I. DucHESNE, Hisl. anc. de l'Eglise, t. I, p. i
a. Tertullien, P^cCsm/)^, Vil. Cf. Clément d'Alexandhib, Eœcerpta a Theodoto^
2o4 lIlSTOinE GÉNÉRALE DE l'ÉGLISE
dans les profondeurs d'un abîme inlini : Ici est, dlra-t-on, le seul concept digne de la Divinité.
Le dualisme Mais la matière est là, palpable et grossière ; le mal est là, sen- •i le monde siblc et déchirant ; le cœur de l'homme est là, aspirant à la purification, au dégagement de la matière, à l'union avec Dieu... Comment résoudre l'effrayant dualisme ? C'est ici que les écoles se partagent.
Déjà, au temps de Trajan, un certain Saturnil d'Antioche, dont
Saturnil parlent Hégésippe^ et saint Justin -, avait enseigné qu'entre le Dieu
d'ADlioche. » i i »i • i i j • •
suprême, que nui ne peut connaître m nommer, et le monde visible, étaient'des esprits intermédiaires, créés par Dieu. D'après une image brillante, fugitive comme un éclair, qui leur vint de Dieu, ceux-ci créèrent, ou plutôt essayèrent de créer l'homme. Ils ne produisirent qu'une créature incomplète, rampante. Tel fut l'homme primitif. Mais Dieu, y reconnaissant quelque image de lui-même, en eut pitié ; il lui envoya une étincelle de vie, qui acheva de le constituer et fut destinée à rejoindre un jour le principe divin.
Ce n'était là que l'ébauche des grands systèmes qu'élaborèrent, sous Hadrien, Basilide, Carpocrate et Valentin. Basilide. Basilide, né en Syrie, enseigna sa doctrine à Alexandrie ^. Il la
donna comme un enseignement traditionnel remontant aux apôtres ; il se recommandait de saint Pierre par l'intermédiaire d'un certain Glaucias, et invoquait aussi l'autorité de saint Matthieu *. Sa théorie ne fut guère autre chose qu'une amplification et une exposition plus systématique de la doctrine de Saturnil : l'idée d'une Divinité inaccessible, d'un monde mauvais, et d'esprits intermédiaires dont Dieu se servirait pour agir sur le monde, forme la base de sa philosophie religieuse. Il y ajoute l'idée d'une division des esprits en anges bons et mauvais, et il donne un rôle particulièrement important aux opérations magiques '.
I. EisÈDE,//. E., 1. IV, ch. xiii, n. 5. a. Saint Justin, Din/., 35.
3. Basilide enscip;na vers i33-i55. Hakhack, Chronolorjle, p. a()o-aQi.
4. Ou de saint Malhias, suivant les diverses leçons des manusirili.
5. Toile est la description donnée par saint InÉNÉE, Hieres , /*. G , t. VII, col. 675- 680. L'auteur de» Pliilosojjhoumcna, 1 VIH, c. iiv et s., donne une autre interprétation, mais tout norto à croire qu'il s'agit d'une évolution de la doctrine do Basilide, telle qu'elle était au iiio siècle. Voir DtioLui:Q, Saint Iri'iu'e, i vol. in-16, Paris, 1903, p. 6a-64.
LA LUTTE
Carpocrate, d'Alexandrie, contemporain de Basilide, est franchement platonicien. Selon lui, le principe premier de toutes choses est la Monade, où tout esprit ira un jour s'absorber dans la parfaite félicité. Toutes les âmes, avant leur existence terrestre, ont contemplé les vérités éternelles ; mais les unes en ont conservé une mémoire plus vive que les autres. Les grands hommes sont ceux chez qui ces souvenirs sont plus parfaits. Ceux-là possèdent la Science, Gnosis, laquelle est le bien suprême. La lignée des grands hommes comprend Pythagore, Platon, Aristote, et enfin le plus éminent de tous, Jésus, en qui les idées éternelles, jadis perçues dans le sein du Père, furent si présentes et si vivantes. La vertu, selon Carpocrate, est une ascension vers la Monade, ou vers le Père par une libération progressive des conventions humaines et des lois. On voit à quels excès pouvait conduire une telle doctrine. Les disciples de Carpocrate firent de l'immoralité un moyen de salut *.
Valentin, de Rome, fut un esprit vraiment puissant. Métaphysicien, psychologue et poète, il se proposa de donner de Dieu, de l'homme, de la nature, des diverses forces qui meuvent les êtres et de leurs antinomies les plus profondes, une explication totale, capable de satisfaire le philosophe par sa logique fortement liée, et de parler au peuple par des images vivantes *.
Pour lui Buthos et Sighè, l'Abîme et le Silence, ne sont point deux noms du premier Etre, mais le Couple divin, la suprême Syzygie d'oii tout émane. Pas plus que ses prédécesseurs, Valentin ne se dissimule l'antinomie fondamentale qui existerait entre l'esprit et la matière, Dieu et le monde visible. Tout son effort consiste précisément à montrer comment cette infinie distance est comblée par une infinité d'êtres intermédiaires inégalement parfaits, comment cette opposition radicale est corrigée par un assouplissement graduel des forces ascendantes et descendantes, et par l'intervention de certains êtres de pacification et d'harmonie, mis dans le monde par le Couple suprême qui règne au sommet de toutes choses.
De l'Abîme et du Silence sont nés l'Esprit et la Vérité. C'est la Tétrade ou Quaternité première : Buthos, Sighè, Nous ^ Alélhé. Mais l'Esprit, uni à la Vérité, a donné naissance au Verbe, Logos, et à la Vie, Zoé ; et ceux-ci ont communiqué l'existence à l'Homme
Carpocrate.
Valentia.
Exposé de soo système.
Son but :
expliquer
l'antinomie radicale
qui existe
entre Dieu et la nature.
Les êtres
intermédiaires
ou Ebns.
I. S. Irénée, p. g , VII, 680-686 ; DuFouRCQ, op. cit., p. 64-66. a. La propagande des idées de Valentin à Rome a dû commencer vers Harnack., Chronologie, p. agi.
2oG
Création
du monde
matériel par le
démiurge.
Le Plérôme et le Kénôme.
L'homme.
Le salut par la Science.
el à l'Eglise. La bienheureuse Ogdoailc est ainsi constituée.
Sans doute, à mesure que les êtres vont s'éloignant du Principe premier, ils perdent, par une dégradation insensible, quelque chose du divin ; ils restent féconds néanmoins, et leurs générations forment une série d'êtres supérieurs ou Eons, dont l'ensemble constitue la Plénitude, ou Plérôme. Dans ce Plérôme, tout Eon aspire à la compréhension complète de l'Abîme ; et cette aspiration fait sa vie et sa joie.
Elle a fait, hélas I aussi, le malheur du monde. Car les Eons inférieurs, ceux qui étaient descendus jusqu'aux confins du Plérôme, ont été jaloux de l'Esprit parfait, ou du Nous. En vain les génies des Confins ont essayé de rétablir l'harmonie dans le Plérôme ; une Sagesse inférieure, une Raison dégradée, est née au milieu de ces luttes. C'est Achamoth. Exilée du Plérôme, Achamolh s'est unie au Chaos ; d'elle et de lui est né le Démiurge, ou Créateur du monde matériel, et l'ensemble du monde matériel a constitué le Kénôme, ou le Vide, le Rien. La décadence ne s'est plus arrêtée, elle est allée jusqu'au Mal suprême, à Satan, à Belzebuth, au Maître du monde inférieur.
C'est entre ces deux mondes que se trouve l'homme. Le Démiurge l'a fait matériel, mais la Sagesse lui a infusé l'esprit. Sur les limites du Kénôme, mais aspirant au Plérôme, l'homme est comme écartelé entre deux mondes. Qui le sauvera ? Un être supérieur, Jésus de Nazareth, que l'Esprit épure peu à peu et qui parviendra à entraîner avec lui l'élite de l'humanité dans le Plérôme.
Il s'est produit, en effet, par suite de tous ces troubles, une division dans l'humanité. Elle comprend désormais les Matériels ou Ilyliques, les Animaux ou Psychiques, et les Spirituels ou Pneumatiques. Ces derniers n'ont plus besoin de bonnes œuvres ni de vertus ; ils ont la Science, la Gnose. Qui connaît les mystères, possède le salut; qui sait l'énigme du monde, est libéré de toute règle ; qui a la Science, n'a plus besoin de foi ni de loi *.
I. S. InéHi^B, Hxres, P. G., t. VIL col. 560-676; Dufourcq, Saint Iréné», p. 48-53.
LA LUTTE
On devine les conséquences immorales qui devaient résulter d'une pareille doctrine. On ne les aperçut pas au premier abord. Le saint pape qui occupait alors le siège de Rome, saint Télesphore, semble pourtant s'être vivement préoccupé de maintenir parmi les chrétiens l'austérité de la vie.
Télesphore était Grec, nous dit le Liber pontijîcalis, et avait, avant son pontificat, mené la vie d'anachorète. Faut-il entendre par là qu'il avait vécu de la vie érémi tique et que le peuple et le clergé de Rome étaient allés le chercher au désert ? Doit-on croire qu'il faisait simplement partie d'un groupe de prêtres vivant d'une vie ascétique plus parfaite que celle des autres membres du clergé ? Il est certain du moins que, par sa vie antérieure, le Pape qui prit le gouvernement de l'Eglise vers l'an i25, était préparé à se faire le défenseur de la régularité des mœurs parmi les chrétiens. Le Liber pontijicalis lui attribue l'institution du jeûne du carême *. Il faut entendre par ces mots la réglementation de la pénitence quadragésimale : car nous savons, par un témoignage formel de saint Irénée, que les observances du carême étaient bien antérieures à cette époque 2. Il y eut, du reste, même après le pape saint Télesphore, une grande diversité dans la durée du jeûne comme dans la mesure des privations qu'on s'imposait pour imiter le jeûne du Sauveur, et l'uniformité de ces observances ne fut universellement obtenue que dès le début du iv* siècle par le cinquième canon du concile de Nicée.
Le Liber pontijicalis attribue encore à saint Télesphore l'institution de la messe de minuit à Noël et l'introduction du Gloria in excelsis à cette messe. La célèbre lettre de Pline à Trajan 3, citée plus haut, nous apprend que les chrétiens avaient l'habitude de s'assembler avant- le jour pour célébrer le saint Sacrifice. Le clergé oriental a conservé l'usage de dire la messe aux premières lueurs du jour. En Occident, dès que l'Eglise eut reconquis la paix, l'heure
Saint
l'élesphcre
(ia5?-i36 ?).
Il travaille
à promouvoir
dans l'Eglise
l'austérité
et la piélé.