DE L'EGLISE. — LIV, XII
‘ ministre que ce soit ; la sainteté n'en saurait être profanée par les
hommes, et la vertu de Dieu y est essentiellement et invariable ment inhérente. » On trouve ensuite la solution de bien des difficultés, qui n’en sont plus pour nous depuis l’éclaircissement de ces matières, et qui n'en font pas moins coñnaître la pénétration et la justesse d’esprit de cet illustre Père. Une question sur laquelle il attendait la décision d’un concile , était celle de savoir si une personne qui n'est pas baptisée pouvait donner le baptême; mais on voit, dans son traité sur ce sacrement ‘, qu’il inclinait fort à soutenir la validité de cette administration , qu'on a décidée depuis.
Comme la doctrine de S. Cyprien formait un puissant préjugé en faveur des Donatistes : « Ce n’est pas mon sentiment particulier , leur dit Augustin *, que je préfère à celui de Cyprien ; mais la doctrine de toute l'Eglise qu'il aurait embrassée, sil l'avait connue clairement. J'use de la liberté qu’il a laissée à chacun d’embrasser une autre opinion que la sienne. Il reconnaissait lui-même que l'ancienne coutume lui était contraire; qu'on n'avait commencé à rebaptiser les hérétiques que depuis Agrippin;et il n'a jamais rompu avec ceux qui soutenaient contre lui le premier usage, Au contraire, il a toujours maintenu soigneusement l'union, etila condamné le schisme de Donat, en montrant que la diversité des opinions n'autorise point à se séparer, quand l'autorité suprême de l'Eglise n’a pas encore prononcé. » Enfin, il ne parle de S. Cyprien qu'avec un extrême respect, comme d'un martyr couronné dans le ciel et digne d’une vénération religieuse : mais, prévenant les conséquences qu'on pouvait tirer de son inflexible constance, il l'explique tant par l'obscurité qui couvrait la question des rebaptisans du temps de ce Père, que par la liberté que cette obscurité semblait laisser à Cyprien, de tenir à son sentiment avec tant d'autres prélats, avant que la question eût été décidée par le consentement universel de l'Eglise.
Outre le travail immense de ses écrits polémiques, Augustin
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218 HISTOIRE GÉNÉRALE [in duo} trouvait encore du temps pour conférer avec les hérétiques; il s'employait même très-volontiers à ces sortes de conférences, ordinairement si infructuenses. Mais Dieu donnait à la méthode du saint docteur une bénédiction toute particulière ; ; et ses vertus , . plus encore que ses talens, lui procuraient les plus grands succès. Son affabilité, son humilité, sa douceur à toute épreuve, les témoignages engageans qu'il donnait à ses adversaires de la pureté de son zèle, uniquement occupé de leur salut, non de la gloire d'un vain triomphe, gagnaient les plus arrogans d'entre eux : sur toute chose, et avec un art inimitable, il leur faisait sentir qu'ils pouvaient céder sans honte, puisqu'ils ne cédaient qu'à la vérité et à la raison.
. Le manichéen Félix, du nombre de ceux que la secte appelait
us, et l’un de ses principaux docteurs, était venu à Hippone pour ; repandre sa doctrine. Peu versé dus les lettres humaines, il y suppléait par des ruses qui le rendaient beaucoup plus dangereux que Fortunat, avec qui Augustin avait conféré quelques années auparavant. Après un colloque particulier, qui n'avait fait qu'accroitre la présomption du sectaire, on en vint à une conférence publique qui se tint dans l'église d'Hippone, et que des notaires écrivirent. Les affaires n'avancèrent pas beaucoup le premier jour, car il fallut suivre l’hérétique dans tous les détours de son abstruse doctrine : exercice fastidieux que le saint docteur soutint avec une patience et une douceur inaltérables, sans jar is rien dire qui marquât le moindre dédain à l'extravagant diseourcur, mais en le ramenant au contraire, avec autant de méragement que de justesse et de persévérance, au point de la question et à l'article précis que l'on avait entamé. Ni l'épître du Fondement, ni aucun autre écrit de Manès, ne pouvaient soutenir une épreuve si méthodique. Pour y faire diversion, Félix s'avisa de marquer pour le rang épiscopal une crainte révérentielle, qui était encore moins dans le génie de sa secte que dans celui de toutes les autres. « Mais comment pouvez-vous craindre notre autorité ? lui repartit le saint évêque d'un ton bien capable de le rassurer en effet. Vous voyez avec quelle tranquillité nous disputons. Ce peuple, loin de donner aucun signe d'emportement , écoute avec la plus paisible attention; et comme son pasteur, il ne veut tirer parti que de la bonté de sa cause, »
Félix demanda trois jours de délai pour se mettre en état de répondre, et on les lui accorda. On revint dans l’église au temps marqué ; mais il dit qu’il n'avait pu se préparer, parce qu'on ne lui avait pas remis ses livres. « Vous fallait-il trois jours, dit Augustin, pour trouver cette chicane? Vous a-t-on refusé vos livres, et les
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[Au 410] DE L'ÉGLISE. — LIV, XII, 219 avez-vous seulement demandés? — Je les demande aujourd'hui, dit-il, qu'on me les remette, et je vie: s au combat dans deux jours, —Félix, lui dit le saint évêque, tout le monde voit que vous n'avez rien à répondre. Mais enfin vous den-andez voslivres , qui sont gardés sous le sceau public : lesquels souhaitez-vous qu'an retire? on va vous les apporter; nous aurons la patience d'attendre, et nous ne lâcherons prise qu'après avoir vidé la question. » Il demanda l'é. pitre du Fondement. S. Augustin lui en rappela de mémoire toute la substance. Félix fit ses objections, rebattit vingt foisla même difficulté, faisant pitié à tous les assistans, s'embarrassant et se confondant lui-même, jusqu'à ce qu’un trait victorieux de la grâce perçant le bandeau qui lui couvrait les yeux, il s'écria converti : « Que voulez-vous que je fasse?—Que vous anathématisiez l'auteur de ces blasphèmes, répondit Augustin: mais ne le faites que de bon cœur; car personne n'use ici de contrainte, — Condamnez-le doncle premier, reprit Félix, et je le condamnerai ensuite.— A cela ne tienne, dit le-saint docteur, je vais même en faire la condamnation par écrit, afin que vous en usiez de la même manière. » Prenant à l'instant du papier, il écrivit ces mnts: « Moi Augustin, évêque de l'Eglise catholique, j'ai anathématisé Manès, sa doctrine et l'esprit qui a proféré par son organe de si exécrables blasphèmes ». Il passa le papier à Félix, qui s’efforça d'enchérir sur ses expressions". Aussitôt après, $. Augustin composa son traité de la Nature du bien, contre le fond du manichéisme, et en conséquence, sa réponse à Secondin ; ouvrage concis et pressant, qu'il mettait sans hésiter, nonobstant sa brièveté, au-dessus de tout ce qu'il avait écrit contre cette hérésie.
Mais il importait encore davantage de réprimer les Donatistes, beaucoup plus puissans en Afrique que les sectateurs de Manès. Leurs prétentions et leur audace n'avaient plus de bornes, depuis que les malheurs de l'État leur avaient fait accorder le libre exercice de leur religion. Ils pillèrent les campagnes et les fermes, répandirent les vins et les fruits qu'ils ne pouvaient consommer, mirent le feu aux bâtimens. Pour les ecclésiastiques, peu contens de les dépouiller, ils exercèrent sur eux des raffinemens inouis de cruauté, jusqu'à leur couler dans les yeux du vinaigre et de la chaux vive. Dans le territoire d'Hippone, un de leurs prètres, nommé Restitut, s'étant fait catholique de sa pleine volonté, sans aucune sollicitation, les circoncellions, de concert avec leurs clercs, l'enlevèrent de sa maison, le battirent cruellement, le roulèrent dans une mate bourbeuse, le revêtirent d'une natte de
® Possid. Vit. €. 21,
220 IMISTOIRE GÉNÉRALE (An 4ro} jonc; et après l'avoir fait ainsi servir de jouct à leur fureur, durant plusieurs jours consécutifs, ils le massacrèrent', Ils coupèrent un doigt et arrachèrent un œil à un autre prêtre nomme Innocent.
Pour remédier à ces désordres, les évêques rassemblés députèrent vers l'Empereur, afin d'obtenir la révocation de l'édit de liberté extorqué par les schismatiques, et dont l'abus se manifestait d'une manière si criante”. Les circonstances étaient devenues plus favorables par la soumission des rebelles : Honorius donna une loi, en date du 25 août 410, pour abroger celle que les Donatistes avaient obtenue par subreption, et pour leur défendre de s'assembler publiquement, sous peine de la vie. Ce traitement était terrible, et hors des règles ordinaires; mais l'audace séditieuse des sectaires et l'ordre public paraissaient l'exiger de la. puissance séculière. Pour les évêques, ils se montrèrent bien plus enclins à les convertir qu'à les opprimer, S. Augustin en particulier proposa de nouveau la voie des conférences. On obtint un second rescrit qui obligeait les évèques donatistes de s'assembler à Carthage dans quatre mois, afin que les prélats choisis de part et d'autre pussent conférer ensemble. Que si les évêques ne s'y trouvaient pas apres avoir été trois fois appelés, il était enjoint de les déposséder de leurs églises. Toutes les personnes zélées commencèrent à bien espérer de ces mesures efficaces, et mieux encore des pieuses dispositions du ministre à qui l'on en commettait l'exécution. C'était le tribun Marcellin, revêtu de la charge de notaire impéril ou secrétaire d'État, personnage dont la religion et toutes les bonnes qualités sont devenues fameuses, à cause de ses liaisons et de son commerce de lettres avec le docte Jérôme et le grand évêque d'Hippone.
Marcellin se rendit à Carthage, et fit incontinent avertir tous les évêques d'Afrique, tant catholiques que donatistes, qu'ils eussent à s'y rassembler en concile dans quatre mois, c'est-à-dire pour le seizième jour de mai 411 : l'ordonnance était du 16 février précédent; et au plus tard, pour le premier jour de juin. Il déclarait en même temps, qu'on donnerait aux Donatistes dociles les églises qu'on leur avait Ôtées en exécution du dernier édit; et il leur permettait de choisir un second juge, pour être avec lui l'arbitre ou le modérateur de cette discussion. Enfin il leur protestait avec serment qu'ils n'avaient rien à craindre, même en vertu des lois précédentes, et qu'ils retourneraient chacun chez eux en pleine liberté .
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