‹ Histoire générale de l'Église (volume 2)Chapitre 231 sur 336 · I52-II · texte numérisé non relu

I52-II

Vue générale

sur celle période."

Guelfe»

et Gibelins.

Election de Frédéric î'^r.

dh

Barberousse (ti5a).

Vue

d'ensemble sur son règne.

Le chroniqueur OUon de Freisingen» oncle du nouveau roi de Germanie, déclare que le désir de la grandeur de l'Allemagne avait guidé les électeurs dans le choix qu'ils firent du successeur de Conrad III. u Deux familles entre toutes, dit-il, étaient alors illustres clans Tempire, celle des Weiblingen (ou Gibelins) et celle des Welfs (ou Guelfes), accoutumées à fournir, l'une des empereurs, l'autre des ducs puissants. Leur rivalité avait souvent troublé l'Etat. Mais, par un dessein de la Providence, sous le règne d'Henri V, le père de Frédéric, de la famille des Weiblingen, avait épousé la fille du duc Welf de Bavière. Les princes choisirent donc Frédéric, non seulement à cause de son activité et de sa valeur, mais parce qu'il pouvait concilier en lui les deux familles ennemies ^. »

Le nouvel élu réalisera partiellement ces espérances. Frédéric I", plus connu sous le nom de Frédéric Barberousse, sera par excellence le souverain de l'Allemagne au Moyen Age. Il n'est point d'homme peut-être en qui le peuple allemand ait mieux incarné ses ambitions légitimes et ses rêves chimériques. Comme roi de Germanie, Frédéric assurera le triomphe presque absolu de ces ambitions ; mais comme empereur, il assistera à l'échec complet de ces rêves. Sous son règne, son pays verra, en effet, l'unité du gouvernement s'affermir, l'ordre se rétablir dans les provinces, le commerce fleurir dans les grandes cités, la cour briller d'un éclat inouï, la poésie nationale s'épanouir en œuvres nobles et gracieuses. Mais, empereur, il aura des visées trop hautes. Hanté par l'idée d'une restauration de l'empire romain

I. Otton de Freisingen, Gesta Friderici^ 1. II, cap. 11, dans Muratori, Rerum italicarum scriptores, t. VI, col. 699-700.

L 0RGA!VISAT10N DE LA CHRETIENTE

en sa personne, se considérant comme ayant reçu de Dieu J héritage des Césars, Frédéric Barberoussepréteudra soumettre à fa domination tout ce qui se rattache de près ou de loin a l'ancien monde. } conipris la hiérarchie ecclésiastique et le pape lui-même, dont il voudra faire un instrument de sa puissance dans Rome sa capitale. Pour atteindre ce but, il ne négligera rien. On le verra descendre en personne, à cinq reprises, en Italie, susciter pour sa cause trois antipapes. mettre à son service la science des légistes les plus fameux, ériger en système de guerre, quand il ^le jugera nécessaire, les plus odieux procédés de barbarie. Mais ses efforts se heurteront à deux obstacles infranchissables. Les libertés municipales, si fortement développées en Italie, jusqu'à constituer çà et là de véritables republiques, se tourneront contre lui ; et la papauté, longtemps défiante de ce moii vement, en deviendra, au moment du danger, la naturelle et puissante protectrice. Par là même, la querelle des Guelfes et des Gibelins, qu'on avait voulu éteindre, se ranimera, plus ardente et dans des proportions plus formidables : tout ce qui tiendra pour la cause du pape et de la liberté de l'Italie, se dira guelfe ; et tout ce qui se rattachera à la cause de Tempereur, se proclamera gibelin. En fin de compte, l'imprudente agression de Frédéric Barberousse aura eu surtout pour effet de raviver le sentiment de l'indépendance italienne et de rendre plus populaire la cause de la papauté.

Une pareille entreprise, tentée en Angleterre par le roi Henri II, aboutira à de semblables résultats.

Il établît

liinilé de gouvernement

et assure la prospérité

malér eîle en Allemagne

Mais ses rêves

de

domination

universelle

échouent

devant

la Tésî5lance

des commurjes

italiennes

et

de la papauté.

Ne vers ii23, le nouveau roi de Germanie avait, au moment de Portrait son élection, trente ans à peine. Beau de sa personne, svelte et grand, Barberousse. d'un esprit cultivé, d'une intelligence prompte, de mœurs simples dans sa vie privée, d'une grande dignité dans les cérémonies d'apparat, d'une extrême vaillance dans les batailles, il gâtait tant de belles qualités par une ambition sans bornes et par une inflexible dureté. Le jour de son couronnement à Aix-la-Chapelle, un de ses fidèles, condamné par lui, se prosterne à ses pieds, implorant son pardon, et Fassistance entière se joint aux prières du suppliant. « Ma sentence a été juste », réplique le roi ; et, inexorable, il refuse de revenir sur la condamnation.

Il se propose d'aller faire reconnaître son autorité en Italie.

Le pape

Anasla<-e IV

(juillet 1 153-3

décembre

ii54).

Le pa^

Adrien TV (4 décembre

septembre "59).

Biographie

du nouveau

pape.

Le premier de ses désirs était d'aller à Rome, pour y affirmer en personne sou autorité. La situation peu rassurante de la Germanie l'obligea à différer l'exécution de ce projet. Mais la mort d'Eugène III et l'élection, faite quelques jours après, le 1 2 juillet ii53, d'un nouveau pape, lui parut une circonstance favorable pour hâter l'accomplissement de son dessein. Il ne s'agissait de rien de moins que de soumettre l'Italie à la suprématie impériale, que de rendre effectif ce titre nominal de roi des Romains dont ses prédécesseurs s'étaient décorés depuis Gharlemagne. Le nouveau chef de l'Eglise, Conrad de Suburra, cardinal-évêque de Sabine, élu sous le nom d'ANAs- TASE IV, était un vieillard, renommé pour sa miséricorde et sa bonté. Dès les premiers jours de son pontificat, il avait, dans un esprit de conciliation, accordé le pallium à l'évêque de Magdebourg, naguère nommé par le roi de Germanie contre le gré d'Eugène III. Frédéric compta sur la complaisance du nouveau pape. Par ailleurs, il ne négligea rien pour préparer le succès de son expédition en Italie. Il se réconcilia d'abord avec Henri de Saxe, en lui cédant le duché de Bavière ; puis, pour combattre plus efficacement les Normands des Deux-Siciles, il négocia une entente avec leur ennemi -né, l'empereur de Gonstantinople. Mais l'expédition était à peine en marche, qu'on apprit la mort d'Anastase IV, décédé le 3 décembre ii5/i, et l'élection faite, dès le lendemain, à l'unanimité des suffrages, de son successeur Adrien IV. On se trouvait désormais en face d'un pape actif et d'âge mûr, réputé pour la vivacité de son esprit, l'étendue de ses connaissances, la générosité de son caractère, et qui, dans les diverses fonctions qu'il avait occupées jusque-là, avait donné des preuves d'initiative et de fermeté.

Il était Anglais de race, et s'appelait avant son élévation Nicolas Breakspear ou Brise-lance. Réduit, dans son enfance, à la suite d'événements sur lesquels l'histoire n'a pas fait la lumière suffisante, à vivre d'aumônes dans sa patrie, il était venu de bonne heure en France, où, d'étape en étape, il avait gagné la ville d'Avignon. Aux environs de cette ville, les chanoines réguliers de Saint-Ruf * l'avaient recueilli, fait instruire, puis admis dans leur communauté 2. Il y avait connu toutes les vicissitudes qui sont d'ordinaire le partage des hommes supérieurs. Ses éminentes qualités l'avaient bientôt

I. Sur les chanoines réguliers de Saint-Ruf, près d'Avignon, voir Gallia chrisiiana, t. XYI, p. 35^.

a. Liber ponlif., t. II, p. 388.

l'oRGAiNISATION de là CIJRÉTIENTÉ SqS

fait élire prieur, et, peu après, abbé du monaslcre ; mais son zèle pour les réformes l'avait mis^en butle aux accusations de quelquesuns de ses moines, qui l'avaient traduit devant le tribunal pontifical. Le résultat do ces événements fut de le mctire en présence du pape Eugène III, qui, frappé de ses capacités et de ses vertus, le retint auprès de lui, le nomma cardinal-évêque d'Albano, et ensuite le chargea d'une importante légation dans les pays Scandinaves. Nicolas Breakspear érigea l'aichevêché de Drontheim pour la Norvège, et s'efforça de faire d'Upsal la métropole de la Suède. Elu souverain pontife, Adrien IV ne se fit pas illusion sur le lourd fardeau II se rend qui tombait sur ses épaules et sur les obstacles qu'il allait rencontrer je h'eravité sur son chemin. «Je sais, dit-il, que la route où l'on m'engage est de la situation, semée d'épines, et ce manteau pontifical qu'on m'impose, bien qu'en lambeaux, est encore assez pesant pour accabler les plus forts »*. Il était à peine sacré, en effet, qu'on lui annonçait la nouvelle de l'arrivée de l'armée impériale en Italie. Pour compliquer les difficultés, la municipalité romaine, excitée par Arnaud de Brescia, Une émeute venait de se déclarer indépendante, et le sommait d'abdiquer le gouvernement de Rome. Adrien IV jugeai prudent, dans de pareilles conjonctures, de se reiirer dans la citadelle de Saint-Pierre. Il voulait Le pape tout faire pour calmer l'effervescence des passions, et surtout ^n°ieian? éviter à tout prix l'effusion du sang. Ses efforts furent vains. Un car- l'interdit sur dinal, qui venait le visiter, fut blessé grièvement par les partisans ^ ^^ * d'Arnaud. Adrien IV mit aussitôt la ville en interdit. Les offices divins furent supprimés dans toutes les églises de Rome. La mesure fut efficace. La population romaine, impatiente de voir reparaître les cérémonies religieuses, força les sénateurs à se soumettre au pape et Arnaud de Brescia à quitter la ville.

Cependant Barberousse était parvenu dans la haute Italie. A BarberousM mesure qu'il avançait, ses intentions se manifestaient d'une manière de plus en plus claire, sa tactique se révélait. Des villes italiennes lui résistèrent. Milan, Chieri, Asti, Rosate, Trecate, Brescia, Tortona, refusèrent de lui ouvrir leurs portes. Frédéric, ne se sentant pas en force de soumettre Milan, passa outre ; mais les autres villes furent rasées, pillées, détruites en tout ou en partie. A Sutri, il rencontra Adrien IV. Quelle allait être l'attitude du roi de Germanie.^ L'usage Sa rencontre voulait qu'en pareille occurrence le souverain tînt par la bride le avec le pwi.

I. Jean de Salisburt, Policraticus^ \. VIIJ, dans M. G., SS., t. XXVII, p. 5o,

Sa réponse

hautaine à

unedéputation

du Sénat de

Rome,

Le roi

de Germanie,

une fois

couronné

empereur, le

i8 juin iid6,

se pose en

maître de ritalie.

Caractère de la nouvelle

lutte qui

s'ouvre entre

ie Sacerdoce

et l'Empire :

l'enjeu

du conflit n'est

plus le droit

d'investiture,

mais le

gouvernement

de Rome et

de l'Italie.

Traité

de Bénévent

ftnlre ie pape

et Guillaume

de Sicile

(ii56).

cheval du pape et lui présentât l'étrier. Frédéric crut pouvoir se soustraire à ce cérémonial. Sur quoi, Adrien refusa de lui donner le baiser de paix. Cependant, réflexion faite, la crainte d'avoir un démêlé avec le pape et de ne pas recevoir de lui la couronne impériale, sur laquelle il comptait, fit revenir le monarque sur sa décision : les rites habituels furent accomphs. Ils étaient à peine terminés, qu'une députation du Sénat de Rome se présenta. Le but de la démarche n'était pas difficile à deviner. Vaincus par les armes spirituelles du pape, les sénateurs venaient chercher un appui auprès de l'empereur. Mais l'interprète de la Commune romaine n'avait pas achevé de formuler ses désirs, que Barberousse l'interrompit brusquement : « Jo suis le successeur de Charlemagne et d'Otlon le Grand, et, commo tel, le légitime possesseur de Rome. Crois-tu donc qu'il soit possible à quelqu'un d'arracher la massue de la main d'Hercule » ? *

De telles paroles ne pouvaient laisser aucune illusion sur les dispositions de Frédéric. Il eut beau renouveler au pape sa promesse de restaurer le pouvoir du Saint-Siège sur la ville de Rome, pénétrer dans la ville à la tête de son armée, déloger les partisans du Sénat des positions qu'ils y occupaient, et, tandis que le pape posait sur son front, le i8 juin ii56, la couronne impériale, prononcer le serment traditionnel des empereurs ; il était manifeste que c'était eu maître, et non en simple défenseur, que Frédéric Barberousse entendait intervenir dans les affaires de Rome et de l'Italie. Dès lors, apparaissait le nouveau caractère de la lutte qui allait s'ouvrir entre le Sacerdoce et l'Empire. La question des investitures n'était plus au premier plan, comme au temps de Grégoire VII ; c'était, avant tout, son indépendance temporelle, son libre gouvernement de Rome et des Etats pontificaux, que le pape allait avoir à défendre contre les prétentions impériales. Les événements allaient d'ailleurs se précipiter, accusant en ce sens le caractère de la lutte.

En cette même année ii56, un nouveau conflit s'éleva entre les deux puissances. Pendant que le roi, de retour en Allemagne, y était occupé à contenir les prétentions excessives de ses vassaux, le pape conclut à Bénévent, avec le roi Guillaume de Sicile, un traité ^, par lequel il reconnut ses titres de roi de Sicile, de duc d'Apulie, de prince de Capoue, et, en retour, reçut de lui un serment de vassalité.

I, Otton de Freisingen, Gesta Friderici, 1. II, cap. xxu, dans Muratori, Rer. ilal. script., t. VI, col. 722.

a. F. Chalandon, Hist. de la dom. normande en Italie, II, 23a-a34.

l'organisation de la chrétienté 3ç)5

C'était prendre une mesure opportune, pour empêcher l'Empire d'enclaver l'Etat romain par le nord et par le sud, comme on pouvait le craindre. La pensée de l'empereur, en effet, était de joindre les Deux- Siciles aux domaines de sa couronne. Frédéric se plaignit avec vivacité, disant que le pape manquait aux engagements du Saint-Siège. Le reproche était mal fondé, car les engagements auxquels le roi

faisait allusion ne pouvaient être que la promesse faite, à Constance, Irritation

„ , TTT 1 M • • 1 1 • . 1 • 1- (ie 1 empereur,

par Eugène lu, laquelle avait simplement pour objet a le maintien

et le développement de l'honneur de l'Empire^. »

Dans ces récriminations, il était facile de deviner l'influence d'un

mauvais conseiller, que Frédéric venait d'élever, en ii56, àla haute ^

dignité de chancelier de l'empire, Rainakl de Dassel ^. Ce n'était Le chancelier

que son premier pas dans la voie de l'intrigue et du mensonge ^j^ Dassel

contre l'autorité du Saint-Siège. En iib'j, Frédéric, ayant négligé âme damnée 1 1 . j • 1 1» 1' 1 T 'i de l'empereur

de prendre en main, comme son devoir de l empereur 1 y obligeait, '

la cause de l'archevêque de Lund, dépouillé et emprisonné par des malfaiteurs au cours d'un voyage à Rome, Adrien lY lui écrivit : « Je ne puis m'expliquer le motif de ton indifférence. Tu sais quelle surabondance de dignité et de gloire t'a procurée {conlulerit) ta mère la sainte Eglise. Nous-même, nous aurions eu plaisir à te conférer des bienfaits (bénéficia) plus précieux encore, s'il eût été nécessaire. Mais, puisque tu ne prêtes aucune attention à un pareil forfait, subissant l'influence de l'homme mauvais qui sème l'ivraie, je t'envoie deux de mes fils les plus chers, les cardinaux Bernard et Roland ^. )) Le chancelier Rainald de Dassel traduisit sur-le-champ en allemand la lettre du pape. Mais, profitant du sens ambigu que H fausse le sens pouvaient avoir les mots contalerit et bénéficia, il en faussa la signi- "écrite fication, faisant dire au pape que l'empereur tenait du Saint-Siège la à l'empereur dignité impériale, et qu'il ne pouvait aspirer à posséder Rome et ^^^ e pape. l'Italie que comme fiefs *, en tant que vassal du pape. Rainald profita, en même temps, de l'occasion, pour rappeler méchamment à son souverain le souvenir d'un tableau dont celui-ci avait été, paraît-il, fort offusqué en visitant à Rome le palais du Latran.

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