Lettre du 12 novembre i8'45 (Cognât, p. 189I
DE LA BULLE IneJJabUîs A l'euctclique Quanta cura ^87
écrit Saint-René Taillandier, exhalaient une vive amertume. 11 y avait dans sa pensée, dans son langage, une verdeur singulièrement âpre, parfois même des traces de violence. Dès le lendemain de la révolution de Février, irrité de voir l'Eglise catholique s'associer aux émotions de ces jours orageux et jouer un rôle dans les fêtes et dans les cérémonies populaires, il dénonçait avec une vivacité extrême l'hypocrisie du libéralisme clérical. A propos des grands travaux de l'exégèse allemande, s'il rencontrait sur sa route unécri\ain violent, il le jugeait avec une sympathie inattendue. Il écrivait sans hésiter des phrases comme celles-ci : « Les temples matériels du Jésus réel s'écrouleront ; les tabernacles oii l'on croit tenir sa chair et son sang seront brisés ; déjà le toit est percé à jour, et l'eau du ciel vient mouiller la face du croyant agenouillé » *.
L'ouvrage que Renan publia en i863, sous le titre de Vie de Jésus, avait des allures plus calmes. L'incrédulité de l'auteur s'était elle tempérée? INuUement. Sa négation n'était pas moins radicale ; elle était plus dangereuse. Il avait beau déclarer dès sa préface et répéter dans sa conclusion que « Jésus est l'honneur commun de ce qui porte un cœur d'homme » 2, qu' « il a fondé la religion absolue » 3, que « pour se faire adorer comme il l'a été, il faut qu'il ait été adorable»*, qu' « il est permis d'appeler divine sa sublime personne » ^ ; sous cette apparente sérénité, où perçait une ironie hautaine, toute l'œuvre reposait sur deux partis pris philosophiques qu'il avait puisés, le premier chez Kant, et le second chez Hegel, à savoir : i que toute révélation est d'avance condamnée par la philosophie, car elle serait une dérogation aux lois générales de la nature; et a qui dit audessus ou eu dehors des lois de la nature dans l'ordre des faits, dit une contradiction » 6 ; 2" que tout est en voie de se faire, même Dieu. Sur ces principes, la pensée et la phrase de l'historien, ou plutôt de l'artiste, du dilettante, se jouent, se nuancent, s'opposent, se contredisent, essayent de se concilier en des formules ambiguës, sonores et chantantes, où l'auteur se plaît à faire résonuer le a carillon » qu'il prétend avoir reçu, comme un dou inné, de la
Ses premiers blasphèmes.
En i863, il modifie sa
manière
sans modifier
le radicalisme
de son
incrédulité.
La
Vie de Jésus.
L«t deux principes
pseudo-philosophiques
sur lesquels
repose
l'exégèse
d'Ernest
Renao.
I. SAiNT-HsRé Taillandikh, HistoWc et philosophie religieuse, p. a. 3. Renan, Vie de Jésus, io« édition, p. uv.