viennent fondre sur moi de toutes parts, et je ne puis me sous- » traire à leur importunité. » Dans la personne d'Eugène III, on trouvait le zèle, la piété, la sagesse, le désintéressement, l'application au gouvernement de l'Eglise, au progrès de la religion à l'extirpation de Terreur: admirables vertus dont la réuniot forme l'idée qu'on doit se faire d'un grand Pape. Il recherchait le mérite et savait le récompenser. Il fit traduire en latin plusieurs ouvrages des Pères de l'Eglise grecque , entre autres les ouvrage" de saint Jean Damascène , sur la *oi orthodoxe. Eugène III courut lé 8 juillet 1153, après un vegne dt huit ans. L'année précédente, Conrad III, le premier empereur de la maison <#î Hohena&ufen, avait cessé de vivre. Il laissa le trône d'Allemagne à son neveu , Frédéric Barberousse , dont le nom, (atal à l'Eglise, était destiné à une triste célébrité.
.CHAPITRE Vk $6. FontWcat d'Aaiastase IV ( 9 juillet 1155-2 décembre 1154 )
36. Le jour même de la mort d'Eugène III, on élut, pour lui succéder, Conrad, évëque de Sabine, qui prit le nom d'Anaatase /V. C'était un vieillard d'une haute vertu : il signala sa charité dans une famine qui désolait alors l'Italie. La durée de ion pontificat ne répondit point aux légitimes espérances que sa promotion avait fait naître. Anastase IV mourut le 2 déeembre 1154.
37. Les premiers jours de son règne furent signalés par un événement qui plongea l'Eglise dans une vive douleur. Saint Bernard avait alors soixante-treize ans. Profondément affligé des désastres de la croisade , brisé par les fatigues et la maladie, il ne trouvait de force que dans l'ardeur de son zèle , qui luttait encore contre l'épuisement de ses organes. Son dernier acte fut un trait de charité. La ville de Metz était en proie aux horreurs de la guerre civile. On y transporta saint Bernard mourant. D'une voix éteinte par la maladie , mais toujours puissante par La vivacité de la foi qui l'inspirait , il parla au peuple un langage de paix. Les inimitiés , les haines , les vengeances se calmaient au souffle de cette éloquence , habituée, depuis un demi-siècle, à dominer les flots des multitudes. Au milieu d'une île delà Moselle , le saint abbé convoqua les membres les plus influents des deux partis , et leur fit signer un traité de paix. Après ce triomphe, qui couronnait dignement quarante années de combats, il revint à Clairvaux. Quelques jours avant sa mort, il écrivait pour la dernière fois à Arnold, abbé de Bonueval, son ami, qui lui avait envoyé quelques fruits : « J'ai reçu les présents de » votre charité avec ^reconnaissance, mais sans plaisir , car quel » plaisir peut-on goûter quand tout est amertume? Cependant, » l'esprit est libre dans l'infirmité de la chair. Priez le Sauveur t de ne pas différer ma sortie du monde , et de me protéger i » cette heure suprême, où je me présenterai , sans mérite et les » mains vides, devant lui. J'ai voulu, malgré ma faiblesse, voiV » tracer moi-uême cuà mots , afin qu'en reconnaissant la ma/ » vous reconnaissiez le cœur. » Le cœm de saint Bernard avoj embrassé, dans les liens de sa charité, l'Orient et ?Oocident. Le
Ikk ANASTASE IV (1158-1154).
monde entier pleura sa mort ( 20 août 1153 ). La noblesse et le peuple 'le tous les lieux voisins, accourus à cette nouvelle, se pressaient sur les hauteurs qui dominent Glairvaux , et faisaient retentir la vallée de leurs gémissements. En attendant que l'Eglise lui rendît un culte public , le corps de saint Bernard fut enterré dans la chapelle de son monastère , devant l'autel de la sainte Vierge, pour laquelle l'illustre abbé avait toujours eu la plus tendre dévotion (1). « Il semblait , dit un chroniqueur , que » l'univers eût perdu sa lumière , sa joie, son bonheur et sa vie. » Un roi de Sardaigne descendit du trône pour venir à Clairvaux, » passer le reste de sa vie auprès du tombeau de Bernard. Eskii, » archevêque de Lunden et primat de Danemarck , suivit cet » exemple. Le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident s'unissaient » ainsi , pour aimer et honorer celui qui avait tant aimé et ho- » noré Dieu et les hommes i »
(1) La dévotion de saisi Bernard pour la sainte Vierge est na des faits» les mieux établis de son histoire. Les écrivains protestants ont cependant cherché a la révoquer en doute en s'appuyant d'un incident particulier. En H 40 , les chanoines de Lyon, sans aucune participation du Siège apostolique ni de l'autorité épiscopale, et par un simple acte capitulaire, instituèrent, dans leur Eglise, la fête de l'Immaculée Conception de la sainte Vierge. Saint Bernard leur écrivit une longue lettre, où il blâme leur conduite pour trois raisons : 1° parce que cette fête est nouvelle-, 2° parce qu'il n'y voit aucun fondement légitime; 3° parce qu'il ne fallait pas la célébrer sans avoir préalablement consulté Rome. « Du reste, ajoute-t-il en terminant, je réserve cette question tout entière à l'examen du Saint-Siège, prêt à rétracter ce que j'aurais pu dire qui fût contraire à son jugement. » Depuis, l'Eglise romaine a non-seulement pris cette pieuse croyance» mais l'a favorisée de mille grâces spirituelles Elle a donné l'autorisation d'ajouter, dans la préface solennelle de cette fête, le mot d'Immaculée à celui dt Conception. Nul doute que saint Bernard, s'il vivait encore, ne s'associât aux vœui des catholiques <p\ supplient humblement le Saint-Siège de rendre un ,ret dogmatique en faveur de l'Immaculée Conception (*).
('} La doctrine da l'Eglise est maintenant fixée sur la croyance de I'Ioulv «niée Conception. Et le décret glorieux de Pie IX est un des plus beaux mo «umenta de l'histoire de VEglis* (Note du i9* juin 1855.)