LA FABLE DE LA PAPESSE JEANNE
La légende po- On trouve dans divers écrits du Moyen Age, dont aucun ne pulaire. remonte authentiquement au delà du xii® siècle, l'iiistoire romanesque d'une jeune fille, que la plupart appellent Jeanne, que d'autres nomment Agnès, Gilberte, Jutta ou Théodora, Cette jeune fille, née à Mayence, se serait rendue à Athènes, déguisée en homme, y aurait fait de brillantes études, et serait ensuite allée à Rome, où sa science lui aurait fait obtenir une chaire de philosophie. A la mort de saint Léon IV, en 855, la voix unanime du clergé aurait élu pour Pape le brillant philoso he, ou plutôt l'habile jeune fille, laquelle aurait gouverné l'Eglise pendant plus de deux ans. Mais un jour qu'elle présidait une procession solennelle, elle aurait, à la stupéfaction universelle, mis au monde im enfant et serait morte aussitôt après. On l'aurait ensevelie au lieu même de sa mort, à Saint-Jean-de-Latran, mais ea décidant d'omettre son nom dans le catalogue des Papes.
Le« argnments Quelques historiens ont cru autrefois pouvoir considérer ce "faveur de ° récit comme historique', et ont invoqué en faveur de son histo-
l'existence de rjcité : 1* l'autorité des dominicains Martin de Pologne et la papesse , •■ r» i ... . , .
Jeaaoe. Etienne de Bourbon, qui vivaient au xm^ siècle, et qui racontent le fait ; 2* plusieurs manuscrits du Liber Pontificalisy qui contiennent l'histoire de la papesse ; 3" deux listes de Papes, qui semblent rédigées à la fin du xii* siècle et qui portent ces mots : Papissa Johanna non numeratur, « On ne compte pas la papesse Jeanne » ; i" l'existence à Rome, à Sienne et à Bologne, de statues élevées en l'honneur de la
1. Un seul historien do iix* Bi^cle, Kist, • osé soutenir l'existence de la p«> pesse Jeanne. CI. Kbaub, Hist. de l'Églue, (. II, p. 113 (8» édition Irançaise).
LE SAINT EMPIRE ROMAIN i65
papesse. Dietrich de Niem, secrétaire papal au x^^ siècle, aflirme avoir vu la statue qui était à Rome. Le socle portait l'inscription suivante : Pa. P. P. P. P, P., que l'on traduisait ainsi : Parce, Paler Patrum, paruil Papissa Papcllum. o° Enfin l'aveu des Papes eux-mêmes, notamment, au xiii^ siècle, celui du pape Jean, qui aurait dû s'appeler Jean XX, mais qiii voulut, pour donner place sans doute à la papesse Jeanne dans la chronologie pontificale, s'appeler Jean XXI.
De nos jours, aucun historien sérieux ne croit plus à l'his- CriUqn» êm toire de la papesse Jeanne ; mais elle est parfois objectée aux '^menucatholiques et il est bon d'exposer sommairement les arguments qui en démontrent la fausseté.
1" Les premières traces authentiques du récit apparaissent au XIII® siècle, tout au plus au xii**. Ceux-là même ([ui auraient eu si grand intérêt à en faire le reproche ù 1 Kf'lise romaine, tels que les empereurs d'Orient, si souvent en discussion avec les Papes, ou tels que Photius, si habile à exploiter les côtés faibles de ses adversaires et si bien informé des choses de l'Occident, n'en disent mot. Aux latins, qui leur reprochent d'avoir élevé une femme à la dignité de patriarche *, ils ne ripostent point par l'histoire de la papesse.
2** Non seulement les témoignages contempnrnîns sont muets sur la prétendue j)apesse, mais ils prouvent péremptoirement qu'en 855, le pape Benoît 111 a succédé immédiatement au Pape saint Léon IV. Le rédacteur des Annales de Saint-Bertin, à cette époque saint Prudence, évêque de Troyes, dit : « Au mois d'août, le pape Léon mourut et Benoît lui succéda » [Annales hertin., ann. 8.^5. Edit. Dehaines, p. 86). Loup de Ferrières écrit au pape Benoît III qu'il a été ^
député auprès de son prr'dr'cesseur Léon. Odon de Vienne raconte que Benoît III devint Pape à la mort de l'empereur Lothaire (décédé en 855). Hincinar de Reims rapporte en 866 que des messagers, envoyés par lui à Rome auprès de Léon IV, apprirent en route la mort du Pontife et trouvèrent Benoît installé à leur arrivée (P. />., CXXVI, 85). Une monnaie représente le pape Benoît 111 et l'empereur Lothaire ; or,
1. Ce«t le 'chronlqfnenr de Solenne qni raconte le romnn de cell« femm^ patriarche. M. G. H , Scrip'ores, ill 4SI. Léon IX y fait allusiou dan» «Qf» Vitlre à MIcliel Oriilaire, P. L , CXLIII. 700.
466 HISTOIRE GÉNÉPAF.E DE l'ÉGLISE
on sait que Lothaire est mort en 855 ; donc, dès cette année, date de la mort de Léon IV, Benoît était élu. Enfin une série de lettres, de diplômes, d'actes à date certaine, soit de Léon IV, soit de Benoît III, ne laissent aucune place au prétendu pontificat de deux ans de la papesse.
Quant aux ar^ments qu'on nous oppose, ils sont de peu de valeur. Martin de Pologne et Etienne de Bourbon, qui vivaient quatre siècles après les prétendus événements et dont les écrits manquent totalement de critique, ne peuvent apporter un témoignage qui compte. Les deux listes, qu'on dit être du XII* siècle, ne sont pas d'une authenticité bien sûre, et ne prouveraient pas autre chose que l'existence d'une légende à cette époque. Le récit du Liber Pontificalis aurait plus d'autorité, s'il n'était évident, à la lecture du manuscrit le plus ancien, que le passage relatif à la papesse Jeanne est une intercalation du XIV® siècle faite sur un manuscrit du xii*, ainsi que le démontre l'examen des caractères des deux écritures (Duchesne, Liber Pontif., t. II, préface, p. xxvi) Quant aux statues de Sienne et de Bologne, si elles ont existé, elles sont vraisemblablement dépendantes de la légende. La statue de Rome, représentant une divinité païenne avec un petit enfant, aurait pu être, suivant certains auteurs, l'occasion de la fable. E» tout cas, l'inscription Pa. P. P. P. P. P. doit se traduire : Pap. P. P. propria, pecunia posuit^ « Le Pape P. P. a placé cette statue de ses propres deniers. »
L'argument tiré de l'aveu de Jean XXI a peu de portée. Ce Pape aurait-il partagé, au xiii® siècle, l'erreur de Martin de Pologne et d'Etienne de Bourbon, que le fait ne saurait avoir de conséquences. Mgr Duchesne conjecture qu'il s'est fait appeler Jean XXI et non Jean XX à cause du dédoublement de Jean XV, qu'on trouve deux fois dans divers catalogue! {Liber Pontif., II, p. 457, note 4). On sait d'ailleurs que It dénomination des Papes s'est souvent faite à la hâte et san< lucune préoccupation de critique historique. Au xiii* siècle, précisément, le successeur de Nicolas 111 a pris le nom de MartinlV, quoique il n'eut été précédé que d'un seul Pape du jftom de Martin, parce qu'il a mal lu les noms des papes JJa- *in I" et Marin II, des .x® et x® s^'^^rlos.
La question des origines de Ja fc»i»l<i '^st obscure. On y a vu
une satire de Jean VIII (Baronius), rinternn^fatîon .maligno if» or'gînM j, ^ ^ • • .• /i^ M- \ de iâ têgeode.
cl une statue romaine avec son inscription (Dœllini^r), un
mythe ayant pour but de tourner en dérision l'acceptation par la Papauté des Fausses Décrétalcs, lesquelles auraient été composées à Mayence et se seraient répandues dabord en Grèce (Blasco et Doderlein^, eniin une simple fantaisie populaire sans aucune portée (Lapôtre). Nous serions enclin à y voir une grossière plaisanterie élaborée par liniagination du peuple à propos de l'intluence de Marozie sur la Papauté ', sans nier que la statue romaine et peut-être l'histoire des Fausses Décrétales aient fourni quekjues éléments subsidiaires au développement du conte populaire. Voir Lapôtre, IJ Europe et le Saint-Siège, p. 3^)9 et s.; Duchesne, Lib. Pont.,\\, p. 26 ; DoDHing-er, Les fabies papnUs slu Moyen A^fe. L'étude de Dœllinçer sur la Papesse Jeanne a été reprrniuite et traduite en français par l'abbé Ph, Reihnardt, Etudes rrifi/jnefi ."tir quelques Papes du Moyen Afje. 1 vol in-S** de 1!M> p.. Paris, i86o. Cette étude se trouve résumée dans la traduction fran- 'jaise de l'Histoire de l'Eglise d'HcROENRoTHEn, t. lll. p. 178 «ts.; Cf. Bayle, Dictionnaire hislorirjue^ aux mot» Papesse et Polonus ; Dictionnaire de théologie de Goschler, au mot Jeanne.
1. Le marentr de o«tte trinte période, pendant laquelle, aniTant l'expre»- «ion du iuoine du Mont Soraclo, • ou vil uue foiniue fsiire peser sur Home uq joug (!c?poLique », ue ierftit-il pas la pittiiiière source du conte populaire de la paf>et«« Jeanne T