‹ Histoire générale de l'Eglise depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'au pontificat de Pie IXChapitre 82 sur 332 · CHAPITRE V. \n · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. \n

pour relever une plaisanterie (1) de Philippe Ier, il menaçait d'ajouter à la conquête de Londres celle de Paris. Le possesseur de tant d'Etats put à peine jouir en paix d'un tonneau. Il fallut payer ie sol dans lequel il fut enterré au propriétaire , auquel Guillaume l'avait ravi de son vivant. Son fils cadet, Guillaume II, surnommé le Roux, lui succéda comme roi d'Angleterre (2). Robert, l'aîné, hérita du duché de Normandie. Henri, le plus jeune, ne fut point compris dans le partage; et comme il s'en plaignait à son père : « Soyez tranquille, mon fils, répondit le » moribond, le temps viendra où vous gouvernerez tous les » royaumes que j'ai possédés moi-même , et vous surpasserez > vos frères en richesses et en puissance. » Guillaume-le-Roux, le nouveau roi d'Angleterre , prince sans grandeur dans le caractère et sans élévation dans les idées , n'apporta sur le trône que des instincts de violence et de cruauté, et une soif insatiable de l'or. Les églises et les monastères, magnifiquement dotés par le Conquérant, devinrent tout d'abord l'objet de ses convoitises. Il imagina, pour les dépouiller, un système qui ne rencontra depuis que trop d'imitateurs parmi les princes séculiers. A la mort d'un évêque ou d'un abbé, il faisait dresser l'inventaire des biens de l'Eglise ou de l'abbaye vacante, réglait, à sa manière , ce qui lui paraissait suffire à la subsistance des clercs ou

(1) Guillaume-lé-Conquérant était d'un embonpoint extraordinaire, qui le forçait à garder le lit. « Ce gros homme est bien long à accoucher! * avait dit, en riant, le roi de France. « Va, dit Guillaume à l'un de ses écuyers, annoncer au roi » Philippe que j'irai bientôt faire mes relevailles à Sainte-Geneviève, avec dix i mille lances en guise de cierges. » Il monta sur-le-champ à cheval, rassembla ses Normands, ravagea le Vexin, brûla la ville de Mantes, et aurait peut-être réalisé sa menace , si la mort ne l'eût arrêté au milieu de sa fureur belliqueuse.

(J2) En mourant, Guillaume-le-Bâtard avait dit : « Quant au royaume d'Angle-

• terre, je ne le lègue à personne en héritage; mais je le recommande à la mi- » séricorde de Dieu. Ce grand royaume ne m'est point venu de la succession de ■ mes pères; je I*ai enlevé au roi parjure Harold, par de cruels combats et au î prix de beaucoup de sang. J'ai été trop dur pour les indigènes, j'ai fait subir » aux grands et aux peuples d'injustes vexations. Ayant donc occupé ce royaume » par tant de péchés, je n'ose le remettre à personne, sinon à Dieu seul, de peur

• qu'après mes funérailles il n'y arrive, à mon occasion, des calamités plus grandes

• encore. Seulement, je souhaite que mon fils Guillaume, qui m'a été soumis en

• toutes choses, l'obtienne, s'il plaît à Dieu, et y prospère. »

148 urbain h (1088-1099).

des moines , adjoignait ie surplus à ses domaines , et le faisaft ïëgir par des fermiers. Cette usurpation, connue plus tard sous le nom de régale , occasionna bien des troubles dans l'Eglise. Guillaume-le-Roux la trouvait merveilleusement propre à satisfaire ses goûts d'avarice ; et il commença à la mettre en usage à la mort de Lanfranc, archevêque de Cantorbéry. Les immense* possessions de ce siège furent dévolues au trésor royal ; et Guillaume, pour en jouir plus longtemps, prolongea la vacance du siège pendant quatre années. Les monastères dépendants de l'Eglise étaient envahis par les fermiers du prince, hommes grossiers et cupides, qui multipliaient leur* exactions, accablaient les religieux d'outrages, et les forçaient, par leurs violences, à abandonner les saints asiles de la prière, changés en cavernes de voleurs. Les sujets de l'Eglise se voyaient réduits, par les impôts dont on les accablait, à une telle misère, « qu'il

> ne leur restait plus, dit un auteur contemporain, que la vie à

> perdre, d

6. Cependant les plus vertueux d'entre les seigneurs réunissaient tous leurs efforts pour amener l'esprit du roi à des résolutions plus dignes d'un prince chrétien. Saint Anselme , abbé du Bec, venait d'arriver en Angleterre pour ériger une maison de son ordre dans le comté de Chester. Cet illustre docteur , né en Savoie, dans la ville d'Aoste, vers l'an 1033 , avait été disciple de Lanfranc. Il égala bientôt son maître, et sa réputation devint universelle dans le monde catholique. Son arrivée en Angleterre avait fait sensation : on en parlait devant le roi. « Nous i ne connaissons point d'homme d'une si grande sainteté qm » l'abbé du Bec, dit un des seigneurs; il n'aime que Dieu; il ne /désire rien en ce monde. — Vraiment, dit le roi en raillant, » pas même l'archevêché de Cantorbéry? — C'est, assurément, a ce qu'il désire le moins. — Et moi, je vous réponds, dit Guii- » laume, qu'il le prendrait à deux mains s'il lui était offerU » Mais, par le saint Voult de Lucques (1) ! ni lui ni aucun autre » n'v siégera de mon vivant. » Guillaume-le-Roux ne tint pas

(1) Le saint Voult de Lucques, en latin : sanctus Vultus de Lucâ, était oa antdfix de la cathédrale de Lucques, fort en vénération au moyen âge.

Page 1