S. Bernard, Serm. LXVI, n
L Id., Epist., GGGLXllI, n. 6, 7 ; cf. P. L., t. GLXXXII, col. aoS-aoS, 36i- 365, 434-436.
5. Au moment où ces diverses sectes manichéennes apparaissaient en Occident, une hérésie analogue se manifestait en Orient. On s'est demandé quels rapports unissaient les sectaires d'Orient à ceux de l'Occident. Les opinions ont varié à ce sujet. (Voir L. Léger, dans la Rev. des quest. hist., 1870, t. Vlll, p. 495, et A. Uébellia-u, Bossuet hist. du protest., Paris, 1891, p. 475-484.) H est probable que 1 origine de toutes les branches de cette hérésie doit être cherchée en Bulgarie. La branche orientale donna à ses adeptes le nom de bogomiles, du nom de son premier chef, le prêtre Bogomile. Au commencement du xn« siècle, elle était dirigée par un médecin du nom de Basile. L'empereur Alexis Gomnène découvrit l'existence de la secte en 11 18. Il condamna à mort Basile. La plupart des hérétiques abjurèrent par peur des supplices. Des missions furent organisées pour convertir ceux qui persévéraient. En 11 43, deux évêques orientaux furent déposés pour avoir adhéré à l'hérésie. En ii47, le patriarche de Gonstantinople Gosme fut déposé à son tour pour avoir favorisé le moine bogomile Niphon. Voir E. Vernet, au mot Bogomiles, dans le Dict. de tlu'ol. de Vacant, t. II, col. 926-930.
l'organisation de la chrétienté 373
nouvelle erreui. Celle-ci était attribuée à un personnage important de l'Eglise de France, Gilbert de la Porrée, évêque de Poitiers.
On a souvent comparé Gilbert de la Porrée à son contemporain j^'^"^" Abailard. Esprit moins brillant, mais plus profond, il formait, à de la Porrét. pliïsieurs points de vue, avec le célèbre professeur de la Montagne Sainte-Geneviève, un vif contraste. L'un se piquait d'invention, et l'autre de fidélité à la tradition. Le premier captivait ses disciples en revêtant ses théories des images les plus brillantes ; l'autre saisissait l'esprit de ses auditeurs dans le réseau d'une dialectique savante. Abailard rejetait à la fois le réalisme et le nominalisme ; Gilbert professait le réalisme le plus strict. Né à Poitiers, vers 1076, Gilbert, après avoir étudié sous les meilleurs maîtres, avait successivement professé à Poitiers, à Chartres et à Paris. En ii/js, il fut promu à l'évêché de sa ville natale.
On raconte qu'au concile de Sens, Abailard, tandis qu'on attaquait sa doctrine, aperçut près de lui, dans l'assemblée, son rival Gilbert de la Porrée, et, qu'avec cette présence d'esprit qui était un des charmes de sa parole, il lui murmura ironiquement ce vers :
Nam tua res agilur, paries quum proximus ardel. Prends garde à ta maison quand le mur voisin brùle.
Il faisait allusion à la doctrine de Gilbert sur la Trinité. Appliquant au mystère de Dieu en trois personnes sa doctrine réaliste, Gilbert distinguait la Divinité de Dieu. De même, disait-il, que l'humanité est distincte de l'homme, la Divinité est logiquement et réellement distincte de Dieu. Entendait-il dire, comme l'a cru saint Bernard, que la Divinité et Dieu se distinguent comme le font deux choses différentes, deux entités réelles, aliud et aliud * ?Ce n'est pas certain. La pensée et l'expression de l'évêque de Poitiers sont souvent obscures. Mais l'interprétation donnée par l'abbé de Clairvaux était au moins possible dans l'esprit des auditeurs et des lecteurs Leur de Gilbert. Aussi fut-il condamné, en 1 148, dans un concile de Reims, ^^ concile que présida le pape Eugène III. Il se soumit humblement. A l'énoncé de de chacune des propositions incriminées, il exprima son désaveu, en disant au pape : « Si vous croyez autrement, je le crois comme vous 2. »
I, S. 6erna.rd, incantic, Serm. LXXX., n. 5. a. Hefelb-Leclergq, V, 832-838.
Gilbert de la Porrée laissa une école que des travaux récents ont fait connaître *. « Gilbert, dit un historien de la théologie, resta un grand nom dans la théologie scolastique. Albert le Grand faisait si grand cas de ce philosophe, qu'il a composé un commentaire sur son traité De sex principiis. Saint Thomas, lorsqu'il le nomme à propos d'une erreur qui lui était imputée, semble l'excuser par une inattention^. Grande leçon de respect bonne à méditer 1 Un auteur soumis et fidèle n'est pas déconsidéré parce que l'Eglise, sa Mère et sa Maîtresse, lui montre du doigt quelques écarts de pensée. La science sacrée tire profit toujours de la correction pour éviter une erreur humaine, souvent de l'œuvre corrigée pour y puiser avec plus de sécurité 3. »
Abus de Les théories d'Abailard et de Gilbert de la Porrée sur les mystères
dansTétude chrétiens, n'avaient pas seulement le tort de blesser l'orthodoxie, des mystères, elles avaient le grave défaut de faire trop de part à la spéculation rationnelle dans la considération de ces mystères. Un écrivain de ce temps a finement exprimé le malaise que de pareilles méthodes inspiraient aux cœurs chrétiens. « Il convient, dit-il, de s'abstenir des distinctions propres à la logique lorsqu'il s'agit des articles de foi. Ou, du moins, si on admet la dialectique dans ces questions, pour qu'elle n'en soit pas complètement absente, qu'on se hâte ; et, si le syllogisme fait trop de tapage, qu'on le mette à la porte... Les eaux de Siloë coulent en silence, et l'on n'entendait ni le marteau ni la hache dans la construction du Temple de Dieu *. »
De cette réaction naquit l'Ecole mystique de Saint-Victor. L'école L'honneur d'avoir fait de la célèbre abbaye parisienne un centre
mystique de . ,, , • t i i a tvt ta • . i
Saint-Yictor. intellectuel pouvant rivaliser avec le cloître JNotre-Dame, revient à Guillaume de Ghampeaux ; mais celui d'avoir donné une orientation doctrinale bien caractérisée à l'enseignement de Saint-Victor, revient
I. F. Vernet, à l'article Gilbert de la Porrée, dans le Dict. de ihéol. de Vacaîït, l. VI, col. i354-i355. — Cf. B.-M. Martix, le Péché originel d' après Gilbert de la Porrée el son école, dans la Rev. d'hist. ecclés., t. XIII, 1912, p. 674 688.
a. S. Thomas, I, qu. 38, a. 2,
3. R. P. DE Régnon, S. J., Etudes de théologie positive sur la sainte Trinité, t. II, p. iia-ii3.
4. Jba.ii DE GoRNouAiLLES, Eulogium, P. L., t. GXGIX, col. io65.
t ORGANISATION DE LA CHRETIENTE
Hugues Sainl-Victor
au Iroislème successeur de Guillaume dans sa chaire, Hugues de Blankenbourg, plus connu pai Ja postérité sous le nom d'Hugues de Saint-Victor Hélait né, \ers 1096, de Conrad, comte de Blankenbourg, au manoir lamilial de HarliDgam. en Saxe ^. Sa famille le destinait à quelque grande situation dans J'empire. 11 préféra revêtir rimmble habit de chanoine régulier dans l'abbaye de Saint-Victor, (1096-1141)1 fondée par Cassien à Marseille, d'où, après un court séjour, il se dirigea, attiré sans doute par la renommée de l'enseignement de Guillaume de Champeaux, \ers labbaye du même nom à Paris En 1 133 2, le second successeur de Guillaume, Thomas, étant tombé sous le fer de quelques assassins, Hugues fut prié de monter dans sa chaire. H n'avait pas quarante ans. Pendant huit ou neuf ans, il s'appliqua à initier, dans son enseignement journalier, les jeunes moines de l'abbaye ^ à toutes les sciences et à tous les arts connus de son temps. Son savoir était encyclopédique. Les nombreux ouvrages qu'il a publiés en sont le témoignage. Belles-lettres, histoire, sciences expérimentales, philosophie, exégèse, théologie positive et rationnelle, ascétique et mystique, Hugues a tout abordé ; mais, quel que soit l'objet de son étude, sa méthode est unique, et son but ne varie jamais. On a souvent dénaturé cette méthode. Qn s'est trop plu à considérer Hugues de Saint- Victor comme sacrifiant la raison à la foi, l'intelligence à l'amour. De savants travaux ont désormais vengé lecélèbie philosophe et théologien de cette interprétation erronée. On sait maintenant qu* « Hugues de Saint- Victor a gardé la véritable mesure » ; que u la distinction des deux ordres est établie chez lui aussi nettement qu'elle le sera plus tard dans les ouvrages de saint Thomas d'Aquin * ». « La raison, dit-il, aide la foi, et la foi perfectionne la raison ^. » Mais ce qui caractérise sa méthode, c'est la grande part qu'il y fait à ce qu'il appelle la a méditation ». H dislingue d'ailleurs soigneusement la méditation naturelle ou scientifique et la méditation surnaturelle ou religieuse. Selon lui, aucune
Sa mdthode
I. Fourier Bohnard, Hist. de. l'abbaye de Saint -Victor, t. I, p. 86. P. Féret le fait naître en Flandre, aux environs d'Ypres, sinon dans la ville elle-raême {la Faculté de théologie de Paris, Moyen Age, t. I, p. 6). U Histoire littéraire (t. XII, p. i-a) conjecturé qu'il clait Lorrain.
a. Gallia cJirisliana, t. VII, col. 66/i.
3. 11 ne paraît pas que les successeurs de Guillaume de Cbaaipeaux aient eu, comme auditeurs, ces foules d'cludianls qui avaient entouré la chaire du maître.
4. MiG.\ON, les Origines de la scolasliqiie et Hugues de Saint-Victor, a vol. in-8., Paris, 1895, t. I, p. 66.
5. Hlgi;e« de Sai>t-VicxaRj l)e sacramentis, 1. 1, part. 111, cap, ixx.
Sa conception
de
la théologie
mystique.
Son traité
De vanitate
mundi.
observation, aucune lecture ne sont fécondes, si on ne les complète par la méditation K Et il définit la méditation « une application de l'esprit assidue, prudente, à la recherche de la cause, de l'origine, du mode et de l'utilité de chaque chose ^. » Cette méditation, du reste, doit tout embrasser : l'observation de l'âme comme celle du monde, ou, suivant ses propres expressions, « ce qui est au dehors comme ce qui est au dedans ». Nul n'a plus justement prétendu donner une démonstration scientifique de l'existence de Dieu ; or voici comment il résume sa thèse : « Ce qui est au dehors de nous répond à ce qui est au dedans de nous, pour démontrer la même vérité, et la nature tout entière, en témoignant de sa propre dépendance, proclame l'existence de son auteur ^. )^
<( Mais, pour Hugues de Saint- Victor, le savoir, même lorsqu'il a Dieu pour objet, n'a })as son but en lui-même. Il est le vestibule de la vie mystique. La théologie mystique s'occupe de la foi dans ses données objectives, et surtout dans le sentiment affectif qu'elle fait naître. Hugues décrit les étages de l'ascension de l'âme vers Dieu. La pensée (cogllatio) qui cherche Dieu dans le monde, la méditation religieuse (meditatio) qui le découvre dans notre for intérieur, et la contemplation (contemplalio) qui le connaît surnaturellement par un regard intuitif, sont les fonctions d'un triple œil de l'âme*. »
Mais quels sont les moyens pratiques de suivre cette voie, ou plutôt de se disposer à recevoir la grâce qui seule conduit dans cette voie mystique ? Hugues les résume en une formule : faire le vide en son cœur, pour y faire place à Dieu. De là son insistance à prêcher la vanité des choses qui passent. Dans son Dialogue De vanitate mundi, il présente un des interlocuteurs, Indaletius, comme se laissant prendre aux charmes des œuvres de l'homme. « Soit, elles sont admirables, concède Dindyme, mais attends la fin. » Et il l'entraîne sur des hauteurs oii, d'un coup d'œil, on embrasse le spectacle du monde, a Que vois-tu ? — Un navire qui vogue à pleines voiles sous un ciel bleu. L'équipage se récrée et chante des chansons
I Prlncipium doctrinse est in lectione, consummalio in medilalione (Hugues db Saint-Victor, Erudilionis didaspaUcx libri septem.,\. III, cap. xi, P. L., t. GLXXVI, col. 772).
2. Cogilatio frequens, cum consilio, qux causam et origiiiem, modum et utilitatem vniuscujusque rei prudcnter invesligat (^Ibid.).
3. Sic respondent quœ forts sunt iis quœ intus videntur ad veritatem comprobandam, et auctorem suum natura clamât, quœ se ah lUo factam ostendit {De sacramentis, 1. 1, part. III, cap. x, P. L.„t. GLXXVI, col. 219-220).