CHAPITRE V. 14Ï
liance. Après une année de vie commune, il fcit jeter Adélaïde au fond d un cachot, l'abandonne à la brutalité de ses compagnons de débauche, et, pour comble d'infamie, veut contraindre le jeune"pl'ince Conrad, l'aîné de ses fils, à déshonorer sa bellemère. Une explosion générale répondit à ces scandales inouïs. Conrad quitte la cour incestueuse de son père, trouve un asile près de la comtesse Mathilde, qui venait, par le conseil du Pape, d'épouser en secondes noces Guelfe II, duc de Bavière (1). Une ligue puissante, dans laquelle entrèrent presque toutes les villes de la Lombard ie, se déclara pour le parti de Conrad, qui fut solennellement reconnu roi de Germanie. Henri IV, abandonné des siens, se vit réduit à s'enfermer dans une forteresse, dépouillé des marques de la dignité royale, et, dans son désespoir, sur le point de se tuer lui-même. L'horreur qu'inspirait, au sein même du désastre que son orgueil et ses crimes lui avaient attiré, un prince taat de fois frappé des foudres de l'Eglise, et si souvent infidèle à ses serments, fut encore redoublée par l'apparition d'un fléau terrible qui ravagea en 1094 l'Allemagne tout entière, la haute Italie et une partie de la France. La peste, qui sévit avec une effroyable violence, fut regardée comme un châtiment du ciel. Tous les esprits se tournèrent, avec un empressement unanime, vers les pensées de la religion et de la foi. Op déplorait ces guerres barbares, soutenues avec tant d'opiniâtrett depuis quinze ans, contre le Seigneur et son Christ ; et le nom de Henri IV était couvert des malédictions du monde. Les seigneurs ambitieux, les évêques simoniaques, que la cupidité avait si longtemps enchaînés à son parti, mis en face de la mort qui frappait indistinctement toutes les têtp*, se hâtaient de reconnaître Urbain II, quittaient le schisme, et voulaient, du moins, mourir en paix avec Dieu. Un saint docteur, Mangold de Lutte mbach, qui avait obtenu, à ce sujet, des pouvoirs spéciaux du Pape, reçut, de presque toute la noblesse d 'Allemagne, le serment d'obéissance au souverain Pontife légitime. Ainsi les
(1) Ce fut un mariage tout politique; 1* comtesse Mathilde avait alors quarante-trois ans, et en comptait treize de veuvage. Le pape Urbain II, en le ménageant, se donnait, dans la personne de Guelfe H, duc de Bavière, un zété défenseur contre les entreprises de Henri IV.
142 urbain n (1088-1099).
calamités publiques tournèrent à l'avantage de la religion et au rétablissement de la paix.
3. Urbain II avait employé les premières années de son pontificat à parcourir la Sicile, que le comte Roger venait d'arracher définitivement au joug des Sarrasins. Le Pape y créa des évêchés et y institua la juridiction ecclésiastique. En reconnaissance des services du comte, il le nomma son légat apostolique pour le pays qu'iJ avait conquis. Nous avons déjà vu l'exemple d'un privilège analogue, conféré à saint Etienne de Hongrie par Sylvestre II. Le Pape, dans sa lettre d'avènement, adressée à tout l'univers catholique , avait dit : « Nous nous proposons de » suivre fidèlement les traces de Grégoire VU , notre prédéces- » seur de glorieuse mémoire, ce martyr de la justice. » Il tint parole. Quelques mois après il écrivait à Alphonse VI, roi de Léon et de Castille , pour lui reprocher d'avoir empiété sur l'autorité religieuse, en déposant l'évêque de Saint-Jacques-de-Compostelle. u Rétablissez-le donc, lui disait-il, et envoyez-le ici » avec vos députés, pour qu'd soit jugé canoniquement; sinon » vous nous obligerez à des rigueurs que nous regretterions. » Urbain II tenait en même temps (1089), un concile à Melfi, dans l'Apulie. Soixante-dix évêques, douze abbés, le duc Roger et un grand nombre de seigneurs y assistèrent. Tous les précédents canons contre la vénalité des dignités ecclésiastiques, la simonie, le concubinage des clercs, y furent renouvelés; et le Pape se montra tel qu'il l'avait annoncé , le courageux successeur de saint Grégoire VIL L'année suivante il se rendait à Bari, pour sacrer le nouvel archevêque de cette ville, où la translation des reliques de saint Nicolas, évêque de Myre, en Lycie, attirait depuis deux ans un concours immense de pèlerins Urbain II y promulgua les décrets du concile de Melfi. En même temps, il mandait près de lui son ancien maître, l'illustre saint Bruno (1), qui s'arrachait à sa pieuse retraite des montagnes de Grenoble, pour l'aider de ses lumières et de ses conseils (1090). Sous l'influence du «souve-
(1) Saint Bruno passa quelques anuées à Rome, refusant toutes les dignités ecclésiastiques qu'Urbain II lui offrait. Un invincible attrait le poussait fers la solitude. En 1093, il se retira à Squillace, en Calabre, où il bâtit deux monastères de son ordre. U mourut en 1101.