DE PIE VIT
Le 24 août 1828, le pape Pie VII était mort en prononçant Vue générale
ces mots : « Savone... Fontainebleau... » L'empereur Napoléon ^"'^ ..
, . . cette premier»
l'avait précédé de deux ans dans la tombe ; et 1 on avait aussi re- partie.
cueilli ses dernières paroles :<(Tête... armée... » Ces deux hommes, arrivés à peu près en même temps au souverain pouvoir, et disparaissant à peu d'intervalle l'un de l'autre, avaient personnifié les deux grandes puissances du monde. Celui-ci se rappelait, en mourant, la grande gloire militaire dont il avait ébloui les hommes de son temps ; celui-là se souvenait des souffrances rédemptrices par lesquelles il avait continué dans l'Eglise Tœuvre de Jésus-Christ. Eux morts, la lutte engagée entre le Christ et le siècle allait prendre des formes nouvelles. Par suite de la déchéance de Napoléon I" et par l'affaiblissement de plusieurs monarchies bourboniennes, le gallicanisme et le joséphisme devaient perdre quelque peu de leur force ; mais du mouvement d'indépendance qui portait les nations de l'Europe vers la politique des nationalités et vers les régimes constitutionnels, allait naître le libéralisme. Il s'en faut d'ailleurs que tout fut épreuve pour TEglise dans cette évolution. Si les monarchies autoritaires lui avaient donné l'indispensable sécurité dont elle avait besoin pour réorganiser son culte et sa discipline, le mouvement libéral allait lui permettre de développer son action par la conquête de plusieurs libertés précieuses.
ao
L'organisation
politique
de l'Europe
par les traités dé i8i5.
Double
principe
de ces traités.
Leur
double vice.
Au moment de la mort de Pie VII, l'Elat politique de l'Europe était réglé par l'Acte final du fameux Congres de Vienne, tenu en i8i5. C'était (( le plus vaste traité qui ait jamais été signé, le premier essai qui ait été tenté de donner à l'Europe une charte, au moins territoriale, de déterminer l'état de possession de chacun... de fonder, sur un contrat collectif, la paix générale » *. Jamais les conditions de la stabilité des Etats ne furent plus mûrement étudiées, par des hommes plus rompus à la science des questions internationales, sur un terrain d'expérimentation plus libre. On avait un double but : empêcher la reconstitution d'une hégémonie semblable à celle de Napoléon I", et combattre partout l'esprit révolutionnaire. Pour atteindre ce double but, Metternich proposa le principe de l'équilibre, jadis appliqué au traité de Westphalie; Talleyrand prôna le principe de la légitimité. Ces deux principes combinés furent la base du travail de reconstruction de l'Europe que commencèrent les diplomates de Vienne. Nous n'avons pas à donner ici le détail de leur œuvre, qu'ils crurent définitive. S'appuyant sur les principes de légitimité et d'équilibre, introduits par la France dans le droit public de l'Europe, les auteurs des traités de i8i5 avaient déclaré que désormais tout agrandissement d'un Etat aux dépens d'un autre était interdit. Quiconque attenterait à l'équilibre établi serait réputé révolutionnaire, perturbateur de Tordre européen, et s'exposerait à voir l'Europe se coaliser contre lui. Malheureusement^ en même temps, les diplomates européens omirent de tenir compte de deux facteurs importants dans la paix des nations : la question de nationalité et la question de religion. En plaçant la Hongrie magyare sous la domination de l'Autriche allemande, en assujettissant la Grèce à la Turquie, en confiant l'Italie du nord aux mains des Habsbourg, ils préparaient de futures revendications nationales. En négligeant systématiquement de s'occuper de l'empire ottoman, ils laissaient ouverte la question d'Orient. En établissant la domination de la Russie schismatique sur la Pologne et de la Hollande protestante sur la Belgique, ils
I. Albert Sorel, dans VHist. générale de Lavissb et Rambaud. Cf. A. Sorel^ Essais d'histoire et fie critique : Talleyrand au congrès de Vienne, Paris, i88a, a. Voir Nettement, Histoire de la Restauration, t. I, Paris, 1860,
blessaient la conscience des catholiques. En laissant l'Autriche meltrc la main sur la Vénétie, ils éveillaient les légitimes susceptibilités du Saint Siège.
Les traités de Vienne, ébranlés en i83o, renversés en partie en P*'' *"/*•»,
• 1 ' • V instabilité
18A8, anéantis, en 1860, 1866 et 1870, par la création dune Bel- politique gique indépendante, d'une monarchie italienne et d^un empire aile- °® q^?^ mand, ne paraissaient pas solides en i823. Les peuples en supportaient péniblement le joug, les hommes d'Etat commençaient à les discuter, et leur rupture, regardée dès lors comme imminente, menaçait de troubler profondément l'Eglise avec la société.
On a peut-être été trop exclusif en plaçant au congrès de Vienne It point de départ de la grande u lutte enlre conservateurs et libéraux qui forme l'hisloire politique de l'Europe au xix* siècle » *. Ce qu'on peut dire, c'est que, en froissant trop aisément les aspirations nationales et libérales des peuples, sans trop distinguer ce qu'elles pouvaient avoir de légitime de ce qu'elles contenaient de révolutionnaire, Metterniclî et Talleyrand avaient imprudemment semé le Teinoignag««
... de Joseph
germe d'une inévitable réaction. Un diplomate que la délicatesse de de Maistre
son sens moral et de ses sentiments religieux plaçait à un point de ®' ^ cardinal
^ 1^ . , Lonsalvi.
vue plus élevé et rendait par là même plus perspicace, n eut pas la même foi dans la solidité des traités de 181 5. Joseph de Maistre, si attaché à la cause conservatrice et légitimiste, écrivait, dès le 11 avril 181 5 : « Jamais peut-être il n'exista de meilleurs princes... que les princes rassemblés au congrès. Cependant, quel est le résultat? Le mécontentement est universel. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que les plus grands de ces princes se sont laissé visiblement pénétrer par les idées philosophiques et politiques du siècle ; et cependant jamais les nations n'ont été plus niéprisées, foulées aux pieds d'une manière plus irritante pour elles... C'est une semence éternelle de guerres et de haines^. ))Consalvi, de son côté, écrivait à Metternich : « Un jour, les plus vieilles monarchies, abandonnées de leurs défenseurs, se trouveront à la merci de quelques intrigants de bas étage, auxquels aujourd'hui personne ne daigne accorder un regard d'attention préventive 3. ))
1. SsiGtiOBos, Hist. de l'Europe contemporaine, un vol. in-8°, Paris, 1897, p. 8,
2. J DE Maistre, Lettres et opuscules inédits, 2 vol. in-ia, Paris, i853, t. I, p. 3a4. Toute la lettre est à lire.
3. CoNSALvi, Lettre du 4 janvier 1818, citée par d'Estampbs et Jannet, la Frano- Maçonnerie et la Révolution, un vol. in- 12, Paris, i884, p. 249. « Par une inconsé-
Allitude > ia papauté dans ces lijonclures.
Elle évite
de se
solidariser
avec l'esprit
du C()ngrès
de Vienne.
Mais
elle se méfie
du mouvement
libérai .
Quelle pouvait être, dans ces circonstances, l'attitude de la papauté? Elle ne pouvait s'inféoder à aucun des deux mouvements qui allaient se partager le monde. Celui dont Metternich et Talleyrand venaient de prendre la direction, s'il répondait par un côté aux tendances conservatrices de l'Eglise, n'était pas inspiré par un esprit purement catholique. Si, en dehors des considérations purement utilitaires, tine idée avait plané sur les délibérations du congrès de Vienne, c'était bien celle de la Sainte-Alliance, idée pour le moins suspecte d'hétérodoxie, car, par là même qu'elle confondait sciemment et expressément les façons les plus diverses d'être chrétien : celle du tsar comme celle du roi de Prusse ; par là même qu'elle marquait à l'Eglise romaine ses cantonnements, et qu'elle étendait sa protection au pape en tant que souverain temporel, en ignorant de parti pris son titre de vicaire de Jésus-Christ, elle « ratifiait, toute « sainte d quelle se dît, cette laïcisation des maximes diplôme li(| f^s, contre laquelle Rome avait protesté au moment des traités de Westphalie » ^
D'autre part, le mouvement libéral, tel qu'il se manifesta dès les premières années qui suivirent le congrès de Vienne, ne pouvait inspirer confiance à l'Eglise. De bonne heure, les sectes antichrétiennes essayèrent de l'exploiter à leur profit, y voyant un moyen de saper les vieilles monarchies et le principe d'autorité ^. Nous verrons donc lé pape condamner nettement, en ce qu'il aura de révolutionnaire, le mouvement insurrectionnel qui cherchera par des principes et par des moyen injustes, à renverser les trônes ; il frappera surtout lea sociétés secrètes, trop ménagées par les souverains ^ ; mais dans toutes les circonstances où la justice ou la religion lui paraîtront iu-
quence dont les suites furent affreuses, dit Crétineau-Joly, les souverains coaliséf voulaient muscler la Révolution, et ils déchaînèrent les révolutionnaires ». (Créti- NEAU-JoLT, l'Eglise romaine en J ace de la Révolution, 2 vol. in-80, Paris, iSôg, t. II,
I. G. GoTA-u, l'Allemagne religieuse, le catholicisme, t. I, p. 3i3. L'expulsion de» jésuites, arrachée en 1817 à l'empereur Alexandre I^r^ les intrigues nouées par Talleyrand pour renverser les Bourbons, et la politique suivie par Metternich à l'ép^ard de la papauté, montrèrent bientôt que l'Eglise ne pouvait pas se fier aux chefs du fameux Congrès. Elle ne s'y fia jamais, et la prétendue solidarité entre l'Eglise et la Sainte-Allianc6, si souvent exploitée par les ennemis du catholicisme, yst une pure calomnie.
2 Gf. L. d'Estampes et Janmbt, op. cit., passim, et Grétiiîeau-Jolt, op .cit., passim. La suite de celte histoire justifiera par des faits la présente assertion.
3. a J'entretiens chaque jour les ambassadeurs de l'Europe des dangers futurs que les sociétés secrètes préparent à l'ordre à peine reconstitué, et je m'aperçoi» qu'on ne me répond que par la plus belle de toutes les indifférences. » (Gonsalvi, Lettre à Metternich du 4 janvier 1818.)
téressées, il se séparera nettemenL de la politique des rois alliés ; il fera des restrictions à propos de l'expédition française en Espagne, et reconnaîtra, malgré les protestations des souverains de l'Europe, les Républiques de l'Amérique du Sud.
A^escausesde troublequi menaçaient l'ordre politique, s'ajoutaient L»
d'autres causes de trouble, qui menaçaient l'ordre social. j^
La chute de l'empire, par cela seul qu'elle mettait fin aux grandes i8i5 à 1828.
guerres européennes, avait été le point de départ d'un grand progrès Ses causes
t . • % ' 1 . -ir»* i" Ji V.*' économiques,
industriel, agricole et commercial. L invention de Ja machine a ^
vapeur par Watt, de la lampe du mineur par Davy, des machines à Nais»anc« filer et à tisser par Arkwright, Richard -Lenoir, Girard et Jacquart, industrie donnèrent à l'industrie une impulsion considérable. En peu de temps, la production des fils et tissus de coton devint mille fois plus importante, celle du fer et de l'acier décupla, et les mines de houille de l'Angleterre furent activement exploitées. La grande industrie Extension venait de naître. La petite entreprise, qui ne produisait que pour le commercial marché voisin, disparut devant l'immense usine, commanditée par d'énormes capitaux, qui élargit son marché par delà les frontières nationales, parfois jusqu'aux extrémités du monde. On put prévoir dès lors rimportance que prendrait la vie urbaine et la force que pourraient acquérir les groupements de population ouvrière.
D'autre part, la création et le fonctionnement des grandes entre- Lccapitalism*. prises nouvelles déterminèrent les associations de capitaux. De 1818 à 1820 paraissent les premières grandes sociétés d'assurances contre l'incendie. En 1821 et 1822, des sociétés se forment à l'effet d'avancer à l'Etat les fonds nécessaires pour l'achèvement de grands canaux qu'exige le développement du commerce. D importantes compagnies de transport se constituent. Les intérêts des participants se négocient à la Bourse, où ils ont, peu à peu, leurs cotes officielles. C'est l'avènement des valeurs mobilières, de la spéculation, de l'agiotage. En face du monde ouvrier, en voie de se grouper et de s'organiser, apparaît le monde du capitalisme, également en train de se constituer.
Les législations commerciales des diverses nations rendent par- ,. ^®l. .
-.,.„, ^ divers titats
lois très aiguës Jes relations entre ces deux puissances sociales. L'in- cherchent
à remédier Icrêt du grand manufacturier est que les produits étrangers soient au , . , .
malaise social ^^^^^ ^i fortement à leur entrée qu'ils coûtent plus cher que les pro-
par des duits nationaux. A la demande des maîtres de forées français, des réglementa- ijo/ lor ii i .
lions ^^^^ ^^ loï^ ^t "G 102 2 Irappent de lourdes taxes les fers étrangers.
législatives. Les industries textiles sont bientôt protégées par des mesures semblables. Mais les nations étrangères suivent le même système. Les Anglais imposent lourdement les vins et alcools de France et les articles de Paris. Ils prohibent les soieries de Lyon. Mais si l'intérêt du producteur paraît satisfait par ce régime de protection, l'intérêt du consommateur semble tout autre : celui-ci aspire à acheter les meilleurs produits possibles, d'où qu'ils lui viennent, au meilleur marché possible. De là un antagonisme qui met aux prises le capitaliste et l'ouvrier. Pour ce qui cobcerne les céréales, une loi française de i8i4 avait satisfait les consommateurs; une loi de 1819, s inspirant d'un système pratiqué en Angleterre depuis la fin du xvu* siècle, vient au secours des producteurs. Elle établit une « échelle mobile » ; c'est-à-dire qu'elle taxe les blés étrangers plus ou moins lourdement, suivant que le prix des blés indigènes sont en baisse ou en hausse. Ce système subsistera, avec quelques interruptions dans son application, jusqu'en 1861. « En fait, l'échelle mobile ne réussit pas à relever le cours du blé, ainsi que l'avaient espéré ses défenseurs ; elle ne réussit guère qu'à en entraver la baisse, mais ce bien relatif est chèrement payé par les perturbations constantes des cours, causées par son application *. »
Cet exposé de la situation économique à la fin du premier quart du XIX® siècle, était nécessaire pour éclaircir les origines de la crise sociale qui allait surgir à cette époque et troubler si profondément tous les états européens ; mais il ne saurait en donner l'explication
i-auies morales complète. Il faut chercher au mal des causes plus profondes. La de la crise r» , 1 • . • 1 -ri
sociale. lievolution n avait pas seulement supprime les anciennes corporations d'artisans, qui procuraient à leurs membres, avec la protection de leurs intérêts communs, la stabilité et la sécurité ; elle s'était attaquée à l'esprit même qui animait ces institutions, à ce sentiment chrétien qui reliait le patron et l'ouvrier dans la pratique d'une même foi, dans la communion aux mêmes sacrements. De là, un
I. A. ViALLATE, dans VHisl. gén., t. X, p. 465. Cf. A. de Foville, la France économique [statistique raisonnée et comparative), Paris, 1890 ; E, Levasseur, Hist. des classes ouvrières en France depuis 17 89, Paris, 1867 ; P. Clément, Hisl. du s/s- Unu protecteur en France depuis Colbert, Paris, i854.
individualisme égoïste et froid, qui faisait envisager le travail, L'in-
indcpendamment de l'homme qui le produit, au seul point de vue j.^^^.
de sa valeur marchande ; et qui enlevait à la propriété son caractère lutionnaire. de charge sociale, dévolue à la fois par le droit naturel et par le commandement divin de l'Evangile. De là, l'abus de travail de l'homme, la destruction de la vie familiale, l'incertitude de la subsistance de l'ouvrier, soumise aux fluctuations de la production. D'autre part, la mainmise de l'Etat, au nom de la sécularisation
de la société, sur les domaines ecclésiastiques, puis, au nom d'une Les spolîatîont
I f !• f 11- 11 11 •. f' 1 f collectives
prétendue égalité, sur les biens de la noblesse, avait crée des pre- opérées
cédcnts bien dangereux. La spoliation collective, au nom de prin- par l'Eut, cipes prétendus sociaux, pouvait donc créer des titres légitimes de propriété 1 La classe ouvrière ne pourrait-elle pas invoquer des raisons semblables pour dépouiller, à son tour et à son profit, la classe bourgeoise? La tentation de raisonner ainsi était d'autant plus forte que beaucoup de lois votées sous l'Empire semblaient avoir été dictées par la préoccupation exclusive des intérêts de la bourgeoisie. Une loi de i8o3 avait interdit les coalitions d'ouvriers, mais ne s'expliquait pas sur les coalitions des patrons. L'article 1781 du code civil disait: « Le maître est cru sur son affirmation pour la La pariiallté,
... , 1 , , 1 • 1 1. r / 1 au moins
quotité des gages, pour le payement du salaire de 1 année échue et apparente pour les acomptes donnés sur l'année courante. » Une loi de 1806 ^^
avait créé des conseils deprudhommes dans 26 villes de France ; mais ^ 1 é^ard l'organisation de ces conseils avait paru suspecte aux ouvriers : <^es patron*, sans doute les patrons proprement dits n'entraient au conseil que pour une moitié ; mais l'autre moitié, au lieu de se composer d'ouvriers salariés, ne comprenait que des contremaîtres et des <( ouvriers patentés », c'est-à-dire de petits patrons. La masse ouvrière considérait toutes ces lois comme une sorte de représailles de la classe bourgeoise contre les initiatives de la classe ouvrière.
Les perturbations qui se produisirent à cette époque, dans le ^* • question
• sociale»,
monde de la grande industrie et de la haute finance comme dans le
monde du travail, donnèrent lieu à ce qu'on appela depuis la question sociale. Divers systèmes furent dès lors proposés pour la résoudre.
HTSTOIRF GKNFR^LF DE L EGLISE
L'école économiste ou libérale.
J.-B. Say.
L'école socialiste.
Owen
Saint-Simon (i 760-1 825;.
Od peut les classer eu trois écoles : l'école économiste ou libérale, l'école socialiste et l'école catholique.
Dans son Catéchisme d'économie politique et dans son Cours d'économie politique, publiés en i8i5, Jean-Baptiste Say, auteur d'un Traité d'économie politique déjà paru en i8o4, s« fit l'interprète des économistes.
Pour l'économie politique libérale, la solution de la question sociale est dans la libre concurrence. « Laissez faire, laisser passer » : telle est la devise. Pour elle, d'ailleurs, le droit de propriété est un droit absolu, auquel ne correspond aucune obligation sociale; son seul titre est le travail, et les questions d'intérêt qui s'élèvent entre les patrons et les travailleurs doivent uniquement être réglées par la « loi d'airain » de l'offre et de la demande. Enfin, l'économie politique libérale déclare ne s'intéresser qu'aux lois de la production, de la répartition et de la consommation de la richesse ; les lois morales ne sont pas de son domaine. Plusieurs de ces principes avaient déjà été professés par l'anglais Adam Smith et par le français Turgot.
Une pareille théorie parut révoltante à plusieurs de ceux qui se préoccupaient des souffrances de la classe populaire. Par son impitoyable loi de l'offre et de la demande, par sa doctrine sur la propriété et par sa prétérition de la loi morale, elle leur parut sacrifier le faible au fort, le pauvre au riche, l'ouvrier au patron.
Au nom de l'humanité, trois hommes, Ov^en en Angleterre, Saint- Simon et Fourier en France, se proposèrent de remédier aux maux delà classe ouvrière par une réorganisation de la société.
Ow^en, propriétaire d*une grande fabrique de coton, vit le remède dans la substitution du régime coopératif au régime capitaliste : les ouvriers s'associeraient pour produire en commun, au lieu de travailler pour le compte d'un capitaliste. Les essais d'application de ce système devaient, dans la suite, provoquer des coalitions de la part des patrons, et, malgré les efforts énergiques d'Owen, échouer complètement.
Le système élaboré par le comte de Saint-Simon avait été graduellement exposé, en i8o3, dans ses Lettres d'un habitant de Genève à ses concitoyens ; en 181 8, dans ses Vues sur la propriété et la législation ; en 18 19, dans sa fameuse Parabole y qui lui valut des «poursuites judiciaires ; en 182 1, dans son Système industriel, et surtout dans un ouvrage qui ne devait paraître qu'après sa mort, survenue en 1825, le Nouveau christianisme. Ce système, œuvre d'un grand
seigneur tour à tour soldai, industriel, agronome, jouinaiiste et pamphlétaire, à la fois érudit et philosophe, avait des prétentions plus hautes et plus amples que celui d'Owen. Saint-Simon voyait le remède aux maux physiques et moraux des travailleurs dans un double culte : le culte du travail et le culte de la fraternité. Antiquité et moyen âge, disait-il, ont cru jusqu'ici que vivre noblement, c'était ne rien faire, c'est le contraire qui est vrai : vivre noblement c'est travailler. Les anciens âges, ajoutait-il, ont aussi voulu faire reposer l'ordre social sur la justice. Fondement infécond et trompeur ; car la justice n'est souvent que l'argument de l'égoïsme. La vraie base de progrès social, c'est la fraternité. C'est par le sentiment de la fraternité, que le riche et le fort, frères aînés du pauvii et du faible, se penchent vers leurs puînés pour les élever et procurer ainsi « l'amélioration physique et morale de la classe la plus pauvre », vrai but de toute organisation sociale. Arrivé là, Saint-Simon reconnaît qu'il a rejoint le principe évangélique : « Aimez-vous les uns les autres. )> Mais aussitôt il s'éloigne jusqu'aux antipodes du christianisme. Voulant assurer l'harmonie et l'unité dans le culte du travail et de la fraternité, il croit remarquer que la science a supplanté la religion et la grande industrie la féodalité. Il décide, par conséquent, de confier la direction spirituelle du monde à un corps de savants et sa direction temporelle à un corps d'industriels. Il ne définit pas d'ailleurs ce qu'il entend par ces directions spirituelle et temporelle, et, par là, on a pu dire que Saint-Simon a été, non pas le premier socialiste, mais un simple précurseur du socialisme. Ses disciples seuls, Bazard et Enfantin, en faisant entrer sa doctrine dans le domaine des applications pratiques, seront de vrais socialistes.
On ne peut pas refuser ce dernier titre à Charles Fourier, qui, Gh. Fourier dans son Traité de l'association domestique agricole, publié en 1822, ' '*
pose les principes d'une doctrine précise sur la propriété et sur le travail. La propriété doit être abolie ; car la seule raison qui a pu la faire adopter, malgré les maux qu'elle entraîne, c'est qu'elle est un stimulant au travail. Mais le travail peut se passer de ce stimulant. Le travail deviendra naturel et attrayant, dès qu'on laissera l'homme développer librement ses attraits et ses passions, obéir à la « mécanique passionnelle », comme l'animal et la plante obéissent à leur mécanique seusitive et végétative, accomplissant par là, sans secousse et sans désordre, leurs destinées au sein de Tharmonie. Celle ihéuria
devait être expérimentée par la création des « phalanstères » ^ et aboutir aux mêmes échecs que les théories d'Owen et de Saint- Simon.
L'école Cependant, l'Eglise catholique, de son côté, n'était pas restée
ca o iqje. indifférente aux maux de la société. Tandis que ses fidèles multipliaient les œuvres de charité pour subvenir aux misères présentes, l'un d'eux, le vicomte Louis de Donald, avait signalé avec force le vice dont souffrait l'organisation sociale actuelle et les théories L. deBonald libérales qui prétendaient la justifier. Ce vice, il le montrait dans la (17 4-1 40j. j,gchgrc}^g exclusive de la richesse, donnée pour but à l'économie politique et à l'activité de l'homme moderne. Au-dessus de la richesse, Bonald plaçait la formation morale de l'homme. C'est pourquoi il prônait à la fois, entre autres réformes, le retour à l'agricuhure, « qui nourrit ceux qu'elle a fait naître, tandis que l'industrie a fait naître ceux qu'elle ne peut pas toujours nourrir » ^, et le retour aux corporations chrétiennes « dont la philosophie, disait-il, ce dissolvant universel, n'avait cessé de poursuivre la destruction sous le vain prétexte d'une concurrence qui n'a tourné au profit ni du commerçant honnête, ni des arts, ni des acheteurs 3. »
Les idées politiques de Bonald sur la monarchie absolue sont contestables, et sa théorie philosophique sur l'origine du langage est une erreur ; mais on ne peut nier qu'en précisant comme il le faisait, dès le début du xix® siècle, les vraies fins et les vraies conditions de la vie sociale, il n'ait été le précurseur de l'école social© catholique *.
Pour achever l'esquisse du mouvement social pendant le premier quart du xix° siècle, il nous reste à signaler un écrivain original, qui, sur les confins du socialisme et de l'orthodoxie catholique, exerça une réelle influence, Pierre-Simon Ballanche. Dès le début Ballanchc du siècle, en 1801, le Lyonnais Ballanche, à peine âgé de 26 ans, \ 77 '*7;- avait publié, sous ce litre : Du sentiment considéré dans ses rapports avec la littérature et les arts, un livre dont a pu dire : « C'est un Génie du christianisme enfantin, mais qui a paru avant le Génie du
1. On appela phalanstère l'établissement agricole ou industriel où des travailleurs se groupèrent en phalanges de 1.600 à 2.000 personnes, pour s'y livrer à rallrait du travail.
2. Bonald, Economie sociale ; de la famille et du droit d'aînesse,