POÏTHAST, p
l'organisation de la chrétienté
tilution qui lui doit son origine ; 2° c'est au pape qu'appartient le privilège de couronner l'empereur : il est logique qu'il ait le droit d'examiner la personne dont il doit être le consécrateur^ Une assemblée de la noblesse allemande, tenue à Bamberg, essaya de répondre à ces arguments, ou plutôt d'en esquiver la force, en se plaçant sur le terrain du pur droit romain et de l'indépendance nationale. Le pape répliqua au manifeste de Bamberg par une lettre qu'il envoya, en mars 1202, au duc de Zâhringen, et dans laquelle il précisa, d'une manière très nette, la nature et les limites du droit d'intervention qu'il réclamait pour le Saint-Siège. Il ne se reconnaît pas le droit d'être juge des circonstances et delà validité de l'élection impériale; c'est affaire d'Etat, qui ne concerne que la nation ; mais il maintient son droit d'apprécier la capacité de l'élu. L'empereur est le défenseur-né du Saint-Siège ; le Saint-Siège aie droit de repousserun défenseur incapable ou indigne, Par application de ce principe, Inno cent III, dans sa célèbre De//6era^/o 2, examina les titres des prétendants, et, se plaçant au point de vue de leurs qualités respectives, se prononça pour OttonIV. Mais le parti de Philippe deSouabenese soumit point, et Otton ne régna sans contestation qu'après la mort de Philippe, assassiné, le 21 juin 1208, par Otlon de Witlelsbach. Le k octobre 1209, le pape, après avoir reçu de lui le serment de respecter les droits et la liberté de l'Eglise, le couronna empereur. Mais Otton ne réalisa pas les espérances que le pontife avait fondées sur lui. Par un parjure et une ingratitude dont l'histoire offre peu d'exemples, il se retourna avec insolence contre son bienfaiteur, s'empara des biens de la comtesse Mathilde, des comtés d'Ancône et de Spolète, ne tint aucun compte du concordat de Worms, et tenta de s'emparer de la Sicile. En novembre 1210, le pape prononça contre lui l'excommunication. Les seigneurs, qui avaient aussi lieu de se plaindre de sa tyrannie, élurent à sa place, en 12 12, le pupille d'Innocent III. Frédéric II. Otton continua sa lutte pour le pouvoir, jusqu'à sa mort, qui advint en 12 18. En fait, le candidat d'Innocent III avait trahi la confiance du pape, comme il avait trahi la confiance de ses sujets \ mais le principe de l'intervention pontificale, dans les limites où Innocent venait de le défendre, triomphait dans l'esprit de tous les juges impartiaux.
Limites
de ce droit
d'intervention.
Le pape se prononce
pour la légitimité d'Olton IV.
Il le couronne
empereur
(4 octobre
Otton traliit '
la confiance
du pape,
qui
l'excommunie
I. Registr. roni. imper.. P. L., t. CGXVl, col. 997 et s. Cf. Ibid., col. 1013 et s, a. P. L., t. CGXVI, col. io25-io33.
Innocent 111
réformateur
et organisateur
(le la
chrétienté.
Son zèle
à réprimer
l'hérésie.
Il chasse
impitoyablement les hérétiques des Etats pontificaux.
Indépendant dans son domaine, dégagé de l'étreinte germanique en Italie, arbitre reconnu des princes chrétiens, Innocent III pouvait désormais exercer une action plus décisive contre l'hérésie ; tenter une offensive plus vigoureuse contre l'Islam ; parler avec plus d'autorité aux souverains pour leur rappeler leurs devoirs envers l'Eglise et enversles peuples ; reprendre, sur unplan plus vaste, l'œuvre traditionnelle de la papauté pour la réforme des mœurs dans l'Eglise et l'organisation chrétienne du monde ; réaliser, en un mot, dans sa partie positive, le programme qu'il s'était tracé, ou plutôt que les circonstances lui avaient imposé au début de son pontificat.
Dès la première année de son règne, sur les terres mêmes du domaine de saint Pierre, le pape s'était trouvé en face de l'hérésie manichéenne. Les consuls de Viterbe en avaient favorisé l'établissement dans cette ville. Le pape Innocent III écrivit, à ce propos, la lettre la plus violente qui soit sortie de sa chancellerie. « Vous ne craignez ni Dieu ni les hommes, s'écriait-il. Vautrés dans votre péché, comme la bête de somme dans son fumier, vous êtes plus perfides que les Juifs, plus cruels que les païens. Les Juifs n'ont crucifié qu'une fois le Fils de Dieu; vous, vous le crucifiez tous les jours dans ses membres ^. » Le biographe d'Innoncent III explique ainsi une pareille indignation. « Il ne voulait pas, dit-il, qu'on pût reprocher à l'Eglise romaine de tolérer l'hérésie dans son domaine propre ; qu'on pût lui dire : « Médecin, commence par te guérir toi-même » ou bien : « Ote d'abord la poutre de ton œil. » Aussi prit-il des mesures sévères. Tout hérétique découvert fut arrêté et traduit devant les tribunaux séculiers, pour y être jugé. Les biens des coupables furent confisqués. En cas de récidive, ils furent chassés de la ville. Ce statut rigoureux, appliqué à tout le Patrimoine pontifical, eut pour effet d'en faire disparaître toute trace d'hérésie ^. Les Etats de l'Eglise ne connurent plus, à partir de ce moment, ces mystérieux « patarins » qui, combattant à la fois le mariage, la famille et les liens les plus solides de la société, avaient, comme on
I. PoTTH.vsT, I, n. gSi-gSa ; Theiîïer, Vet. monum. Slav. merid., I, 48, n. 2^. a. Ibid., I, 3187.
L*ORGANIS\TTON DE L\ CHRÉTIENTÉ 447
Ta justement écrit, « toute l'apparence de vrais anarchistes* ».
Dispersée en diverses contrées de la France et de l'Italie, l'hcrésie Le néo-
. , , ,, . r r\ o LL L manichéisme
noo-manicheenne s était surtout propagée en Provence. Ibur cette terre ^^ Provence.
ensoleillée, où les passions sont ardentes et fortes, où la foi ellemême se manifeste tout ensemble d'une façon plus austère et plus éclatante, et où se divinisent facilement toutes choses, le bien comme le mal, cette doctrine du « Double Dieu », si audacieuse dans ses prétentions et si licencieuse dans sa pratique, qui, huit siècles plus tôt, avait séduit la jeunesse inquiète de saint Augustin, trouva un facile accès. La jeune poésie des troubadours, qui préludait alors, en Provence, au réveil littéraire de l'Europe, s'en fit le porte-voix harmonieux. Les fils des chevaliers qui, lors de la première croisade, à la suite de Raymond IV de Toulouse, n'avaient voulu céder à personne l'honneur de monter les premiers à l'assaut de Jérusalem, suivirent le nouveau mouvement. Un propre descendant de cet austère chevalier du Christ, Raymond VI de Toulouse, se prononça Raymond VI pour l'hérésie. Non point qu'il affectât de renier la foi de ses pères, «e on ouse On le voyait, au contraire, combler de ses bienfaits des congre- le protecteur, gâtions religieuses, assister pieusement aux offices, et, lorsqu'il rencontrait sur son chemin un prêtre portant l'Eucharistie à un malade, descendre de cheval pour adorer Dieu présent dans l'hostie. Mais il permettait aux prédicateurs de la secte de prêcher la nuit dans son palais, leur prodiguait son argent et ses faveurs, et faisait élever son fils dans les doctrines nouvelles. Ce grand seigneur avait, au surplus, la vie la plus libertine ; les compagnons de ses débauches et les fruits de ses désordres emplissaient sa cour. Quelle était, au fond, sa pensée? La réponse qu'il fit un jour à l'abbé de Grandselve, Arnaud Amalric, nous la révèle peut-être. Ce dernier lui dénonçait un hérétique coupable d'avoir souillé un autel et blasphémé en public. {( A Dieu ne plaise, répondit Raymond, que, pour un fait de ce genre, je sévisse jamais contre un compatriote I » Chevaliers et troubadours, justement fiers d'avoir, sans cesser d'être Français, leur langue, leur littérature et leur civilisation spéciale, n'auraient pas été fâchés sans doute d'avoir, sans quitter la grande Eglise, leur religion à part. Telle aurait été, du moins, la pensée de la
1. J. GuiRAUD, au mot Inquisition^ dans le Dicl. apol. de la foi calh., t. I, col. 837-845. Le protestant Lea, dans son Hist. de l'Inquisition, voit dans les doctrines manichéennes du xue siècle un retour à la barbarie (Lba, Hist. de l'Inquisition, t. I, p. 120).
Les
troubadours
favorisent
la diffusion
de l'hérésie.
Les hérétiques s'organisent
plus particulièrement à Albi.
D'où leur nom d'Albigeois,
grande majorité d'entre eux ; car un certain nombre de nobles et de poètes refusèrent toujours de partager les nouvelles erreurs, ou s'en séparèrent avec éclat dès qu'ils en aperçurent le danger. Tel fut cet Arnaud Amalric,< troubadour converti, qui devint, dans la suite, un des plus ardents adversaires des hérétiques.
Quoi qu'il en soit, les chants des troubadours provençaux, qui devaient éveiller plus tard le génie lyrique de saint François d'Assise S furent de puissants instruments de propagande pour l'hérésie; car le jongleur, qui s'en allait, de château en château, de village en village, redire ses sirventes et ses cantilènes, ses chants de guerre et ses chants de plaisir, jouait, au xii^ siècle, à peu près le rôle que le tribun, le journaliste ou le pamphlétaire remplissent de nos jours. C'est par ses chansons, cent fois répétées, aussi bien que par les sermons des prédicateurs attitrés de la secte, que le peuple accepta la doctrine du « Double Dieu ^ ».
Au commencement du Mti® siècle, l'hérésie néo-manichéenne ou cathare se trouvait répandue dans toute la France méridionale, de Marseille aux Pyrénées. Avignon, Marseille, Montpellier, Béziers, Albi, Garcassonne, en étaient les principaux foyers. Comme ses adeptes étaient particulièrement nombreux à Albi, où ils étaient ouvertement protégés par Roger II Trencavel, vicomte de Béziers, ils reçurent le nom d'Albigeois. La tolérance qui régnait d'une manière toute spéciale dans le midi de la France^, leur permit de s'organiser plus complètement que partout ailleurs. Ils opposèrent leur hiérarchie à la hiérarchie catholique. Toulouse et Garcassonne eurent leurs évêques albigeois. Ces évêcjues étaient assistés par des diacres, qui, ayant une résidence fixe dans un village central, rayonnaient tout autour, prêchant la doctrine et présidant aux rites d'initiation. Au-dessous du clergé, on distinguait deux catégories de fidèles : les Parfaits, qui avaient reçu le consolamenium et à qui toute la doctrine avait été révélée, et les Croyants^ qui étaient des adhérents plutôt que des initiés.
1. « François allait si loin dans son admiration de la « gaie science » provençale, qu'il s'était fait faire un habit de jongleur, mi-parti, pour s'en vêtir dans le cerclé de ses camarades. » (Jcergensen, S. François d'Assise, p. 19. Cf. Très socii, I, a.)
2. Le juron « par le Double Dieu » est encore répété en Provence par des paysans qui n'en comprennent plus le sens. Cf. Frédéric Mistral, Dict. provençalfrançais , au mot Double, t, I, p. 81 3.
3. Sur la tolérance des populations et des autorités locales dans le Midi, voir A. LucHAiRE, Innocent lll, la croisade des Albigeois, p. 1-8.
L OUGANISATION DG LA CHRKTIEME
A coté de l'hérésie cathare ou albigeoise proprement dite, était venue s'installer l'hérésie vaudoise, qu'il importe de ne pas confondre avec elle, et qui même, dans les débuts, se posa comme son adversaire. Les Vaudois, connus d'abord sous le nom de a Pauvres de Lyon », devaient leur origine à un riche marchand lyonnais, Pierre Valdo, qui, vers 1170, pris du désir de réformer l'Eglise, se mit à prêcher la pauvreté et la lecture de l'Evangile. « Peu à peu les tendances radicales de leur doctrine s'accentuèrent. A force de simplifier le catholicisme, ils allèrent presquejusqu'à le supprimer. Ils devaient finir par nier le culte des saints, le purgatoire, la transsubstantiation, le sacerdoce, la hiérarchie ^ » Le pape Lucius III les ayant excommuniés, ils quittèrent le pays de Lyon, et se répandirent en Franche-Comté, en Bourgogne, en Dauphiné, du côté du Nord, et, du côté du Midi, jusqu'en Provence et en Narbonnaise.
Les progrès de l'hérésie la rendirent audacieuse. On vit des Albigeois envahir les églises de Castelnaudary pour y chanter leurs cantiques, spolier de ses dîmes l'évêque de Toulouse, menacer dans sa cathédrale le chapitre de Béziers et le forcer à s'y fortifier -. Dans une sorte de concile tenu par les Albigeois à Saint-Félix de Caraman, on avait vu apparaître un évêque hérétique de Gonstantinoplc, Nicétas, venu, semble t-il, pour établir un lien permanent entre les cathares de la France méridionale et ceux de l'empire grec 3. Le péril d'une telle organisation à l'appui d'une doctrine si ruineuse du catholicisme, et même de tout ordre social, ne pouvait laisser indifférente la papauté. Celle-ci toutefois, avant de faire appel aux mesures rigoureuses, voulut épuiser les moyens de persuasion.
Le décret de Lucius III sur la recherche et la répression des hérétiques était resté à peu près lettre morte. L'Eglise, toujours prompte à proclamer les droits de la vérité, parce que sa charité envers Dieu l'y pousse, est toujours lente à les faire prévaloir par la rigueur, parce que sa charité envers les hommes la retient. Au milieu du xii® siècle, saint Bernard avait essayé de convaincre les néo-manichéens du Midi en prêchant à Bordeaux, à Périgueux, à Cahors, à Toulouse, la vraie doctrine. Il y avait recueilli surtout des injures *. En 1178, Alexandre III, à la demande de Raymond V,
Les Vaudois,
L'hérésie
devient
menaçante
pour
la religion
et pour
l'ordre social.
L'Eglise,
avant
de .faire appel
aux mesures
de rigueur,
cherche
à épuiser
les moyens
de persuasion.