CHAPITRE VII
» Christ, établi de Dieu sur les nations et les royaumes pour dis- » siper et détruire, pour édifier et planter. » On peut voir à ces paroles quelles profondes racines l'œuvre de saint Grégoire VII avait jetées en Europe.
19. Sur ces entrefaites, l'antipape Pascal mourut à Rome (20 septembre 1168). Sa mort n'éteignit pas le schisme : ses partisans lui choisirent pour successeur Jean, abbé de Strum en Hongrie , sous le nom de Calixte III. 11 fît de Viterhe sa résidence ordinaire; mais le schisme, discrédité dans l'opinion publique, victorieusement combattu par la ligue lombarde, fatiguait jusqu'aux Allemands eux-mêmes , dont les évêques revenaient en foule à l'unité catholique , «t faisaient leur soumission au pape Alexandre III. C'est sans doute un spectacle curieux de voir, d'un côté, l'empereur d'Allemagne ruinant les villes, promenant partout le meurtre et la terreur pour opprimer le Saint-Siège ; et, d'un autre côté, les peuples de l'Italie, ayant à leur tête le chef de l'Eglise catholique , relever de leurs débris les cités fumantes, fonder une nouvelle ville et lui donner un nom qui éternise à jamais leur amour pour l'Eglise et pour la vraie liberté , dont elle est la patronne et la mère. Frédéric avait épuisé ses forces dans sa lutte contre le Pape. Un vieillard , usé par l'âge et les infirmités, avait suffi pour arrêter, dans ses projets d'orgueil, le monarque qui rêvait l'empire universel. Comme pour se consoler de ne pouvoir, dans sa personne, ressusciter Charlemagne, il s'était donné le vain spectacle d'exhumer les cendres du héros. Une cour plénière fut convoquée à Aix-la-Chapelle; l'antipape Pascal III prononça la canonisation de Charlemagne, et les restes de ce grand honame furent j lacés en triomphe sur les autels. Ces pompes étaient impuissantes à relever un système que le souffle de Dieu avait frappé de mort. Méanmoins, Frédéric ne céda qu'après avoir tenté des efforts désespérés. Une armée allemande vint mettre pour la seconde fois ic siège devant Ancône (1171). Le courage des assiégés fut égal à la fureur des assaillants. La famine en vint au point qu'il ne restait plus dans la ville que cinq muids de farine pour nourrir 12,000 habitants. Cette détresse, loin d'abattre les courages, ne faisait que les exalter. Une veuve avait deux fils «ui se battaient contre l'ennemi , depuis tout le jour,
sans avoir pris aucune espèce de nourriture. Leur mère, rentrée & la maison, se fait ouvrir une veine, en tire du sang qu'elle fait cuire avec quelques herbes et. le porte à ses enfants sur le rempart. Les filles et les femmes de ce peuple héroïque se présentent un jour devant les magistrats et leur disent : « Notre chair ne
• vaut-elle pas celle des moutons et des hœufs? Eh bien, man- » gez-nous, ou jetez-nous à la mer! Nous aimons mieux mourir » que de tomber entre les mains d'un ennemi qui ne sait pas
• pardonner. » Ancône était digne d'une liberté qu'elle savait si bien défendre. Une armée lombarde vint délivrer la ville et chasser ses oppresseurs. Cependant l'empereur Frédéric, au mois de mai 1176, se jette dans le Milanais et y met tout à feu et à sang. Les Lombards réunissent leurs forces; l'étendard de Milan est placé sur un char; 900 soldats, l'élite de l'armée, sous le nom d'escadron de la mort, jurent de rapporter leur drapeau triomphant sur les murs de leur patrie. La batailla s'engagea près de Lignano. Frédéric y combattait au premier rang. Renversé de cheval, il disparaît dans la mêlée; son armée le croyant mort, prend la fuite. La déroute est complète. Quelques jours après, Barberousse, presque seul, rentrait à Pavie. L'armée qu'il croyait mener à la conquête du monde , fuyait en désordre au-delà des Alpes. Cependant, les Vénitiens détruisaient sa flotte dans l'Adriatique (1). 11 lui était désormais impossible de continuer la lutte. Les seigneurs ecclésiastiques ou séculiers qui le suivaient, lui déclarèrent qu'ils allaient l'abandonner, s'il ne faisait sa paix avec l'Eglise. Dès cet instant, il comprit qu'il fallait se résigner, et qu'une prompte soumission pouvait seule sauver son autorité.
20. Vérémond, archevêque de Magdebourg; Christiern, archevêque de Mayence ; Conrad , évêque élu de Worms , députés de l'empereur, se rendirent auprès d'Alexandre III , à Anagni, «t lui demandèrent au nom de leur maître l'oubli du passé et 1* paix pour l'avenir. « Nous ne pouvions, leur dit le Pape, rece*
(i) « Le Pape Alexandre III, pour perpétuer le souvenir de la victoire navak des Vénitiens, remit un anneau d'or au doge de Venise, en lui disant de le jeté à la mer, qu'il lui donnait pour épouse. C'est là l'origine de la cérémonie solen aelle où les doges, » leur installation, épousaient la mer. * ( Président Henauï Abrégé chronologique Se i' Histoire de France..}
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» ir en ce moad° un plus agréable messag * rïous n'avons » j nais ref'isé de reconnaître Frédéric pour le plus grand des » princes de la terre. Puisse la paix qu'il nous offre être défini- » tive et à jamais irrévocable ! » Les négociations s'ouvrirent. Le Pape stipula la paix non-seulement pour lui , mais encore pour ses alliés, les Lombards, le roi de Sicile et l'empereui de Gons— tantinople. Les députés s'engagèrent au nom de leur maître à reconnaître enfin l'autorité du Pape légitime et à restituer à l'Eglise romaine les terres de la comtesse Mathilde et tous les autres domaines pontificaux dont Frédéric s'était emparé dans le cours de la guerre. Enfin, il fut convenu que la paix ^erait solennellement ratifiée à Venise, dans une conférence où le Pape et l'empereur se trouveraient en personne. Alexandre III partit d'Anagni pour s'y rendre : il y trouva les archevêques de Ravenne, de Milan , d'Aquilée , et les députés de toutes les villes lombardes. Quand il parut au milieu d'eux, le souvenir des luttes passées, la vue du Pontife, si souvent proscrit, qui avait acheté par vingt années de persécution et d'exil la victoire de l'Eglise, arrachèrent des larmes de tous les youx. « Nos très chers fils, dit Alexandre III, » qui partageait lui-même l'émotion générale , c'est un miracle » de la puissance de Dieu, qu'un prêtre vieux et désarmé ait pu » résister à la fureur du plus grand roi de la terre : c'est afin que » tout le monde sache qu'il est impossible de combattre contre le » Seigneur et son Christ. Vous avez partagé tous nos périls , il » était juste que vous eussiez part au triomphe. Nous n'avons j> voulu signer la paix qu'au milieu de nos ficelés Lombards. » Des acclamations unanimes accueillirent ces nobles paroles. Le traité de paix fut échangé entre les deux souverains. Le 23 juillet 1177, six cardinaux se rendirent auprès de Barberousse pour l'absoudre, au nom du souverain Pontife, de l'excommunication qu'il avait encourue. Il renonça, en leur présence, au schisme de Calixte III e' promit obéissance, pour lui et ses successeurs, au pape Alexandre. Les prélats et les seigneurs allemands prêtèrent un serment semblable. L'empereur se rendit ensuite à l'église de Saint-Marc, où le Pape l'attendait. Frédéric Barberousi»e ôta son manteau royal, se prosterna, le front dans la poussière, et baisa les pieds du Pontife. Alexandre III le releva avec bonté et l'eu*^
brassa les larmes aux yeux; il célébra pontificalement les snints mystères, et l'empereur communia de sa propre main. La cérémonie terminée, le Pape monta à cheval; Frédéric lui tint l'étrier et le conduisit, tenant le cheval par la bride, jusqu'ar palais des Doges, au milieu des acclamations ae ia foule et ai chant du Te Deum. La nouvelle de cette paix fut portée à 1 connaissance de tous les évêqnes de la chrétienté par une bulL pontificale. L'antipape Calixte III vint lui-m^me demander pardon de son crime et abjurer le schisme entre les mains d'Alexandre III, qui ne se souvint plus que de sa miséricorde et accueillit l'enfant prodigue avec une bonté ineffable. Vainement quelques sectaires obstinés voulurent prolonger le schisme et élurent un nouvel antipape, dans îa personne de Lando Sitino, qui prit le nom d'Innocent III, le peuple de Rome fit justice luimême de cette ambition surannée. Lando Sitino fut enfermé pour le reste de ses jours dans le monastère de la Cava (1178).
21. Pendant ces événements une autre lutte, entre un roi cruel et un héroïque Pontife, s'était dénouée par le martyre. Thomas Becket, chancelier d'Angleterre, avait été promu, malgré sa résistance, au siège archiépiscopal de Cantorbéry (1161). Il avait dit à Henri II, dont jusque-là il avait été l'ami et le confident le plus intime : «Vous m'y forcez, je serai archevêque; » vous avez connu Thomas Becket courtisan , vous le connaîtrez » Pontife. Votre amitié pour moi se changera bientôt en une » haine mortelle. » Cette sinistre prédiction ne devait que trop tôt s'accomplir. Henri II, fidèle aux traditions tyranniques de Guillaume-le-Roux , retenait les revenus des sièges vacants, différait la nomination des nouveaux titulaires pour enrichir le fisc royal. lVun autre côté, les juges laïques, au mépris des ".anons, citp snt les personnes ecclésiastiques à leur tribunal et prétendaient connaître de leurs causes, sans qu'elles eussent été préalablement soumises à la sentence *ls^ évêques Enfin, les seigneurs usurpaient publiquement les biens des monastères et des évêchés, qu'ils faisaient administrer en leur nom par des laïques. Le nouvel archevêque de Cantorbéry, en prenant possession de son siège, se montra un autre homme. Il avait vécu jusque-là dans le faste et la mollesse des cours, il s'était entouré