CHAPITRE V. G
sai:s appei et un tribunal suprême, où tous les grands intérêts du
monde étaient soumis au jugement de l'autorité la plus haute et
la plus conciliante qui fut jamais. La bulle Inter cœtera, qui
réglait! 's nouvelles destinées de l'Amérique, a fourni à certains
hommes l'occasion de s'élever avec violence contre les prétendus
empiétements des Papes sur les affaires temporelles. « Au lieu
> de blâmer ce décret, dit un auteur, ne devrait-on pas regretter
d ces temps d'autrefois, où les Ponti/es, d'une seule parole,
» cimentaient la concorde entre -es princes; où, à la voix du
» Père commun des chrétiens, s'évanouissaient sans résistance et
» sans bruit les semences des plus longues et des plus sanglantes
» contestations? Temps heureux où les peuples, foulés par les
» souverains , tournaient vers Rome des regards d'esoéranee , et
» voyaient bientôt le calme succéder à la tempête ,- le repos à
» Pagitation des guerres le bonheur public aux désastres qui
"> sont la conséquence inévitable des discordes politiques. »
17. Après avoir donné ses premiers soins à ces préoccupalions étrangères, Alexandre VI jeta ses regards sur la situation de Rome et de PItalie. La sécurité et Pordre public furent promptement rétablis dans la capitale du monde. Quelques semaines s'étaient à peine écoulées depuis Pavénement du nouveau Pape, que déjà, d'après les témoignages contemporains, les crimes trouvaient une répression sévère et un juge inexorable. La Péninsule italique était en proie aux plus violentes commotions, résultats d'intrigues et de querelles entre les petits souverains des nombreux Etats dont elle était composée. Ludovic Sforce, dit le More, gouvernait le duché de Milan en qualité de tuteur de Jean Galéas, son neveu. Séduit par l'exercice de l'autorité souveraine, il vit arriver avec douleur le moment où il devrait la déposer en d'autres mains, et il prit toutes les mesures nécessaires pour se maintenir au poste qu'il occupait. Tous les moyens lui étaient bons pour parvenir à son but , et il le prouva plus tard en faisant mourir son neveu (1494). Cependant il avait nesoin, pour réussir, d'appuyer son plan d'usurpation sur le concours des princes italiens. Alexandre VI, consulté h ce sujet, ne témoigna que de l'horreur et de l'indignation. Ferdinand, roi de Naples, excommunié par Innocent VIII, avait fait sa paix
avec Alexandre VI. Il s'opposait de même aux desseins de Ludovic Sforce. Ce dernier ne voyant plus d'autre ressource, invita Charles VIII, roi de France, \ i&ire une descente en Italie . afin d'y soutenir, comme héritier de la maison d'Anjou , ses droits à la souveraineté de Naples. Ainsi l'ambition d'un prince cupide allait faire verser des Ilots de sang.
La cour de France hésita d'abord à accepter des propositions qui étaient pleines de périls. Les conseillers les plus sages redoutaient l'issue d'une guerre lointaine. Mais la passion des conquêtes fascina bientôt les esprits , et l'on ne prit pas le temps de réfléchir. Cependant Charles VIII avait envoyé à Rome une ambassade, dirigée par le général d'Aubigny, pour pénétrer les vues d'Alexandre VI. Le but principal de cette mission était d'obtenir du Pape, par promesses ou par menaces, l'investiture des Etats, objet de la guerre. « Trois fois , répondit Alexandre VI, » la couronne de Naples a été accordée par le Saint-Siège à la » maison d'Aragon. Ces concessions ne peuvent Atre annulées, » à moins que Charles VIII n'ait un titre qui soit plus valable^ » Le royaume napolitain est un fief du Saint-Siège; c'est au » Pape qu'il appartient d'en conférer l'investiture. Si le roi de » France prétend faire valoir ses droits sur Naples , il doit s'a- » dresser au tribunal du souverain Pontife , et chercher, par les » voies légales et pacifiques, la solution de ce grand procès. » La politique d'Alexandre VI était la seule qui put sauvegarder l'indépendance de l'Italie. Le duc de Savoie, la république de Venise et la plupart des autres gouvernements italiens, y accédèrent. Charles VIII ne se laissa pas arrêter par leurs représentations. Au mois de septembre 1494, l'armée d'invasion, conduite par le roi de France en personne , descendit le versant du mont Genèvre. On eût dit la coalition de toutes les nations dt l'Europe. Français, Basques, Bretons, Suisses, Allemands, Ecossais, semblaient s'être donné rendez-vous sous les drapeaux de Charles VIII, comme au temps de l'invasion des Barbares. Ces troupes formidables menaient avec elles des canons de bronze, que les Français avaient su rendre aussi mobiles que leurs aimées,
18, La force a eu de tout temps le privilège de rallier le nombre autour d'elle. La noblesse romaine, effrayée, trembla
pour ses possessions. Elle abandonna la politique d'Alexandre YI et envoya faire sa soumission au roi de France. Les Colonna, les Orsiiu et les Savelli, c'est-à-dire les représentants des plus puissantes familles romaines, s'engagèrent à fournir à Charles VIII un certain nombre de cavaliers et d'hommes d'armes. Leur défection fut un coup terrible pour le Pape , qui restait désarmé , en présence d'un ennemi redoutable. Pour comble de mal lie»?, Ferdinand II, roi de Naples, était mort (21 janvier 1494) *u milieu de ses préparatifs de défense. Son fils Alphonse lui succéda, et Alexandre VI lui donna l'investiture d'un royaume plus facile à recevoir qu'à conserver.
19. Charles VIII s'avança en vainqueur, à travers les principales villes d'Italie. A son approche , tous les vieux gouvernements s'écroulent d'eux-mêmes. Pise secoue le joug des Florentins : Florence chasse les Médicis. Savonarole, le dominicain, tribun dont le nom se trouvera bientôt sous notre plume , reçoit Charles VIII à Florence, comme le Fléau de Dieu envoyé pour punir les péchés de l'Italie. Ferdinand était à Rome , près d'Alexandre VI. Il se hâta de retourner dans ses Etats, et le roi de France fit son entrée dans la Ville éternelle. Le Pape , quittant «on palais, s'etaiÉ réfugié au château Saint-Ange. Cette retraite faillit lui devenir funeste, car ses ennemis en profitèrent pour tenter de le perdre dans l'esprit du prince. Si le Pape était irréprochable, il n'en était pas de même de l'homme privé. Les mot» de déposition, de concile général, se répétaient sourdement au-» tour du monarque français : mais Charles VIII avait besoin de l'appui à\ Alexandre VI. Des tentatives schismatiques contre son autorité, n'eussent fait qu'aggraver les difficultés sans les résoudre^ Après de longues délibérations, un traité d'alliance fut conclu. Le Pawe? dut consentir à laisser au roi Civita-Vecchia et les autres forteresses de l'Etat ecclésiastique, jusqu'à ce qu'il eûl achevé l'expédition de Naples, qu'il n'était plus possible d'arrêt ter. De son côté, le roi de France s'engageait à soutenir le Pape, à lui faire, en personne, hommage d'obédience, à le traiter ave«* tous les égards dus à son rang et à sa dignité» Il fut convenu que 1b cardinal de Valence, César Borgia, accompagnerait Charles VIII, en qualité d'otage, pendant la campagne, et que
f>08 ALEXANDRE VI (1492-1503).
TÀz'im, frère de Baiazet, serait confié aux soins du roi, qui le ferait garder à Terrarine (1). Ce traité conclu, le Pape et le roi eurent ensemble une entrevue dans les jardins du palais pontifical. Comme le Pape approchait, le prince fléchit deux fois le genou. Mais Alexandre ne voulut pas qu'on lui rendit les honneurs accoutumés; s' avançant près de Charles, il s'empressa de l'arrêter et l'embrassa. Cependant, lors de la réception officielle, le monarque français voulut se conformer au cérémonial habituel. Malgré toutes ces démonstrations, le Pape se refusa constamment à donner à Charles VIII l'investiture du royaume de Naples. Des historiens qui affirment le contraire , sur la foi de Guiehardin, ont fait une erreur grossière. On peut reprocher bien des fautes à Alexandre VI , mais nul ne le saurait accuser de faiblesse et de défection dans sa ligne politique. Son courage semblait grandir avec les revers ; les erreurs de sa vie privée ne rejaillirent point sur sa conduite comme Pape; et c'est là le plus haut enseignement que puisse offrir l'histoire de son pontificat. Cependant Alphonse avait abdiqué lâchement pour se réfugier dans un couvent de Sicile, laissant son royaume à un prince de dix-huit ans. Le jeune Ferdinand II, abandonné à San-Germano, se retire dans File d'Ischia, et voit son palais pillé par la populace de Naples, toujours furieuse contre les vaincus. Les Français achèvent leur conquête sans combat, et entrent triomphalement dans des villes qui ouvraient d'elles-mêmes leurs portes (1495). Mais ce succès était trop facilement obtenu, pour présenter des garanties sérieuses de durée. L'organisation d'un système féodal, calqué sur celui de la France, ne tarda pas à soulever l'animosité des Napolitains. L'Italie, effrayée d'un joug étranger, comprit qu'il n'y avait de salut pour elle, qu'en revenant à la politique tout d'abord proclamée par Alexandre VI. j n'y eut pas jusqu'à Ludovic Sforce, qui ne" se montrât épouvant des triomphes d'un monarque qu'il avait appelé lui-même. Un ligue universelle se forma contre Charles VIII.' Les villes de k
(1) Zizim mourut, quelque temps après, au camp français, de la dyssenterie. Guiehardin accuse Alexandre VI de l'avoir fait empoisonner. Cette calomnie es* maintenant abandonnée des historiens, ggftne les pluf*^ ~"** \ la Papauté.