‹ Histoire générale de l'ÉgliseChapitre 339 sur 413 · L EDIT DE MILAN · texte numérisé non relu

L EDIT DE MILAN

Caractère précaire de

l'édit de Galère.

Vrai caractère des revendications des chrétiens.

Ils réclament:

1° la libcit ' de l'Eglise ;

a" une entente bienveillante

cuire l'Eglise et l'Etat.

L'édit pacificateur de 3ii avait l'air d'une concession contrainte ot précaire, et la situation troublée de l'empire ne pouvait qu'ajouter à sa précarité. Il ne répondait ni aux aspirations des chrétiens ni au besoin de paix de l'Etat ; marr il pouvait être une étape décisive vers la liberté complète de l'Eglise et la pacification définitive de l'Etat.

On risquerait de fausser le sens de l'histoire en traduisant en formules modernes les revendications que les apologistes chrétiens n'avaient cessé de faire entendre, depuis saint Justin jusqu'à Lactance. La liberté qu'ils demandaient n'avait rien de commun avec ce prétendu droit, inhérent à chaque conscience, de se faire sa foi religieuse, indépendamment de toute direction sociale et de toute révélation divine. Ils s'indignaient d'abord que le culte du Christ n'eut point sa place libre au soleil, quand les cultes impurs des Jupiter, des Vénus, des Sérapis et des Mithra l'avaient si large ; et, toutes les fois que les empereurs et les magistrats leur paraissaient capables d'entendre une vérité plus complète, ils leur montraient ce que l'Etat gagnerait à s'appuyer sur la morale et la doctrine des chrétiens plutôt que sur les fables et les superstitions de 1 idolâtrie païenne. Vers la fin du ii* siècle, Athénagore écrivait à Marc-Aurèle et à son fils Commode : « L'empire a fait la paix du monde ; pourquoi les chrétiens, qui ne sont ni des athées ni des séditieux, sont-ils exclus de cette paix ?. . . Vous permettez à chacun de vivre selon les traditions de sa patrie ; et nous, chrétiens, votre autorité nous exclut, alors qu'aucun crime ne nous est imputable et que nos scnliiuonts soûl

LA PAIX CONSTANTINIÊNNE 427

les plus religieux et les plus justes envers la Divinité. » Méliton, à la même époque, invitait Marc-Aurèle à « protéger la religion chrétienne, qui est en quelque sorte, disait-il, la sœur de lait de l'empire et paraît destinée à partager avec lui sa prospérité ». A mesure que le christianisme gagnait du terrain, ces réclamations se faisaient plus pressantes et leurs raisons apparaissaient plus évidentes. Au milieu du m* siècle, Denys d'Alexandrie félicitait en ces termes l'empereur Gallien de la protection accordée aux chrétiens : « Quand je considère les jours des années impériales, je vois que les princes renommés, s'ils ont été impies, sont vite devenus sans gloire, tandis que celui-ci, très saint et tiès ami de Dieu, règne depuis sept ans déjà. » Enfin, au début du iv* siècle, Eusèbe, parlant des premières années du règne de Dioclétien, s'écriait : « En ce qui concerne l'empire romain, tout le temps que les princes furent pour nous favorables et pacifiques, quel comble de biens, quelle prospérité 1 « Les empereurs, soucieux du vrai bien de l'empire, avaient entendu cette voix. Les mesures libératrices et protectrices d'Alexandre Sévère, de Gordien, de Philippe l'Arabe, de Gallien et de Galère préparaient l'édit de Milan. On s'est même demandé si l'Acte de Galère n'en avait pas été le prélude voulu et calculé par l'auteur même du grand édit libérateur *.

Voulu ou non par Constantin, l'édit de Galère devait rester le point de départ de sa politique religieuse.

Des souverains qui se partageaient le gouvernement de l'empire, il Portrait

de Constantin.

I. EaSii, Galère est mourant, au milieu d'épouvantables souffrances. Envoyer à la mort les magiciens qui ne peuvent le guérir et se tourner, en désespoir de cause, par un geste de superstition et de crainte plutôt que de foi et d'amour, vers le Dieu des chrétiens : c'est tout ce qu'il paraît capable de faire. Mais à côté de lui sont ses deux collègues : Licinius et Constantin. L'un et l'autre apposeront leur signature au bas de l'édit, à côté de celle de Galère ; pourquoi ne pas admettre qu'ils ont contribué à sa rédaction ? Licinius, intimement lié de longue date avec l'empereur moribond, est tout-puissant sur son esprit, et lui fera tout accepter de confiance. Quant à Constantin, homme d'Etat déjà rompu à toutes les habiletés de la politique, il profitera de ia circonstance pour poser, dans les formules de l'édit, les bases d'une pacification générale. Et, en effet, si on la regarde de près, la rédaction est habile. « Il est résulté des persécutions, dit l'acte impérial, que les chrétiens restant pour la plupart fidèles à leur sentiment, nous les avons vus ne pas s'associer au culte des dieux et ne plus pratiquer le culte de leur Dieu », en d'autres termes, les chrétiens auraient vécu, sous l'influence des persécutions, dans un athéisme pratique. Motif étrange au premier abord, mais, s'il a été calculé, bien digne de l'esprit politique de Constantin. Il importait, en inaugurant une politique nouvelle, de ne point paraître rompre avec la tradition. Or, quel avait été le motif traditionnel invoqué contre les chrétiens ? La défense religieuse, la répression de l'athéisme. On mettait fin aux persécutions parce qu'elles favorisaient l'irréligion.

HISTOIRE GÉNÉRALE DE l'ÉGLISB

Maxence,

jaloux,

lai déclare

la guerre.

Premières

phases

de la guerre.

était le plus en vue : Maxence était impopulaire, Licinius subissait son ascendant. Le maître de la Gaule avait trente-six ans à peine. De haute taille, d'une physionomie noble et belle, les membres souples et vigoureux, avec je ne sais quoi de royal dans l'attitude et dans le commandement, il imposait par sa seule présence. On se racontait ses exploits sur les champs de bataille, les périls qu'il avait traversés, l'enthousiasme avec lequel les troupes de la Gaule, tout d'une voix, l'avaient proclamé empereur à la mort de son père Constance-Chlore, la modération qu'il avait montrée dans le gouvernement de la grande province d'au delà des monts, la popularité qu'il s'y était acquise par sa magnanimité ferme et douce. Aussi quand on apprit que, sous prétexte de venger la mort de Maximien Hercule, mais en réalité par jalousie, Maxence lui déclarait la guerre, l'opinion publique fut tout entière avec le fils glorieux de Constance.

Nous n'avons pas à raconter les premières phases politiques et militaires de la campagne : l'alliance de Licinius assurée par son mariage avec la sœur de Constantin ; les intelligences ménagées dans la ville de Rome ; les Alpes franchies au moment oij Maxence croit son adversaire sur le Rhin ; une armée de cent mille hommes débouchant à l'improviste dans les plaines de la Haute-Italie ; Suse, Turin, Brescia, Vérone, tombant l'une après l'autre au pouvoir de l'intrépide général ; la marche victorieuse de celui-ci à travers l'Etrurie par la voie Flaminienne ; et la rencontre du gros de l'armée de Maxence, le 28 octobre 3i2, sur les bords du Tibre, près du pont Milvius, à neuf milles de Rome.

Dispositions de Constantin

il l'égard iln christianisme.

L'origine de la guerre n'avait rien eu de religieux ; les deux compétiteurs avaient jusque-là manifesté envers les chrétiens des dispositions également favorables. Rien dans le passé de Constantin ne pouvait faire supposer qu'il se fît un jour le champion du christianisme. Sans doute, il avait, au milieu des cours et des camps dissolus de cette époque, donné l'exemple d'une qualité bien surprenante chez un prince païen : une absolue pureté de mœurs *.

1. EusÈDE, Vie de Constantin, 1. I, ch. xix ; Paneg. vet., 5, 6, 7.

LA PAIX CONSTANTINIENNB ^29

Comme son père, il avait toujours montré peu de goût pour le polythéisme, et son âme religieuse aimait à s'élever vers l'unique Divinité qu'il avait appris de Constance à appeler» le Père céleste ». Mais ce terme vague était une des appellations dont les païens se servaient quelquefois pour désigner Jupiter, souverain des dieux et du monde *. Les croyances élevées du jeune prince et sa vie pure pouvaient le disposer à une tolérance sympa ihique à l'égard des chrétiens. 11 avait pu, du reste, s'informer de leur foi dans sa jeunesse, car Eusèbe nous dit que Constance consultait volontiers les évêques et les prêtres des Gaules ; mais il était parti en campagne encore païen, après avoir offert les sacrifices accoutumés aux dieux protecteurs de l'empire.

Or, quand les deux armées rivales furent en présence, il se trouva que les soldats de Constantin portaient sur leurs étendards et sur leurs boucliers les initiales du nom de Jésus-Christ, et que l'empereur se donnait comme le défenseur de l'Eglise chrétienne.

Que s'était-il passé ? Un des événements les plus considérables de l'histoire du monde, puisqu'il devait bientôt faire passer du côté des chrétiens la formidable puissance qui les avait jusqu'alors persécutés.

Eusèbe nous a raconté l'événement, déclarant le tenir de l'empereur lui-même, qui lui en avait garanti par serment l'exactitude.

Au début d'une campagne qui pouvait avoir pour résultat de mettre en ses mains le gouvernement du monde, le fils pieux de Constance s'était senti profondément ému, e! son âme religieuse s'était élevée vers le Maître suprême de qui d' rendent nos destinées. Eusèbe nous le montre inquiet, pensif, sedisaiit que tous les princes persécuteurs qu'il a connus sont morts dans les tortures et dans la honte, tandis que son père Constance, bienveillant pour la religion du Christ, est le seul qui soit mort en paix. Le souvenir des prêtres, des saints évêques qu'il a connus en Gaule, de leurs pures vertus et de leurs graves enseignements, lui revient en mémoire. Tandis qu'il marche, à la tête de ses troupes, vers la Ville éternelle, il

La rencontre

des deux armées

près du

pont Milvius

(28 octobre

3ia).

I. G. BoissiER, la Fin du paganisme, t. I, p. ig. SurJ'emploi de cette espression et d'autres expressions analogues, telles que Deus seternus, Deus magnus, summum Numen, summixs Deus, voir Batiffol, la Conversion de Constantin et la tendance au monothéisme dans la religion romaine, dans le Bulletin d'ancienne littérature et d'archéologie chrétiennes du. ib Avril igiS, p. i32-i4i.

du Labarum.

43o HISTOIRE GÉNÉRALE CE l'ÉGLISE

demande à Dieu un secours, une lumière, un signe qui l'éclairé. Or, L'apparition un jour, tandis qu'il fait à Dieu cet humble aveu de sa faiblesse, vers le milieu de la journée, à l'heure où le soleil commence à s'incliner vers l'horizon, il aperçoit dans le ciel une croix enflammée avec ces mots : u Par ce signe, sois vainqueur *. » La nuit suivante, le Christ lui-même lui apparaît pendant son sommeil, lui montre la même image qu'il a vue dans le ciel, et lui ordonne de la placer sur ses étendards *. Le premier soin de Constantin est d'obéir à ce commandement. Il fait aussitôt fabriquer l'étendard dont le modèle lui a été indiqué. C'est l'origine du fameux Labarum. La même

I. On cite généralement ces mots en grec, toutÔ) vtxa, parce qu'Eusèbe, qui écrivait en grec, les rapporte en celte langue, mais ils durent apparaître en latin, comme le pensent Nicéphore, Philostorge et Zonare. Constantin et ses soldats parlaient latin.

a. Elsèbb, Vie de Constantin, 1. I, ch. xxyii-xxviii. La vision de Constantin est racontée avec des détails un peu différents par Lactance, De mort, pers., xuv, et par des écrivains postérieurs, tels que saint Grégoire de Nazianze, Sozomène, Socrate, Philostorge, Nicéphore, etc. Le témoignage le plus important est évidemment celui d'Eusèbe, et « nul n'est autorisé à démentir Eusèbe, dit Mgr Duchesne, quand il assure tenir ce récit de Constantin. » Dui.hesxe, Hist. anc. de VEglise, t. II, p. 69. Mais l'empereur n'a-t-il pas quelque peu dramatisé l'histoire de l'apparition en disant que toute l'armée en avait été témoin ? « On serait porté à le croire, dit le P. Dutouquet. L'événement éclatant qu'il raconte, si propre à frapper les imaginations, aurait trouvé place au premier rang dans Je récit des contemporains, s'il avait eu pour témoins, comme le dit Constantin, l'armée et l'empereur. » Dltou- QUET, à l'article Constantin (^conversion de), dans le Dictionnaire apologétique de la foi catholique, t. I, col. 696. Le silence des contemporains est-il au.'^si absolu et aussi certain qu'on le supppose ? Sans doute « on n'a pas de témoignage ancien ou contemporain et sûr, dit J. B. de Rossi, de quelque soldat de l'armée qui ait vu la croix dans le ciel », (Cité par Desrocues, le Labarum, p. 5 11), mais quand un ancien panégyrique de Constantin nous dit que les aruspices murmurèrent contre le présage mauvais {Paneg. vet., 6), ne ferait-il pas allusion au signe céleste ? Et le rhéteur païen qui parle, quelques années après la mort do Constantin, d'une troupe céleste, vue par toute l'armée au-dessus des légions en marche, ne rapporterait-il pas un bruit populaire ' (Pan. vet., 7). Quoi qu'il en soit de ce détail, pour quiconque n'exclut pas a priori le surnaturel de l'histoire, l'apparition du labarum est prouvée autant qu'un fait historique de ce genre peut l'être, et pour tout chrétien qui se rend compte de l'importance capitale de la bataille du pont Milvius et de la conversion de Constantin, une intervention divine à ce sujet paraît naturelle. La critique rationaliste a relové quelques passages difficiles à expliquer ou à concilier dans les récits d'Eusèbe et de Lactance ; mais, comme dit le duc de Broglie, « on trouverait bien plus do dillicullés encore à expliquer sans ce miracle l'apparition du fameux labarum dans la plupart des monnaies, des inscriptions et dos insignes impériaux à partir de celle époque ». A. de Broolie, Histoire et diplomatie, 1889, p. 217, et Correspondant du j5 octobre 1888, p. 694 Le mot labarum était le nom donné à l'étendard par les Germains. Voir du Cange, au mot labarum. Dans une communication faite le 9 mai 1913 a la Société des Antiquaires, Mgr Batiflbl a étudié la forme du monogramme du Christ dessiné sur le bouclier des soldats de Constantin. Ce serait un clii traversé verticalement d'un trait qui, à son sommet, s'inllochissait à droite cl à gaucho comme un accent circontloxe moderne. Ce qui donnait à la foil une ancre posée les bras en haut, et une croix.

LA PAIX CONSTANTINIENNE

image est reproduite sur les boucliers des soldats : elle le sera plus lard sur les monnaies impériales.

Eusèbe ne précise pas l'endroit de l'apparition. La Gaule en fut probablement le théâtre *. Quand les deux armées de Constantin et de Maxence se rencontrèrent, le sens de la bataille qui allait se livrer n'était plus douteux,

« Jamais la Providence ne prépara à une action plus solennelle un cadre plus magnifique. C'était à deux pas du petit ruisseau de la Crémère, sur les bords duquel avait péri le bataillon des trois cents Fabius. Des hauteurs qui dominent sur ce point la voie Elaminienne, on pouvait apercevoir tout le bassin du Latium, théâtre des âpres combats qui avaient posé les fondements de la grandeur romaine. Au pied d'un amphithéâtre de montagnes, se dessinait le profil de la grande Cité, projetant le reflet de ses édifices sur les ondes jaunâtres du Tibre. Sur les sommets de ses sept collines chargées de temples, de palais, de souvenirs et d'années, tous les dieux du monde antique semblaient se dresser pour découvrir dans le lointain des airs l'étendard de la croix 2. »

La bataille fut livrée le 28 octobre 3 12. Lactance raconte que Maxence fit consulter les livres sibyllins sur l'issue du combat. Les Pontifes lui donnèrent une de ces réponses équivoques dont ils avaient l'habitude. « L'ennemi de Rome, lui dirent-ils, périra misérablement 3. » L'empereur, encouragé par cette prédiction, monte à cheval et n'hésite pas à traverser le Tibre sur un pont de bateaux. Constantin chargeait déjà à la tête de ses troupes, électrisant ses soldats par son intrépidité. La cavalerie de Maxence pliait. La présence de son chef ne lui rendit pas la confiance, qui commençait à l'abandonner. Il fallut songer à repasser le fleuve. Mais l'encombrement de la retraite fut tel que le pont se rompit. Maxence tomba dans le fleuve, tout armé, avec son cheval. La déroute fut complète. Le 29 octobre, Constantin fit son entrée triomphale dans Rome.

Les chrétiens virent dans cette victoire une intervention de la Providence. Les païens eux-mêmes en furent frappés. Sur l'arc de triomphe élevé à la gloire de l'empereur, près du Colisée, le Sénat fit graver une inscription où il était dit que Constantin avait agi « à

1 . L'apparition eut lieu sans doute aux environs de Chalon-sur-Saône ; Desroches, le Labarum, étude critique et archéologique, i vol. in-8°, Paris, i8g4.

2. A. DE Brogue, l'Eglise et l'Empire romain au IV' siècle, t. I, p. 328-229.

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