CHAPITRE îî
cet homme se trouvait dans les rangs mêmes du sacré collège , et Innocent Vf eut le talent de le découvrir. Le cardinal ^Egidius Aîbornoz avait été conseiller d'Etat et porte-étendard du *oi de Castille , Alphonse XI. Il avait puissamment contribué à la fameuse victoire de Tarifa , après laquelle le monarque castillan avait voulu être armé chevalier de sa main. Elevé depuis à l'archevêché de Tolède , il continua de servir sa patrie jusque l'avènement de Pierre-le-Cruel. Les généreuses observations qu'il osa adresser au tyran attirèrent sur lui ses vengeances. Pour s'y soustraire, Aîbornoz vint chercher à Avignon un asile à l'ombre du trône apostolique. Sa réputation l'y avait précédé, et Clément VI le créa cardinal. Il résigna, dès lors, son archevêché de Tolède et s'attacha exclusivement à la cour pontificale. Tel était le chef auquel Innocent VI confia l'armée qu'il voulait faire passer en Italie. Avec nos mœurs actuelles nous ne comprenons pas un cardinal guerrier. La séparation des pouvoirs , par une réaction extrême contre le système du moyen âge , est telle de nos jours, qu'un clerc, fût-il d'ailleurs un grand homme, ne saurait plus servir son pays de son génie ni de ses conseils. Chaque siècle a sa manière d'envisager les mêmes faits. On ne pensait pas au xive siècle de la même façon qu'au xrxe; voilà pourquoi il y eut un Ximénès en Espagne ; un cardinal d' Amboise et, plus tard, un Richelieu en France : et leurs noms n'ont pas déshonoré l'histoire. Aîbornoz était de la race de ces grands hommes. Pendant quinze ans il déploya, sur le théâtre de l'Italie, la profondeur des desseins avec la rapidité de l'exécution; les stratagèmes les plus inconnus de l'art militaire avec les combinaisons les plus savantes de la politique ; tout ce que le génie a de ressources dans les situations difficiles; tout ce que l'habileté a de moyens pour profiter des occasions que préserve la fortune; enfin, l'intrépidité du héros unie à la constance inébranlable du sage. Quand il eut terminé cette mission immortelle, la Papauté avait retrouvé en Italie ses Etats perdus depuis un demi-siècle, et c'est à Aîbornoz que l'humanité est redevable du grand bienfait du rétablissement des Papes à Rome. Cette ville rêv3*i toujours les vains souvenirs de sa gloire païenne ; le nom de Hienzi y redevenait populaire. Aîbornoz comprit qu'il vaut mieux user
486 innocent vi (1352-1362).
les préjugés, en leur cédant quelque chose, que leur résister à force ouverte; il rappela le tribun du fond de l'Allemagne, *« fit relever de son excommunication et le renvoya aux Romain^. La nouvelle de son approche réveilla tout l'ancien enthousiasme du peuple pour lui. La foule, ivre de joie, se piessait sur ses pas ; on aurait dit Scipion l'Africain montant au Capitolb. Si Rienâ avait eu la modération du pouvoir il aurait pu gouverner longtemps; mais la grandeur était pour lui comme un breuvage enivrant qui troubla sa raison. Ses prodigalités, son orgueil, ses débauches, qu'il n'interrompait que par des actes de sanguinaire vengeance, ne tardèrent pas à soulever contre lui l'indignation populaire. Un an s'était à peine écoulé , depuis sa restauration , lorsque les cris de : Mort au tyran! Vive le peuple! retentissent à ses oreilles. Le palais du Capitole était investi par une multitude en furie. Le tribun paraît à une fenêtre et fait un geste pour imposer silence : les vociférations redoublent; le feu est mis au palais; Rienzi est égorgé , et la populace , toujours prête à outrager ce qu'elle adorait la veille, insulte son cadavre et en livre les restes aux flamiues (1354). Albornoz ne jugea point encore le moment favorable pour reprendre possession de Rome. H est rare que l'ordre et une paix durable puissent succéder tout à coup, et sans transition, aux derniers excès de l'anarchie. Il laissa les Romains se créer une nouvelle dictature, plus honteuse que toutes celles qui l'avaient précédée , en faveur d'un cordonnier nommé Lélio Calzolaio. Les Romains ne savaient plus que faire pour s'avilir. Cependant le cardinal détruisait successive- Dent toutes les tyrannies particulières élevées dans les villes de la Marche d'Ancône et de la Romagne ; il reprenait Bologne aux Visconti ; il concluait, après de nombreuses victoires, des traités de soumission et de paix avec les Malatesta, les Ordelaffi, les Manfredi, les Poilenta, et terminait la soumission entière des Etats de l'Eglise par le brillant fait d'armes de San Ruffello (1361).
29. Si la puissance temporelle de la Papauté triomphait en Italie ^ son influence morale n'obtenait pas ailleurs le même tucrès. En Espagne, en France, l'autorité d'Innocent Yi était ïbèconmie. Dès les premiers jours de son règne, Pierre-le-Cruel