CHAPITRE Vni
de son couronnement , Othon avait rencontré sur son chemin, l'ermitage de Rivo Torto, première retraite de saint François d'Assise. Le pieux solitaire ne sortit pas de sa cellule pour voir passer le cortège impérial, mais il envoya au prince un de ses disciples, chargé de lui dire ces seuls mots : « La gloire dont » vous êtes environné ne durera pas longtemps. » La prédiction fut vraie, mais l'empereur Othon IV ne dut qu'à lui-même sa propre déchéance. Il devait tout au Pape Innocent III. Définitivement assis sur un trône qui lui avait coûté tant de combats, il se crut assez fort pour lutter à force ouverte! contre son protecteur. Il s'empara des domaines de l'Eglise en Toscan0, et se jeta sur les terres de Frédéric II, roi de Sicile. Il apprit bientôt qu'Innocent III savait reprendre ce qu'il avait donné. L'empereur ingrat fut excommunié. La sentence pontificale le déclarait déchu du trône, et déliait ses sujets du serment de fidélité. En même temps, par les soins du Pape, le jeune Frédéric II, roi de Sicile, était promu à la dignité impériale dans la diète de Nuremberg. L'ancien pupille du Saint-Siège, dans les circonstances merveilleuses de son élévation et dans la chute inattendue de son prédécesseur, aurait dû apprendre qu'on n'outrage pas impunément l'Eglise de Dieu, lui aussi l'oublia pourtant à son tour. Othon, déposé, voulut en appeler aux armes, mais la justice de Dieu l'attendait à Bouvines.
13. Ce lieu devait de même être fatal à Jean Sans-Terre. Prince fourbe et cruel, caractère soupçonneux et dissimulé, orgueilleux dans la bonne fortune, rampant dans l'adversité, traître envers ses amis, lâche avec ses ennemis, Jean Sans-Terre était monté sur le trône par un assassinat. Le droit de représentation, suivi dans les états féodaux, appelait i la couronne d'Angleterre , après la mort de Richard Cœur-de-Lion le jeune prince Arthur de Bretagne. Jean Sans-Terre, à qui les crimes ne coûtaient rien , se débarrassa de son rival par un horrible assassinat (1203). Philippe-Auguste cite le meurtrier, en qualité de vassal de la couronne de France , à la cour der. Pairs, pour y rendre compte de sa conduite. Jean refuse d'y comparaître; il est déclaré coupable de félonie , condamné à mort et déchu de •es fiefs. Philippe- Auguste se chargea d'exécuter lui-même 1»
sentence. En une année , il s'empara de la Normandie , de l'Anjou , du Maine et du Poitou , les réunit au domaine royal , et ne laissa plus aux Anglais que la Guienne. 11 aurait poussé plus loin ses .onquêtes et se promettait d'aller attaquer son traître vassal jusqu'au a3ur de l'Angleterre , lorsque Jean en appela au Pape , et le supplia d'intervenir en sa faveur auprès de son redoutable rival. Innocent III , qui s'était appelé /ni -même « le » représentant sur la terre de Jésus-Christ , le conciliateur su- » prême, » crut devoir interposer son autorité, pour arrêter l'effusion du sang^Dans la bulle célèbre : Novit Me, adressée à Philippe-Auguste,' au nom de la juridiction spirituelle dont il est investi sur les rois et les peuples , au nom de l'autorité suprême que lui donne sa mission divine, il ordonne au roi de France de cesser les hostilités. Il évoque la cause à son tribunal, en réservant, jusqu'au jugement définitif, les droits des deux parties. Les écrivains hostiles à la papauté ont blâmé énergiquement l'intervention d'Innocent III en cette circonstance. Ils cherchent à intenter su; la teneur même de la bulle pontificale, et $ prouver que les raisons sur lesquelles s'appuie le souverain Pontife, pour confirmer la juridiction qu'il s'attribue, ne sont fondées ni en fait ni en droit. La meilleure réponse à taars arguments est celle que nous fournit l'histoire elle-même. Philippe- Auguste se soumit, et conclut une trêve de cinq ans avec le roi d'Angleterre. Ce prince devait mieux connaître le droit public du moyen âge que les adversaires posthumes d'Innocent III.
14. Jean Sans-Terre était indigne de la protection pontificale. Un an après, renouvelant la querelle des investitures et les cruautés de Henri II, il chassait de son siège le vertueux cardinal Etienne Langton, archevêque de Gantorbéry. De la même main qui avait relevé le suppliant, Innocent III lança la foudre sur le rebelle. L'interdit fut jeté sur tout le royaume d'Angleterre. Jean Sans-Terre répondit à cet acte de vigueur par une cruauté et une dérision infâmes. Le courageux évêque Godefroy de Norwich , qui avait osé promulguer la sentence pontificale , fut jeté dans une prison; le tyran le fit revêtir d'une chape de plomb et le laissa ainsi mourir de faim. Quelques jours après, dans une grande chasse, Jean Sans-^Terre, voyant découdre le