‹ Histoire générale de l'Eglise depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'au pontificat de Pie IXChapitre 310 sur 332 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

idées de Ferdinand et d'Isabelle, ce que nous pourrions justement appeler, de nos jours, le ministère de la police générale. Ce fait est tellement constant, que Sixte IV, effrayé de voir s'établir, sous le nom d'inquisition, un tribunal aussi redoutable, refusa d'abord son. approbation (1479). Il craignit que l'odieux de cette institution, dirigée par des ecclésiastiques , au nom du pouvoir royal, ne retombât en haine et en malédictions sur l'Eglise. Ferdinand déclara solennellement que son intention était d'établir, par là, un tribunal de justice royale, complètement étranger à toute juridiction purement spirituelle ; que les besoins particuliers de l'Espagne exigeaient plus de sévérité dans la répression des crimes d'hérésie et d'infidélité , en raison du contact habituel des Espagnols avec les Mahométans et les Juifs; que ce tribunal, quoique dirigé par des ecclésiastiques, serait véritablement une institution royale et que l'intérêt de la couronne exigeait ces mesures de rigueur. A ces conditions, Sixte IV et Innocent VIII consentirent à confirmer la nomination de Torquemada à la dignité d'inquisiteur général. Le nom de ce dernier a été l'objet des récriminations les plus ardentes et des plus odieuses calomnies de la part des ennemis de l'Eglise. On n'a voulu voir, dans sa personne, que le ministre d'une religion de paix , souillai ses mains par des exécutions sanglantes. On lui a reproché, comme son œuvre personnelle, les règlements de l'inquisition et la rigoureuse pénalité déployée contre les coupables. Enfin le nom de Torquemada apparaît aux imagination? épouvantées , tout environné des flammes qui consumaient les victimes dans les auto-da-fés de l'inquisition. Ce sont là des mensonges philosophiques qu'on a presque rendus des vérités à force de les redire. Les règlements de l'inquisition furent dressés en conseil royal, par Ferdinand et Isabelle : Torquemada ne fir que les exécuter. Il serait aussi injuste de faire retomber sur lui l'odieux des supplices , qu'il le serait de traiter de bourreau un ministre de la justice , parce que des exécutions capitales ont eu lieu sous son administration. La pénalité elle-même qui condamnait les hérétiques aux flammes du bûcher, n'était point particulière à l'Espagne. Nous avons eu fréquemment l'occasion de faire observer que ce supplice, dans la législation du moyen

âge y était universellement appliqué à ce genre de crimes. Sana doute, nos habitudes et nos mœurs actuelles répugnent à de telle? rigueurs. Mais de quel droit voudrions-nous juger les siècle» passés sur la mesure du nôtre? Quoi qu'il en soit, l'histoire de l'inquisition d'Espagne n'intéresse en rien celle de l'Eglise. Elle fut une magistrature dépendante des rois; elle tenait d'eux sa juridiction, ses règlements, sa constitution et sa forme. C'est à l'histoire politique qu'il appartient de juge^ ce tribunal. Et même, à ce dernier point de vue, il ne serait pas difficile de le justifier. Qu'il nous suffise de citer un seul mot de M. de Maistre : « S'il y avait eu une inquisition en Allemagne, et que Luther » eût péri dans les flammes d'un auto-da-fé, sa mort aurait » épargné celle de plusieurs millions d'innocentes victimes. »

15. Pendant que la victoire couronnait les armes de Ferdinand-le-Catholique, en Espagne, Christophe Colomb découvrait l'Amérique , et Luther venait au monde dans un pauvre village d'Allemagne. Le Protestantisme, cette grande hérésie du monde moderne, allait bientôt ensanglanter l'Europe. Ces deux noms et ces deux faits vont changer les destinées de l'univers. Cependant Innoceni VIII mourait à Rome, le 25 juillet 1492. Les dernières années de son pontificat avaient vu se produire un prodige de science dans la personne du fameux Pic de la Mirandole, qui, à l'âge de vingt-trois ans, soutenait, en présence des docteurs romains, la fameuse thèse intitulée : De omni re scibili, et quibusdam aliis. Cette thèse contenait neuf cents propositions extraites des auteurs grecs, latins, hébreux et chaldéens. Cette sorte de gymnastique intellectuelle ne présentait peut-être pas, dans la réalité, autant de difficultés qu'on pourrait le croire d'abord, et accuse plus de mémoire que de vraie science. Les lieux communs de la scolastique alors en vigueur fournissaient des raisons toutes faites et des arguments intrinsèques, à l'appui de toutes les opinions. Ce fut là probablement tout le secret de Pic de la Mirandole.

§4. Pontificat d'Alexandre ¥1 (11 août 1492-18 août 1503).

f6. Dans l'oraison funèbre d'Innocent VIII, prononcée en

CKAPÏTRE V.

présence des cardinaux, l'évèque Léonelli leur disait : ce Hâtez- » vous de choisir un successeur au dernier Pontife, car Rome » « st, à chaque heure du jour, un théâtre de meurtres et. de bri* » gandages. » — « En effet, dit un auteur contemporain, la » ville était sillonnée en tous sens par des malfaiteurs, des ban^ » dits, des hommes au visage sinistre et repoussant. * Les cardinaux suivirent ce conseil. Dès le lendemain des obsèques d'Innocent, ils entrèrent en conclave. Les voix se partagèrent tout d'abord entre les cardinaux Ascanio Sforza et Rodrigue Borgia (Lenzuoli). Le premier avait en sa faveur l'éclat de son nom et l'autorité de sa famille ; le second paraissait , par son énergie et sa vigueur, plus propre à conjurer les dangers présents de l'Eglise. Il fut élu et prit le nom d'Alexandre VI. Si le Siège apostolique était un trône ordinaire, qui ne demandât que Phabileté, la souplesse du génie, la libéralité du caractère, l'esprit de suite dans les plans une fois conçus, l'activité dans le maniement des affaires, Alexandre VI eût été digne d'y monter. Il avait ce qui plaît dans les princes, l'affabilité, la magnificence, l'éclat et le prestige. Aussi son exaltation fut-elle accueillie avec des transports d'enthousiasme par la population de Rome, a Tout » le monde , dit Gmchardin , appréciait la prudence de Borgia, » sa rare perspicacité, sa pénétration, son éloquence portée au » plus haut degré, son incroyable persévérance, son activité, » son adresse infinie dans tout ce qu'il entreprenait. » Mais ces qualités d'un homme d'Etat ne suffisent point à un Pape. Il manquait à Alexandre VI les vertus d'un Pontife. Sa jeunesse avait été livrée aux orages des passions. Quatre enfants, issus d'une alliance illégitime, étaient restés comme un témoignage vivant de ses désordres César Borgia, l'aîné, fut créé duc de Valentinois, par le roi de £vance, et compromit trop le pontifleat de son père par les violences qu'il exerça sous son nom en. Italie. Un autre duc, le duc de Candie, ne se conduisit pas mieux; il périt assassiné, et son corps fut retrouvé dans le Tibre , percé de coups de poignard. Enfin la célèbre Lucrèce Borgia. exaltée par les uns, comme la merveille de son temps, avilie par les autres outre mesure, fut trop louée ou trop calomniée pour que ses mœurs aient été irréprochables. Quant aux

reproches qui atteignirent personnellement Alexandre VI, au sujet de Lucrèce Borgia, sa fille, ce sont les inventions d'une malignité excessive : l'histoire sérieuse ne les a jamais pris en considération. La licence des romanciers a pu seule les admettre. Il y a des plumes qui ramassent toutes les hontes, dans les écrit» des pamphlétaires contemporains, et prétendent faire l'éducation morale des peuples en les saturant de scandales. Pour nousv nous disons qu'il y eut deux existences dans Alexandre VI : celle de l'homme privé qui ne ressembla que trop à la vie de tant de princes de son siècle; et celle du Pape, qui continua sur le trône de saint Pierre la ligne politique suivie par ses prédécesseurs, et garda dans son intégrité le dépôt de la foi et de la discipline ecclésiastique.

17. L'Europe était alors tout entière à l'enthousiasme qu'y excitait la grande nouvelle d'un monde, jusque-là inconnu, découvert par Christophe Colomb. Cet illustre Génois avait obtenu de Ferdinand et d'Isabelle trois vaisseaux, avec lesquels il découvrit, dans un premier voyage, les îles de Lucayes (1492). Ce succès lui mérita de grands honneurs à la cour d'Espagne, qui lui confia une flotte puissante dont il prit le commandement avec le titre de grand amiral. Les Portugais, dont la marine avait été jusque-là sans rivale, s'élancèrent avec ardeur dans les voies si merveilleusement ouvertes par le génie de Colomb. Ils abordèrent au Brésil. Ce fut dès lors, entre les deux puissances maritimes, une lutte acharnée, à qui découvrirait de nouvelles terres. Ferdinand avait d'abord obtenu, du pape Alexandre VI, l'investiture de toutes les contrées du nouveau continent. Jean II, roi de Portugal, réclama contre cette décision. Pour arrêter, à son origine, «in conflit qui allait devenir une guerre, le Pape traça sur la carte une ligne de démarcation qui coupait en deux moitiés le monde nouveau, auquel le Florentin Àméric Vespuce, usurpant la gloire de Christophe Colomb , venait de donner son nom. La partie orientale fut attribuée aux Portugais, et la partie occidentale aux Espagnols. L'intervention du Pape, réclamée par les deux nations rivales, et sa décision accueillie comme une sentence définitive, sont des faits significatifs. Il est don*, bien vrai que le moyen âge avait fait du Siège apostolique un arbitre

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