CHAPITRE V
siège, tiennent d*e paraître à la tête des chrétiens , et d'arborer l'étendard de la croix, sur les tours de Jérusalem. On dit que saint Georges est descendu pour combattre avec les soldats du Christ. Les croisés, animés d'une nouvelle ardeur, reviennent à la charge. La tour de Godefroi de Bouillon s'avance au milieu d'une grêle de pierres, de tmits, de feu grégeois, et laisse tomber son pont-levis sur la muraille. Les chrétiens lancent en même temps des dards enflammés contre les machines des Musulmans, contre [es sacs de paille et les ballots de laine qui recouvraient les derniers murs de la villèr: Le vent allume la flamme et la pousse contre les infidèles. Enveloppés de tourbillons de feu et de fumée, ils reculent à l'aspect des lances et des épées des croisés. Godefroi, précédé des deux frères Léthalde et Engelbert de Tournai, suivi de Baudoin du Bourg, de son frère Eustache, enfonce les ennemis, les poursuit et s'élance sur leurs traces dans Jérusalem. Tancrède et les deux Robert imitent leur exemple. La porte Saint-Etienne est enfoncée à coups de hache; la ville sainte est délivrée, et retentit du cri de victoire : Dieu le veut! Dieu le veut! — Les croisés, réunis dans Jérusalem, s'embrassent en pleurant de joie. On poursuit les Musulmans réfugiés dans 1& mosquée d'Omar, sur l'emplacement du temple, a Dans le temple » et sous le portique de la mosquée, dit Raymond d'Agiles, té- » moin oculaire , le sang s'élevait jusqu'aux genoux et jusqu'au » frein des chevaux. » Cependant, le pieux Godefroi s'était abstenu du carnage depuis quTi avait posé le pied dans Jérusalem, Il quitta ses compagnons, et , suivi de trois serviteurs, se rendit, sans armes et pieds nus, à l'église du Saint-Sépulcre. Bientôt la nouvelle de cet acte de dévotion se répand dans l'armée chrétienne : aussitôt toutes les vengeances , toutes les fureurs s'apaisent; les croisés se dépouillent de leurs habits ensanglantés, font retentir Jérusalem de leurs sanglots, et, conduits par Pierre l'Ermite, marchent ensemble, les pieds nus, la tête découverte^ vers l'église de la Résurrection Le bruit du combat avait cessé; le silence régnait sur les places publiques et sur les remparts ; on n'eutendait plus dans la ville sainte que les cantiques de la pénitence et ces paroles d'Isaïe : Lœtosnini cum Jérusalem , et exultât e in ea omnesgui diligitis eam : gaudete cum eâ gandin p
161 ukbain ii (1088-1099).
universi qui higetis super eam (1). Les valeureux croisés, entrés à TérusaleEi »n soldats, s'y étaient changés en pèlerins. La vraie ^roix, enle\ ée autrefois par Chosroès, et rapportée, à Jérusalem ))?v fléraclius, fut exposée à leurs regards « De ceste » chose, dit une vieille chronique, furent les chrestiens si joyeux, o comme s ils eussent veu le corps de Jésus-Christ pendu dessus » icelle, » Elle fut promenée en triomphe dans les rues de Jérusalem, et replacée solennellement dans l'église de la Résurrection. Dix jours après, Godefroi de Bouillon était, par le suffrage unanime de l'année, élu roi de Jérusalem, Les croisés le conduisirent en triomphe à l'église du Saint-Sépulcre, où il prêta serment de respecter les lois de l'honneur et de la justice. On voulut lui remettre le diadème et les insignes de la royauté. « Jamais, » dit le héros chrétien, je ne porterai une couronne d'or, dani » une ville où le Sauveur du monde a été couronné d'épines. » 11 se contenta du titre modeste de baron du Saint-Sépulcre. La conquête fut organisée ; on fonda les comtés de Tibériade, de Tripoli, de Galilée, de Joppé, de Tyr, de Césarée, de Beyrouth et d'Héraclée. La législation connue sous le nom des Assises de Jérusalem, régularisa le système administratif du nouveau royaume chrétien, en le modeiant sur le régime féodal des nations européennes.
14. La nouvelle du succès de la première croisade excita dans l'univers chrétien une immense allégresse. Elle arriva en Europe quelques jours après la mort d'Urbain H (29 juillet 1092), qui ne put ainsi voir réalisé son vœu le plus ardent et le plus cher. Le pieux et zélé Pontife avait célébré deux nouveaux conciles : celui de Bari (1097), où saint Anselme avait éloquemment établi la procession du Saint-Esprit, contre les députés grecs d'Alexis Comnène; et le concile de Rome (1098), où furent confirmés les décrets de Clermont. Le saint archevêque de Cantorbéry avait trouvé, à Rome, une hospitalité digne de son mérite et de ses vertus. Urbain II avait voulu qu'iJ fût logé dans le pa-
(l)/s. 66,vl0. » Réjouissez-vous avec Jérusalem, tressaillez d'allégres- « se, vous tous qui l'aimez. Faites éclater vos transports de joie, vous tous « qui pleuriez sur son sort.e
lais pontifical. Il ^e proposait d'être le médiateur d'une réconciliation entre Anselme et le roi d'Angleterre. La mort ne lui en laissa pas le temps. Urbain II fut un Pape illustre. En réalisant, par les croisades, un des plus grands desseins de saint Grégoire VII, il a acquis un idre immortel de gloire auprès de la postérité. « N'apercevoir dans les croisades, dit M. de Châ- » teaubriand, que des pèlerins armés gui courent délivrer un » tombeau en Palestine, c'est montrer une vus très bornée en o histoire ; il s'agissait non - seulement de la délivrance de ce » tombeau sacré, mais encore de savoir qui devait l'empor- » ter sur la terre, ou d'un culte ennemi de la civilisation, favot rable par système à l'ignorance, au despotisme, à l'esclavage ; » ou d'un culte qui a fait revivre chez les modernes le génie de » la docte antiquité et aboli la servitude (1). » Pendant que ces chevaleresques expéditions ouvraient aux âmes belliqueuses une carrière de glorieux exploits, de pieuses retraites étaient fondées pour les cœurs qu'un attrait particulier poussait vers la solitude. Saint Robert, abbé de Molesme, instituait la célèbre abbaye de Giteaux, avec vingt-huit religieux, décidés, comme lui, à pratiquer la règle de saint Benoît dans toute sa rigueur primitive. Le bienheureux Albéric, son successeur, acheva son" œuvre par la sagesse des règlements qu'il composa. Les religieux de Citeaux s'appelèrent les moines blancs, à cause de la couleur de leurs vêtements, par opposition avec les moines noirs, de l'ordre de Cluny. Dans le même temps, le bienheureux Robert d'Arbrissel, au diocèse de Rennes, élevait, dans le désert de Fontevrault, sur les limites de l'Anjou et du Poitou, deux grands monastères, l'un de femmes et l'autre d'hommes. La règle de Fontevrault offrit cette particularité que, depuis la mort du bienheureux Robert d'Arbrissel, la direction générale de l'ordre, qui comprenait des monastères des deux sexes, fut toujours confiée aune abbesse.
§ % Pontificat de Pascal II (13 août 1099-18 janvier 1113).
15. Ij.? xne siècle commença, avec le pontificat de Pa#- (t) Itinéraire de Paris à Jérusalem.
166 pascal ii (1099-1118).
cal II, au milieu des troubles que les investitures avaient fait paître entre le sacerdoce et l'empire. L'antipape Ouibert, réduit )un petit nombre de partisans obstinés, prolongeait son schisme \ Albaue. Après l'élection de Pascal II, il se vit chassé de ce lernier asile , et alla mourir, fugitif et abandonné , à Citta di Eastello (1100). Il y avait alors vingt-trois ans qu'il avait levé, pour la première fois, l'étendard de la révolte contre saint Grégoire VII. La mort de Guibert ne rendit pas sur-le-champ le repos à l'Eglise. Les schismatiques lui donnèrent pour successeur Albert, qui tomba aux mains d^s catholiques ie jour même de son élection, et alla expier ses ambitieuses prétentions dans la forteresse de Saint-Laurent. Théodoric, nommé après lui , subit le même sort trois ans après : le monastère de Lara lui servit de prison. Les henriciens élurent à sa place un clerc appelé Maginulfe, qui prit le nom de Sylvestre IV. Chassé honteusement de Rome, il mourut en exil dans la plus affreuse misère.
16. Cependant G uillaume-le-Roux, roi d'Angleterre, venait de mourir sans laisser d'enfants. Une flèche, lancée par imprudence dans une chasse à Winchester, avait mis fin à ses jours. Par droit légitime de succession , le trône vacant appartenait à Robert Courte-Heuze, duc de Normandie, frère du monarque défunt. Mais Robert était parti pour la croisade. Henri (1), te plus jeune des fils du Conquérant, profita de cette circonstance pour se faire un héritage. Il gagna, à force de présents, les principaux seigneurs d'Angleterre, et assura la couronne sur sa tête. Ses premiers actes relevèrent les espérances des catholique fidèles. Il rappela saint Anselme, promit de suivre ses avis, e épousa, à la sollicitation du pieux archevêque, la princesse Mathilde, fille de la reine sainte Marguerite et de saint Malcom, roi d'Ecosse. Il rendit à l'Eglise ses anciennes immunités, et fit le serment de ne pas vendre les bénéfices vacants. Cette conduite n'était que le fait d'une habile politique. Henri Ier avait besoin du suffrage d'Anselme pour affermir son pouvoir récent. QuanJ il se crut assez fort pour se passer du concours du saint arche-
(1) 0» lui avait dbnné le surnom de Beau~Ulerc , à caus» de sa finesse et dé ton habileté.