Jean Diickb, P L., L.X.VV
LE SAINT EMl'IKE K031AIN 439
Sous Hadrien II, l'ambilion d'Arsène ne connut plus de bornes. Il n'avait pu réussir à faire monter sur le siège de saint Pierre son fils Anastase, il entreprit de faire entrer dans la famille pontificale son fils Éleutiière. Le pape Hadrien, qui s'était marié, nous l'avons vu, avant de recevoir les ordres majeurs, avait une fille. Un mariage d'Eleutlière avec la fille du Pape ne pouvait que ralfermir et rehausser la situation de l'apocrisiaire. Mais Hadrien, ayant déjà fiancé sa fille à un autre prétendant, refusait son consentement. C'est alors Attenut qu'ÉIeuthère tente un coup de force. 11 enlève la fille et la li'EleuUièr». femme du Pape, et, l'empereur Louis ayant, à la demande d'Hadrien, envoyé des troupes à la poursuite du ravisseur, celui-ci, traqué par la police impériale, assassine l'épouse et la fille du Pontife. Pendant ce temps, Arsène se rendait au sud de l'Italie, où se trouvait la coxir impériale, pour y intercéder et y intriguer auprès des princes francs ; mais saisi par une maladie subite, il mourut tristement en route, sans avoir \!^-,rtd-^„jn,, reçu les derniers sacrements. Ses serviteurs voulurent ramener son corps, à Rome, mais arrivés aux environs du Mont- Cassin, ils furent tellement incommodés par l'odeur nauséabonde qui se dégageait du cercueil, qu'ils enfouirent précipitamment le cadavre de l'apocrisiaire dans un pré de l'abbaye. Les religieux du monastère, témoins de la scène, en consignèrent le souvenir dans leurs archives '.
Éleuthère, arrêté et jugé, fut mis à mort. Anastase, soup- coûdamnatiom lonné d'avoir conseillé le crime, fut excommunié par Hadrien ; ^^a*/*^"''*^'' mais devant une assemblée du clergé romain il réussit a se disculper et le Pape le rétablit dans ses fonctions.
Ce scandale, dont Hadrien n'était que la malheureuse viclime, rejaillit dans l'opinion populaire sur le Pape et sur la Papauté. Plus tard, sous Jean VIII, on n'avait pas fini, même dans les monastères, de rappeler le souvenir de la sanglante aventure, en y mêlant sans respect le nom du digne Pontife, et le successeur d'Hadrien était obligé d'envoyer à Berthaire, abbé du Mont-Cassin, cette verte remontrance : « Qui êtesvous donc, pour parler de la sorte d'im si grand Pape, pour mordi-e sur son cadavre comme ua chien * » ?
1. Bidliotheca ccusinemis, III, 139-140. Annales bertin , ann. 868.
%. LcBwwFtLD, Episl. poniif. roman. inedittB,^. 25. Cité par Làpôtu, p. 228.
i.Votonriur» AutouT du Pape et faisant pour ainsi dire l'assaut perpétuel du souverain Pontificat, se trouvaient d'autres personnages peu recommandables, comme ce Sergius, maître de la milice, qui avait réussi à épouser une nièce de Nicolas I"', et qui, à la mort de son oncle, avait fait main basse sur l'argent destiné aux bonnes œuvres ', et cet autre maître de la milice, Georges d'Aventino, voleur, débauché et assassin, qui était entré dans la famille du pape Benoit III et à qui la justice pontificale devait un jour faire crever les yeux '.
D'un tout autre caractère moral était un homme sur lequel Hadrien ne cessa d'avoir les yeux jusqu'à sa mort. C'était
L'éTeqii» For» l'évêque de Porto, Formose, que le pape Nicolas avait envoyé en 8GC au roi des Bulgares, et dont celui-ci avait voulu faire un patriarche. Obligé de réintégrer son diocèse de Porto, Formose avait obéi, mais en jurant qu'il en sortirait un jour, pour lutter contre l'influence néfaste des prêtres orientaux. Intelligent, habile, d'un caractère impérieux et obstiné, l'évêque de Porto ne cessait de regarder du côté de la Bulgarie. Ses traits émaciés, ses mœurs austères, lui donnaient un prestige de •ainteté. On ne l'avait jamais vu manger de viande ni boire de vin. On sut plus taird qu'il n'avait jamais quitté jusqu'à sa mort un cilice, dont les chaînes s'étaient incrustées dans sa chair. L'évêque de Porto était une puissance. Le pape Hadrien eut la courage de lui refuser son transfert en Bulgarie '. C'eut été violer les règles du droit canonique à celte époque, que de faire passer un évêque d'un diocèse dans vm autre. D'ailleurs, avec ses idées trop étroites, ses antipathies trop absolues contra les rites orientaux, ses allures trop impérieuses et trop cassantes, Formose risquait, malgré ses vertus réelles, de compromettre la cause de l'Église latine. Mais, en le maintenant
II deTi«Hi le en Italie, on n'évitait pas tout péril. Autour de l'évêque d»
p»ru "e mé- Porto se formait im parti de mécontents. On voyait dans son
••"^"^ entourage, et même dans son intimité, des hommes perdus d»
réputation, mais redoutés, comme Geopjes d'Aventino. Quand^
t. P. t., CUVI, 878.
». J*frf, p. in, n» 3*00; M. 0. H., Seriptore), III, 199. — Cm deni dooabeiiU parlent de Grégoire d'Avenlino. C'est le même persoanage appeli dant «'autres pièces Georges d'Aventino. P. L., CXXVI, (577, 678.
S. Liber Ponlif., 11. iti5-
au mois de novembre 872, Hadrien II mourut, les pires catastrophes étaient à craindre.
Le successeur donné au Pape Hadrien, au mois de décem- "'fi™»»? bre 872, fut l'archidiacre Jean, romain de naissance, fils de Guido. C'est tout ce que nous apprend de lui le Liber Pontificàlis. Nous savons par ailleurs que le nouvel élu était d'un âge avancé et souvent malade. Jean VIH mérite d'être compté parmi les grands papes. Les insuccès de ses entreprises doivent être mis au compte des misères de son époque, mais non de la faiblesse de son caractère. En jetant un regard sur État du monde le monde chrétien au lendemain de son élévation au Pontificat, avènemeDi. le nouveau Pape eut bien quelques sujets de consolation. Au Nord, dans la Grande-Bretagne, Alfred le Grand, après avoir rétabli la paix dans son royaume, y faisait revivre les lettres et donnait à ses peuples le bienfait d'une législation inspirée par le christianisme ; au Midi, l'Espagne chrétienne, qui venait d'ériger en royaume les comtés de Navarre et de Castille, continuait sa lutte héroïque contre les Maures. Mais en France et en Italie les conflits se renouvelaient sans cesse entre les descendants de Gharlemagne ; et, depuis un quart de siècle, la cause de l'empire franc se trouvait, par la force des choses, de plus en plus liée à la cause de la Papauté. Celle-ci aurait bientôt la lourde responsabilité de se prononcer entre Charles le Chauve et Louis le Germanique. Tandis que les Sarrasins et les Normands ravageaient la Gaule et l'Italie, Photius en Orient et les amis de Formose à Rome tramaient de nouveaux complots. On a été souvent injuste envers l'infortvmé Jean VIII. On a taxé de mobilité de caractère ce qui n'était chez lui que souplesse d'esprit, et de faiblesse ce qui n'était pe prudence. Il est vrai que, finalement, le flot montant des appétits et des haines le déborda. Mais le vieillard maladif, Car»ctère di c^ui, tremblant de fièvre, montait à cheval et s'élançait à la tête de ses troupes contre les pirates sarrasins, n'était pas une âme Jîuâillanime ; et, quoi qu'on en ait dit, le bâtisseur de forte-
4i2 HISTOUŒ GEA'ERALE DE L CGLISE
resses, le négociateur infatigable, le terrible justicier que fu Jean ^'III n'avait rien qui put suggérer, même à la méchanceté de l'envie, le ridicule roman de la papesse Jeanne '.
On peut rattacher toute l'histoire du pontiGcat de Jean VIII à quatre épisodes principaux ; le couronnement de Charles le Chauve, la réintégration de Photius sur le siège de Constantinople, l'excommunication de Formose et la lutte contre les Sarrasins.
A son avènement, Jean VIII paraît s'être rendu compte, comme Nicolas I" et îladrien II, que la puissance la plus capable de le seconder dans son œuvre, de l'aider à chasser ler Sarrasins de la chrétienté, de réprimer les agissements des ducs italiens et les menées des factions romaines, était un pouvoir impérial bien consolidé, dégagé de toute compromission sus- Coaronnc- pecte, conflé à un homme énergique et capable. A l'exemple les i" rhauve de ses deux prédécesseurs ', il avait jeté les yeux sur Cnarles (875). Yq Chauve, qui lui semblait posséder les qualités d'un empereur. Lorsque, après la mort de Louis II, le choix s'imposa entre Charles le Chauve et Louis le Germanique, Hadrien n'hésita pas, manda à Rome le roi de la France occidentale et, le 23 décembre 875 ', lui donna l'onction et la couronne impériale dans la basilique de Saint-Pierre.
Tant que Charles le Chauve a été considéré par les historiens comme un roi timide et poltron ', livrant au Pape tous ses droits essentiels d'empereur et se laissant arracher par sa noblesse toutes les prérogatives les plus importantes de soa titre de roi, l'initiative de Jean VIII a été sévèrement jugée
1. De graves liistoriens, tels que Baronlue, Mal, Hergenrfither, ont regardé la fable de la papesse Jeauue couiine ayant son origine dans la mauvaise impresslnn prodnile par la faiblesse et la mobilité d'cpprit de Jean VIII. Celle opinion n'est plus soutenable aujourd'hui.
2. Saint Nicolas et Hadrien avaient eu déj& le projet de sacrer empereur Charles le Chanve. Cf. P. L., CXXVI, 66V et CJCXII. 1320.
3. Annules bertin., aon. 876. — Les Annales de saint Bertln, qui font, snl Tant l'usage, commencer lannée au jour de Koël, comptent le 25 décembre 875 comme le premier jour de 876.
i. O ?ont Ic« expres-lons de l'annaliste de Folda (/nn. FW/<f , ann. 975, 876 lequel délestait Charles le Chauve. Les travHUX du P. Lapâtre et de Sf. Emile Bourgeois ont présenté sous un jour plus favorable la physionomie de Charles le Chauve. CL LapAibi, L'Europe et le Hainl-Si^ge, p 2d.'i el ■olv..; Emile IlociiotoiB, l.e capilulaiie de Kiersi/tur Oise, cliap. t et ti ; Latibs», lliti. lie l'runce. t. II, l" partie, p. 389 ; P. D» P««dt, Le paj < Jean VIII, dans Har. des yu<-j(. hul. de 18<J<j, t. LIJ[,p. 180 et t.
tB SAINT EMPIRE ROMAII»
nar plusieurs et est restde un problème pour d'autres. Une con- L« nouTelI» r r i 1 ... conofptioD da
naissance plus exacte des qualités Rémérés et administratives rtuipire, éla-
de Charles le Chauve justifie la démarche de Jean VIII et per- c-jai k» " met de mieux comprendre et d'apprécier plus équitablement ''^*^''if|4 Ij*'* la conception nouvelle, ou, pour parler comme le nouvel Poiahion empereur, la « rénovation » de l'empire', que Charles élajora en Italie et qu'il fit approuver le 30 juin 876 à l'assemblée de Ponthion. L'Italie entrerait dans le système impérial au même titre que la France, directement soumise à l'empereur, mais protégée sur ses frontières par les trois grands marquisats de Frioul, de Spolète et de Toscane, et par le Papa lui-même, qui veillerait, comme une sorte de margrave, sur la sécurité de la partie méridionale de là péninsule. L'organisation impériale, amplifiée et unifiée, se rattacherait ainsi plus étroi tement à la Ville éternelle comme à son centre ; et le nouve. empereur, pour y symboliser le nouvel idéal, revêtirait la dal- -Jatique, porterait le sceptre et le diadème et prendrait le titre d'Auguste. Il faut bien reconnaître, les événements le mon- Vèrent, que l'Europe n'était pas mûre pour l'exécution d'un pareil idéal, mais le dessein, non exempt de faste, n'était pas Jépourvu d'tme certaine grandeur.
Quinze mois après la solennelle assemblée de Ponthion, où Mort de Ch&r- 1 s'était montré dans toute la pompe de son nouveau costume, (S??).***^* Charles le Chauve, surpris par la fièvre, mourait dans une cabane, au pied du Mont-Cenis, le 6 octobre 877. Il était âgé de 54 ans.
Au moment où s'effondraient en Occident les grands projets de rénovation impériale, l'attention de Jean VIII était appelée du côté de l'Orient.
Saint Ignace, patriarche de Constantînople, venait de mourir Photins rele 23 octobre 877, et Photius, qm avait fini par gagner les sion du eiig* bonnes grâces de l'empereur Basile en flattant sa vanité », "^nopto^om' avait repris possession du siège patriarcal. L'épiscopat d'Orient était à moitié gagné. Par ime tactique habile, Photius déclarait renoncer à toute opposition doctrinale, se bornant uniquement
1. « Le sceau de plomb longtemps attribaé à Cbarlemagne et qui port* TinseripUon Renoiatio iTtiperii yomaiii, doit sans doate être attribaé à Cbarles la Chanve. » [Hist de France de Latisss, II, 1, p. 388).
2. 11 avait envoyé à Tempereur un savant travail do généalogie, qui lo
faisait descendre ia Tiridate, premier roi d'Àrmônie. »
444 HISTOIRE GENÉnALE DE l'ÉGLISE
à contester ce que les Papes eux-mêmes, disait-il, n'avaient subi qu'avec peine, l'insertion illégitime du Filioque dans le symbole. Le Pape fut-il trompé par Photius? N'agit-il qu'à bon escient et dans le but de faire aboutir ses projets relatifs à l'Eglise bulgare?
Jean VIll déclara consentir à reconnaître le fait accompli, à la condition que le nouveau patriarche, après avoir demandé pardon de ses erreurs passées ', s'engagerait à ne pas s'immiscer dans l'organisation de l'église de Bulgarie. Il est fort probable que l'esprit pénétrant de Jean VIII avait vu le Politigue iIh fond de l'ftme de Photius. Une seule chose semblait coûter à cet ii»emeni à i'^- homme : se déjuger devant une injonction, en un mot s'humi- "'BariH "' ''^"^^ *-'''' '^ ■venait, de liîi-même, de renoncer à toute contestation de doctrine ; quant à la tentative d'immixtion dans l'égUse bulgare, elle avait été l'œuvre de son compétiteur Ignace, et non la sienne. Son amour-propre lui permettait d'accéder aux demandes du Pape. Quelque temps api es, les deux légats chargés par le Pontife de traiter cette affiiirc à Constantinople, lui déclarèrent que les deux conditions étaient accomplies. Jean VIll en profita pour rattacher à Rome toute la hiérarchie du clergé bulgare. C'était un succès important, dont il rendit grâce à l'empereur Basile. On sait déjà que le résultat ne fut pas définitif, et que plus tard, fascinée par Byzance, l'église de Bulgarie abandonna l'Eglise romaine, se préparant ainsi au schisme dont Jean VIII avait voulu la préserver.
Photius cependant, tout en s'abstenant, comme il l'avait déclaré, de discuter sur les doctrines trinitaires, n'avait jamais fait la soumission demandée par le Pape. Jean, du moins, ne trouva pas suflisante une vague profession d'humilité faite à PhotidK fait ^^ synode convoqué par Photius en 879. Bien plus, dans ce procihin.r „ii- synode, le patriarche avadt obtenu, par la lecture de lettres de
vertemeut Ih •' ' ^^ ' ^
icbiioie (8S0;. Jean VIII falsifiées ', la condamnation du VIII* concile œcuménique '. Peu de temps après, le 13 mars 880, les évêques d'ûrieut, présidés par Photius, déclaiaient rejeter l'additioa du
1. Miserirordiam guitrendo. lettre de Jean VIII an olergé de ConitanU- •ople. P. L.. lAXVI. Btiô.