L. Bréuibr, l Eglise et C Orient au Moyen Age, p
296 HISTOIRE GÉNÉRALE DE l'ÉGLTSE
Raymond de Toulouse et Godefrov de Bouillon. Mais Jorsqu'il s'était agi de choisir un chef pour organiser la conquête, aucune hésitation ne s'était produite. Le choix s'était porté sur Godefroy de Bottillon. Il réunissait en lui, à la fois, la vaillance et la piété. Godefrcy On lui ofîrit le titre et les insignes de roi de Jérusalem. Il refusa h
de Bouillon ,•, . ^ ^ . , ,, ,ir,.«.
plit îe rôle ^'^^®' ^^ °® ^'oulut porter que le nom d « avoue du Samt-Sépulcre » ;
rem
àe roi il écarta également la couronne royale, « por ce qu'il ne vost porter
de Jérusalem, 1, t. 1 • ^^ ^ i . i . t, ,
sous le litre corone d or, dit un chroniqueur, la ou le rei des reis Ihësu Crist, le
d' « avoué fi2 de Dicu, porta corone d'espines le jor de la Passion^ ». 11 exerça. Sépulcre ». ^^ ^^''*' toutes les fonctions de la dignité royale, et sut faire respecter son autorité par tous; mais il aima à se considérer avant tout comme le serviteur du Christ et le mandataire de l'Eglise. Daimbert, qui fut élu patriarche de Jérusalem, était également convaincu que Le patriarcat TEglise romaine, seule, pouvait être souveraine des Etats chrétiens Jérusalem. d'Orient; et le pouvoir du patriarche de Jérusalem était considérable ; il était le chef de qui dépendaient les quatre métropolitains de Tvr, Gésarée. Bessan, Pétra, sept évêques suffra gants et un grand nombre d'abbés. Mais, à côté du roi de Jérusalem, trois autres chefs avaient.
Les quatre comme symbole de leur indépendance politique, le droit de battre Etals iatins . . ,, . . i.i • i T i,t^ i , . ,
Jérusaîem, monnaie . c étaient le prince d Antiocne, le comte d bdesse et celui de
Antioche, Tripoli; des villes italiennes exerçaient, sur les côtes, une -grande et Tripoli. mfluence ; et., somme toute, le chef suprême de la fédération féodale qui s'était établie en Palestine était moins le roi de Jérusalem que l'assemblée générale des feudataires, qui seule pouvait voter « les assises », ou lois fondamentales, qui jugeait en suprême ressort et sans appel et de laquelle le roi lui-même était justiciable -.
Ce furent là les premières causes de faiblesse de la fédération chrétienne des Etats latins d'Orient. Les attaques incessantes des Bédouins, la présence des Turcs sur quelques places maritimes, les progrès de l'empire byzantin en Asie Mineure, et surtout les rivalités qui s'accusèrent entre plusieurs princes croisés, les démêlés qui divisèrent Tancrède, Baudouin d'Edesse, Bertrand et Guillaume de Toulouse, furent des menaces plus sérieuses encore.
Le prestige personnel de Godefroy de Bouillon, son énergique fermeté, sa valeur connue de tous et son habile diplomatie main-
I. Recueil dts historiens des Croisades. Assises de Jérusalem. Livre de Jean d'Ibelin^ ch. I, p. 22.
3. Les Assises de Jérusalem, rédigées au xii^ siècle, sont le recueil de sa jurisprudence.
L AFFRANCHISSEMENT DE L EGLISE
tinrent jusqu'à sa mort l'unité dans la colonie chrétienne d'Orient. Sa mort, à l'âge de quarante-deux ans, fut un deuil public. Au moment où son corps fut enseveli au pied du Calvaire, et tandis que le héraut d'armes s'écriait : « Le roi Godefroy est mort », les Sarrasins eux-mêmes, dit le chroniqueur Albert d'Aix. mêlèrent leurs larmes à celles des chrétiens ^. Son frère Baudouin, qui lui succéda, eut une foi moins humble, une politique plus humaine. Loin de rejeter les insignes de la royauté, il s'en parait avec ostentation. Mais il eut les qualités essentielles du chef d'Etat : la vue nette des conquêtes réalisables, la suite et la persévérance dans les desseins, Fart de manier les hommes. Une de ses plus heureuses manœuvres fut celle qui consistait à attirer en Palestine, pour la repeupler, les chrétiens dispersés au delà du Jourdain. La plupart de ceux que l'hérésie avait jusque-là séparés de l'Eglise catholique, jacobites, nestoriens, monothélites du Liban, abjurèrent leurs erreurs, et formèrent, dans les villes, une bourgeoisie intelligente, dont on encouragea, par des privilèges sagement dispensés, l'activité industrielle et commerciale. Dans tous les ports, les commerçants génois, vénitiens, marseillais, jouirent de prérogatives plus grandes encore, si bien que bientôt les Italiens et les Marseillais possédèrent le monopole du commerce du Levant. Dès le début, Godefroy de Bouillon avait essayé de se concilier la population indigène elle-même, au moins par son élément le plus important, les Syriens, race agricole, marchande, industrielle. Baudouin continua et développa sa politique ; et « peut-être faut-il chercher dans la sympathie qui unit les croisés aux Syriens indigènes, le secret de la longue résistance que les Etats chrétiens d'Orient surent opposer aux dangers qui les menaçaient de toutes parts ^ ».
Ces dangers venaient d'abord des musulmans, toujours établis au Caire, à Alep, à Damas, à Mossoul. Pour y parer Baudouin fait appel aux retardataires de la croisade. De nouvelles troupes de croisés italiens, français et allemands, sorte d'arrière-garde de la grande expédition, débarquent en Palestine, mais sans succès. Une première armée, plus tumultueuse, s'empare d'abord d'Ancyre ; mais, épuisée par la traversée du désert, elle est mise en déroute par les Turcs à Ramleh, le 3i mai 1 102. Une seconde armée, plus disciplinée, est presque entièrement massacrée peu de temps après. Les chrétiens
Mort âë
Godefroy
do Bouillon.
Son frère
Bandonin lui
succède.
Son habile politique.
Prospérité
des nouveaux
Etats.
Leiaro
dangers :
1° le péril
des ag^ressioni
turques.
I. Albert d'Aii, Hist. Hierosol, 1. VII, dans le Recueil des historiens des croisades , Histor. occid , t. IV, p, ôao-ôai.
a. L. BuBHiBR, V Eglise et l'Orient, p, 100.
30 les tentations du luxe oriental,
prospérité matérielle e.le-même.
Les
Ordres militaires.
trouvent un secoud danger dans leurs relations trop intimes avec les indigènes. « Cette brillante civilisation de l'Orient, si nouvelle pour les chrétiens, si différente de la vie étroite et monotone que l'on menait dans les châteaux d'Occident, ne tarde pas à les conquérir. Le costume oriental, avec ses amples draperies, leur paraît plus approprié au climat que leur vêtement national. Ils recherchent les habits de soie, garnis d'or ou de perlés, s'habituent à la cuisine raffinée, au luxe de l'ameublement et aux fêtes somptueuses des Orientaux *. )) Le roi Baudouin, vêtu d'un burnous tissé d'or, la barbe longue, prend ses repas sur un tapis, les jambes croisées, à la mode orientale. «Voilà donc, s'écrie un chroniqueur, Foucher de Chartres, voilà nos Occidentaux transformés en habitants de l'Orient I L'homme de Reims ou de Chartres est devenu l'homme de Tyr ou d'Antioche. Nous avons déjà oublié nos pays d'origine ;. personne n'en entend plus parler. Tel a pris déjà pour femme, non pas une compatriote, mais une Syrienne, une Arménienne, parfois même une Sarrasine baptisée. Celui qui était pauvre là-bas se trouve ici dans l'opulence. Pourquoi revenir en Occident, puisque l'Orient comble nos vœux ? »
La prospérité matérielle, en effet, si habilement conquise par la politique de Godefroy et de Baudouin, devenait un troisième péril. Les barons établis en Terre Sainte ne se contenteront plus désormais d'oublier l'Europe et la grande cause qui les a mis en marche vers l'Orient. Ils chercheront avant tout à défendre et à augmenter leurs conquêtes personnelles, à détourner à leur profit le succès d'une expédition qu'ils avaient entreprise pour délivrer des mains des infidèles le tombeau de Jésus-Christ. Du moins telle sera la grande tentation des seigneurs établis en Palestine, et beaucoup d'entre eux y succomberont, au moins momentanément.
Une institution nouvelle contribuera, il est vrai, surtout à ses débuts, à relever leur idéal ; c'est celle des Ordres mihtaires. Cette création originale achève de donner leur physionomie propre aux Etats chrétiens de l'Orient. Elle comprend d'abord les chevaHers de Saint-Jean de Jérusalem et les chevaUers du Temple. Le chevalier de Saint-Jean et le Templier tiennent à la fois du moine et du guerrier. Leur costume même trahit ce double caractère. Ils portent l'un et l'autre l'armure du soldat, sur laquelle l'Hospitalier jette son
I. Bréhier, op. cit., p. 100 ; Rey, les Colonies franques de Syrie aux XÎI^ et XIII' siècles, un vol. in-80, Paris, i883, p. 11- 12. Cf. Ibid., p. 8-10.
l'affra:ichissement de l'église 299
manteau noir avec croix blanche; le Templier, son manteau blanc
avec croix rouge
Une hôtellerie, construite à Jérusalem, en io/i8, par quelques Fondation
, . f • des
marchands d'Amalfi, et desservie par quelques seigneurs irançais, Hospitaliers
qui s'organisèrent en congrégation pour recueillir les pèlerins et soi- de Saint-J^^an
gner les malades : tel fut le berceau des Hospitaliers de Jérusalem. par Gérard
Desdons pieux, des quêtes organisées dans la chrétienté, furent les de Tenque
premières ressources de l'œuvre charitable. Godefroy de Bouillon lui
céda une partie de ses domaines ^ Baudouin, pour témoigner à
Dieu sa reconnaissance après une grande victoire, leur fît des dons
plus considérables encore.
Un noble Provençal, Gérard de Tenque, né dans l'île de Saint- Geniez, aujourd'hui Martigues, après avoir, pendant plusieurs années, dirigé l'œuvre dans un esprit de piété et de charité admirables, crut devoir lui donner une extension plus grande, en chargeant les Hospitaliers de défendre les pèlerins contre les infidèles. Beaucoup de ceux qui s'étaient consacrés au service pacifique des malades après avoir guerroyé contre les musuhnans, reprirent alors avec bonheur la lame et l'épée qu'ils avaient déposées. En iii3, le pape Pascal H, dans une bulle adressée « à son vénérable fils Gérard » , confirma le nouvel ordre, sous le nom d'Ordre de Saint-Jean, et le plaça sous le patronage immédiat del'Eglise romaine-. A cette époque, la maison de Jérusalem comptait déjà six maisons annexes sur les côtes de la Méditerranée : à Saint-Gilles de Provence, Pise, Bari, Otrante, Tarente et Messine ^. On y soignait les pèlerins malades avec une compassion tendre et respectueuse, les appelant « seigneurs », et les servant avant les Frères Hospitaliers, qui devaient se nourrir de leurs restes*. Mais les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, appelés dans la suite Chevaliers de Rhodes et Chevaliers de Malte, restèrent toujours des guerriers ^.
Tel fut aussi le rôle d'une autre congrégation de moines soldats.