AT TD DE L'ÉGLISE, — LIV, XI
Suit confiunce dans la probité reconnue de Marcellin de la prrt des schismatiques mêmes, soit ostentation et envie de montrer qu'on avait tort de leur opposer la multitude comme aux hérétiques, les évêques donatistes vinrent en aussi grand nombre qu'il leur fut possible, Les lettres de convocation envoyées par les différens primats à leurs suffragans, selon la coutume, portaient que, toute affaire cessant, ils se rendissent à Carthage en diligence, pour ne pas priver la bonne cause de l'avantage de paraître avec tant d'éclat. En effet, tous y vinrent, excepté ceux que la maladie ou un âge décrépit en° empècha; ils se trouvèrent environ deux cent soixante-dix, qui entrèrent à Carthage le 18 de mai, en procession, et comme en triomphe, étalant leur multitude avec complaisance". Les évêques catholiques s'y trouvèrent encore en plus grand nombre; car il y en avait deux cent quatrevingt-six; mais ils entrèrent sans pompe et sans bruit.
Quand tous furent arrivés, Marcellin publia son ordonnance de règlement, où l'on peut voir le plan et toute la méthode de ces assemblées”. Les évêques sont avertis d'en choisir sept de chaque côté, pour conférer, et pareil nombre pour servir de conseil aux premiers, en cas de besoin, à la charge cependant de garder le silence tandis que ces premiers parleraient. On indiquait jusqu’au lieu des conférences, savoir les thermes Gargiliènes, qui se trouvaient au milieu de la ville avec une salle spacieuse, bien éclairée, et disposée de manière à n’y pas souffrir de la chaleur. Aucune personne du peuple, portent encore les lettres de convocation, et aucun évêque étranger ne viendront, de peur du tumulte. Avant le jour de la conférence, tous les évêques des partis intéressés promettront par écrit de ratifier ce que feront leurs représentans. Jusqu'à la consommation de l'affaire , ils seront d'une attention extrême à tenir dans la modération leurs partisans respectifs parmi le peuple. « Je publierai ma sentence, dit toujours Marcellin, et je l'exposerai au jugement public; je publierai même tous les actes de la conférence, après avoir signé ce que j'aurai avancé et après que les commissaires auront de même constaté par leurs souscriptions ce qu'ils auront dit, afin que personne ne puisse revenir contre son propre aveu. Pour rédiger les actes, il y aura de chaque côté quatre notaires ecclésiastiques, qui se relèveront successivement ; et pour plus grande sûreté, on choisira dans chaque parti quatre évêques, chargés d'observer les écrivains et les notaires. Les évêques me déclareront de part et d'autre, avant le jour du concile, qu'ils consentent à cet ordre : il suffira que ces
‘Aug. post. Coll €. 24 et 25. — ? Coll. 1, €. 10.
ra HISTOIRE GÉNÉRALE Lu fu lettres soient souscrites par leurs primats. » Ainsi il ne devait y avoir en tout que trente-six évêques à la conférence; dix-huit de chaque côté, dont sept pour conférer, sept pour donner conseil, quatre pour la sûreté des actes,
Les évêques donatistes voulaient tous être admis à la conférence sous prétexte de convaincre leurs ennemis de fausseté, par rapport au nombre; et les catholiques craignirent que ce ne fût pour exciter du troubl:. Ils ne s'opposèrent néanmoins que faiblement à cette prétention des schismatiques, pour les mettre dans tout leur tort,et pour montrer la confiance qu'ils avaient dans la bonté de leur propre cause. Ils consentirent même à les y laisser assister tous sans exception, quoique de leur part il n'y eût que le nombre déterminé par Marcellin, à moins que les Donatistes eux-mêmes ne le souhaitassent autrement. La générosité fut poussée beaucoup plus loin : « Si nos adversaires, déclarèrent-ils de vive voix et par écrit", ont l'avantage dans la conférence, nous leur céderons nos siéges : si les arbitres au contraire nous sdjugent ces avantages, nous consentons que nos frères séparés, en se réunissant avec nous, conservent l'honneur de l'épiscopat et afin de convaincre que nous ne haïssons en eux que leurs erreurs, dans les siéges qui se trouveront ainsi pourvus de deux prélats, ou bien chacun d'eux présidera à son tour, ayant son collègue auprès de lui comme un évêque étranger; ou tous les deux présideront à la fois dans deux églises différentes du même siége; jusqu'à ce que, l'un ou l'autre venant à mourir, il n'y en ait plus qu’un, selon le droit commun et la coutume. L'exception n'est pas sans exemple, et l’on en a usé dès le conmmencement en faveur des schismatiques réunis. Que si les peuples ne veulent pas avoir deux évêques ensemble, contre la pratique ordinaire, nous céderons la place quant à nous autres catholiques. Il suffit, pour ce qui-est de nos personnes, de vivre en simples et fervens chrétiens; c'est pour Je peuple que nous sommes iustitués : usons donc de l'épiscopat, selon qu’il est expédient pour la paix et l'édification de l'Eglise”. » On remarque avec admiration que, parmi près de trois cents prélats que les catholiques avaient au concile, cette resolution magnanime ne déplut qu'à deux; encore revinrent-ils bientôt au sentiment généreux des autres. À
I] ne s'agissait plus que de choisir et d'autoriser les députés, ce qui se fit le trentième de mai, tous les évêques catholiques s'étant assemblés entre eux, et ayant commis leur cause, par procuration, au nombre de docteurs qu'avait fixé Marcellin, On fait observer, à
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Lao dur DE L'ÉGLISE, — LIV. XIL 223 la gloire du srand Augustin, qu'entre les sept prélats nommés pour les couférences, il y avait avec lui deux de ses amis et de ses plus dévoués disciples, Alype et Possidius. Les Donatistes avaient donné leurs procurations à leurs députés, dès le vingt-cinq de mai. Après tous ces préliminaires, on ‘s’assembla au jour indiqué, c'est-à-dire le premier de juin 411; mais cette journée se passa tout entière en chicanes de la part des schismatiques, et à vérifier les signatures des procurations qui instituaient les dix-huit députés catholiques. Il fallut faire paraître, l’un après l’autre, tous les évèques qui avaient signé, les Donatistes affectant de ne pas croire qu'il en fût venu à Carthage un si grand nombre, et ne se le persuadant peut-être pas en effet, parce que ces pieux prélats n'étaient pas entrés avec le bruit et l'ostentation de leurs rivaux. Quand les catholiques en vinrent à leur tour à la vérification des souscriptions donatistes, ils découvrirent mille traits odieux de supercherie. Mais ils voulaient convaincre leurs adversaires, et non les confondre; ils ne tirèrent d’autre avantage de la droiture de leur propre procédé, que d'en faire un préjugé de plus en faveur de l'unité. Ainsi l'on ménageait, avec la circonspection la plus charitable, des esprits. pointilleux et de mauvaise foi, qui ne cherchaient qu'un prétexte pour en venir à une rupture entière. Ils n'avaient pas roupgi de se récrier, comme sur une fin de non-recevoir, contre les quinze jours que Marcellin avait ajoutés par indulgence au terme de quatre mois spécifié dans le rescrit impérial; d’où ils inférèrent avec arrogance que la conférence ne pouvait plus avoir lieu, parce que le jour de l'ouverture en était passé. Heureusement l'Empereur avait donné pouvoir au tribun d'accorder deux mois de plus, en cas de besoin. Quant à la dispute qui s'éleva pour le nombre des souscripteurs de l’un et de l’autre parti, elle a produit un avantage à l'Eglise, en faisant présumer que les évêques, si nombreux en Afrique, étaient répandus avec la même proportion dans le reste de la chrétienté. On voit que les catholiques avaient alors en Afrique quatre cent soixante-dix chaires épiscopales, sans y comprendre celles qui étaient occupées par les seuls Donatistes ". Le second jour de la conférence fut le troisième de juin: on s'assembla dans le même lieu et au inême npmbre que la première fois; c'est-à-dire, le commissaire Marcellin avec ses adjoints ou officiers, et les députés des deux partis. Les principales chicanes avaient été élevées dans la première séance; mais elles n'étaient éd toutes épuisées, Le commissaire ayant prié les évêques de s’ S asseoir, comptant enfin opérer sérieusement, les catholiques s’assi -
‘Aug Brevie, 0,213,
auf HISTOIRE GÉNÉRALE [An 4u]
rent sans difficulté; mais les Donatistes, persistant toujours dans leur injurieuse sévérité, dirent que les divine Ecritures leur défendaient de s'asseoir done la société des méchans. Marcellin eut la déférence de rester debout : les catholiques insultés se levèrent aussitôt de leurs siéges; ce qui donna lieu à plusieurs autres demandes qui ne tendaient qu'à trainer en longueur. On accorda tout ce qu’on put, et cette journée se passa encore toute en préambules.
Enfin le troisième et dernier jour de la conférence, qui fut le huitième de juin, on en vint, non sans peine, au fond de l'affaire; tant l'esprit de chicane est inépuisable. Il arriva, à deux reprises, que les Donatistes se trahirent eux-mêmes, en se plaignant qu'insensiblement on les engageait dans le fond de la question ; comme s'il eût jamais dû s’agir d'autre chose. Mais la patience l’emporta sur la duplicité et l'obstination. Les schismatiques sentaient tout l'intérêt qu’ils avaient à multiplier les préliminaires, et à bien défendre, si l'on peut s'exprimer ainsi, les approches d’une place dont ils connaissaient la faiblesse, et qui allait essuyer de si rudes assauts. En effet , ils furent presque aussitôt vaincus qu'attaqués. On commença par la question de droit : S. Augustin montra que, dans l'Eglise catholique, répandue par toute la terre, les méchans tolérés par esprit de paix , ou parce qu'ils sont meconnus L ne nuisent point aux bons qui les souffrent sans les approuver ‘ Pour concilier les passages de l'Ecriture allégués de part et d’autre, il distingua les deux états de l'Eglise, celui de l'Eglise militante, c’est-à-dire la vie présente où elle est mêlée de bons et de iméchans, et celui de l'Eglise triomphante, où ses enfans ne seront plus sujets au péché ni à la mort. Après la question de droit, on traita, comme moyen de surérogation, la question de fait, c'està-dire qu'on examina la cause particulière et primordiale du schisme de Donat; et-il fut prouvé d'une manière incontestable, en particulier par l’ancienne relation du proconsul Annulin à l'empereur Constantin, que Cécilien n'avait pas été ordonné par un traditeur; que Félix d’Aptonge avait été lavé parfaitement de cette imputation calomnieuse; que Second, tout au contraire, et plusieurs des schismatiques soulevés contre Cécilien, étaient autant de traditeurs. On lut ensuite le jugement de Constantin, renfermé dans sa lettre au vicaire d'Afrique, par laquelle il déclarait Cécilien innocent, et les Donatistes calomniateurs.
Alors Marcellin dit aux docteurs du parti, qu'ils pouvaient ré pondre. Ils demandèrent, avec toute la sécurité de la présomption, qu'en eût à écouter la lecture qu'ils allaient faire d'un passage
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{An 4u1) DE L'ÉGLISE. — LIV. XiI. 225 triomphant de S. Optat. Ils lurent aussitôt le passage, qui d’abord n'exprimait rien que de vague et d'obscur. Ils voulurent poursuivre, et lurent toute la page; et l'on trouva que l'auteur disait précisément le contraire de ce qu'ils prétendaient, c'est-à-dire que Cécilien avait été déclaré innocent ; ce qui fit rire les assistans, qui n'avaient d'abord su que penser du ton confiant avec lequel ces sectaires demandaient cette lecture. Les schismatiques firent encore lire d’autres pièces, qui ne leur réussirent pas mieux que les écrits des Pères, et dont quelques-unes fournirent de nouvelles armes contre eux. Comme on leur démontra que plusieurs de leurs coryphées étaient véritablement éntachés de ce qu’ils imputaient faussement à leurs contradicteurs, ils répondirent, pressés par la force de la vérité, qu'une affaire, ou une personne, ne formait pas un préjugé raisonnable contre une autre personne. C'était repasser de la question de fait à celle de droit, et c'était précisément ce que les catholiques avaient coutume de leur répondre, pour montrer que le crime de Cécilien, quand il serait avéré, ne tirerait point à conséquence contre d'autres évêques, bien moins encore contre l'Eglise universelle.
Comme ils commençaient à se répandre en vaines déclamations, le commissaire Marcellin leur dit : « Si vous n'avez plus de raisons particulières à faire valoir, il est temps de vous retirer et d'écrire la sentence. » On se retira des deux parts, et la sentence fut dressée : après quoi Marcellin fit rentrer les uns et les autres pour leur en faire lecture. Il était nuit, quoiqu'on fût aux plus grands jours de l’année, et cette séance, qui avait commencé au point du jour, ne put finir qu'aux flambeaux. Il ne nous reste qu'une partie des actes, qui étaient fort longs; mais S. Augustin nous en a conservé la substance". La sentence portait, que, personne ne devant être condamné pour la faute d'autrui, les crimes de Cécilien , quand ils seraient prouvés, ne pourraient causer aucun préjudice à l'Eglise universelle ; que Donat avait été convaincu d'être l'auteur du schisme; que l'évêque Cécilien, et Félix d’Aptonge , qui l'avait ordonné, avaient été pleinement justifiés. Après ce dispositif, il est statué que les magistrats, les propriétaires et locataires des terres empêcheront les assemblées des Donatistes en tout lieu, que ceux-ci remettront aux catholiques les églises que Marcellin leur avait accordées durant sa commission, que les Donatistes qui ne voudront pas se réunir à l'Eglise, demeureront sujets aux peines portées dans les lois ; qu'à cet effet, leurs évèques obstinés se retireront incessamment chacun chez eux; enfin,
* Post. Coll. c. 12.
. HISTOIRE GÉNÉRALE [An 412] que les terres où l'on donne retraite à des troupes de circoncellions, seront confisquées. On rendit publics les actes de la conférence, et l'on prit la méthode de les lire chaque année dans les églises de Carthage, de Tagaste, d'Hippone et de plusieurs autres siéges.
Cependant les prélats schismatiques appelèrent de la sentence de Marcellin. Ils ne manquèrent pas de prétextes; et les mensonges, comme on peut se l'imaginer, les murmures et les calomnies ne furent pas épargnés. S. Augustin répondit par un traité qu'il adressa aux Donatistes laïques, sur qui il fondait beaucoup plus d'espérances que sur des docteurs entêtés et de mauvaise foi, en qui la honte n'opère d'ordinaire que le dépit et l'endurcissement. En conséquence du rapport de Marcellin à l'Empereur, et de l'injurieux appel des schismatiques opiniâtres, il intervint une loi du trentième de janvier 412, qu'on peut regarder comme l’époque de la ruine de cette secte intraitable, L'Empereur casse tous les rescrits que les sectaires pourraient avoir obtenus, et confirme toutes les lois faites antérieurement contre eux; les condamne à de grosses amendes, suivant leur condition, depuis les personnes du premier rang jusqu'au simple peuple, et les esclaves à des punitions corporelles ; ordonne que leurs clercs soient bannis d'Afrique, et toutes les églises rendues aux catholiques. Tel fut le coup mortel du donatisme. Quelque temps après la publication, les évéques mêmes rentrèrent de toutes parts dans le sein de l'unité, avec leurs églises tout entières. Il y en eut quelques-uns qui persévérèrent dans l'obstination ; mais ce ne fut plus qu’un parti désespéré, qui ne se donna pas la peine de sauver les apparences, qui ne se retrancha pas même derrrière le rempart de l'hypocrisie, qui est la dernière ressource des sectaires. Ils publiaient sans pudeur qu'ils ne se rendraient pas, quand même on leur ferait connaître la vérité de la doctrine catholique et la fausseté de la leur. En peu de temps, le zèle sage et paternel des évêques, principalement de S. Augustin, ne fit plus de tous l:s chrétiens d'Afrique qu'un seul troupeau, soumis à ses chefs immédiats, et subordonné au premier pasteur.
Mais il est avantageux à l'Eglise qu’elle ait sans cesse à combattre. Au moins le Seigneur ne permet-il pas qu’elle jouisse d'une paix trop longue ou trop profonde, qui, l’endormant dans la sécurité, ferait perdre à ses enfans , avec la gloire et les fruits de la victoire, l'usage même des armes nécessaires à la plus indispensable défense. Les Donatistes ne furent pas plus tôt réduits, ou hors d'état de for-
‘Aug Fpist. 139.
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{Aa 412] DE L'ÉGLISE. — LIV. XII. 227 mer des attaques redoutables, qu’il s'éleva une secte moins violente, mais beaucoup plus dangereuse : Pélage en fut l’auteur, Né dans la Grande-Bretagne d’une famille obscure qui n'avait pu lui donner une éducation distinguée, ni le faire instruire dans les lettres, son esprit au-dessus de l'ordre commun, sa dissimulation, sa souplesse, suppléèrent à tout. Il embrassa la profession monastique, où il ne fut que frère lai. Mais, étant venu à Rome, il acquit une grande réputation de vertu ; et, durant le long séjour qu'il Y fit, il profita de la facilité des relations, pour gagner de toute part l'estime des gens de bien qui avaient de la célébrité, entr'autres, de S. Paulin et de S. Augustin. Il se fit même un nom par sa doctrine, et il composa quelques ouvrages utiles.
Ayant fait connaissance avec un Syrien nommé Ruffin, il donna dans les erreurs les plus impies sur le chapitre de la grâce; car ces dogmes pervers venaient d'Orient, et tiraient leur source, à ce qu'on prétendit, des principes d'Origène‘. Ruffin les avait apportés à Rome vers l’an 400; mais il n’osa jamais les publier lui-même, et 1l crut découvrir dans le moine Pélage un instrument propre à ses vues. Ce n'est pas que Pélage fût plus d'humeur que lui à s'aventurer; mais avec un talent infini pour dissimuler et s'insinuer pied à pied , il s'avancait ou il reculait, se montrait lui-même ou sondait le terrein par des émissaires affidés, qu'il approuvait et désavouait selon les conjonctures *,
Célestius servit surtout à son dessein *, non-seulement par la prépondérance que lui donnait la noblesse de son extraction, mais parce qu'à un génie très-semblable à celui de Pélage , à la subtilité et à l'amour de la nouveauté, il joignait-un caractère plus hardi et plus entreprenant. Ils sortirent l’un et l’autre de Rome, peu avant l'invasion des Goths, et ils se transportèrent en Afrique. Pélage passa par Hippone avant de se démasquer; S. Augustin le vit ensuite à Carthage. Il avait déjà entendu parler de ses erreurs; mais il était alors absorbé par les soins dans lesquels l'engageait sa conférence avec les Donatistes. Pélage passa de Carthage en Palestine, où il demeura long-temps.
Pour Célestius, il était resté à Carthage, où il prétendait se faire ordonner prêtre, Cependant, comme ce novateur emporté dogmatisait sans ménagement, il fut dénoncé à l'évêque Aurélius par Paulin, diacre de Milan, ancien secrétaire et auteur de la vie de S. Ambroise, Ce diacre avait été envoyé de son église à celle de Carthage, qui, manquant de sujets, en avait demandé à l'Italie, beaucoup mieux pourvue. Formé à l'école d'Ambroise, il y avait
* Mercat. Conun. ip lib. sub not. p. 30. - * Gennad, c. 44. — 3 li,
THB née ce ee RE
228 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 419)
puisé l'horreur des nouveautés profanes et le courage de les dé-
celer. Dans la dénonciation qu'il fit de Célestius à un concile qu’on
assembla pour ce sujet, il réduisit ses erreurs à leurs chefs prn-
cipaux ‘; il montra que le dogmatiseur ne niait pas seulement le
péché originel, avec ce qui le présuppose, tel que l'heureux état
où Adam fut créé, et auquel le genre humain était destiné avant
le péché; mais encore la nécessité de la rédemption, l'insuffisance
de la loi pour le salut, et son imperfection par comparaison avec
l'Evangile. Célestius avait avancé que ce n'étaient là que des opi-
nions problématiques qu'on pouvait soutenir ou combattre indif-
féremment, et qu'il connaissait plusieurs ecclésiastiques qui reje-
taient le péché originel. Il confessait d'un autre côté que les enfans avaient besoin de rédemption, et qu'on devait les baptiser pour qu'ils eussent part au royaume des cieux. Mais entre le royaume des cieux et la vie éternelle, qu'il ne faisait pas difficulté d'accorder aux enfans morts sans baptême, il mettait une distinction toute nouvelle; il usait de mille autres subtilités, qui adoucissaient en apparence, ou obscurcissaient ce qu'il avait avancé de mal sonnant et de scandaleux. Les prélats l’entreprirent enfin méthodiquement, l’interrogèrent de suite à plusieurs reprises, et le pénétrèrent assez pour le convaincre d'errer avec opiniâtreté en matière de foi. En conséquence, il fut expressément condamné par ce concile de Carthage , et privé de la communion ecclésiastique. La sentence intimida ses partisans, et les rendit beaucoup plus exacts ou plus politiques. S. Augustin n'avait pas assisté au concile, et il ne s'éleva pas d'abord nommément contre les chets de la nouvelle secte, toujours en réputation de vertu et en liaison avec les personnes pieuses , auxquelles ils avaient grand soin de tout déguiser. Il se contenta d'instruire son peuple, de l'exhorter à demeurer ferme dans l'ancienne doctrine sans trop désigner ceux qui l’attaquaient, de peur de les aigrir et de les porter aux derniers excès. Toutefois il écrivit contre eux ou contre leurs princi pes, cette année-là même 412.
Le tribun Marcellin, qui voyait renaître les troubles dans l'église d'Afrique, n'eut rien de plus pressé que de consulter l'oracle de cette province et de tout le monde chrétien, sur ces disputes alarmantes, principalement sur le baptème des enfans. Augustin lui envoya pour réponse ses livres de la Rémissien des péchés, les premiers qu'il ait composés contre les Pélagiens. Pour saper cette hérésie par les fondemens, il y prouve d'abord que l'homme est sujet à la mort, non par la première institution du Créateur, mais
® Me“c. Comin, 14 Nnp. ce. 1,
(A pa po gir tac fan du ava véh son ete] tau:
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[An 4132] DE L'ÉGLISE. — LIV. XII. 229 par le démérite du péché; que le crime d'Adam a souillé toute sa postérité, et que c'est pour obtenir la rémission de ce péché d'origine qu'on baptise les enfans. Il soutint constamment que cette tache originelle est assez odieuse au yeux du Seigneur, pour lui faire exclure ceux qui la conservent, tant de la vie éternelle, que du royaume des cieux, contre la vaine distinction du novateur. Il avança même dans la suite, spécialement dans un sermon plein de véhémence prêché à Carthage, que les enfans morts sans baptème sont véritablement condamnés aux peines de l'enfer et aux feux eternels. Plusieurs écrivains ecclésiastiques, surtout parmi lesOrientaux, ont trouvé cette doctrine trop rigoureuse. S. Augustin luimême, en répondant depuis à Julien d'Eclane, l'a beaucoup adoucie dans le cinquième de ses livres contre ce dangereux sectaire; ouvrage des plus réfléchis et des mieu travaillés entre tous ceux du saint docteur. Voici ses propres expressions : « Non, je ne dis pas qu les enfans morts sans baptème doivent subir une peine si grande, qu'il leur eût été plus avantageux de n'être point nés ; je n'oserais dire qu'il leur fût plus expédient de n’être point du tout, que d'être là où ils sont. » Il ne les condamnait donc plus aux flammes éternelles, comme les adultes réprouvés, pour qui le Sauveur , à cause de cet affreux châtiment, dit qu'il serait plus avantageux de n'avoir jamais existé, Il faut encore observer que la sévérité extraordinaire de S. Augustin, du moins pendant quelque temps, au sujet des enfans coupables de la seule faute de leur origine, provenait de son penchant vers une opinion abandonnée depuis, savoir que nos âmes et nos corps viennent également de ceux du premier homme.
Quelques modernes ont été au contraire jusqu'à imaginer un troisième lieu, où non-seulement les enfans morts sans baptême ne souffrent aucune peine du corps, mais jouissent d'une félicité naturelle, tout privés qu'ils sont de la vision de Dieu. Le pieux et savant Bellarmin, avec tous les docteurs les plus respectables, trouve ce sentiment contraire à la foi, sans croire néanmoins que ces enfans endurent la peine du feu. Croyons simplement, avec le torrent des Pères et des docteurs, que ces héritiers infortunés du crime de leur premier père sont dans un état véritable de damnation, et positivement malheureux, sinon par le feu et les autres tourmens corporels, sinon encore par le ver rongeur ou les remords de la conscience, qu'ils ne sauraient eprouver pour une faute qui n'a pas dépendu de leur volonté, au moins par la peine du dam, ou lu privation d’un Dieu qui était leur fin dernière et la source unique de leur souverain bonheur. Osons néanmoins présumer de ce Dieu clément par lui- même, et que nos iniquités seules forcent d’être
230 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 413] sévère, qu'il ne découvre point à ces enfans la grandeur de leur perte, d'une manière à leur faire souffrir une peine égale à celle que sa juste vengeance inflige aux pécheurs condamnés pour l'abus qu'ils ont fait de leur liberté.
Du faux principe que la nature n'avait pas été infectée dans sa souche, les Pélagiens concluaient que les hommes retrouvaient en eux-mêmes, et le pouvoir, et la facilité d'accomplir tous les comraandemens divins, s'ils les voulaient accomplir; qu'il dépendait d'eux de passer toute leur vie sans péché, et que plusieurs, tant sous la loi ancienne que sous l'Évangile, avaient été effectivement nets de toutes taches, même les plus légères. En convenant que l’homme pendant cette vie peut être sans péché, par la grâce de Dieu et la coopération du libre arbitre, Augustin affirme que personne n'est réellement en cet état, parce que personne ne le veut autant qu il faut ; qu'excepté Jésus-Christ, aucun homme n’a été et ne sera ainsi sans tache. Quant à la mère de Dieu, il s'explique assez dans un autre endroit, pour qu'on ne puisse rien conclure de celui-ci contre l’un de ses plus glorieux priviléges, comme nous le verrons bientôt.
Marcellin, ayant reçu ces réponses du saint docteur, lui écrivit avec étonnement, sur ce qu'il disait que l’homme peut être sans péché, et que nul homme n'y a été et n’y sera jamais. «Comment, lui dit-il, assurez-vous possible une chose dont vous prétendez qu'iln'yaet n'y aura point d'exemple ? » Pour résoudre cette difficulté, Augustin écrivit son livre de l'Esprit et de la Lettre, qui n'est qu'une explication du passage de l'Apôtre, où il est dit que la lettre tue, et que l'esprit donne la vie. Il y fait voir, par une longue induction, qu’il y a beaucoup de choses possibles qui n'ont jamais existé, Comme on pouvait lui répliquer que la plupart des comparaisons qu'il citait en preuves, ne roulaient que sur des œuvres toutes divines, il prévient l'objection, et dit que la fuite du péché dans l’homme est la plus divine de toutes les œuvres. Car pour l’éviter, il ne suffit pas à l’homme de la liberté qu'il tient de son Créateur; il ne lui suffit pas des documens extérieurs, quoique surnaturels, qui lui apprennent ce qu'il faut faire pour bien vivre; mais avec les forces de la nature et le secours de la révélation, il est encore nécessaire que le Saint-Esprit, par les inspirations et les impulsions qu'il produit intérieurement dans nos âmes, nous porte à la pratique du bien déjà connu : autrement, l'instruction n’est que la lettre qui tue, puisque la grâce intérieure surajoutée à la nature, en vertu de la rédemption, est l'esprit qui vivifie. La loi qui nous instruit est donc insuffisante, quoiqu'elle soit bonne et sainte. Nous nous rendrions au contraire plus cou-
n 412) > leur , celle l'abus
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[An 415] DE L'ÉGLISE.— LIV. XII. 23:
pables, si elle se trouvait seule, puisqu'alors nous connaîtrions nos devoirs sans pouvoir les remplir,
« Quand bien même, ajoute-t-il, on exécute ce qui est commandé, si on le fait par une crainte servile, qui, en renonçant au mal, regrette de ne pouvoir le commettre impunément, cette obéissance n'est pas digne d'en porter le r” .,et mérite des chàtimens au lieu de récompenses. Car il n'est point de bon fruit qui ne provienne de la racine de la charité. » On a trop abusé de ces expressions de S. Augustin, pour qu'un écrivain qui rend le moindre compte de la doctrine de ce Père puisse se dispenser d'en expliquer le vrai sens. Faisons donc observer que le saint docteur ne réprouve pas la crainte en général. Elle ne surmonte pas, à la vérité, la concupiscence sans le secours de l'espérance; mais elle ne la favorise pas non plus; et, quoique imparfaite, elle n'est pas mauvaise, à moins qu'elle ne soit jointe à l'affection actuelle et libre du péché, c'est-à-dire à moins qu'elle ne nous fasse abstenir seulement de l'acte extérieur du péché, et non de la volonté de pécher, Par la charité, le saint docteur, suivant l'explication qu'en a donnée le clergé de France en 1720, n'entend pas seulement la charité habituelle et l'amour dominant, mais tout amour actuel de Dieu, toute bonne volonté, tout amour du vrai bien, à quelque degré qu'il puisse être.
C'est dans ce sens qu'expliquant ces mots de S. Paul aux Romains : Les Gentils qui n’ont pas la loi, font naturellement des choses qui sont de la loi, S. Augustin dit que les infidèles font certaines actions conformes aux régles de la justice". Il est vrai qu'il ajoute aussitôt, que, si l'on examine attentivement à quelle fin sont dirigées ces œuvres, à peine s'en trouve-t-il qui méritent le nom d'œuvres de justice. Mais toujours est:il certain par là que le saint docteur reconnaît que quelques-unes de ces actions, loin d'être des péchés, sont des actes de vertu. Lors donc qu'il dit que ce qu'il y a de bon dans ces infideles ne servira qu'à diminuer leur supplice, il ne prétend pas qu'ils seront punis, au moins légèrement, pour le bien qu'ils auront fait, mais que la justice divine trouvera moins de péchés à punir en eux, que s'ils n'avaient fait aucune de ces actions moralement bonnes. C'est par là que s'explique aussi ce qu'il ajoute, que le libre arbitre ne peut que pécher, si la route de la vérité est inconnue; et quand même elle commence à être connue, si la charité ou la grâce intérieure du Saint-Esprit ne nous ia rend encore aimable. Il ne veut rien dire autre chose, sinon que, dans l'ordre du salut dont il s'agit uniquement en cet endroit, le libre arbitre, loin de le procurer, ne peut qu'y mettre obstacle, en péchant le plus souvent,