Ibid., ch, XV
<) Ibid.^ ch. XV.
HISTOIUE GKtSKRALE DE L FGMSE
Condamnation des Paroles d'un croyant
par
l'encyclique
Singulari vos
(25j«in i834).
La Mennaiâ
se rallie au socialisme révolutionnaire.
cœur réellement et profondément ému. « Pastiche de génie », a-t-on dit. Le mot est vrai de plusieurs chapitres ; mais la phipart des autres ne sont que l'écho, varié, com[)lexe, souvent déconcertant par ses contradictions, d'une âme perpétuellement mouvante et vibrante, toujours prête à se modifier aux divers contacts des hommes et des choses, alors même qu'elle prétendait n'obéir qu'à la logique la plus rigoureuse, et, tandis qu'elle se glorifiait de l'indépendance la plus farouche, toujours esclave de ses impressions du moment ^
A partir de la publication des Paroles d'un Croyant, qui furent bientôt condamnées, à la date du 25 juin i83^, par la bulle Singulari vos, le nom de La Mennais n'appartient plus à l'histoire de l'Eglise. Abandonnant à la fois la discipline et le dogme catholique, il se rallia au socialisme, qui commençait alors à s'organiser en parti politique, et qui le considéra comme un de ses chefs. Ainsi celui qui, pendant la première partie de sa vie publique, avait, avec Rohrbacher et Guéranger, donné la première impulsion au parti ultramontain le plus avancé, celui qui, plus tard, avec Montalembert et Lacordaire, avait donné sa formule et son orientation au parti libéral catholique, se donnait enfin à la démocratie révolutionnaire, apportant tour à tour l'appui de son talent et le concours de son activité aux trois grands courants d'idées qui ont le plus agité le xix« siècle *.
I. Ainsi une des impressions qui contribuèrent le plus à irriter La Mennais contra Rome et à précipiter sa chute, fut la crainte presque morbide des pièges qu'il redoutait de la part de la curie romaine et des jésuites. Malheureusement quelques jeunes et imprudents correspondants entretenaient en lui cette crainte. L'un d'eux, î'abhé Emmanuel dAIzon, lui écrivait de Rome : " M. G... (Mac Garthy) m** communiqué le projet que certaines gens avaient eu de vous faire venir à Rome. Je puis vous assurer que c'était un piège, et j ai de fortes raisons de croire que ceux qui voulaient le tendre habitent le Gesîi ». (Boutabd^ Lamennais, t. II, p. 4o) Cf., t. I, p. 366 ; t. II, p. 367 ; t. III, p. 67.
a. C'est par suite d'une confusion de dates qu'on a pu noter parmi les causes qui ont préparc la défection de Félicité de La Mennais, sa rupture avec son frère Jean. Voici les faits. Après l'apparition des Paroles d'un croyant, l'évéque de Rennes, Mgr de Lesquen, crut devoir demander à l'abbé Jean de La Mennais une lettre par laquelle il désapprouverait explicitement le dernier ouvrage de son frère. Cette lettre, le prélat promit qu'elle ne sortirait pas de ses mains, et qu'il ne s'en servirait que pour confondre les dénonciateurs du vénérable prêtre. La lettre demandée fut écrite le 10 mai i834, et, à peine parvenue à l'évêché, fut livrée à la publicité. Le a^ mai 1834, VAmi de la Religion l'empruntait à la Gazette de Bretagne. L'irritation de Félicité de La Mennais fut extrême. A partir de ce moment, il ne témoigna plus à son frère la même confiance qu'auparavant, dt, en 1837, il cessa complètement de le voir. La seule influence vraiment efficace qui pouvait s'exercer encore sur l'abbé Félicité, depuis la mort de M. Tejsse;/rre, disparaissait ainsi^ au moment où !•
l'église en ANGLETERRE, EN ALLEMAGNE ET LN FRANCE 269
11 est difficile de préciser la part qui revient à Félicité de La Menoais j^^j^^'^ï^^ermlâ. dans le mouvement religieux qui se produisit au xix" siècle. Gomme aprè»
Chateaubriand au début du siècle, La Mennais, avant d'être un chef, 1» déJecUon fut un écho. Dans son Essai sur l indifférence, il s'était fait l'élo- leur maîirt. quent interprète du sentiment que Silvestre de Sacy décrivait en termes si expressifs : « L'incrédulité du xviii*^ siècle a eu le plaisir de l'incrédulité; nous en avons la peine ; nous en sentons le vide... Nous levons les yeux en haut, nous y cherchons une lumière ^ » Cette lumière^ l'abbé de La Mennais l'avait montrée dans la tradition catholique, dans l'Eglise, dans le pape ; et dans sa campagne, il n'a-
nialheureux écrivain venait de s'engager dans la voie de la révolte déclarée. 11 s'y avança de pltis en plus. La publication des Araires de Rome en i836, du Livre du peuple en i837, du pamphlet iulilule Le pays et le gouvernement, pour lequel il fit un mois de prison à Sainte- Pélagie en i84o, et, en la même année, de l'Esquisse dune philosophie, furentautant d étapes vers un vague panthéisme. En 1848, il fut élu député à l'Assernbléc nationale parle département delà Seine. Il n'y eut aucun succès. 11 y parut gêné. Un jour Berryer, à la tribune, tlétrissait l'apostasie. « Jtt vis alors, dit il, un homme qui se levait brusquement et qui se glissait le long de» bancs pour sortir. C'était Lameimais. Mon cœur se serra, car en parlant je n'avais nullement pensé à lui » (Lecanuet, Dcrryer, p. 81 j. La Mennais passa les dernière» années de sa vie dans le découragement. « A partir du moment où il brisa les lieni qui le rattachaient au catholicisme, écrit Benoîl-Champjr, je l'ai toujours connu malheureux » (Quelques souvenirs surlamort de M de Lamennais). Le 11 juillet i848, il écrivait : « Ce que nous voyons, ce n'est pas la République, ce n'est même rien qui ait un nom ». Le 27 février i854. il mourut, entouré de quelques amis, Henri Nlartin, Hippolyte Carnot, Armand Lévy et plusieurs autre» moins connus, au n^ 12 de la rue du Grand Chantier (aujourd'hui 70 de la rue des Archives), d une maladie dont son parent et ami Benoît-Champy déclare « qu'il n'a jamais pu savoir d'une manière précise ce qu'elle était » [Ibid.). La veille, il avait eu avec sa nièce, Mm& de Kertanguy, la conversation suivante: « Féli, avait dit sa nièce, veux-tu un prêtre ? Tu veux un prêtre, n'est et pas ? — Non — Je t'en supplie. — Non, non, non. Qu'on me laisse en paix. » Puis, pendant huit heures environ, il s'était trouvé dan» une impossibilité de s'exprimer, quoique son intelligence parût lucide. Un avait seulement pu distinguer, au milieu d'un bredouillement conlu». ce mot : « papier ». Puis, fatigué de ne pouvoir se faire comprendre, il s'était retourné du côté de la muraille, et l'agonie avait commencé. Au moment de la mort, suivant une relation publiée par Eugène Pellelan dans le Siècle du 4 mars i854. « une longue larme coula en silence sur la joue du malade ; mais elle sécha aussitôt, dévorée [)ar le feu brûlant de la douleur ». Le dimanche suivant, le P. Gralry, prt'chant à 1 Oratoire, s'écriait: « Devons-nous désespérer du salut de celte païuvre âme ? Non. Pour que ce grand exemple servît d'enseignement. Dieu a permis que cotte fin fût dépourvue de toute espérance. Mais celte âme avait contribué à relever le sentiment religieux dans notre pa\s. Ne pouvons-nous pas penser qu'il y aura eu Un retour caché à nos rc^^nrds, cl qu'rllo aura obtenu miséricorde ? » I. SiLVESTRB DE Sact, Variétés littéraires, t. II, De la réaction religieuse.
Rohrbacher.
270 HISTOIRE GÉNÉRALE DE l'ÉGLISB
vait pas seulement réveillé l'opinion ; il avait gronpé autour de lui, entraîné dans l'arène, une élite de prêtres et de laïques, qui, après sa défeclion, devaient continuer, avec éclat et avec succès, l'œuvre commencée. Car l'auteur des Paroles d'un Croyant ne fut pas suivi par ses disciples dans sa défection. En se séparant de l'Eglise, ce prêtre, qui avait eu autant de prestige que les plus célèbres des anciens transfuges, ne créa ni un schisme, comme Photius, ni une hérésie, comme Luther. Ses disciples, au contraire, se trouvèrent, au lende- Lacordaîre, main même de sa chute, à la tête de la plupart des entreprises reli- Guéranffer ' d^^^^^^^s. En i835, Lacordaire inaugura ses conférences de Notree* Dame, tandis que Montalembert portait hautement à la tribune par-
lementaire les revendications catholiques. La restauration de l'Ordre bénédictin en France, en i836, par dom Guéranger, et le rétablissement des Frères Prêcheurs, en 1889, furent les œuvres de deux de ses collaborateurs ^. Les conférences de Saint- Vincent-de-Paul recrutèrent plusieurs anciens adeptes de l'école menaisienne. La grande histoire de l'Eglise que devait publier Rohrbacher avait été entreprise avec les encouragements de La Mennais. Dans l'œuvre de la défense de la papauté, dans la lutte contre le gallicanisme, l'Univers, avec sa rédaction militante, allait continuer, en l'avouant sans ambages -, les traditions de V Avenir.
Dans le mouvement de renaissance catholique qui se manifesta de i833 à 18/41, nous devons particulièrement mentionner : l'œuvre oratoire de Lacordaire dans la chaire de Notre Dame de
I. Un de ses plus jeunes disciples, l'abbé Emmanuel d'Alzon, qui, même après l'apparition des Paroles d'un croyant, lui avait envoyé de iiome les témoignages d'une ardente fidélité (Boltard, t. lil, p. 67. Cf. Ibid., II, 867, 4oo), devait fonder lui aussi, plus tard, une congrégation religieuse, celle des Augustins de l'Assompiion.
3. a L'Avenir, écrit Eugène Veuillot, vint à son heure... et il rendit de grands services... Par sa lutte contre le gallicanisme, il servit etricacemcnt la cause religieuse sur le terrain des doctrines ; il la servit aussi sur le terrain politique, en ne cessant d'établir que les catholiques ne doivent pas lier les intérêts religiouK à une forme gouvernementale, fût-elle la royauté légitime.. Une élite se levait... L'encyclique Mirari vos tua V Avenir... Mais si le journal avait disparu, les idées et les besoins, sources du mouvement, existaient toujours... Il ne fallait pas laisser le champ libre à la presse gallicane et étroitement royaliste.. Le dimanche 3 novembre i833, parut le premier numéro de VUnivers ». (E. Veuillot, Louis Veuillolf t. I, p 35i, 354, 356, 363, 364, 365.) Parmi les premiers rédacteurs de l'L'/iiuers, Gerbet, Léon et Eugène Bore, Montalembert, Tabbé Jules Morel, étaient d'anciens disciples de La Mennais. Plus tard, à l'époque du Concile du Vatican, le rédacteur en chef de l'Univers, Louis Veuillot, rappellera que nul plus que La Mennais n"a travaillé à « acheminer la France vers le dogme sauveur de l'infaillibilité du pape» (Louis Veuillot, Rome pendant le concile, t. II.)
L EGLISE EN ANGLETERIlE, EN ALLEMAGNE ET EN FRANGE 27 1
Paris, celle de Montalembert à la tribune parlementaire, le r(^;tablissement en France des Ordres de Saint Dominique et de Saint- Benoît, la restauration liturgique entreprise par dom Guéranger et les œuvres charitables dont Frédéric Ozanam et quelques-uns de ses amis prirent l'initiative *.
Le renouveau religieux qui, depuis i83o, se produisait dans les Origine
des
âmes des jeunes gens était plutôt fait de sentiments vagues que de conférence»
convictions réfléchies. Ce caractère n'avait point échappé à un groupe ^e
,,,,. Il- f r ^» . 1 ^ r< • ' 00/ Notre Daine
d étudiants catholiques, préoccupes d apostolat. Ln janvier 1004, de Vi
'ans
ils demandèrent à l'archevêque de Paris, Mgr de Quélen, de vou- (i83i). loir bien faire donner, dans l'église de Notre-Dame, des conférences religieuses, où la nouvelle génération pût entendre, exposées en un langage conforme à son état d'esprit, les vérités de la foi. Un essai tenté en cette année i834, sur un plan conçu par l'archevêque de Paris, n'atteignit pas le résultat voulu. Mais, l'année suivante, Mgr de Quélen, cédant aux instances des jeu-nes gens qui avaient fait les premières démarches, se décida à confier, pour cette œuvre, la chaire de sa vieille basilique à un jeune prêtre qui avait fait ses premières armes dans V Avenir, l'abbé Lacordaire. Meurtri de sa douloureuse rupture avec celui qui avait été son maître, presque découragé de l'insuccès d'une œu\re à laquelle il s'était donné de toute son âme, Lacordaire venait de passer trois ans dans une vie de prière et de travail, à peine interrompue par des instructions données dans la chapelle d'un collège Ce jeune prêtre qui ne craignait pas de se dire « fils de son siècle 0, qui pouvait aflirmer que « toute sa vie antérieure, jusqu'à ses fautes, lui avait préparé quelque accès dans le cœur de son pays et de son
1. Sous ce titre général, VEcole menaisienne, Mgr Ricard a publié : Lamennais, un vol. in-i2, Paris, 1881 ; Lacordaire, un vol. in-12, Paris, 1883 ; Gfrbetet Salinùi, un vol. in la, Paris, i883 ; Miv.laUmbert, un vol. in-12, Paris, i884 ; Rohrbacher^ un vol. in-12, Paris, i885,
2. Après s'être séparé de La Mennais, Lacordaire s'était jeté avec délices dans la solitude. «Je sens avec joie, écrivait-il, la solitude se faire autour de moi. C est mon élément, ma vie» (Lettre à Montalembert, du 8 septembre i833.) u On ne fait rien, disait il encore, qu'avec la solitude, c'est mon grand axiome. » ^Lettre à Montalembert, du i5 février i834.) « Un homme se fait en dedans de lui, et non au dehors. » ^Lettre à Montalembert, du 20 août iS35.) Lacordaire n'était pas seulement un ami de la solitude ; à la diirérence de La Mennais. c'était un patient, u Un homme, écrivait-il, a toujours son heure. Il suffit qu'il l'attende, et qu'il ne fa'^se rien contre la Providence » (Lettre à Montalembert, du 3o juin iS33 ) D'ailleurs, dans sa vie de solitude, la pensée de conférences à faire à la jeunesse lui avait été toujours présente. Au lendemain de son départ de la Giiênaie, le 18 décembre i832, il écrivait à Lorain qu'il allait pré^iarer des conférences aux jeunes geni.
Merveilleux succî's de ces conférences.
L'apologétique
à>: l'abbé
Lacordaire.
temps », obtint aussitôt un succès prodigieux. Six mille hommes remplirent bientôt les nefs de l'antique cathédrale. « Jeunes pour la plupart, dit un historien de ce temps, ils représentaient toute la vie intellectuelle de cette époque et toutes les espérances de l'avenir. A les considérer pendant les heures d'attente, on reconnaissait bien que cette réunion n'était pas composée de gens habitués à fréquenter les églises. C'était vraiment la société nouvelle du xix" siècle, telle qu'elle était sortie de la Révolution de i83o, en quelque sorte déchristianisée, qui venait former, autour d'une chaire chrétienne, un auditoire tel qu'on u*en n'avait pas vu peut-être depuis saint Bernard *. »
Liaugurant une apologétique dont le concile du Vatican devait p (S tard consacrer l'orthodoxie et l'opportunité, le jeune prêtre mit tout d'abord son auditoire en présence du fait de l'Eglise catholique, c'est-à-dire du christianisme sous la forme vivante et, en quelque sorte, palpable, qu'il avait sous les yeux. Il lui parla de la nécessité de l'Eglise, de sa constitution, de son autorité morale et infaillible, de son chef, de ses rapports avec l'ordre temporel, de sa puissance coercitive. L'année suivante, il fit entrer son auditoire sur le seuil du dogme : il l'entretint de la doctrine de l'Eglise en général, de la tradition, de l'Ecriture, de la raison, de la foi et des moyens d'acquérir la foi. La foule, toujours croissante, toujours plus attentive, des auditeurs, se pressait autour de l'orateur catholique, avide d'entendre une parole qui, par son accent tout nouveau, par ses néologismes tout modernes, lui donnait, ainsi qu'on l'a dit, « le même plaisir que fait au voyageur en pays lointain, l'accent subitement reconnu du pays natal » ^. Mgr de Quélen lui-même, si peu préparé par sa nature et par son éducation à goûter les choses modernes, mais saisi par cette éloquence, proclamait Lacordaire « un Les critiques p^opi^ète nouveau . » Des hommes s'étonnaient de ces hardiesses,
qu elles ri i 1 1 ~ • 1 / • . ,. .
suscitent. suspectaient ce prédicateur de la doctrine chrétienne qui, uisait-on,
« avait à peine nommé Jésus-Christ », ce « tribun », comme ils
l'appelaient, « ce républicain forcené » qui a prêchait des doctrines
empreintes d'anarchie ». En réahté, ce prétendu tribun, dont la
parole eut parfois des audaces, fut un apôtre humble et austère. On
a su plus tard qu'en descendant de sa chaire, encore tout palpitant
1. Thl'rea.u-Da>gïn, l'Eglise et l'Etat sous la Monarchie de Juillet, p. 10.
2. Expression du prince Albert àe Broglie dans ion discours de réc^^plion à rAcadémie français©.
l'église en ANGLETERRE, EN ALLEMAGNE ET EN FRANCE 278
des triomphes que lui faisait un auditoire enthousiaste, ï\ allait flageller son corps par des instruments de pénitence, humilier son âme dans les aveux des fautes de sa vie passée * et quand, à l'apogée de sa renommée, il interrompit ses conférences, ce fut pour aller chercher à Rome la paix de la solitude, pour en revenir sous l'habit du moine mciuliant. Entre temps, son œuvre avait porté ses frnits. Sa parole, à laquelle on avait reproché un accent trop profane, Leurs fruits c.,..ii pit'parc ses auditeurs à s'agenouiller au tribunal de ta pénitence et à s'approcher de la sainte Table, quand la parole évangélique du P. de Raviguan les y convia avec onction. *
spirltueU.
Montalembert
Pendant que, sous les voûtes de Notre-Dame, un fils de celte ^ 1^ tribune
, .. ,. ... I i-Jiiit -4 parlemeulaire.
bourgeoisie sceptique et jouisseuse que la monarchie de Juillet venait ^
d'élever à 1 hégémonie politique, acheminait sa génération vers les éternelles vérités du christianisme, un autre rédacteur deV Avenir^ un descendant de noble race, un pair de France, un « fils des croisés », faisait retentir, à la tribune française, les fières revendications du calhohcisme, presque pajtout opprimé ou dédaigné. Quand, le 8 septembre i835, le jeune comte Charles de Montalembert, alors âge de vingt-cinq ans, prit pour la première fois la parole devant la Chambre des Pairs, et y aiïirma, simplement et fermement, sans forfanterie ni crainte, sa foi religieuse, le premier sentiment de la haute assemblée fut une sorte de stupeur. On a dit justement que ^* l'entrée dans la cour du Luxembourg d'un chevalier portant l'armure du moyen âge et la croix sur la poitrine, n'eût point paru plus étrange cl moins raisonnable » -. Le nouveau chevalier s'excusa, avec une bonne grâce à la fois modeste et fière, « de faire entendre à la Haute Chambre un langage étranger aux idées qui y étaient ordinairement énoncées », demanda qu'on « lui permît d'obéir à la franchise de
I. Sur Lacordaire, voir : Chocahine, le P. Lacordaire, savle intime, 9 vol. in-ij, l'aiis, 18GG ; FoissET, Vie du P. Lacordaire, 2 vol. in la, Paris, 1870; Il -D. rSoBLE, Lacordaire apôlre et directeur des jeunes gens, un vol. in-12, Paris. 1908 ; J.-D. FoLGHÉRA, V A poloçjélique de Lacordaire, brochure in 13, Paris (Collection Silence et religion). Sur le P. de Raviguan, voir P. de PoM,fivoT, Vie du P. de Havignan, a vol. in-8*, Paris, 1860.
i. TutA£A.u-DAntiix(, VEyliscel l'Elat...^ p. 49.
Uist. géu. de l'Eglise. — Vlll iS
Son action.
Son éloquence.
Sa foi catholique.
Le
rétablissement en France
de l'Ordre des
Frères
Prêcheurs.
Portée d« cet acte.
son âge », et passa outre. De i835 à i84i, il prit part aux discussions sur la presse, sur la nationalité polonaise, sur l'émancipation des esclaves dans les colonies, sur la propriété ecclésiastique, sur les établissements d'aliénés, sur la police du roulage, sur diverses questions de politique étrangère, sur le travail des enfants dans les manufactures, sur la liberté d'enseignement * ; et, quel que fût l'objet immédiat de la discussion, il eut toujours en vue la défense du catholicisme, dont il se fit le champion avec une éloquence alerte, vive, ardente, remarquablement souple, où l'émotion savait faire place à l'ironie, et l'enthousiasme lyrique à la riposte cinglante. Ne voilant rien de sa foi, de son obéissance aux dernières condamnations de Rome, il s'écriait, dès son premier discours : « Je l'avoue franchement, le principe de la liberté de conscience n'est pas le mien ; je n'ai pour lui aucune idolâtrie ; j'en reconnais et j'en professe de plus anciens, de plus élevés, de plus saints ^.,. S'il y a des vérités absolues en politique, j'espère bien qu'il y en a aussi en religion ))3. Montalemberl fut un des premiers à qui Lacordaire annonça son projet de rétablir en France l'Ordre de Saint-Dominique. « Je dis que cet acte est le dénouement de ma vie, lui écrivait il à la date du i®'" juillet i838. Dieu m'appelle à revêtir une nouvelle force... Soyons humbles, uniquement à Dieu, sans esprit de parti, prêts à vivre ou à mourir... » Peu de temps après, en iSSg, paraissait le Mémoire pour le rétablissement des Frères Prêcheurs. L'entreprise fut couronnée d'un plein succès. Les meilleures recrues de la nouvelle fondation lui vinrent de cette jeunesse que les conférences de Notre- Dame avaient ramenée à la foi. Pendant les premières semaines de i84i, le P. Lacordaire, revenant de Rome, traversa, sous son nouveau costume, la France étonnée et sympathique, et, en arrivant à Paris, il put dire, en montrant sa robe blanche : « Je suis une liberté ». Il avait gagné devant l'opinion, et, par suite, devant le gouvernement, non seulement la cause des Frères Prêcheurs, mais celle des ordres religieux en général. Les jésuites furent des premiers à en profiter. L'année suivante, le successeur de Lacordaire à Notre- Dame, qui s'était appelé jusque-là « l'abbé deRavignan », fit annoncer les reprises de ses conférence sous le nom de « Père de Ravignan ».