CHAPITRE T
sorte d'apostolat domestique , et il commençait ainsi à exercer sur tout ce qui l'entourait ce prestige de pieuse et sainte séduction qui domina depuis tout son siècle, qui en fit le maître des rois, le conseiller des Papes , le tuteur des empires; qui lui mérita le surnom de docteur aux lèvres de miel [doctor mellifluus) et le titre glorieux de dernier des Pères de l'Eglise A vingtdeux ans il quitte la maison paternelle, et, accompagne Je trente jeunes seigneurs auxquels il avait fait partager sa pieuse résolution, il vient frapper à la porte du monastère de Citeaux, L'abbé Etienne, qui dirigeait alors ce couvent, s'empresse d'offrir l'hospitalité aux nobles étrangers. Mais ce n'étaient point des hôtes, c'étaient des fils que Dieu lui envoyait. Bernard et ses compagnons se prosternent à ses pieds et lui demandent l'habit monastique. Les épreuves du noviciat furent pour Bernard autant d'attraits vers la perfection. Afin de se conserver sans cesse dans la première ferveur de sa vocation , il se redisait souvent à lui-même ■ Bernarde, ad quid venisti? Quand il eut commencé à goûter la douceur de l'amour divin , il craignait tellement d'être détourné de ce sentiment intérieur, qu'il ne permettait à ses sens aucune des perceptions les plus naturelles . Il passa une année sans savoir si la muraille de l'appartement qu'il occupait était lambrissée. Il avait tellement fait mourir en lui la curiosité , qu'il ne remarquait plus les choses extérieures. Son beau naturel, aidé de la grâce , lui faisait trouver un goût merveilleux dans la contemplation des choses spirituelles. La méditation de l'Ecriture sainte était son occupation constante, et l'on conserve encore, comme un précieux monument, la bible dont il se servait, chargée de notes de sa main (1). L'exemple du noble jeune homme avait été fécond, et, pendant les deux années qui suivirent son entrée a Citeaux, le nombre des religieux s'accrut tellement, qu'il failiK songer a fonder un nouveau monastère. L'évêque de Langres et le comte Hugues de Champagne , mirent à la disposition de l'abbé Etienne pour cette fondation, dans une gorge de montagne, une vallée sauvage et inculte, connue sous le nom de Vallée d'absinthe, parce qu'elle servait d'asiie à des vole^ri
(1) Manuscrite de la bibliothèque de Troyes.