N BRUXELLES
H. TARLIER, LIBRAIREÉDITEUR,
BUE DB I.A MOBTAGBB, fl« 3o6.
mSTOIRE
CBULaitis-^B-T^MBRAiBB ; 8011 inauguration à Lourain. Intrigues des députes de Gand. Son entre'e à Gand. Procession de S* Lievin. Excès de la populace à cette occasion. Le duc parait au milieu du peuple. Débats yiolens. Capitulation. Les excès continuent. Executions. Mouvement dans le Brabant. Prétentions du comte de Nevers. I«e duc vient à Louvain et k Bruxelles. Il entre à Malines. Exécutions. Soumission d'Anvers.
Charles , comte de Charolais, fit son entrée et son inauguration solennelle comme duc de Brabant à Louvain , le 12 juillet 1467* Les principaux magistrats et les plus notables citoyens de Gand , étaient venus le trouver pour l'etigager à se rendre sans retard dans leur ville pour la même cérëmonie. Mais cette démarche était suspecte aux conseillers du duc , et ils lui communiquèrent leurs inquiétudes ; ils lui dirent franchement qu'ils craignaient que cet empressement ne cachât un dessein secret, et qu'en cédant à leurs instances, il ne se jetât dans un piège , qui pourrait lui être funeste. Le duc demanda donc des explications aux députes de Gand ; il les pressa surtout de lui
a HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.
dire sans détour si Ton n'ayait ]pas l'intention d'exiger de lui des choses telles qu'il ne pourrait y consentir, et s'ils croyaient qu'on se contentât de ce que la justice et la raison lui permettraient d'accorder sans compromettre sa dignité. Soit que ces députés ignorassent les dispositions du peuple , soit plutôt qu'ils eussent leurs raisons pour les cacher au duc, ils répondirent qu'ils ne croyaient pas que le peuple voulût faire des demandes ou élever des prétentions déplacées ; qu'ils espéraient au contraire qu'il recevrait avec joie ce que le duc voudrait bien leur octroyer ; qu'ils étaient même d'avis qu'il ne fallait pas accorder de trop grandes faveurs à un peuple si prompt i se soulever , parce que ce serait le moyen de le rendre plus fier et plus exigeant ; qu'il fallait surtout maintenir l'impôt connu sous la bizarre dénomination de cueiUette. C'était un droit d'entrée qui avait été établi après la paix de Grave sur le blé et les autres denrées qui entraient dans la ville , pour subvenir aux frais de la guerre , et indemniser les Gantois des dommages qu'ils avaient soufferts. Cet impôt ne devait durer qu'autant de temps qu'il en fallait pour remplir son objet. Or , on prétendait et on disait hautement que tout était liquidé depuis long-temps , et que la cueillette n'était continuée que pour le profit de ceux qui la faisaient percevoir, et qui étalaient un luxe insultant au dépens du peuple ; et ce n'était pas seulement le parti des mécontens et des ennemis du gouvernement qui faisait éclater ces plaintes , tous se réunissaient sur ce point ; c'était , en un mot , l'opinion publique , qui ne ment pas ordinairement. Déjà , sur la fin du règne de Philippe , la ville de Gand lui avait adressé de justes plaintes à ce sujet ;
mais lés intrigues et le crédit des hommes puîssans , intéressés au maintien de cet abus , avaient trouvé le moyen de soustraire ces réclamations à la connaissance du prince , et c'était pour cette raison qu'on attendait avec tant d*im* patience l'arrivée de son successeur , dans Tespérance qu*il ferait cesser ces scandaleuses concussions. Les envoyés gantois le savaient , et voulant paralyser en quelque sorte les efforts du peuple , ces intrigans tâchaient de s*emparer deTesprit du duc (a).
Ce prince partit donc pour Gand dans des dispositions peu favorables au peuple , et y fit son entrée le 28 juin an matin. Toutes les grandes rues étaient , selon Tusage du temps , tendues de magnifiques tapisseries ; toute la ville retentissait du son des carillons , et les principales places offraient sur des théâtres dressés à cet effet la représentation des mystères , qui étaient les spectacles du temps. Le prince entouré de toute la noblesse , alla prêter son serment à l'église de S^ Pierre , et revint à l'hôtel de ville assister au festin qui y était préparé. Tous les habitans, sans distinction de parti ni d'état , paraissaient avoir participé sincèrement à la joie publique. Mais cette allégresse momentanée fut troublée par un singulier événement*
Tous les ans on célébrait une procession solennelle en rhonneur de S^ Liévin , apôtre du pays , qui avait souffert le martyre au septième siècle dans le village de Hauthem , au pays d'Âlost , à trois lieues de Gand. Depuis ce temps , au jour indiqué , on allait prendre la châsse où reposait le
[a) Mëm. de Comines, liv. 2, ch. 4- M^er. ad an. 1467.
corps de S^ Liévin , et on la portait à l'église de Hauthem , où se tenait ce jour-là une grande foire , toujours à la plus grande gloire du saint. Le corps , après avoir passé la nuit dans le village , était rapporté en grande cérémonie à Gand dans l'église de S^ Bavon. Dans Torigine , c était vraiment une cérémonie religieuse , et les plus notables habitans de Gand se faisaient un honneur de porter ou d'accompagner le corps du saint. Mais comme les meilleures choses dégénèrent à la longue en abus , cette cérémonie , comme tant d'autres qui ont eu le même sort , n'était plus qu'une farce ridicule , ou pour mieux dire, qu'une orgie scandaleuse. Ce n*étaient plus que les gens du peuple qui formaient ce cortège devenu un objet de dérision , au point qu'on ne les appelait plus que les fous de S^ Liévin. Cette expression avait prévalu. Les petits métiers y portaient leurs bannières , et tous les cabarets de Hauthem étaient remplis pendant toute la soirée et toute la nuit de joyeux compagnons, qui buvaient , chantaient et dansaient , en criant après chaque coup : V^we S^ Liévin , et ce cri était renforcé par un gros juron à leur manière. C'était enfin une véritable partie de débauche , et il ne se passait pas d'année sans que cette fête tumultueuse se terminât par quelque rixe san* glante.
Précisément le jour de l'entrée du duc à Gand , était celui de l'anniversaire de la fameuse procession , et la foule fut à cette occasion beaucoup plus nombreuse qu'à l'ordinaire. Toute cette multitude, répandue dans les cabarets de Hauthem , échauffée par la bière , se livra à tous les excès , et se répandit en injures grossières, en menaces effrayantes contre ceux qu'ils accusaient de
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sVngraisser de la substance du peuple sous le nom du prince.
Le duc et toute sa cour, qui ignoraienttout ce train, dormaient fort trancjuîllement , quand , de grand matin , le bruyant cortëge rentra dans la ville ; et ayant pris son clie* min par le marché aux grains , ceux qui portaient le corps saint vinrent de dessein prémédité , heurter directement avec la châsse le bureau où l'on percevait la cueillette au milieu de la place;et sans voulT>ir prendre à côté, ils dirent que leur saint voulait passer par la maison sans se tordre (a) ; et à 1 instant , ils se jetèrent sur cette logette , qui fut démolie en un moment. Toute cette bande se disperse , se répand dans les rues avec les débris de la barraqueen criant: Aux armes ! aux armes! Il ne fallut qu'un instant pour ras: sembler les bannières de tous les métiers , et la châsse du saint fut ainsi tout-à-coup entourée par toute la populace de Gand en armes.
Leduc, éveilléparce bruit , saute du Ht, et tous ses serviteurs, arrivés des divers quartiers delà ville où ils étaient logés , vinrent se ranger autour de lui ; les archers de la garde s'étaient également réunis devant l'hôtel. Le duc demande son cheval , et part en jurant par S^ Georges qu'il saura bien forcer ces mutins à dire ce qu iFs veulent. Ije sire de la Gruthuse, craignant les effets de cet emportement arrêta le duc , et se rendit lui-même auprès d'eux.
Ce seigneur , qui avait été Ion g- temps grand bailli de Gand , avait la confiance du peuple. Les mutins l'écoutérent : il leurparla avec douceur , et ils lui répondirent avec
(a) Expreuion de Commet > c'est-à-direi sans se détourner.
calme , protestant qu ils n'en voulaient ni au prince ni à ses officiers ; que seulement ils demandaient justice contre ces mauvais larrons (c'est ainsi qu'il les appelaient , kwaeden dieuen) , qui rongeaient les entrailles et suçaient le sang du pauvre peuple , et insultaient à sa misère.
Le chevalier leur promit qu'il allait informer le duc de la pureté de leurs sentimens à son égard , et les assura qu'ils obtiendraient justice ; mais il les engagea à rester tran* quilles en attendant son retour.
Le duc écouta le rapport de la Gruthuse avec humeur , témoignant son mécontement par ses gestes et ses mouvemens, branlant la tête, grinçantles dents, et se sentant plus humilié de Texcès d'audace de ces petits bourgeois ( c'est ainsi qu'il les considérait) , que touché de leurs sentimens d'attachement ; il monta précipitamment à cheval, vêtu de sa robe noire, avec ua bâton à la main ; ses serviteurs étaient couverts de leurs armes, et les archers marchaient avecl'arc tendu. Cet appareil guerrier irrita le peuple , qui se serra aous ses bannières , et tous frappèrent rudement le pavé de leurs piques. Le duc , sans témoigner le moindre trouble , parut devant cette multitude , qui s'ouvrit pour lui laisser le passage libre. « Eh bien , dit- il avec tout laccent M de la colère , que vous fâut-il , méchantes gens? que vou- » lez-vous enfin ? » Et ne pouvant contenir son impatience^ il frappe de son bâton un bourgeois , qui se trouvait près de lui [a). Le bourgeois , se sentant ainsi outragé jura par le sang et les plaies du sauveur , qu'il aurait vengeance de cet affront ; et déjà , il menaçait le duc de sa pique. Gru-
(a) Meyer. ad an. 1467.
tlmse osa reprocber au duc d'un ton ferme et sévère 50Q emportement et son imprudence. Le peuple anime par let cris de oe bourgeois , prenait une attitude menaçante , et le duc , sentant le danger , descendit de cheral et monta an balcon pour baranguer lepenple; alors comme pour se rendre plus populaire , il leur adressa la parole en langue flamande , quoiqu'il ne la sât que très-impar£iitement ; il connaissait bien quelques mots usuels , mais il n'aurait pu soutenir une conversation. « Mesenfans , leur dit-il bon- • nement et simplement , Dieu vous garde. Je suis votre 9 pire et légitime seignenr ; je viens vous visiter , Tousré- 9 )onir de ma pràenoe ; je veux tous faire yivre en paix et 9 en prospérité , et je vous prie de vous comporter dou* 9 cément. Je ferai pour vous tout ce qui me sera possi- «ble. 9
m Soyez le bien venu (a) , s*écria tout le peuple : nous 9 sommes tos enfans , et nous vous remercions » . La Gm. tbuse prit alors la parole pour expliquer plus au long en langue flamande les bonnes intentions du duc , et les bourgeois , s'ayançant en grand nombre, au bas du balcon pour mieux écouter , s*écriërent tout d'une voix : « Grand merci (i); 9 et Tnn d'eux , parlant au nom du peuple, demanda justice contre ces galopins (c) qui , sortis de la fange (d) , ont acquis des terres et des seigneuries aux dépens des autres, et réduisent le pauvre peuple à mendier son pain, en
{a ) Zjrt welkom, {h) Groot dank, {c) Dravers.
{d) Geringettand,
lui persuadant que c'est pour le prince qu'ils exigent tout cet argent.
Cet homme s'était explique avec décence et modération , et le duc Tavait écouté avec attention et bienveillance. Ce ton de douceur n'était pas celui qu'il fallait aux mutins. Un des meneurs, nommé Brunel , d'un aspect eflVayant par sa haute taille et son air farouche , sort brusquement de la foulç et franchit l'escalier presque d un saut, vole à la salle, écarte, coudoie, pousse tout le monde, et parait au balcon, où il se place à côté du duc, qui est obligéde reculer. Ce vigoureux champion, pour imposer]* silence, frappe de sa large main , recouverte d'un gantelet de fer, un grand coup sur la balustrade. On se tait , et d'une voix de tonnerre , il interpelle le peuple de répondre à ses interrogation».
tt Vousvoulez, disait-il N'est-ce pas? Dites donc »;
et à chaque interpellation , également pressante , le peuple répondait, «c Bien, bien (a) » ; ce cri se répétait dans toute la place , et se prolongeait dans toutes les rues voisines. Ceux-mémes qui ne savaient de quoi il s'agissait, le répé* taient comme les autres. Alors , le fougueux démagogue , $e tournant vers le duc : « Eh bien , Monseigneur , l'ejoi- » tendez-vous bien , dit-il? (() ; voyez ce que vous avez à » faire. »
Le duc et le seigneur de la Gruthuse étaient restés comme stupéfaits. Ils ne savaient que dire. Enfin , Gruthuse remontra à cet homme son tort , sou étrange conduite. « Vous pouviez , lui dit«il , vous faire entendre de
(a) fVel , weL
(b) f^erstaatgjTwel?
Dswtce y il liait iaire.
Leduc, Tojaiit<{ailBe poamit qae dignité , CB fatftaat , povr aÎBCî dire , av^c des icieniie ctsuisrûsoii, desoeodit du halooB L ckeral ^ tachant , par sa omtCBanoe ^ de aux yen du peuple son ablation etsa colère; ce* pnadant il ne pot pas teUement dissimuler, cpi^eUesnese manifiEStasKnt par les eflorU mêmes ifaCû faisait pour se contraindre. 11 reUmma a son kôtel , et le peuple rerta sur le marché.
Dëtn cet intervalle , le peuple choisit quatre citoyens natal4<*s pour traiter avec le conseil du dnc(a]. Genx^i lut jiffésentèrent les articles qui déjà avaient été insol^nment proposés par le fougueux démagogue ({ui avait harangué le peu^edn haut du balcon , et tumultueusement adoptœ par les mutins. Ils demandaient donc que tout ce que le duc Philippe leur avait ravi , leur fût restitué ; que la cueiUcUe fût abolie ; que les portes condamnées fussent ouvertes ; que les métiers pussent reprendre leurs bannières ( elles étaient au nombre de soixante-douze , dît Comînes) , et choisir leurs doyens ; que les magistrats ou officiers qui
(a)Meyer les nomme. CéUient Jacques de Ravescot, BaudouiD Ram, Jean Tan Loo et Pierre, surnomme' le Riche.
avaient trompé le duc au détriment du peuple , reçussent la juste punition de leurs méfaits.
Ces demandes jetèrent le duc dans la plus grande per< plexité. D une manière ou d'autre , il s*exposait. Les accorder, c*était en quelque sorte dégrader sa dignité; les refuser , c était compromettre sa sûreté. Après y avoir réfléchi long-temps , il céda enfin à la nécessité ; mais ce ne fut pas sans doute sans se faire une extrême violence. Le troisième jour, qui était le 3o juin, il souscrivit aux articles de cette honteuse capitulation , et ce n'est qu'après avoir vu sa signature que le peuple se détermina enfin à évacuer la place et à reporter la châsse.
Le duc ne pouvant plus supporter le séjour d'une ville dont l'aspect seul lui était odieux, en sortit dès le lendemain avec la honte et la rage dans le cœur , se promettant bien de se venger un jour d'un si sanglant affront. On dit qu'il se retourna plus d'une fois sur cette ville rebelle , lançant des regards où étaient peints les mouvemens dont son cœur était agité.
Après le peuple de Liège , il n'en est aucun plus incons« tant que celui de Gand , dit Comines. Depuis le départ du duc, les esprits y étaient toujours en fermentation. On ne se fiait pas à sa condescendance forcée. Les hommes sages, très'déplaisans de la folie du peuple (a) , étaient venus trouver le duc à Bruxelles , et s'étaient jetés à ses genoux , en lui remettant la capitulation qu'il avait signée. Mais il était resté inflexible. Le peuple , ayant appris cette démarche (i), s'assemble en tumulte et se porte en foule au cou-
[n) Comines.
{h) Mcjer, ad an. 1467.
SEPTIÈME EPOQUE. ii
rent des dominicKiDs , où s'étaient réunis les enroyés dn duc , chargés d*entrer en accommodement a^ec lesmagîs* trats. Cette' troupe de furieux attaque, insulte les députés du prince, frappe les magistrats de la yille, qu'elle voulait tuer , et se porte i la chapelle de S* Jacques pour y passer la nuit. Le bailli , s'étant mis à la tête d'une petite troupe d'hommes de bonne yolonté , se rend au lieu du rassem* blement , chasse et dissipe les mutins , et fait arrêter leur chef , qui eut la tête tranchée sans autre forme de procès (a) , ou du moins il fut jugé très^sonmiairement. On considéra le flagrant délit comme une preuve suffisante. Il avoua , avant de mourir que , la nuit où il fut arrêté , la populace avait comploté démettre le feu aux quatre coins de la ville, et de la livrer au massacre et au pillage. Quelques )ours après (b) , ce fougueux Brunel , qui avait excité un si violent tumulte sur la place lé jour de la procession , fut également décapité. Un grand nombre d'autres furent bannis à perpétuité des états du duc.
L'exemple de Gand devint contagieux , et les autres villes avaient un grand penchant à l'imiter. Les Bruxellois y étaient très-disposés. Ils savaient que le duc ne les aimait pas, précisément parce que son père les avait toujours particulièrement affectionnés. Ce prince en effet faisait de préférence son séjour habituel à Bruxelles. Déjà , sous le règne de Philippe , Charles n*avait pas craint de maltraiter de paroles les Bruxellois, de les accabler de menaces , leur disant que son père les avait g&tés ; qu'en
{a) Le a5 juillet.
(6) Le ag juillet.
la HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.
augmentant leurs richesses, il avait enflé leur orgueil ; mais qu ils ne trouveraient pas en lui un maître si débonnaire et Àî indulgent ; qu'il saurait réprimer leur insolence. Ce n'était donc pas tout-à>fait sans raison que les Bruxellois se mirent en mesure pour résister à ce maître impérieux. Ils s'entendirent avec ceux de Maliaes , d'Anvers et d'autres villes du Bi^abant , et les états s'assemblèrent à Lonvain.
Le duc se trouvait dans une position très-fâchetise. Le comte de Nevers , qui n'avait jamais renoncé de bonne volonté, ni même debonne fo-i, au duché deBrabant, profita de la circonstance de la mort du duc Philippe pour renouveler ses prétentions. Le roi Louis le releva de la renonciation qu'il avait faite à ce duché , comme ayant été arrachée par la force , et il lenvoya en réclamer solennellement la possession , comme en étant le légitime héritier. Le comte écrivit donc des lettres , envoya des messages à Bruxelles, à Louvain, dans toutes les villes principales , où .il comptait un grand nombre de partisans, à Bruxelles surtout, où l'on n'avait pas oublié les menaces que le comte de Gharolais leur avait souvent adressées du vivant de son père. Les corporations des bourgeois dans toutes les villes étaient y par une raison politique , que l'on va comprendre, très-prononcées en faveur du comte de Ne vers. Ils avaient appris à leurs dépens que la liberté est en danger quand un pays est soumis à un prince dont la puissance est formée de la réunion de domaines considérables , patce qu'il peut aisément accabler les petits états , qui n'oseraient et ne sauraient lui résister. Les v il les du Brabant (et l'on s en souvenait) , quand elles étaient soumises à u^ souverain particulier , avaient
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sa défendre leurs droits contre les entreprises de lenrs princes ; mais elles avaient dû céder an grand pouvoir dn dnc de Bourgogne , comte de Flandre , d* Artois , de Hainaut, de Hollande, etc. Les villes du Brabant pensaient donc avec raison que le comte de Nevers , étant appelé à la souveraineté par elles , et tenant ainsi d'elles toute sa force et toutes ses ressources , ne pourrait exercer un pouvoir si despotique.
Mais les grands seigneurs n'avaient pas des idées si libérales : ils n'étaient guidés que par leur intérêt ou leur ambition ; et comme ils attendaient du souverain leur avancement et leur fortune , ils étaient entièrement dévoués au duc de Bourgogne , et ils disaient bautement que ce prince saurait bien remettre ces vilains dans le devoir (c*est ainsi qu'ils traitaient le peuple ) , et qu'ils étaient prêts à lui offrir leur assistance pour l'aider à réprimer l'audace de ces insolens bourgeois. Le duc flattait ce parti , dont l'appui lui était nécessaire pour contrebalancer celui des villes , qui, se fiant de leur côté sur la protection du roi de France, étaient bien disposées à pousser, comme on dit, leur pointe. Mais les partisans du duc surent conduire Pafiaire avec tant de prudence et de circonspection , qu'au bout de douze jours seulement , les états informèrent le duc , qui était à Malines, attendant leur résolution, qu'il pouvait se rendre en toute assurance à Louvaîn.
Il s'y rendit en effet, et y proclama solennellement sa prise de possession du duché de Brabant. Les nobles , les villes et l'université s'empressèrent de lui rendre leurs hommages. Il ne tarda pas à venir à Bruxelles , où il reçut les plus grandes marques d'affection , auxquelles il répondit
t4 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.
parles plus belles démonstrations de bienveillance, dans le style ordinaire.
Ce ne fut cependant pas la même cbose dans toutes les villes. Malines, Anvers devinrent le théâtre de terribles émeutes* A ces fîLcbeuses nouvelles , le duc jura , toujours par S^ Georges, qu'il tirerait une vengeance éclatante de ces mutins. Il fit venir du Hainaut trois cents lances et des arcbers pour marcher sur Malines à leur téte.Les seigneurs brabançons représentèrent au duc que tout cet appareil était inutile ; qu'ils se chargeaient de le conduire eux- -mêmes à Malines, comme ils firent en effet. Le duc y entra sans résistance. Le peuple n osa remuer. On fit une in-» formation contre les auteurs de l'insurrection , et le duc voulut que toutes les formes de la justice y fussent scrupuleusement observées. Les plus coupables furent condamnés i mort, les autres au bannissement ou à des amendes plus ou moins fortes.
Cet exemple engagea Anvers à se soumettre. Le duc y fit tranquillement son entrée , et revint à Bruxelles pour s'occuper de la grande affaire qui était l'objet de tous ses soins dans ce moment , c'est-à-dire , de la guerre contre les Liégeois.
SEPTIÊIIE ÉPOQUE. iS
Gaerre contre les Liégeois. Siège de St Trond. Bataille de Brostbem. S* Trond te rend, ainsi que Tongret. lie'ge se rend. Capitulation. Entrée menaçante du duc. Bxecution. U fait emporter le pemm.
Louis XI, voyant qneleduc de Bourgogne continiiait à seconder secrètement les projets des grands du royaume, crut que le plus sûr moyen de le mettre dans Fimpuissance de lui nuire , était de l'occuper dans ses propres états. Il excita donc et il appuya la révolte des Liégeois, qui furent, comme il arrive toujours aux petits états , les victimes de sa lâche politique.
Les Liégeois^ ennemis de leur bonne fortune , dit La Marclie, voulurent éprouver s'ils ne seraient pas plus heureux contre le fils que contre le père (a) ; et pour commencer leur malheur, ils reprirent la ville de S^ Trond , qui avait été assurée au duc de Bourgogne par les derniers traités pour lui servir de barrière. Le dac , jugeant que cet acte d*hostilité devait être considéré comme la rupture de la paix , assembla une armée dans les environs deLouvain {b). Avant de marcher, il fit publier, selon Tusage , la guerre par ses hérauts , qui tenaient une torche allumée d'une main , et une épée nue de l'autre, pour signifier par cet eflroyable emblème une guerre à feu et à sang.
(a) La Marche, lir. 3, eh* i.
{b) Gomines, lir. a, cb, a.
i6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.
En mâme temps (a), il assembla son conseil pour délibérer sur ce qu*on ferait des cinquante otages livrés deux ans auparavant. Les uns opinaient qu*il fallait les faire mourir , et le sire de Contai , maître d'hôtel delà duchesse de Bourgogne , soutint cette opinion d'une manière si dure et si extravagante (i), que le plus grand nombre en fut indigné. Cet avis cruel ne fut partagé que par deux ou trois conseillers, accoutumés à se laisser entraîner par Vinfluence imposante de son génie (c), ou dominés par l'ascendant de son autorité. C'était donc bien plutôt par crainte , par faiblesse , par lâche complaisance , que par conviction , qu'ils avaient appuyé un avis aussi atroce. Le duc demanda particulièrement celui de Gui de Brimeu , seigneur d'Imbercourt , qui répondit franchement que son opinion était que pour mettre Dieu de son côté et faire connaître à tout le monde qu'il n'était cruel ni vindicatif, le duc devait délivrer tous ces otages , qui ne s'étaient ainsi livrés qu'à bonne intention , dans l'espoir de maintenir la paix ; qu'en leur annonçant leur grâce . et en les renvoyant, on leur fit promettre de faire tous leurs efforts pour ramener le peuple à des senti mens pacifiques , et que, s'ils ne pouvaient faire entendre raison à ce peuple insensé , ils s'abstinssent du moins , quant à
(a) Comines. Meyer.
(b) Jamais je ne Voujr parler si mal ne sijollement^ dit Comines.
(c) C'était un bien sage homme ^ dit ailleurs le même écrivain. Ces conseillers estimaient la grandeur ou le sens dudit Contai^ dit-il ici. Les plus sages errent très^souvent , ou par amour ^ ou par haine , ou aueunefois par l'indisposition des personnes ; car on ne doit point tenir pour conseil ce qui se fait après disner.
eux , en reconnaissance de la grâce qu'on leur faisait , de prendre parti contre le duc ou contre leur <^véque.
Cette opinion gdnéreuse fut adoptée par le duc, et les otages , bien contcns sans doute d'avoir échappe à un si grand danger, promirent tout ce qu'on avait exigé d'eux. A cette condition , on les mit en liberté ; mais on leur répéta bien que , si aucun d'eux était pris les armes i la main contre le duc , il le paierait de sa tête.
G>mines rapporte à ce sujet un propos que lui tint à l'oreille dans ce moment un des membres du conseil. « Voyez-vous bien cet homme , lui dit-il , en montrant it Contai ? Quoiqu'il soit bien vieux , il est très-bien por- « tant. Eh bien ! je parierais grand*chose qu'il ne vivra i> plus d'ici à un an , et cela pour la terrible opinion qu'il 7» a avancée, n Cette prédiction fut accomplie ; car il mourut peu de jours après à Hui.
Le duc , s'étant mis à* la tête de son armée , Tint mettre le siège devant S^ Trond , où étaient renfermés trois mille Liégeois , commandés par un très-bon chevalier de Liège, nommé Regnaud de Rouveroi(a). Le siège n'était commencé que depuis trois jours , lorsque les Liégeois , au nombre de trente mille hommes , tant bons que mauvais gens de pied , dit La Marche , avec cinq cents chevaux , vinrent avec une nombreuse artillerie au secours de S» Trond (i).
(a) La Marche.
(b) Comines. — La Marche. Ce dernier rapporte un dicton populaire qui était alori en vogue dans le pays de Liège*
Que nul ne pane le Hasbain ( la Heibsie ) QuHlne soit combattu le lendemain ;
Guillaume de Berlo portait ie'tendard de S^ Lamb^t. Ils arrivèrent au village de Brusthem à une demi4ieue de S^ Trond, et s*y retranchèrent derrière de grands fossés pleins d eau soutenus par quelques pièces d'artillerie (a). Le duc, qui n'en était pas éloigné, monta sur un courtaut {b) , et parcourut, un écrit à la main, ses compagnies eu ordre de bataille , suivant le plan que lui avait donné le sire de Contai. Il plaça douze cents hommes comme en réserve des deux côtés du village, pour observer seulement les mouvemens des combattaus sans bouger , afin d'agir au besoin.
Après avoir donné ses ordres , il commanda vingt chevaliers (dont je fus l'un, dit La Marche), qui devaient avoir constamment l'œil sur sa personne, et incontinent la bataille com^lença• Les archers , qui formaient lavantgarde^ s'avancèrent brusquement sur les Liégeois, et les attaquèrent si vivement à coups de flèches et de canons (c), qu'ils emportèrent les fossés et l'artillerie. Les Liégeois furent forcés de reculer ; mais les traits manquèrent aux Bourguignons. Les Liégeois s'en étant aperçus, revinrent avec un grand courage et chargèrent de leurs longues piques les archers bourguignons, dont ils en tuèrent quatre ou cinq cents en un momept. Ce choque fut si violent, que déjà les bannières reculaient, et les Bourguignons se croyaient battus , lorsque sur le champ le dup fit avan-
et bien le montrèrent , ajoute La Marche. C'est en effet le lendemain 37 septembre , que se donna la bataille de Brusthem.
(a) Comines.
(6) C'est le mot qp'eqoploie La Marche, c*eot-à-dire un petit cheyal.
(c) Comines.
cer ses archers , armes de grandes épées , sous les ordres des sires Des Cordes et d*Eiiieries. Us accablèrent d*abord les Liégeois dWe grêle de traits ; et quand ils les eurent ainsi ébranlés et déconcertés (a), ils abandonnèrent leurs arbalètes , et tombèrent sur cette troupe en désordre avec leurs longues épées , dont ih frappèrent de si rudes coups, qu'ils coupaient un homme par le milieu du corps, ou lui emportaient au moins un bras , une cuisse , selon qoe le coup portait. Les Liégeois ne pouvant soutenir cette terrible attaque , se mirent à fuir au plus vite le long des marais, poursuivis par les Bourguignons, et n'échappèrent qu'à la faveur de la. nuit , qui devint très-obscure. Le nombre des Liégeois tués est porté à six ou neuf mille par Comines , qui cependant croit que ce nombre est exagéré (&). Les historiens brabançons et flamands n'en comptent que trois mille. La perte dut cependant éti'e réellement très«considérabIe , puisque Comines ajoute que si la nuit n'était survenue, il en serait mort encore plus de quinze cents. Le nombre des fuyards qui furent arrêtés dans les champs , monte à six ou sept mille. On prit plus de trois cents chariots , chargés de toutes sortes de vivres etd'instrumens de guerre , cent vingt belles serpentines et six belles bombardes. Le bourgmestre de Liège, Fastré- Baré, fut tué d un coup de lance. Le duc envoya cette nuit là même des officiers au chevalier de Rouveroy iS^ Trond
(a) La Marche.
(&) Qui semble beaucoup, dit-il , à toutes gens gui ne x^eulent point nentir; mais depuis (jueje suis ne, fajr veu en beaucoup de lieux où l*on disait pour un homme qu^on en avait tué cent.
!io HISTOIRE GÉNÉRALE DE LÀ BELGIQUE.
pour l'inviter à parlementer (a) ; mais il ne répondît point, et il continua à combattre devant la ville, feignant d'ignorer que la bataille fût perdue. Cette obstination causa la mort à un assez grand nombre de Liégeois. Leurs parens ramassèrent les corps et les entassèrent dans des tonneaux de chaux pouf les faire enterrer auprès de leurs pères.
Enfin , au bout de trois jours, voyant que cette résistance n'aboutissait qu'à tuer inutilement des hommes, Rouveroy consentit à capituler. La ville fut rendue à des conditions honorables pour lui ; mais les habitans durent déposer leurs armes (b) et donner dix hommes au choix du duc , qui les fit décapiter. Il y en avait six de ceux qui avaient été délivrés quelques jours auparavant.
Le duc marcha sur Tongres, qui se rendit sans résistance . Les habitans , comme ceux de S* Trond , livrèrent dix hommes, qui éprouvèrent le même sort. Il y en avait également dans ceux-là cinq ou six des anciens otages.
Leduc s'avança sur Liège , où tout était, comme ilest aisé de se le figurer, dans la plus grande agitation (c). Les habitans étaient divisés en deux partis. Les uns voulaient qu'on se défendit ; les autres , voyant brûler et dévaster tout le pays, demandaient qu'on se rendît. Les otages que le duc avait relâchés, s'employèrent de toutes leurs forces, conformément à leurs promesses , pour décider le peuple à la paix. Enfin ce parti prévalut. Trois cent
(a) La Marche.
(b) Comines.
(c) Idi liy. a, ch. 3.
SEPTIÈME ÉPOQUE. ai
viiigl-cleux des plus notables habitaos, coaduits par les otages, vinrent en chemise, jambes et têtes nues, apporter au dac les clefs delà ville, ne demandant que la triste grâce de n'être point livrés au feu et au pillage , et laca« pitulation fut ainsi réglée.
Comme le duc savait que le seigneur d*Imbercoart avait gagné la confiance des babitans par la sagesse et la douceur qu'il avait montrées dans son administration , il le chargea d'entrer le premier dans la ville. Il se fit ac> compagner de deux cents hommes (et ]y estoje, dit Comines ). Mais il trouva la porte de la ville fermée , et fut obligé de se loger avec son monde dans une abbaye au faubourg. Il retint avec lut cinq ou six des bourgeois qui étaient venus rendre les clefs. Sur les neuf heures du soir, on entendit sonoer la cloche* C'était le signal ordinaire pour convoquer le peuple au palais de Tévêque quand il se présentait une afiaire sur laquelle il fallait délibérer. Imbercourt crut que c'était pour venir l'attaquer. « Si » nous pouvons les amuser jusqu'à minuit, dit-il, nous » sommes échappés ; car ils seront las et auront envie de n dormir, et ceux qui nous en veulent, voyant leur coup » manqué, se hâteront de fuir. » Il envoya donc dans la ville deux de ces bourgeois qu'il avait retenus , et les chargea de porter à leurs concitoyens des propositions amiables. Ces deux bourgeois entrèrent dans la ville , et trouvèrent tout le peuple en effervescence et en armes , toujours divisé en deux partis. Ils demandèrent à parler au bourgmestre, disant qu'ils apportaient de bonnes non. velles par écrit de la part du seigneur dlmbercourt ; (|ail serait bon de se réunir au palais pour en faire la
aa HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.
lecture. On s'y rendit, et incéntlnent on entendit sonner la clocbe.
Cependant les deux bourgeois ne revenaient pas. Au bout d'une beure, on entendit encore vers la porte un plus grand bruit , et l'on vit paraître sur la muraille une foule immense qui vomissait des injures contre les Bourguignons. Le sire d'Imbercourt sentit le danger de sa position . 11 dépécha quatre ota ges qu'il avait auprès de lui , avec une instruction écrite , contenant ce qu'ils devaient leur dire. Il y rappelait qu'il avait été leur gouverneur ; qu'il les avait toupurs traités amiablement ; que pour tout au monde il ne voudrait consentir à leur ruine ; qu'il s'était fait agréger à un de leurs métiers (a) ; qu il en avait porté le costume ; que conséquemment ils pouvaient ajouter foi à ce qu'il leur disait ; que, pour eux, ils devaient tenir la promesse qu'ils avaient faite au duc ; que c'était d'eux maintenant que dépendaient la conclusion de la paix et le salut de la patrie.
Ces quatre hommes partirent avec ces instructions » et trouvèrent la porte de la ville ouverte. Us furent en un instant entourés de tout le peuple en émoi. Les uns les accablaient d'injures, de menaces, de buées, voulaient les chasser; les autres, plus sages, plus modérés, voulaient les entendre, et retournèrent au palais, et un instant après, on entendit encore la clocheXe bruit cessa autour de la porte, parce que tout le peuple s'était porté en foule au palais.
[a) C'était celui des maréchaux et des Jebi^res, On nomme aux Pay^' Basjehvres , dit Comines , ce que Von nomme serruriers en France. Ce motjehwre vient du Vdim/aber^ forgeron»
SEPTIÈME ÉPOQUE. a3
Rassemblée se prolongea fort avant dans la nuit , et Ton avait enfin résolu qn'on se soumettrait anx conditions qui avaient été arrêtées. Mais il restait au peuple une grande inquiétude ; il n'était pas rassuré sur le feu et le pillage.
Au point du )Our, une députation composée de quelqaes otages vint prier Imbercourt devenir au palais, où tout le peuple était encore assemblé, afin quMl voulût dissiper la crainte desbabitans sur ces deux points. Il s'y rendit sur le cbamp , et jura qu'il n'y aurait ni feu ni piMage. On le crut sur sa parole , et on lui livra une porte. Imbercourt envoya de suite un messager au duc pour rinformer de l'issue de cette aflaire. Il plaça douze hommes d'armes et douze archers sur cette porte , et y fit arborer la bannière du duc. Il donna une autre porte an maréchal de Bourgogne, une autre au bâtard, une autre aux officiers qpii raccompagnaient, et la bannière du duc flottait également sur ces trois portes.
Le duc ne voulut pas entrer dans la ville par la portefa). Il fit abattre vingt brasses de muret combler le fossé, afin de pouvoir passer par la brèche comme s'il l'avait prise d'assaut. Il fît son entrée le i j novembre , en grand appareil , à cheval , l'épée àla main , portant sur son armure un manteau chargé de pierreries les plus précieuses (6). Il marchait au petit pas , accompagné de l'évéque également armé , de deux mille hommes d'armes , de deux mille archers et des officiers de sa maison , superbement parés. Le doyen de S* Pierre le complimenta à la porte
(a) Comines, liy. 3, ch. 4*
(b) Mejer.
a4 HISTOIRE GJÎNÉRAI^E DE LA fiJ^LGIQUE.
de Sainte -Marguerite au nom du clergé, qui bordait un côté de la rue. Les bourgeois bordaient l'autre , la tête découverte , ayant tous une torche à la main. Les femmes et les enfans portaient sur la poitrine la croix de Bourgogne (a).
Avant de se rendre au palais , le duc se montra en conquérant dans les différens quartiers de la ville. Cette marche triomphale dura depuis neuf heures du matin jqsqu'à neuf heures du soir. Il alla descendre à l'évêçhé.
lie 2^5, il fit trancher la tête à cinq ou six hommes qui avaient manqué à leur parole, ainsi qu au messager de la ville , qu'il avait en aversion. Il imposa sur la ville une somme de cent vingt mille florins. Il emporta leurs armes, leur É^rtillerie et leurs bannières , leurs chartres , édits et ordonnances contenant les libertés, franchises et privilèges de Ifi cité et du p^ys , et fit raser les tours et les remparts 4e la villç.. Le perron, qui était une colonne de cuivre, élevée dans la grande place sur des degrés de marbre, antiquQ monument de la liberté des Liégeois, appelée pour Atte raison colonne de la fortune, fut enlevé et transporté à Bruges , où on le plaça à la bourse , avec des inscriptions en latin et en français , qui rappelaient le souvenir delë^ défaite et de ^'humiliation des Liégeois (&}.
(a).Meyer.
(h) Meyer rapporte les vers suivans )
Desine sublimes vultus attolere in aurast Diice meo casu perpetuum esse nihil»
Nohilitatis ego Leodis, venerabile signum , Gentis et inifictœ gloria nuper eram.
Summodo spectaclum ridentis tuijfe popelli^ Et testor Caroli me cecidisse manu.
SEPTIÈME ÉPOQUE. aS
Soumission des Gantois. Le duc se fait inaugurer à Mons ; il vient àValenciennes, à Lille, à Bruges; son inauguration dans cette TÎile. Fêtes au sujet de son mariage. — Louis XI entre en Normandie. Ne'gociations, entrevue , conférence. Louis prisonnier au château de Péronne. Agitation du duc. Son entrevue avec le roi. Traite'. Leur départ pour Liège.
APRÈS avoir passé quelques jours à Liège , le duc revint triomphant à Bruxelles le ^4 novembre. Cette excessive sevérité qu'il avait déployée contre les malheureux Liégeois, répandit dans toutes les villes une sorte de terreur, qui les contint dans la soumission. On eût dit que d'un seul coup il avait abattu l'hydre de la rébellion. Les fiers Gantois eux-mêmes vinrent s'humilier devant le vainqueur des Liégeois. Les plus notables s^enipressèrcnt de lui présenter l'hommage de leur soumission. Pour rendre la chose plus imposante,]educ convoqua une assemblée nombreuse dans la grande salle de Bruxelles. Les ambassadeurs du roi d'Angleterre, des ducs de Bretagne et de Berry s'y trouvèrent (a). Là , les députés gantois déposèrent aux pieds du duc Charles leurs bannières, leurs chartres et les lettres qu'il avait été forcé de signer en partant de Gand. Les bannières furent détachées de leurs lances pour être envoyées à Boulogne. Le chancelier de Bourgogne , Gpil-
(a) Harxus, Ânn, Brahantiœ.
i6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.
laume Hugonet prit tous leurs privilèges , et en cassa un a^uquel les Gantois attachaient la plus grande importance. Dans toutes les villes de Flandre, le prince renouvelait tous les ans la magistrature en entier ; mais à Gand , il ne pouvait nommer que quatre magistrats pour en compléter le nombre,, qui était de vingt-six. Cette prérogative donnait , au gré du prince , trop d'avantage au peuple , qui était presque toujours sûr de dominer dans les assemblées de la régence , sinon par la raison et la justice^ du moins par le nombre et la force. Tous leurs autres privilèges leur furent rendus. Ils furent condamnés à une amende de trente mille florins au profit du duc , et de huit mille à celui de ses conseillers ou officiers. Les auteurs de la sédition , qui étaient au nombre de sept , furent bannis (a).
Le duc , satisfait de cette réparation , vint à Gand {b). % La ville se mit en grands frais pour célébrer sa bien- venue par des fêtes splendides. Après cet exemple, il n'avait plus à craindre les conjurations ni les séditions , et il se rendit avec assurance dans les autres villes. Au mois de mars i468(c), ilvintsuccessIvemcntàMons, où il se fit inaugurer comte de Hainaut^ à Valenciennes , à Lille , et il exigea de ces villes , sous le nom d'aides , des sommes considérables. On donna à cette occasion Là ille un spectacle remarquable par sa bizarrerie (d). C'était le jugement de Paris. Les trois déesses étaient représentées par trois lem-
(a) Harxus.
(b) Gomines, Ht. a, ch. 5.
(c) Harsus.
(d) Meyer,
xnes,ati5si ridicules Tune que l'autre par leur singulière dif« formitë. Vénus était une femme d'une grandeur et d'une grosseur démesurée. Junon, au contraire, était longue, sèche et maigre. Minerve était petite , bossue par devant et par derrière , ayant la tête enfoncée dans les épaules. C'était une vraie dérision , une caricature ; et comme pour rendre la chose plus choquante et plus dégoûtante , ces trois vilaines et maussades déités étaient nues et parées de riches couronnes.
Le duc ne resta qu'un jour à Lille, parce qu'il lui tardait de se rendre à Bruges où il avait convoqué lesétats de Flan* dre. Il y célébra la cérémonie de son inaugui^ation , et de-î manda à cette occasion une aide d'un millier d'écus d*Or » de cent mille pour sa mère , de cent mille pour sa sœur , le tout payable en dix ans. Il fondait ces demandes exorbitantes qu'il faisait à toutes les villes , sur les frais qu'allait lui occasionner son mariage avec Marguerite d'Torck (a).
Le temps approchait , et tout se disposait à Rrugcs pour y donner les fêtes les plus magnifiques (&). La princesse arriva à l'Écluse le 2 5 juin, accompagnée d'une suite nom* breuse et brillante de dames et de seigneurs anglais. Le duc y arriva le 27, et levêque de Salisburyfy fit la cérémo* nie des fiançailles. Après avoir passé une semaine à l'Ecluse , la princesse partit sur un bâtiment richement décoré , et arriva par le canal à Dam , où le mariage fut célébré le 2 juillet,à cinq heures du matin. A dix, la princesse monta
(a) Cette princesse était fille de Richai*d, duc d'Yorck , et sœur d'Edouard IV, roi d'Angleterre.
(i)Meyer. — Barland. — La Blarche.
a8 HrSTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.
dans une riche litière , couverte d'un drap d'or , pour se rendre à Bruges. Elle était vêtue d'une magnifique robe de soie blanche , garnie de fleurs d or. Ses cheveux flottaient avec grâce sur ses épaules. Elle entra par la porte de Sainte- Croix. Les demoiselles distinguées de Bruges lui présentèrent unbouquet de roses très-artistement arrangé, qu'elle reçut de très-bonne grâce , et elle le posa elle-même sur sa tête. Les rues étaient tendues de riches tapisseries ou de drap d'or et de soie. On avait dressé dans toutes les principales rues des théâtres, où l'on représentait des mystères , assez grotesquement assortis â la cérémonie. Le sacré y était mêlé avçc le profane. C'était Adam recevant Eve des mains de Dieu ; c'était Gléopâtre donnant la main à Au' toine.
Le festin fut un des plus splendides qu'on eût jamais donné , tant pour la délicatesse de l'apprêt , que pour la richesse de l'argenterie .Le repas fut suivi d'une joute trèsdivertissante, où brillèx'ent le duc et tous les chevaliers par la richesse de leurs vêtemensetles harnachemens de leurs chevaux. Après ce divertissement , on revint le soir à la cour , où était préparé un banquet plus somptueux encore que le dîner. Toutes ces fêtes durèrent huit jours. C'étaient des joutes , des tournois , des intermèdes , tous non moins remarquables , tant par la beauté de l'invention que par celle de l'exécution (a).
Après toutes ces fêtes , le duc partit pour la Hollande. Tandis qu'il s'occupait tranquillement des soins qu'ex i-
(a) La Marche, liv. ^, ch. 4 9 donne dans le plus grand détail la description de toutes ces fêtes.
geaîent les affaires de ce pays , le roi Louis , qui n^avait si aisémeat tout accorde par la paix de Conflans, que parce qu'il espérait tout reprendre par ses intrigues et ses perfidies, saisit, pour porter ses coups, le moment où le duc Charles , se reposant sur la foi des traites , n'ëtait aucunement en mesure pour les repousser , et il avait donne l'ordre à son armëe d'entrer en Bretagne par la Normandie et l'Anjou. Toute la Basse.Normandie fut conquise en quelques jours. Caen seul résista, parceque cette ville était défendue par une garnison que le duc Charles y avait en« Toyée avant les hostilités. Le duc de Bretagne, chassé de ses états sans défense , écrivit à celui de Bom^ogne pour réclamer son secours dans le plus prompt délai, et lui re* procher de s'être laissé tromper par le roi. Charles , de son cdté , écrivit an roi pour le requérir de se désister de son entreprise , et vint en même temps se mettre à la tête de son armée auprès de Péronne. Le roi et le duc entrèrent en négociation (a) ; c'étaient des ambassades continnelles de l'un i l'autre. Mais elles ne pouvaient gnères amener de résultats satisfaisans. Il aurait fallu y mettre de la bonne volonté et de la bonne foi pour marcher de concert droit au but , et ils s'en écartaient de plus en plus , le duc , par sa dureté et son obstination , le roi , par ses subtilités et ses détours. Ce dernier pensa que le meilleur moyen de s'entendre était de se voir , pour expliquer mutuellement leurs pensées, discuter librement leurs intérêts, sans témoins , sans conseillers ,sans interprètes, et il fit demander une entrevue au duc qui n'y était pas trop dis-
(a) Comines, Iîy. a, ch. 5.
posé. Il se déâait du roi , et ce n était pas sans raison ; car il venait d*apprendre que ce roi perfide avait envoyé deux ambassadeurs à Liège pour y soulever les esprits. Le cardinal de La Balue (a) , qui jouissait de la confiance du i*oi, qu'il trahissait , cotnme il ti^ompait le duc , dissipa cette crainte , en observant que d^abord les Liégeois étant dé* sarmés , et leur ville démantelée , se trouvaient dans l'impuissance de remuer , et que d'ailleurs tout ce qui pourrait les détourner le plus de la rébellion était de voir le roi et le duc d'intelligence.
D'après ces raisons, le duc se décida à accepter Tentrevue , et écrivit au roi une lettre de sa propre main , portant sûreté • d'aller et retourner. Les ministres et les officiers du roi lui firent les plus vives représentations pour le détourner de ce voyage , qui pouvait lui être fatal. Une prophétie et, qui plus est, une comète annonçaient et pronostiquaient sa mort ou enfin son malheur. Mais il entassez de force d'esprit, quoiqu'il fût très-superstitieux , pour braver ces vaines terreurs. Il partit donc le 9 octobre , n ayant pour toute garde que quatre-vingts écossais et soixante cavaliers à peu près. Sa maison n'était
{a] Jean Balue, fils d*un tailleur ou d*uii cordonnier , ne' en Poitou (c*est du moinsropinion commune), parvint par son esprit, sa hardiesse et son effronterie aux plus htates dignités de l'e'glise et de l'état. Il avait été le yalet de Téréque d'Angers , qu'il eut Tadresse de faire destituer de sa place pour se la faire donner. Il trahit son bienfaiteur Charles de Melun, grand-maitre de France; il trahit le roi lui-même pour aider et servir le frère de ce monarque dans sa révolte , et il entretînt des intelligences avec le duc de Berry , contre les intérêts du roi , qui le fit mettre en prison, où il resta onze ans.
SEPTIÈME ÉPOQUE. 3i
guère composée ^e d'une douzaine de personneft. Il voulait montrer ainsi qu'il avait une confiance entière dans la promesse du duc. Il se rendit donc à Péronne et fut logé dans le château avec toute sa maison.
Les conférences étaient entamées depuis deux jours , lorsqu'il arriva de Liège des nouvelles qui annonçaient que les Liégeois avaient repris les armes , et qu ils s'étaient portés à des excès , dont le rapport , passant de bouche en bouche , était plus ou moins exagéré. Le duc jura par S^ Georges que le roi aurait sujet de se repentir de cette perfidie.
Le roi , apprenant les propos meuaçans et les transports furieux du duc, ne se croyait pas très-sûr dans ce triste château , dont le duc avait fait soigneusement fermer et garder les portes (a) , n'y ayant laissé d'entrée que parle guichet pour le petit nombre de gens du roi , à qui le duc voulait bien , par une faveur particulière , accorder la permission de le voir.
Le duc, fort embarrassé du papti qu'il devait prendre à regard du roi , assembla son conseil pour en délibérer. La séance fut longue et agitée ; elle dura la plus grande partie du jour et de la nuit. Le parti le plus violent l'emporta. On résolut à la majorité de retenir le roi en prison , et de faire chercher son frère le duc de Normandie pour prendre avec lui des arraugemens avantageux à tous les princes de France sans l'intervention du roi. Le chevalier allait partir , et il avait déjà mis ses houseaux : il n'attendait
plus que les lettres du duc , quand tout-à-coup celui-ci ,
(a) Cominef 9 liy. a, cb. 9.
comme saisi d*un remords, qui le fit changer de résolution, rappela son conseil. Les plus sages et les plus modërës , qui, voyant l*extréme animoâité du duc , n'avaient osé dans la dernière assemblée manifester librement et clairement leur opinion , firent observer cette fois que le roi était venu à Péronne sur la parole du duc; que ce monarque avait regardé cette parole comme le garant de sa sûreté; que conséquemment le duc compromettait l'honneur de son nom et la dignité de sa maison en exerçant la moindre violence contre le roi (a) . Le chancelier de Bourg;ogne , Pierre de Goux , insista fortement sur cette opinion. Le duc ne faisait qu'une réponse & toutes ces raisons : « il me l'a promis , et il me le tiendra. »
C'était la troisième nuit que Ton passait dans toutes ces altercations. Le duc fatigué , vivement agité , se retira cette nuit dans sa chambre (&). Gomines, qui rapporte toutes ces particularités , y coucha. Le duc ne voulut pas se déshabiller ;il se promenait , se jetait sur le lit , se relevait.
Le matin , sa colère redoubla ; il se répandit en menaces , et il était prêt à se porter aux derniers excès. Il se calma cependant un moment , et tomba dans une profonde rêveverie ; tout-à-coup , comme s'il sortait d*un long assoupissement , il se relève brusquement et dit à Gomîaes que si cependant le roi voulait jurer la paix et venir avec lui à Liège pour punir les Liégeois et venger l'évêque , qui était son parent , il se tiendrait satisfait. Il n'en dît pas davantage , et il envoya à l'instant trois de ses officiers (c),
(a) La Marche, liy. 2, ch. a.
{b) Commet, (c) La Marche.
SEPTIÈICB ÉPOQUB. 33
p<nir dcMander au roi s'il était dispose à accepter ce» pro* poâtions. Avaat quiU arrivasBent , le roi (ut secrètemeBi aterti de cette relation par un ami , dit Gmiinea , et cet ami ëtait Cominei kii-méme, qai dans le cceur était attaché an roi* Les trois seigneurs « après s'être acquittés de leur
commission , vinrent en rendre compte au duc , qui se ^rendît en personne auprès du roi. En entrant (a), il tacba de prendre une contenance humble ; mais sa voix tiemblait , ses gestes étaient manaçans, sas paroles âpres, ditComines, aigres^ dit La Marche, et quelque TÎolence qu'il se fit, îl ne put tellement dissimuler sa colère, que le roi ne s'en aperçut. « Mon frère, lui dit-il (i), nesuis-je » pas sur en votre maison et en votre pays? Oui, Mon- » sieur , répondit le duc , et si sur que si je voyais venir » un trait d'arbalète sur vous , )e me mettrais au devant » pour vous garantir* Le roi répondit : Je vous mercie de » votre liOQ vouloir. Et ne voulez- vous pas , continua le » duc (c) , venir avec moi à Liège pour m'aider à punir la » trahison des Liégeois? » Le roi jura parla pâques-dieu, qu'il était prêt , dès que la paix serait jurée, de marcher à Liège avec ses gens en si petit ou en si grand nombre que le duc voudrait .
Le duc , satisfeit de cette réponse , fit apporter le traité de paix, et le roi tira de ses coffres le bois de la vraie croix (d), qui,suivantla tradition, avait appartenu à Charfa) Gommes. La Mardie.
(frr 1- Marche.
(c)Comhie8.
[d] Oa rappela la crois de St Lieu, parcequ'elie était gardée daos T. 3
34 HISTOIRE GÉJ^ÉRÀLE DE LA BELGIQUE,
lemagne, et qu'on appelait aussi k croix de victoire, et le traité fut signé (a). Cette heureuse nouYelle,quifutannoncee au son des cloches, répandit la joie dans toute la ville. Le roi et le duc partirent le lendemain , et prirent leur route par Cambrai , le Quesnoi , Namur , d'où ils envoyèrent des troupes pour occuper le pays de Liége-ei assiéger la ville.
Siège de Liège. Vigoureuse sortie des Liégeois ; leur défaite. Prise et
sac de cette viUe.
L'AKMiE du duc fut partagée en deux corps , dont l'un composé d'hahîtans du Hainaut , du Luxembourg , du Limbourg et de la province de Namur , était conduit par le maréchal de Bourgogne , et l'autre par le duc (i). Le maréchal , arrivé dans un faubourg de Liège , à l'entrée de la nuit , ne put trouver d'emplacement suffisant pour loger , ni même pour contenir sa troupe. Les Liégeois , voyant ce désordre , s avancent par les brèches de leurs murailles , sur les vignobles et les collines , d'où ils tODibent sur les valets, qui étaient au bout des faubourgs, où ils promenaient leure chevaux : ils tuèrent plus de huit cents hommes. Un grand nombre pro-
règlise de St Leu à Angers. La Marche dit qu'on apporta le bras de St Leu. Il se trompe. L'erreur au reste est de peu de conséquence.
(a) Ce traité porte la date du i4 octobre 1468. Il fut ratifié par ^^ *oi Louisle 14 ««rs suivant. Ces deux actes se trouver* -»-- " '® recueil de traités qui servent de preuves aux Mémoires de Comines.
[b) Comines. , ch. 10.
fiUde lolMCQrité de la naît pour se laaTer ; car la nait ii*a point de honte « dit Comines à cette occasion. Les habitans , profitant de ce premier avantage se disposaient à faire nne sortie générale aTcc des flambeaux , poor assaillir les Bom^^nignons ; mais ces der* nîers , «jni avaient quatre bonnes pièces d'artillerie , tirèrent dans la grande me denx ou trois coups , qui tuèrent bon nombre de Liégeois. Cette résistance les fit des faubourgs.
Le duc , qui était logé â quatre ou cinq lieues de Lî^;e , ayant appris ce premier écl|ec , qui lui fut considmblement exagéré , ( car on loi avait rapporté que tout était déconfit ) (a) , fit partir en bâte deux on trois cents hommes pour porter des vivres à Tannée du maréchal , qui depnb deux jours et une nuit en manquait, et il arriva lui-même sur le soir an faubourg , où il logea avec sa troupe. Le roi avait pris son logement dans une grande ferme , située a un quart de lieue de la ville (&). sur vînt Tcrs minuit une alarme assez chaude. Le duc se piécipita soudain dans la rue : l'obscurité et le mauvais temps contribuèrent à augmenter le désordre et l'efiroi* Leduc , ^plnavaitpoùufaute Je hardiesse^ mais amcur nés Jais faute d^ ordre ^ c'est-i*dire , de prudence , ne montra point dans cette occasion cette présence d'esprit et cette lermeté de tète , qui sont si nécessaires dans œs sor» tttde rencontres. Le roi , qui venait d'arriver avec le con-
MO«ûiiei.,ch.ii.
(») Cajâtalo».,JUCo«iacs.aaecité D la cw pa ge poar rétcndaeâ %mmcm. nccvlo«iai et ffiteacn ëraliiCBt b poptihliae à ccat viagt«ille.
nétable Louis de Luxembourg , prit le commandement et montra dans cette circonstance une bonne contenance et un grand sens. Il donna ses ordres ayec une grande présence d*esprit , comme s'il avait été accoutumé à se trouver en de semblables affaires. » Tirez avec ce que vous » avez de monde , dit-il au connétable , sur cet endroit it ( qu'il lui montra ) ; car s'ils doivent venir ^ c est leur » chemin v. Cette alarme ne tait toutefois qu'une terreur panique . Le duc et le roi retournèrent tous les deux à leurs logemens.
Dès le lendemain matin » le roi vint se loger au fau« bourg , dans une petite maison , située auprès de celle où le duc était logé. Ce dernier, qui craignait avec raison que le roi ne le trahît ou ne Tabandonnât , ou peut être ne le livrât , plaça trois cents hommes d'armes dans une grange , située entre les deux maisons , afin qu'ils eussent constamment l'œil sur celle du roi. Ils restèrent pendant huit jours dans cette position. L attaque fut résolue le huitième jour au soir , pour le lendemain , à huit heures du matin. L'ordre fut donné à Tavant-garde , d^attaquer au momeoitoù Ton entendrait un coup de bombarde et de deu¥ grosses serpentines.
Les habitans , ayant été instruits de ce projet , cherchèrent leur salut dans leur courage et dans leur désespoir (a) : ils/ n'avaient pas un seul soldat , pas un chef : il ne restait que le peuple de Liège , et sept à huit cents hommes du marquisat de Franchimont (i) : ils n'avaient
(a) Comimes, ch, 12.
{h) Onttoujows et» trot v.0»»«m«i^«tf très uaillant ceux de ce quartier , dit Gomines.
nî fossés, ni murailles, ni artillerie: ils ne pouvaient d ailleurs plus espérer de secours de la France , puiscpi'ils voyaient le roi combattre avec leurs ennemis. Dans cette triste extrémité , ils prirent la courageuse résolution de faire une vigoureuse sortie « croyant bien qu'ils n'avaient d'autre parti à prendre , que de mettre tout à l'aventure ; car aussi bien ils savaient qu'ils étaient perdus* Il fut donc résolu que par les trous delà muraille , qui était derrière le logement du duc , leurs meilleurs soldats ( c'étaient les six à sept cents Francbimontois ), s'introduiraient dans le (aubonrg. Ils avaient pour guides les hôtes des deux mai* sons où le roi et le duc étaient logés. Ils pouvaient venir par nu grand creux dun rocher , assez près du logement de ces deux princes, avant qu'on les aperçut, pourvu qu'ils ne fissent point de bruit. En même temps , ils ordonnèrent que tous les habitans sortissent par la porte qui conduisait à la grande rue du faubourg , en faisant un grand heu (a) , pour attirer ceux du faubourg de ce côté. Soutenus par l'espérance d avoir une bien grande victoire ^ouà tout le moins et aupire aller ^ une bien glorieuse Jin^ ditComines, ils franchirent vers dix heures du soir les murs par les brèches , surprirent les sentinelles » et les tuèrent. Trois gentilshommes de la maison du duc tombèrent sous lenrs coups , et s'ils avaient fait moins de bruit , ils eussent fa* cilement tué les deux princes dans leurs lits. Mais le temps qu'ils employèrent à attaquer la grange , où étaient ces trois cents hommes que le duc y avait postés , laissa aux deux princes le temps de se lever et de s armer . Une bande
(a) C'est l'exprestion de C^minas » ^uî veut é^ <*'*'•
de FrancIlimoQtoIs , conduits par Thôte de la maison, où le duc était logé , vint attaquer cette maison si pi*écipitaniment , que Gomines , qui était couché dans la chambre du duc avec deux gentilshommes , eut à peine ( il rapporte le fait lui*méme } le temps de mettre au duc un casque et une cuirasse. Le duc et ses trois compagnons , étant descendus précipitamment de sa chambre , trouvèrent les archers qui formaient sa garde , occupés à défendre les portes et les fenêtres contre les Franchimontois. Ils résistèrent avec tant de vigueur , qu'ils percèrent dans la rue avec le duc. Ces braves Franchimontois avaient également attaqué la maison où était le roi ; mais les Ecossais la défendirent avec tant d'opiniâtreté, qu'ils les forcèrent à se retirer. L'hôte qui y était entré le premier^ fut tué. Le combat s'engagea dans la rue avec acharnement. On n'entendait d'un côté que les cris de f^iVe le roi J de l'autre wVe Bourgogne / tuez I Le premier qui fut tué dans ce choc , fut l'hôte de la maison du duc. Les Liégeois , soi^tis de la ville pour venir au secours des Franchimontois , furent aisément repoussés par les soldats des deux princes , qui étaient accourus de tous les côtés pour les défendre. Les Liégeois tâchèrent de regagner leur ville » et les Franchimontois périrent victimes de leur généreux dévouement.
Le roi et le duc, échappés à ce danger, délibérèrent sur le parti qu'ils devaient prendre ; mais ils se défiaient tellement l'un de l'autre , qu'ils ne savaient, ou plutôt qu'ils n'osaient se communiquer leurs vues et leurs plans. Telle est , comme Gomines l'observe à ce sujet , l» misélable condition des princes, çu* fx€W nulle i^oie ne se
sm^ent assurer Pun de t autre. Cependant , Charles et Louis venaient de conclure une paix qu*ils avaient ' jure si solennellement d'entretenir si religieusement !
Dès le lendemain, à huit heures du matin (c'était un dimanche , 3o octobre (a) , le duc fit tirer la bombarde et les deux serpentines , pour avertir l'avant-garde. Le duc , à la tête de ses troupes , s'approcha des murailles , où il ne trouva point de résistance , parce (jue les Liégeois , croyant que le duc , par respect pour le dimanche , ne don* nerait point l'assaut, étaient allés fort tranquillement diner. Toute l'armée ,qui montait à peu près à quarante mille hommes, entra dans la ville par les deux extrémités, sans résistance et sans obstacle. Le roi , qui portait à son chapeau la croix de S^. André , entra lui-même dans la ville , en criant uiue Bourgogne ! Les rues étaient presque désertes. Tous les habitans s étaient cachés dans les églises et dans les maisons , ousesauvaient , comme ils pouvaient , parle pont de Meuse avec leurs femmes et leurs enfans , prenant la route des Ardennes. Les soldats ne rencontrèrent dans la ville qu'un petit nombre de malheureux , qui, n'ayant pu trouver d'asrle pour se cacher , ni d'issue pour se sauver , étaient errans ou égarés dans les rues : ils fn* rent presque tous tués. Gomines en porte le nombre à deux ou trois cents.
Le duc demanda au roi ce qu'il pensait qu'il dut faire de cette ville. « Celui qui veut chasser les oiseaux , doit brûler le nid , » dit-il : réponse digne du Néron de la France (6). Le duc le conduisit au palais, où il le consigna,
{a) Cominot , ch. i3. La Marche.
{b) Res Franciœ illiberali aptïphthegmat* pronunciavit txuren'
4o HISTOIRE (GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.
afin que de là il putToirëgongersoos ses yeux ce peu]^ , dont il avait si indigxiement ana^ les mains , et si lâcher ment abandonné la cause,, et il se rendit lui-mém« kVé' glise de S^ Lambert , où ses gens voulaient entrer par force pour en enlever les richesses. Us étaient tellement acharnes au pillage , que la garde qu'y mit le duc pour la défendre, ne pouvait contenir cette soldatesque, qui assaillit l'église par les deux portes. Il tua de sa propre main un de ses soldats. Gomines rapporte le fait comme témoin oculaire. La Marche dit qu'il tua deux ou trois gens de sa maison. Le ducsauva ainsi l'église du pillage ; mais les malheureux qui s'y étaient réfugiés , furent pris.
Laville fiit livrée au pillage. Les chefs de l'armée signalèrent aux dtfférens corps les quartiers de la ville qui étaient livrés à leur discrétion. Le pillage commença à midi. Le duc alla au palais retrouver le roi , qui se répandit en très-longs com]:diiiiens sur sa valeur et ses succès ,et le pressa vivement de le laisser partir. Leduc y consentit , en murmurant cependant , dit Gomines* Son départ fut une fuite.
Deux ou trois de ces malheureux qui , fuyant par la route des Ardennes , avaient été piris , furent amena au duc , qui eut la cruauté de les envoyer à la mort. Le plus grand nombre de ceux qui purent se soustraire à la pour* suite du vainqueur , périrent ou de faim ou de froid. Geux qui eurent le bonheur d'échapper à cses fléaux , pénétrèrent en France par Mézières. Mais , le croirait-on , si Ton ne connaissait pas lexcès de bassesse auquel peut se por-
duni eiesse niclum qui pellerê vult aues. Suffrid- Pelri , ap. Chapeav, tom. 3 , p. i*)^.
6BPTIÈ1IE ÉPOQUE. V
ter cMe datait d'hommes ^îls et ntmpans , qai trouvent tons les moyens bons dès cp'ils sont propres à lear mériter la ÙLveur et les bonnes grâces du plus fort ? Le croirait-on ? des seigneurs ( et Ton en compte un assez grand nombre ) eurent la lâcheté d'arrêter ces malheureux fugitifs , de les dépouiller et de se faire un mérite auprès du duc de cette
lâche barbarie comme d*un bel exploit.
Avantde partir, leducordonna que tons ceux qui avaient
été cachés dans les maisons ou dans les ^lises , fussent préeipités dans la Meuse , et qu'en même temps on mit le feaà la villeà trois reprises. Les exécuteurs de cet ordre cmd aîontèrent A ce supplice un rafinement de barbarie qui révolte la nature et l'humanité. Ils firent lier ce» malheoreca les uns aux autres par douzaines et par vingtaines , les vieillards aux jeunes gens, les mères à leurs enfans, (a). L'ordre de brûler la ville avait été donné à trois oa quatre mille soldats du Limbourg , à qui le duc recommanda seulement d'épargner les églises et les maisons desdianoines (6).
Apres avoir détruit en partie le grand pont qui traversait la Meuse (c'est le pont des Arches ) , on mit le feu auxdiflerens quartiers. Le duc partit i l'instant , et s'arrêta à quelque distance de la ville pour voir les flammes qni dévoraient les maisons et entendre le fracas des mors et des toits qui s'écroulaient. Il alla lc^[er à quatre lieues avec sa suite ; mais ils entendaient le bruit comme s'ils avaient été sur les lieux , dit Comines.
Les gens du duc , qui étaient restés a Liège , continue-
MPirroUwmi, ap. Chapear., tOB. 3. p. i85.
{h) Conbies, ib., ch. 14.
4a HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.
rent le lendemain leur expédition selon Tordre qu*ils^ en. ayaient.Toutes les habitations furent la proie des flammes.
Les églises seulement et trois cents maisons de prêtres furent sauvées.
Le duc, ayant partagé son armée en deux corps, partit pour le pays de Franchimont , qu'il livra au pillage , au massacre et aux flammes. Cest un pays de forêts 9 de bruyères et de montagnes ; les forges en faisaient la richesse : le duc les fit toutes ruiner. Le froid était extrême^et le vin était tellement gelé dans les pièces, qu'on le brisait à coup de coignée, et qu*on en faisait des morceaux que Ton distribuait aux gens du duc,qui les mettaient dans un chapeau ou dans un panier. Le duc et sa suite n'y séjour* nèrentque huit jours. La faim, dit Gomines, nous fit fuir en grande hâte, et le duc prit la route de Namur pour se rendre en Brabant.
Le doc Charles yisite set proYioces. Acte d'estréme fiiftice Ji l'ëprd
du foayerDeur de Fleniogae.
Le dnc , délivre de cette guerre , donna tous ses soins i l'administration intérieure des différentes provinces de ses états {a). Il en fit la visite générale pour y voir leschoses par lui-même. 11 s'occupa surtout d'y faire rendre sévè* rement la justice sans acèeption depersonnes , sans respect lnunain , sans partialité , sans faveur. Dans le Brabant , dans le Hainaut, il présidait trois fois par semaine les sëances de ses conseils , prêtant une attention particulière aux aflàîres où les pauvres étaient intéressés , afin défaire reconnaître , respecter et triompher leurs droits contre les prétentions injustes des riches sous la puissance desquels les faibles étaient trop souvent forcés de succomber. Au mois d'août , il partit pour la Flandre , afin d'y remplir les mêmes devoirs , qu'ilregardait comme la plus noble et la plus importante des charges attachées à la souveraineté. Il passa les mois de mai et de juin à Gand ; de juillet à Bruges ; au mois d'août , il se rendit en Hollande et en Zélande , oà il se concilia ainsi le respect et Tamour des peuples. AFlessingue , il signala son inflexible justice par nn jugement capable d'effrayer tous ceux qui voudraient abuser de leur pouvoir pour satisfaire leurs passions. Un
(«) Heuter.9 lil». 5, cap. 5.
chevalier d'une haute naissance , qui , sous le règne de Philippe-le-Bon, s'était acquis une grande réputation par sayaleur et p^r ses talens militaires, était parvenu à la dignité de gouverneur de cette ville , que ce prince lui avait donnée pour prix de ses services. Il s'était pris d'une violente passion pour la femme de son hôte, remarquable par sa beauté. Il tenta tous les moyens pour la séduire ; mais cette femme , aussi vertueuse que belle , lui opposa une ferme rési8tance,et cette résistance même ne fi t qu'accroître les désirs de cet indigne chevalier. Voyant qu'enfin tous ses efforts étaient inutiles pour ébranler la vertu de cette femme par la séduction , il eut recours à un autre moyen. Il accuse son mari d'avoir tramé une conjuration contre le prince , et le fait arrêter pendant la nuit. Cette malheuïeuse épouse ne voit d'autre moyen de sauver son mari que de recourir à l'auteur même de cette injustice. Elle va donc le trouver^etfart valj[>irà ses genoux tous les moyens les plus touchans pour l'engager à lui rendre son mari , en protestant de son innocence. L'infâme gouverneur , affectant un ton sévère , lui dit que cette affaire est plus sérieuse qu'elle ne pense ; qu'il a dans les mains les preuves de la culpabilité de son mari ; qu'il est lié par la loi ; qu'enfin il n'appartient qu'au prince seul de lui accorder sa grâce ; mais il ajoute qu'il sera très-difiicile de l'y déterminer, parceque l'affaire est trop grave et trop claire pour espérerqu'il se laisse fléchir : u Cependant, ajoute-t-il, en » poussant un profond soupir , par égard pour vous , je » m'emploierai volontiers auprès du prince , et, je ne vous M le cache pas , la vie de votre mari est dans mes mains. » Je me fais fort d'obtenir sa grâce , si vous voulez dans ce
» moment correspondre à Tamoiir que to« cluirmes m'ont » inspire depuis si long-temps.Nons sommes seuU. La dâi- > vrance de Totre mari sera le prix de vos faTeurs , et le se* n cret en sera , je vous le jure , inviolablement gardé. »
Qu'on se figure la situation de cette femme dans ce moment critique , ses anxiétés , ses combats. Si elle résiste, son mari est perdu ; si elle cède , il est sauvé. Le séduelenr Toit son b^tation^ il saisit ce moment > il Tentraine ^ elle n'a plus la force de résister. Elle cède. L'amour conjugal lui a arracbé le sacrifice de sa vertu. Son infidélité même est la preuve de son amour. Je ne sais si r<m peut imaginer un plus affreux combat , un plus terrible sacrifice. On ne peut Fen louer peut-être ; mais oserait*on la blâmer ? *Que Ton jugeTaotion, non par elle^miéme , mais par son motif. Le monstre a satisfait son borrtble désir ; * mais sa passion n'est pas assouvie. Il veut posséder cette femme sans partage* Il la console , la rassure , la renvoie , et lui promet d'écrire au prince pour obtenir la grftce de son mari. Mais cette grftce n'arrivait pas. Elle ne cessait cependant, de réitérer ses instances auprès de cet in Ame imposteur, quil'amusait toujours par ses mensonges et ses subterfuges. Quand enfin , excédé par les sollicitations ton jours plus pressantes de cette malheureuse épouse , il ne trouve plus de moyen de la tromper, quefait-il ? La plumé se refuse a révéler cette horreur. Il fait trancher la tête au mari , et donne par écrit à la feunne un ordre de se faire ouvrir la prison et de lui rendre son époux . Elle s'empresse d'y courir ; mais, 6 comble d'horreur ! Le geôlier lui fait apporter un coffre où est enfermé le cadavre sanglant du mari. Elle tombe sans mouvementet sans voix ; mais quand
elle ent repris ses sens, la TÎolence de son désespoir parut lui avoir donné de nouvelles forces . Elle ne pleure pas , elle ne parle pas , elle va directement trouver le gouverneur : « Je te rends grâce , dit-elle , de m'avoir rendu mon mari. n Tu en seras récompensé, n II tâche en vain de Tadoucir , de la calmer. Ce n'est pas son fait , dit-il ; il n'a fait qu*ez^ cuter les ordres du prince. Elle ne réplique pas. L'indignation étouffe sa voix , et le regard qu'elle lui lance en sortant exprime mieux que n'auraient fait toutes ses paroles « les sentimens dont elle est agitée. Elle assemble ses parens , et leur raconte fidèlement tout ce qui s'est passé. Ils lui conseillent de garder le silence en attendant le duc , qui ne devait pas tardera arriver; car ils ne peuvent se persuader qu'un prince qui se montre partout l'ami de la jus^ tice, le protecteur de l'innocence, le vengeur des opprimés, se soit porté à un acte de cruauté aussi abominable ; ils ne doutent pas qu'il ne s'empresse de punir sévèrement celui qui ose couvrir un crime aussi odieux du nom du prince ; ils entretiennent leur parente dans cet espoir ; et, en effet, quand cette année même le duc vint à Flessiugue, elle alla, accompagnée de deux de ses parens,se jeter a ses genoux, et lui exposa son malbeur. Le duc renvoya les deiix.parens,et fit entrer la femme dans son cabinet,où,étant téte-à-téte^iT lui dit qu'il allait faire comparaître le gouverneur pour l'entendre, et qu'il ferait une éclatante justice de celui des deux qui serait reconnu coupable. Il le mande doncà l'instant ,1e fait interroger par ses conseillers et confronter avec lafemnie. Il ne futpas difficile au ton, à l'hésitation, à la contraction des traits , au changement de couleur, de voir que le gouverneur était le vrai coupable. Le duc le fait entrer
SSPTIÈHE ÉPOQUE. 47
-dans son cabioet,ayant Iais8é,8an8qa'il le sât^cs conseillers dans la chambre voisine, afin qu'ils pussent Tentendre ; et là, sans témoins visibles , il le sommé de lui confesser la vérité de bonne grâce. Cétait le seul moyen , lui dit-il , dobtenir son pardon ; sinon , il allait lefaire appliquer ila torture pour la lui arracher de force. Rassuré par ces paro* les, il dévoile sans détour et sans réticence tout cet affreux mystère , espérant que , par cet aveu naïf , il désarmera la colère du duc. Il s'excuse sur la violence de Tamour insensé qui Ta vait entraîné dans cet excès ; et se jetant aux genoux du prince il lui rappelle ses exploits et les anciens services qui lui avaient mérité la faveur du duc, son père. II. offre toutes les réparations que Ion voudra ; il propose même d*éponser la veuve.
A cette proposition , celle-ci exprime toute l'horreur dont elle esl pénétrée , et déclare d'abord hautement qu'elle aime mieux suivre son mari au tombeau que d'ë» pouser le scélérat qui avai t tué le mari et outragé la femme* Le duc, qui , pour exécuter le projet qu'il méditait , ai* mait k l'y décider, chargea ses conseillers de tacher de ménager un accommodement entre le meurtrier et la veuve. On y employa l'intervention des hommes et des dames qui pouvaient avoir le plus d*ascendantsur l'esprit de la femme ; enfin elle eonsentit presque par force à donner sa main an meurtrier de son mari. On ne conçoit pas trop cette résolution ; mais enfin, soit violence ou faiblesse, elle céda.
Le gouverneur, se trouvant trop heureux d'avoir sauvé sa vie à ce prix , accepta toutes les conditions qu'on lui imposa. Il consentit , s'il monraitle premier sans
enfans , à inslîtaer la femme son héritière universelle. Le contrat fut rédigé dans ce sens , et le mariage célébré a Téglise. Le duc demanda à la femme si elle se tenait pour satisfaite. <« Oui , dit-elle. Mais moi pas , dit le duc ; » et à l'instant , il envoie le gouverneur dans la prison où Finfortuné mari avait été égorgé. Le confesseur et le bourreau Vy attendaient, et Téchafaud y était dressé. Le dac lui envoya la sentence de mort motivée et écrite de sa propre main. On lui donna deux heures pour se préparer à mourir. Il reçut les derniers sacremens, et le bourreau lui trancha la tête dans cette même prison , où , peu de mois auparavant , il avait fait trancher celle de son malheureux h6te. La nouvelle épouse vint à la prison avec ses parens pour y voir son mari , et le même lieu lui présenta dans toute son horreur le spectacle qu'elle avait eu naguère devant les yeux. Elle ne put, résister à tant de secousses. Le chagrin la conduisit bient6t au tombeau , et les enfans qu'elle avait eus de son premier mari , recueillirent la riche succession du gouverneur.
SSPTièllS £POQUE. 49
Troobles dans b Gaeldre. Le doc acquiert le daclie de Goeldre.
LâGneldre était livrée aax plus scandaleuses discordes, depuis le temps où Amonld, duc régnant de ce pays , sëtait ligué avec le duc de Saxe contre Philippe-le-Bta , son ancien allié et son bienfaiteur, et ils avaient tous les ieux secrètement engagé les Frisons à venir surprendre le dnc dans le pays d'Over-TsseL Catherine de Clives, ({ne le duc Âmould avait épousée en secondes noces , s*ëtait échappée pendant la nuit de son palais, et était yenne se réfugier auprès du duc Philippe , alléguant , pour justifier cette démarche, qu'elle ne pouvait vivre avecun homme qui s'était déshonoré par son ingratitude et sa l&cheté, et dont elle croirait partager le déshonneur en s attachant à son sort. Elle avait emmené avec elle son fils Adolphe , âgé de quinze à seize ans, dans le cœur duquel elle paraissait avoir étouffé tous les sentimens de la nature en lui inspirant dès l'enfance la haine qu'elle portait à son mari. Cet événement remonte a l'an i456.
Les historiens ont fait de cette femme des portraits bien opposés. Varillas, historien de France, en parle comme «c d'une vertueuse princesse qui aimait beaucoup » son mari (a). » Isaac Pontanus , historien de la Guel-
fe) Tome 2, p. 3o.
o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.
dre , en parle d'une manière bien différente ; et l'auteur des remarques sur Vartllas (a) dit ( je répète ses propres expressions) «< qu'elle était une des plus méchantes dian blesses qui fût au monde. Cette mégère n avait ni affec- » tion ni ménagement pour son mari ^ elle le traitait avec » une hauteur insupportable et laccablait continuelle- » ment d'injures et de reproches outrageans sur sa nais* n sance. » Ce portrait est conforme à tout ce qu'en dit Pontanus,
Cette éclatante brouillerie amena la division dans tout le pays. Les faabitans de Ruremonde tenaient le parti du père, et ceux de Nimègue, animés par sa femme et son fils , tenaient celui de ce dernier , qui était appuyé par la cour de Bourgogne. Une guerre cruelle s'alluma entre le père et le fils. Celui-ci reçut comme apanage la ville et seigneurie de Nimègue. Il s'en fit chasser, et vint cher* cher un asile à la cour de Philippe ; et comme son génie inquiet ne pouvait souffrir le repos , il fit le voyage de la Terre- Sainte , et à son retour , il reçut un accueil plein de bienveillance de Philippe , qui le maria à sa nièce , Catherine de Bourbon. C'était en i463. Cet événement amena une réconciliation apparente entre le père et le fils , le mari et la femme.
Toute la famille se réunit dans la ville de Graves , où l'on donna à cette occasion de grandes fêtes. Le vieux duc y prit part de bonne foi ; mais pendant qu'on se livrait à la joie et aux divertissemens , la duchesse tramait avec son fils le plus noir complot (i). Elle avait fait venir secrète*
(a) Remarquealsar VarilUs, à la suite des Memoires.de Cominef. (6) Idem.
SEPTIÈME ÉPOQUE. 5i
ment des gens de Nimègue , el elle leur fit ouvrir les portes de la \Ille et de rL6teI. Le vieux duc s'élait retiré dans sa chambre sansde'fiance(a), et il commençait i s*endor* mir, lorsque tout-à-coup il entend frapper rudement à sa porte. 11 croyait bonnement q[u*on venait le chercher pour le mener à la salle du bal. Il pria qu'on le laissât tranquille, ayant, dit-il, plus d*envie de dormir que de danser. On nlnsista pas pour le faire lever. On trouva plus expédient de briser les portes. Le duc voit une troupe de gens aimés qui se précipite Tépée nue dans sa chambre , et on lui crie qu*il est prisonnier. Le bon vieillard croit qu'un armée ennemie s'est rendue maltresse de la ville; et s'oubliant lui-même dans ce danger : « Où est mon fils , s'écrie-t-il ? n C'est son premier soin et son premier mot. An même instant, ce fils dénaturé entre en disant : « Mon « père , levez-vous , rendez-vous. Il le faut. i* On le fit donc fonir du lit , et on le força de marcher sans bas à pieds (i), par un temps très-froid; c'était au commencement de janvier. Il dut foire cinq lieues dans ce pitoyable état. Le pauvre vieillard fondait en larmes. « Qu'ai-Je donc fait » pour être ainsi traité comme un brigand, comme un » assassin , disait- il? » et il n'obtint pour toute grâce que de ne pas être enfermé à Nimègue , au milieu de ses plus cruels ennemis. Il fut conduit au château de Buren , et enfermé au fond d'une tour, où le jour ne pouvait entrer que par une petite lucarne. Il passa six ans dans cette horrible captivité. La tradition du pays rapporte , et les chro-
(a) Pont. HeaUr. Rer. burgund., lib. 5, cap. 7. Lojcnf, p. i4«- (&) Comines, li?. 4? ch. 1.
5a HISTOIRE GÉNÉRALE OE LA BELGIQUE.
niques du temps le confirment , que le fils venait qiieU quefois proférer à travers les barreaux des menaces et des imprécations contre son vieux père. Rembrandt en a fait le sujet d'un tableau. Tout le pays s était soumis à Adolphe. Maïs la ville de Ruremonde resta neutre entre le père et le fils.
Cependant le duc de Glèves , beau-frère du malheureux Ârnould , prit son parti , et fit une guerre terrible à son infâme neveu. L'empereur, le pape employèrent toute leur influence pour faire cesser cette guerre impie. Le duo de Bourgogne s*était, de son côté, employé assez souvent, mais inutilement, pour les réconcilier. Mais agissait-il de bonne foi? Il est permis d'en douter; car ce ne fut qu'avec grande peine , comme dit Comines , qu'il s'en mêla , quand, se sentant pressé par Tindignation générale , il vit qu'il ne pouvait plus tergiverser ; et encore, il lui fallut des ordres précis des chefs de l'empire et de l'église pour le faire agir ; il fallut même employer la menacé (a). Il ordonna donc, alors seulement, à Adolphe de mettre son père en liberté et de le lui amener à Doulens. « Je les vis souvent tous les deux , dit Comines , dans la H chambre du duc^e Bourgogne^ en grande assemblée de » conseil,où ils plaidaient leurs causes; je vis lebon homme » vieil présenter le gage de bataille à son fils. » Le duc, qui favorisait le jeune prince, leur fit des propositions d'accommodement. Il offrit à Adolphe le titre de gouverneur ou mambour du pays de Gueldre , en ne laissant à son père que le titre de duc et la ville de Graves avec un revenu
{a] Sur grandes peines/ut commandé au duc de Bourgogne de tirer le duc 4^*nould de prison, Comines.
SEPTlÈ&fE ÉPOQUE. S3
annuel de six mille florins , la moitié ù titre de revenu , l'autre à titre de pension, n Je fus commis i porter cette > parole au jeune duc , dit Comines, lequel fit réponse <* qu*il aimerait mieux avoir jeté son père la tête devant , » en un puits , et s*étre jeté après, que d avoir fait cet
• appointement; quil y avait quarante-quatre ans que » son père était duc , et qu'il était bien temps qu'il le fût ; » qu*il lui laisserait très*volontiers trois mille florins par
* au, à condition qu*il n'entrerait jamais dans laGueldre*«
Un événement inattendu força le duc Charles de rompre brusquement ces conférences. Le roi Louis XI preqait dans ce moment Amiens sur le duc , qui se retira à Hédin , et qui , ainsi occupé d'autres soins , dut abandonner pour le moment l'aflaire des deux princes, qu'il retint cependant tOQ)Ours auprès de lui. Adolphe , qui commençait à s'en défier, chercha à s*écbapper de ses mains. lise déguisa sous un habillement de moine de S^ François pour retourner dan6 son pays. Il vint passer la Meuse sur le pont de Namur , et paya un florin pour son passage. Cette circonstance lui fut fatale. Un prêtre , qui le vit , le regarda fixement, le reconnut et le dénonça. Il fut pris, amené dans la ville et transféré successivement à Vilvorde et à Gourtrai, ou il resta détenu jusqu a la mort du duc Charles* Il y était décemment et humainement traité. Le duc lui fit donner des habillcmens , entr'autres une robe de velours fourrée , et deux robes de drap également fourrées (a).
Le vieux duc Amould, rentré en possession de ses états,
(a) Ancienne chronique à la suite des Mémoires de G)mines.
transporta au duc Charles, par un traité conclu à S* Onaer, le 7 décembre 1472 , tous ses droits sur le duché de Gueldre et le comté de Zutphen pour une somme de trois cent mille florins du Rhin avec faculté de rachat (a). Ârnould , quelque temps après , le a4 février i^ji^ institua par son testament Charles son unique héritier, à l'exclusion de son indigne (ils (b).
Mais afin qu Adolphe n*eû t plus de prétentions à former sur ces pays, le duc Charles voulut assurer ses droits par un acte solennel. Comme Adolphe était chevalier de la toison d*or, le duc convoqua un chapitre de Tordre à Valenciennes le 3 mai i^yi (c), devant lequel Adolphe fut cité ; mais il ne fut pas tiré de sa prison pour y comparaître : il ne put plaider sa cause que par procureur. Il fut décidé que la vente du duché de Gueldre et du comté de Zutphen était valide , de même que le testament du duc Arnould ; qu'ainsi le duc de Bourgogne en était légitime possesseur , et Adolphe fut condamné à finir ses jours en prison.
Le duc Charles entra dans la Gueldre à la tête d*une puissante armée au commencement de juin {d). Gérard , duc de Juliers, qui aurait pu élever des prétentions sur la Gueldre , ne se sentant pas assez fort pour les soutenir par la force des armes (car dans les intérêts politiques , que peut le droit sans la force? ), prit le parti de vendre ses droits au duc pour une somme de quatre-vingt mille
(a) Ane. chronique.
(b) Mejer.— Heuteru8.-<^Anc. Chronique.
(c) Meyer. — Heuterus.
(d) Ane. chronique.
florins. Les villes qui avaient tenu le parti du duc Adol* pbe, tentèrent de résister : Venloo soutint pendant cinq jours une espèce de siège , et se rendit le ai juillet. Le duc reçut les hommages et les sermensdes habitans le a4*
Les jeunes fils du duc Adolphe, Charles et Philippe, étaient retenus à Nimègue sous la garde de Régnier de Brockousen (a). Cette ville avait toujours été aflectionnëè à Adolphe , et lui en avait donné des preuves dans toutes les occasions. Elle ne se démentit pas dans celle-ci , quel* que danger qu'il y€Ût. L'aîné des princes de Gueldre, âgé de huit ans seulement (2»), revêtu d*une armure adaptée à sa taille, parcourait la ville a cheval, tenant à la main
une petite arbalète , exhortant , animant les habitans et la garnison : spectacle touchant , qui excita le plus vif enthousiasme dans le cœur des braves habitans de Nimègue. Us soutinrent un siège de trois semaines. Les portes , les tours, les remparts étaient renversés, et ils se défendaient sur leurs débris. Il fallut monter à Tassant, et ce furent six cents archers anglais , que le duc Charles avait i son service , qui le demandèrent et lentreprirent. Ils y périrent presque tous , et les assiégés plantèrent leurs bannières sur la brèche. Mais enGn , voyant qu'ils n^avaient aucun espoir d*étre secourus , et qu'ils étaient menacés d*un nouvel assaut, ils acceptèrent la médiation du duc de Qèves, et la ville se rendit le 19 juillet. Le lendemain, les bourgmestres et les bourgeois vinrent , têtes et pieds nus, crier à genoux merci au duc , et lui présentèrent les
(a) Meyer. — Heuterus.
(ft) Meyer.
56 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BflLGIQUE.
clefs de la ville (a). Le duc leur fit grâce, à condition qu'ils paieraient au duc de Juliers quatre-vingt mille florins d'or. Les deux fils d'Adolphe lui furent remis. Le duc les embrassa et les envoya à Gand pour y être élevés à sa cour.
Le duc Charles veut ériger ses états en rojaume. Entrevue de Tempereur Frédéric et du duc Charles à Trêves.
Le duc Charles , maître de tant d'états, aurait voulu en former tin grand royaume. Il ambitionnait vivement le titre de roi. C'est dans ce dessein qu'il flattait la maison d'Autriche , en lui promettant sa protection contre les Suisses. Il lui présentait encore un autre appât. Il Tentrete* nait dans l'espérance de former une alliance entre les deux maisons par le mariage de sa fille Marie avec Maximilien , fils de l'empereur Frédéric III. Il avait entretenu dans le même espoir Nicolas d'Anjou , duc de Calabre , et Charles de France , duc de Guyenne , frère de Louis XI , ne s'engageant avec celui-ci ou celui-là pas plus que ne l'exigeait la nécessité du moment ; car telle était sa politique : il ne voulait point de gendre (i) , et c'est par cette raison que jamais il n'eût marié sa fille , tant qu'il eût vécu , pai^e qu'il craignait qu'un gendre ne fût devenu plus
(a) Ane. chronique.
(6) Comines, liv. 3, ch. 3 et 8.
grand que lui. Je crois même , dit ComiDes , qu*il n'edt pas Toulu de fils. Mais il voulait en quelque sorte marchander sa fille , et c'est ainsi qu'il entretenait dans Tespoir de l'obtenir tous ceux qui la demandaient , ayant toutefoisFintention de la garder toujours, afin de s'en servir et de s'en aider auprès de ceux qu'il avait quelque raison de ménager. Le roi Louis , de son cAté , n'appréhendait pas moins le mariage de sou frère avec la princesse de Bourgogne, parce qu'il craignait également qu'il ne devint trop paissant. On se fit cependant quelques promesses ver- I)ahs8,on s'écrivit même quelques lettres ; mais on en faisait autant avec le duc de Galabre. Le duc de Guyenne mourut au mois de mai i^jik» L'histoire du tem^ a répété les bruits qui en coururent à la honte du roi. On a dit qu'il avait été empoisonné avec une pêche. Le duc de Bourgogne fit même publier à ce sujet des lettres très injurieuses au roi , qu'il accusait hautement d*être l'auteur de cet empoisonnement.
Après la mort du duc de Guyenne, Charles s'attacha plus fortement au duc de Calabre , et le traita même conune si déjà il eût été son gendre. La princesse était à Mous (a). Son pèrcrpermit au duc d'aller passer un mois auprès d'elle ; il autorisa même sa fille à lui donner une promesse de mariage , qu'elle signa sous la date du f 3 juin 1472 , et le duc , de son côté , lui en signa une en échange. Mais le duc Charles, dont la politique changeait selon ses intérêts , comme c'est l'ordinaire , en ayant un plus grand à s'attacher la maison d'Autriche que celle
(a) Ane. chrooiqae.
d'Anjou, obligea le duc et la princesse à révoquer leurs promesses réciproques (a). 11 continua cependant à leurrer le duc Nicolas de promesses et d'espérances , en lassurant qu il pouvait se fier à sa parole. Mais la mort de ce prince, arrivée subitement à Nanci le i3 août 1473 , à Tâge de vingt-cinq ans , le délivra de l'embarras de le ménager et de le tromper. Le roi fut accusé d'avoir suborné une femme de mauvaise vie pour l'engagera administrer au jeune prince un breuvage empoisonné. Meyer entr'autres Yen accuse positivement {b) , et l'on est d'autant plus porté à le croire , que ce méchant prince avait le même intérêt à se débarrasser de celui-ci que de son frère. Gbarles tourna alors ses vues du côté de l'archiduc , et croyant qu'il parviendrait plus aisément à ses fins par des communications personnelles , il ménagea une entrevue avec l'empereur, et la ville de Trêves fut désignée à cet effet (c). L'empereur y arriva le 29 septembre. Le duc était arrivé le 6 à Luxembourg avec les députés de l'empereur et du pape, n envoya chercher à Anvers toute sa vaisselle d'or et d'argent pour la faire servir à la fête qu'il voulait donner à l'empereur Il ordonna de grandes chasses dans toutes les forêts du Luxembourg et des environs, afin d'être pourvu de toutes sortes de gibier. Le 29 , il partit de Luxembourg , et le 3o , il arriva à Trêves. L'empereur entouré d'une suite nombreuse de princes et de prélats , alla à une demi-lieue de la ville recevoir le duc , dont la suite
(a) Le duc j renonça le 5 novembre , et la princesse le. 3 de'cembre. (h) Ah arnica quadam sua potionatus estjraude et seelere rtgii^ qui mulierculam ad hoc suborndrat, (c) Ancienne chronique.
SEPTIËHE ÉPOQUE. 59
était plus briHante et plus nombreuse que celle de Tempereur. Cependant les officiers de ce dernier n'avaient épargné aucune dépense pour né pas paraître moins magnifiques que ceux du duc, et c'est ce qui déplaisait beaucoup aux vieux Allemands qui disaien t quecette vaineimittUion d*un luxe étranger ne pouvait être que funeste à la vraie et solide gloire de lapatrie germanique. Msiis ils étaient si peu faits à cette parure, que, quelques efforts qu^ils fissent, au lieu d'égaler la splendeur et le ton des Bourguignons, leurs beaux babits ne faisaient , en quelque sorte , que les rendre plnsgaucbes et plus ridicules à côté des autres, qui en riaient ; et ce qui résulta de cette espèce de rivalité fut qu'au lieu des sentimens d*amit!é réciproque qu'on aurait voulu faire naître entre les deux nations , elle n'aboutit qu'à exciter dans ces bons Allemands des mouvemens de •jalousie , qui ne firent qu'enraciner déplus en plus la haine nationale qui les divisait.
Le duc était couvert de toute son armure (a), et il portait par dessus un manteau chargé de diamans et de pierres précieuses , estimé au moins à deux cent mille ducats. Que de pauvres il a fallu faire pour habiller un seul homme ! C'est la réflexion toute naturelle et toute naï?c de Lalain , qui a donné tous les détails de cette entrevue (6). L'empereur était vêtu d'une loogue robe de drap d'or et brodée de perles, faite à la mode des Turcs. Le fils de l'empereur , âgé de dix-huit ans , remarquable par sa bonne mine , portait une robe de pourpre , brodée d'aria) Lettre d'Arnold de Lalain, traduite da françaii en latin par Rodolphe Âgricola.
(5) Tarn multorum paupertate constat ut unui vestiatur S
6o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.
gent. Dans le cortège de Teuipereur , ou remarquait un jeune Turc , fils du grand sultan Mahomet II , qui , ayant été pris par les chrétiens , avait éié envoyé au pape , qui , à son tour , après l'avoir converti à la foi catholique , lavait donné à l'empereur. Il était habillé à la mode de son pays , et avait les cheveux rassemblés en nœud. Son regard était farouche , et tous ses traits décelaient le caractère barbare de sa nation . L'archevêque de Trêves était sorti des portes à la tête de six cents cavaliers , vêtus de robes rouges.
Lorsque les deux princes se rencontrèrent , le duc descendit de cheval , se découvrit et s'inclina profondément , mettant un genou en terre. L*empereur descendit également, releva le duc, et Tembrassa. Etant remontés à cheval, ils traversèrent la ville, marchant à côté l'un de l'autre avec un air de satisfaction , autant du moins qu'il était permis d'en juger par l'apparence. Arrivés sur la place , ils firent , comme on dit , assaut de politesse , l'un prétendant reconduire l'autre à son logement. Enfin ils se quittèrent. L'empereur se rendit à l'archevêché , et le duc à l'abbaye de Saint-Maximin, hors de la ville.
Après le dîner , le duc vînt rendre une visite à l'empereur , qui , dès qu'il Teût aperçu , vint au-devant de lui au milieu du vestibule, le salua , le prit par la main et le conduisit dans la grande salle,où on lui offrit, selon l'usage, du vin et des confitures. L'empereur insista encore pour reconduire le duc à son hôtel ; mais quand ils furent arrivés au milieu de l'escalier , le duc retourna et ramena l'empereur dans la salle.
Le lendemain , le duc revint , et cette fois l'empereur
SEPTIÈME ÉPOQUE 6t
reloamaaTec lui à Saint-Maximin. L'emperenr et l'ardberécjae de Mayeuce , qui étail son confident intime , le ànc et fon chancelier se retirèrent dans une salle particulière. L'archevêque prit la parole an nom de Temperenr , et dans un hien long discours , il fit le tableau dn triste état et de la position difficile où se trouvait la chrëtientë ; et s'adressant directement an duc , après lui avoir rappelé la gloire de aes ancêtres , qui avaient toujours montré le iHe le plus ardent pour le bien de la religion, il témoigna la peine qu'il éprouvait de ce que le duc , plus occupé de ses querelles particulières avec le roi de France, que des grands intérêts de la chrétienté , empêchait ainsi les princes de se réunir contre les ennemis de la croix , parce que , sans sa puissante assistance , les eflorts des antres seraient insuffisans. Il exhorta donc les deux princes à former une sainte alliance pour la défense de la religion , de plus en plus menacée par les conquêtes efiayantes fie ses ennemis , en leur répétant que cette entreprise était digne de deux si grands souverains , qu'elle leur mériterait Fapprobation des hommes et les bénédictions du ml.
Tons ces grands mots firent une vive impression sur l'esprit dn duc. U paraissait surtout sensible au reproche que l'ardievêqne lui avait adressé , comme s'il avait été la cause des maux qui affligeaient la chrétienté, et il demanda qu'on t'assemblât dans un local plus vaste , ou la réponse qu'il dénrait faire , pût être entendue par un plus nombreux auditoire. On passa dans le grand réfectoire de l'abbaye, orné de superbes tapisseries qui représentaient les grands «riploits d'Alexandre, vainqueur de TOrient. Un tr6ne
6a HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.
avait été ëlevé pour lempereur au milieu de la salle. L'ar* chiduc, Farclievéque de Mayence , 1 evéque de Metz et les princes de l'empire étalent assis à sa droite. L empereur y avait désigné une place pour le prince musulman, qui, quoique nouveau converti , pouvait bien n'être pas encore assez affermi dans la foi du Christ, pour entendre de sangfroid les attaques dirigées contre les sectateurs de M aho« met. Le duc , les évéques de Liège et d'Utrecht et tous les seigneurs bourguignons étaient placés à la gauche. Le chancelier de Bourgogne, Hugonet , vêtu d'une simarre de pourpre et d'hermine , prononça au nom du duc un discours latin, qui était en grande partie la réfutation de celui de larchevéque.Il rappela la longue histoire des différends entre les maisons de France et de Bourgogne , les bienfaits du duc Philippe, qui avait si généreusement accueilli Louis dans son exil, quand il fuyait la colère du roi, son ingratitude, sa mauvaise foi. Il entra dans les plus grands détails sur laffaire du malheureux duc de Guyenne , sur la mort duquel tant de soupçons s'étaient élevés contre le roi; et venant enfin à l'objet principal de la délibération, il protesta au nom de son maître qu il était plus douloureusement affecté que qui que ce fût des maux de la chrétienté et des victoires des infidèles ; que s'il n'y avait pas p*is une part active, il ne fallait l'imputer qu'aux tracasseries que le roilui avait sans cesse suscitées, et qui l'avaient empêché de s'occuper d'autres soins ; que s'il pouvait se promettre que ce turbulent ennemi cesserait de l'inquiéter , aucun prince ne mettrait plus d'empressement A venger les chrétiens des injustes attaques des infidèles, et qu'il prouverait au monde qu'il ne manquerait ni de cœur
SEPTIÈME ÉPOQUE. d3
comme homme , ni de ressoarce comme prince , ni de zèle comme chrétien.
Cette assemblée , où Ton mit tant d'appareil , ou Ton étala tant de luxe , ne produisit aucun résultat* C'était plutôt une Taine cérémonie qu une délibération grave. Tout se passa en représentations , en protestations, en belles phrases. Ce n^est pas le seul congrès qui ait eu la même issue. Après la conférence le duc i*econduisit Tem* perenr.
Ce n'était pas , au reste , la cause des chrétiens qui était le véritable objet de cette entrevue Le principal motif qui qui y avait enga'gé le duc, était le désir d obtenir le titre de roi avec celui de vicaire-général de Fempire , et il réclama de grandes accessions de territoires: il ne voulait pas moins que les diocèses de Liège, d'Utrecht , de Tournai, de Cambrai , qui , comme fiefs relevant directement de l'empire , dépendraient de lui en sa qualité de vicaire im. périal. Le roi Louis avait eu soin de faire représenter par ses agens secrets à l'empereur , dont il connaissait Tesprit borné et le caractère défiant et méticuleux , qu'il s'exposait an plus gi'and danger en se prêtant aux vues d'un prince fougueux et turbulent , dont les prétentions ambitieuses n'avaient pas de bornes , et qui , de vassal devenu maître , finirait par enlever la dignité impériale à son fils. Le faible empereur , moins par perspicacité que par défiance , avait dé)à conçu ces craintes , et par cette raison , il était très disposée recevoir les impressions que le roi avait voulu lui inspirer , d'autant plus encore que le caractère et le ton du duc de Bourgogne lui déplaisaient.
Ces deux hommes en effet ne pouvaient se convenir sous
aucun rapport. Les seigneurs des deux nations ne pou vaient pas plus sympathiser <jue leurs prinoes. Les Allemands , plus simples dans leurs manières , leurs habitudes et leurs allures (a) , méprisaient le faste, Télégante tournure et le langage poli des Bourguignons , et peut-être n'en parlaient-ils ainsi que par envie (&).Les Bourguignons de leur côté, ridiculisaient les Allemands qu'ils trouvaient grossiers , sales , et ils disaient qu'ils étaient si peu habitués à habiter des appartemens propres , qu'ils jetaient leurs dégoâtans houseaux sur deslitir richement couverts. Ils méprisaient , dit Gomines , la petite compagnie de Temperenr et leurs pauvres habillemens.
C'étaient cependant tous les jours des fêtes , des tournois , des festins , et l'on s'occupait sans relâche des dispositions et des préparatifs du couronnement. L'église de S* Maximin était ornée des plus riches tapisseries , et les autels couverts de vases d'or , de vermeil , d'argent , des reliques , des châsses enrichies de diamans , que le duc avait faire venir de sa chapelle. Les trônes de l'empereur et du roi futur étaient dressés ; le sceptre , la couronne, le manteau royal étaient étalés aux yeux du public. C'était Tévêque de Metz qui devait sacrer le roi de Bourgogne ; c'était le titre qu'on lui déférait. Le duc se croyait d'autant plus assuré du succès de sa négociation , que déjà , dès le 4 novembre , dans une cérémonie solennelle , il avait reçu de l'empereur l'investiture des duchés de Gueldre et du
(a) Les Allemands, dit Comines, liv. 6, ch. 3, sont rudes et vivent rudement.
[h] Comines, liv. 2, cb. 8. '
comte de Zutphen , et les lettres en avaient été expédiées vin^ jours après (a).
L'aflaire paraissait donc conclue au gré du duc. Depuis deux ans , les deux souverains étaient convenus de réunir leurs maisons par le mariage de Marie , fille du duc, avec Maximilien , fils de Tempereur . Ils s'étaient mutuellement donné leur parole. La princesse , par ordre de son père , avait écrit de sa propre main à l'empereur une lettre, dans laquelle elle promettait , suivant le bon plaisir de son seigneur et père , à l'archiduc , fils de l'empereur , d'accom* plir le mariage projeté , et elle avait joint à cette lettre un anneau avec un diamant comme gage de sa parole (&). Aucun motif plausible , aucun obstacle réel , ne pouvait donc plus s'y opposer , et le duc paraissait y avoir consenti delà meilleure grâce ; mais il n'avait pas plus d'envie de donner sa fille à ce prince qu'à tous les autres qu'il avait bercés de cette espérance. Il trouvait donc tons les joui*s de nouveaux prétextes pour éloigner l'accomplissement de cette alliance^espérant qu'il pourrait obtenir le titre de rpi, qui était l'objet de ses vœux , sans céder à l'obligation de marier sa fille \ qui était celui de ses craintes. Le jour était donc fixé pour la grande cérémonie du couronnement (c), lorsque le matin même , le duc apprit que l'empereur s était jeté la nuit dans un bateau sur la Moselle pour se rendre à Cologne , et était ainsi parti sans dire adieu , à la grande honte et folie du duc , dit Gomines.
(a) Elles sont inaérées dans le traité intitulé: Asseriio juris imp. CaroUy, in Geldriœ ducattun, impr. k Anvers en i54i-
(b) Comioes, Uv. 3, ch. 8; Ut. 6. ch. 3.
(c) Thom. Basinus ap. Meyer.
Guerre à ToccasioD de l'élection de Tarchevéque de Cologne. Traite entre le duc Charles et le roi d'Angleterre Edouard IV. Siège de Nuys. L'empereur arrive devant cette ville. Traite secret entre le roi Louis XI et les Suisses. Ligue entre les Suisses et les villes libres de TAlsace , des bords du Rhin et T^irchiduc d'Autriche Sigismond. Traité entre ce prince et les Suisses. La guerre est déclarée. Lettres de dén. Le duc de Lorraine René accède à la ligue. Louis XI déclare la guerre au duc Charles? il entre en Picardie. Continuation du siège
. de Nuys. Le duc l'abandonne , et conclut une trêve avec l'empereur. Arrivée du roi d'Angleterre à Douvres ; ses lettres de défi au roi de France. Le duc Charles vient à Calais, et retourne en Brabant. Entrevue de Louis et d'Edouard. Le duc vient trouver celui-ci. Edouard se rend prés d*Amîens. Accueil et bons traitemens faits aux Anglais. Conférence de Loub et d'Edouard à Péqùigni. Trêve conclue entre les deux rois. Trêve entre Charles et Louis. Charles entre dans le Luxembourg et s'empare de la Lorraine. Prise de Nanci.
Charles , se voyant aussi indignement joué, dissimula d'abord son indignation , en attendant que les circonstances lui offrissent une occasion favorable de se venger. Elle ne tarda pas à se présenter. Robert de Bavière avait été élu archevêque de Cologne par le chapitre, confirmé par le pape et investi du temporel par l'empereur (a). Ce prélat, dont les revenus ne suflSsaient pas pour subvenir à ses dépenses, voulut reprendre les domaines de Tarchevéché, qui étaient engagés aux principaux seigneui*s du pays,
{(i) Cgmines, liv. 4? ch. i. Heuter. , lib. 3, cap. S. Meyer.
SEPTiiM E ÉPOQUE. Oj
sans payer les sommes doot ces biens étalent le gage. La bourgeoisie et la noblesse , rënnis au clergé , le chassèrent , et le chapitre nomma Hermann de Hesse. Le dnc Charles prit le parti de Robert , parce que c'était nn moyen de soutenir sa propre cause , en ayant Fair de dé* fendre celle de Tarchevéque élu. Le comte palatin de Ba* yière , frère de Robert , était un des plus fidèles alliés du duc. C'était déjà une raison suffisante pour Ty engager ; et d'ailleurs , l'empereur était contraire i Tarchevéque ; c'était un motif déterminant ; car il avait toujours le cœur plein de Taffront qu'il avait reçu à Trêves* Mais comme il craignait que son éternel ennemi Louis ne profitât du moment où il serait occupé en Allemagne , pour faire une invasion dans la Belgique , il eut l'adresse d'engager le roi d'Angleterre , Edouard IV, à entrer en France, afin de détourner Louis de ce projet. Les traités en furent signés à Londres le aS juillet 1474* par Antoine « grand bâtard de Bourgogne , au nom du duc, son frère (a). Il y fut stipulé que le roi d'Angleterre passerait en France k la tête de dix mille combattans au moins, bien armés, bien équipés, avant la fin de juillet de Tannée suivante (i), sous prétexte de recouvrer ses duchés de Guyenne et de Normandie , ainsi que tout le royaume de France , et que le dnc de Bourgogne l'assisterait en personne de toutes ses forces.
[a] Il 7 en eut quatre, qui sont insères dans le recueil de RjTmer.
(b) n lui fallait tout ce temps pour faire ses préparatifs* Les choses y xmt longues , dit Gomines ; car les rois d'Angleterre ne petiTent entreprendre guerre ou grand œuvre , sans assembler leur parlement , qui vaut autant à dire comme les trois e'tats , bt i^vi kst chosb justb rr sAniTB. Li?. 49 ch, i .
Dès que ces arrangera ens furent pris, Charles vînt à la tête d'une nombreuse armée assiéger Nuys , petite ville , mais la plus forte du pays, à une petite lieue du Rhin, età quatre ou cinq de Cologne , qui tenait le parti de Hermann. C'était Henri , landgrave de Hesse-Cassel , frère de ce dernier, qui la défendait avec une garnison composée de trois mille vétérans et de cinq cents chevaux. L'armée du duc montait à soii^ante mille hommes , dans laquelle il comptait trois mille Anglais , et un corps de cavaliers italiens ; tant bons que mauvais , dit Comines , commandés par le comte de Campo Basso et le seigneur Galéosso , tous deux Napolitains , l'un d'aussi mauvaise foi que l'autre était homme de bien.
Le duc était amvé devant Nuys le 27 juillet ; et ne pouvant contenir son ardeur impatiente, il commença le siège. Il avait à la vérité une grande raison de se presser. Il craignait que l'empereur , sollicité , importuné , pour ainsi dire , par les peuples de Cologne , par les princes d'Allemagne, par le roi de France, ne vînt au secours de la ville. L'empereur avait en effet ordonné dans tout l'empire des levées et des préparatifs. Mais le corps germanique était difficile à remuer. Ces ordres s'exécutaient avec une lenteur extrême , de sorte qu attendant toujours que les troupes de l'empire fussent réunies, il s'était écoulé sept mois avant qu'elles commençassent à se mettre en mouvement (a) . Ce netaitpas tant peut-être lalenteurordinairedes Allemands qui causait ces retards , que la défiance qu'il avait des promesses du roi de France^ qui était aussi prompt
(a) Comines, liy. 4i ch. a.
à les i^Ioler , qu'il ëtait facile à les prodiguer. Il 8*était engagé à envoyer vingt mille hommes de renfort à Tempe* reur, dès qu il serait arrivé devant Nuys. Mais ces hommes n'arrivaient point, et Ton commençait à soupçonner que ce roi perfide ne traitâtsous ^aain avec le duc de Bourgogne. Le siège en effet n avançait pas. Le temps s était passé plus en négociations ou plutôt en intrigue^ qu*en combats. L empereur était enfin arrivé à Cologne le ao mars 147^ , et il était venu camper devant Nuys au mois d'avril. Ses forces montaient à plus de cinquante mille hommes. Cependant les armées restaient dans Tinaction. Le duc, qui sentait le danger d exposer sa fortune au hasard d*une bataille , ne répondit pas aux provocations de Tempereur ; il cherchait seulement à le lasser par de fréquentes escarmouches.
Le roi Louis, de son côté , avait employé toute Tannée précédente à négocier , ou plutôt à intriguer pour susciter au duc le plus d'obstacles et d'embarras qu il pourrait , et il n'épargna ni argent ni promesses pour réunir les diffé rentes puissancesdans une alliance commune contre le duc de Bourgogne. Il se forma un plan si finement concerté, si adroitement lié, qu'une négociation terminée était une préparation et comme un acheminement à l'autre, el qu'enchaînant, poui* ainsi dire, successivement toutes ces puissances. Il les obligeait nécessairement à agir de concert dans son intérêt. Il fit avec les suisses un traité secret au mois de janvier i474- 'l'oute cette négociation fut conduite par Nicolas Diesbach , ambassadeur des Suisses. Après s'être assuré de cetterépublique, qui commençait à avoir quelque poids dans la politique de TEurope ^ il s'occupa de former
une ligue entre les Suisses et les villes libres d'Alsace et des bords du Rhin. Cette alliance , dans laquelle entrararchidnc d'Autriche , Sigismond , fut conclue pour dix ans (a). La plus grande difficulté était de réconcilier les Autrichiens et les Suisses, divisés depuis tant d'années par une haine mutuelle. Cette alliance, qui paraissait impossible, fut conclue à Constance le 25 mars , et publiée le 3 avril. Comme il restait des sujets de difficultés entre les Suisses et l'archiduc Sigismond, Louis les termina comme arbitre choisi par les deux parties. Le traité fut conclu le 1 1 juin. Il envoya une ambassade le & août , et Pon signa le ta octobre un traité explicatif et ampliatif de celui de janvier, qui dissipa toutes les incertitudes sur le sens de celui-ci , et leva toutes les difficultés sur son exécution , et il le fit pleinement confirmer à Lucerne le 28 octobre. La guerre fut déclarée en même temps. Les lettres de défi furent rédigées , Tune au nom de l'alliance de la Haute- Alsace sous le sceau de la ville de Berne , l'autre au nom du l'archiduc Sigismond et de l'alliance des bords du Rhin. Le héraut qui porta la deiTiière au camp de Nuys , croyant donner plus de solennité à la cérémonie, fit une espèce de bravade. S'étant placé sur le passage du prince , il lui signifia le défi à haute voix , etluienremitlacédule.
Le duc Charles n'était cependant pas déconcerté : il comptait toujours sur Famitié du duc de Lorraine. Louis , pour consommer l'œuvre de sa politique , parvint à le lui enlever. René , pressé par l'empereur , par tous les seigneurs d'Allemagne , accéda enfin à la ligue des Suisses et
(a) Comines, liv. 4» ch. 2.
des pays du Rhia , et envoya comme les autres au camp de Nuys an héraut , qui 9 après avoir In le défi au duc , jeta i ses pieds le gantelet ensanglanté pour signifier qu'il loi déclarait la guerre à feu et à sang.
Déjà les Suisses étaient entrés daos la Franche-G>mté le duc de Lorraine dans le Luxembourg (a) ; et quand le roi eut ainsi suscité toutes les puissances contre le duc , il lui déclara la guerre lui-même « et fit proposer à 1 empereur un arrangement qui resserrerait leur union , en s'en* gageant à ne faire ni paix ni trêve Tun sans l'autre ; et à confisquer les seigneuries du duc , celles qui relevaient de l'empire au profit de l'empereur , et celles qui tenaient de la France , comme la Flandre , T Artois , la Bourgogne , a celui dn roi {b). L'empereur, quoiqu'il eut naturellement l'esprit simple et pesant, craignait que cette proposition ne fut un piège que le rusé monarque lui tendait pour tromper sa bonne foi , et il y fit une réponse plus sage et plus spirituelle qu'on n'eût dû Taltendre d'un homme aussi borné. 11 raconta en audience publique aux ambassadeurs du roi la ùhle de l'ours et des chasseurs , et il insista sur le sens moral , qui est , comme on sait , qu'il ne faut jamais vendre la peau de l'ours avant d'avoir tué la béte. L'application était très-facile à faire au cas.
Le roi prit enfin le parti de se mettre en campagne. Il partit le i*' mai de l'abbaye de la Victoire , où il se tenait souvent , et il entra dans la Picardie , où il prit Roye , Montdidier et Corbies , qui furent livrés au pillage et aux flammes.
[a] Heuter., lib* 5, cap. 10.
(b) Comines, Ht. 4) ch. 3.
7a « HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.
Leduc , toujours eu traîné et aveugle par sa fougue, ne connaissait pas le danger de sa situation. Il n avait point de sens et de malice pour conduire ses entreprises , dit Comines (a). Il avait cru qu'il pourrait aisément achever «on entreprise avec ses propres forces. Mais il commençait à comprendre que ce siège serait plus long et plus difficile qu'il n'avait pensé« Il cherchait à gagner du temps en attendant le roi d'Angleterre , afin qu avec laide de ce puissant auxiliaire , il pût pousser le siège avec vigueur. C'est ce que le roi Louis voulait empêcher , et c'est dans cette intention qu'il avait exercé tous ces brigandages dans la Picardie , afin de contraindre le duc à faire un arrangement avant l'arrivée des Anglais.
Cependant la malheureuse ville de Nuys se trouvait réduite à la plus aiTreuse détresse (b). Après avoir presque consumé toute les provisions , les habitans avaient été réduits à tuer tous leurs chevaux ^ et au mois de mars , ils en avaient déjà mangé quatre cents. Il ne leur restait qu'une très-petite quantité de farine , dont ils faisaient, en la mêlant avec du miel , une espèce de bouillie très-insipide ; carils n'avaient plus de sel. C'était toute leur nourriture. On avait seulement conservé dix vaches pour nourrir les enfans de leur lait. Le ducespérait donc que , pressés par la faim, les assiégés seraient forcés de se rendre. Mais se sentant pressé lui-même de tous les côtés , il fut contraint , non de se rendre à la raison ( il n'en avait pas ) , mais de se soumettre à la nécessité, à qui tout cède.U vou-
(a) Gomines , li?. 4 9 chap. 3.
(h) Meyer.
Intcepe ndant tenter un dernier effort. Le a4 ™aî t i^eille de la penteoôte (a) , il vînt attaquer Temperenr avec une formidable artillerie.Lea AUemanda furent mis en déroute par les arcbers anglais et les cavaliers italiens. L*évéqne de Munster Henri de Scbwartzemberg , ennemi du dnc de Bourgogne , s*étant mis à la tête de cinq mille combattans , se précipita sur les Boni^ignons. Le cboc fut terrible.Leduc fit avancer le corps qu il avait laissé devant Nuys pour garder le siége.Les Allemands ne pouvant soutenir la rade attaque des Boni^ignons , se jetèrent en désordre dans des barques pour passer le Rbin , où il en périt un grand nombre. La nuit mit fin au combat , et Tavantage en resta au duc , qui « satisfait d avoir du moins prouvé qu'il savait combattre pour la gloire ( il acquit en effet ici plus de gloire que de profit ) , consentit à entrer en pourparlers d'accommodement. Il fit partir le duc de Campo Basso avec ses cavaliers pour marcber au secours du ducbé de Luxembourg ; il fit embarquer son artillerie , emballer sesbagages. Les Allemands , voyant les Bourguignons déi loger , s'emparèrent de quelques barques de munitions de guerre et de boucbe ; car il faut aux Allemands , dit La Marcbe , grand victuaille et grand mangeaille. L'empereur avait donné les ordres les plus précis pour faire ces* ser ces voies de fait ; mais il ne fut point écouté ; tant on était accoutumé à braver son autorité. Ainsi , tandis que les cbefs allaient signer la paix , on eât dit que les deux arm^ étaient toujours plus acbarnées à se détruire. C'étaient tous les jours des escarmouches , et souvent les am-
(<i) La Marche Ht. 3, cb. 3. Heuter. lib. 5, cap. 10. Mejcr.
bassadeurs avaient peine à se faire un passage pour aller d'un camp à Tautre. La garnison fît une sortie, et parvint à introduireuuconvoiet de vivtes et demunitions.Le redoutable ëvéque de Munster était entré dans le camp des Bourguignons , et on le voyait , courant comme un furieux , i'épée à la main , pour chercher le duc , et le tuer.
Le jour suivant, les Allemands revinrent, mal gré la dé* fense de Tempereur , attaquer les Bourguignons , et ils furent repoussés. Ils voulurent rentrer dans leur camp, dont ils trouvèrent les barrières fermées; et se voyant ainsi pris, ils couraient en désordre les uns du côté de Tennemi , les autres du côté du Rhin , et ils furent presque tous tués ou noyés.
La ville avait donc été ravitaillée. Le duc, ne pouvant espérer de la réduire , consentit à abandonner le siège. Il conclut avec Tempereur , par la médiation de Tévéque de Forli , légat du pape , une trêve de neuf mois , et la ville fut remise entre les mains de ce légat pour en disposer comme le saint siège trouvait convenir (a). Le duc quitta son camp après un siège d'onze mois (b). Il y avait perdu quatre mille de ses meilleurs soldats. Les assiégés n'avaient plus de vivres que pour quatorze ou quinze jours(c). Gomines dit qu'un des capitaines qui était dans la ville , lui a assuré qu'elle ne pouvait plus tenir dix jours.
Cette malheureuse entreprise avait singulièrement épuisé les forces du duc , et cependant il n'était pas guéri
(a) Comiiie8,liv. 4i ch. 4*
(6) Depuis le 3o juillet i474 iusqu*au a; juin i473>
(c) Heuter., lib. 5, cap. lo. Meyer.
de son aveuglement et de son obstination. Dieu, dit Lomines (a), lui avait trouble le sens et l'entendement.
Le roi d'Angleterre , qui était enfin parvenu à rassembler son armée , venait d'arriver à Douvres {b). Elle était composée de quatorze mille archers à cbeval et de quinze cents hommes d'armes , avec un assez bon nombre d'hommes de pied , des équipages de toutes les espèces^ des tentes, des chariots , des ouvriers. On a évalué en tout le nombre d'hommes i vingt mille. Tous les grands seigneurs d'Angleterre en étaient. Le duc lui envoya cinq cents bateaux de Hollande et de Zélande , qui sont plats et par cette raison propres à transporter les chevaux. Le roi éprouva tant d'embarras à cause de ses nombreux bagages, qu'il mit plus de trois semaines pour traverser le Pas-de- Calais , qui cependant n'était que de sept lieues.
A son arrivée à Douvres , Edouard avait envoyé au roi de France un héraut pour lui présenter , selon l'usage , les lettres de défi conçues en si beau langage et si beau style , que je ne crois pas , dit naïvement Comines , que jamais Anglais y eiit mis la main. Il requérait le roi de lui rendre le royaume de France, gui lui appartenait , afin qtjCilpût remettre Feglise, les nobles et le peuple en leur ancienne Lbejté, et les déliurer des lourdes charges dont ils étaient accables ; et en cas de refus y il protestait des maux qui en résulteraient.
Après avoir lu cette lettre , le roi fit appeler le héraut , et lai dit qu'il savait bien que le roi d'Angleterre ne venait
(a)Comîiie$, lîv. 4? ch. 5.
(b) K).,ibid.
point lui faire la guerre de son propre mouvemeat et de sa bonne volonté; qu'il savait également très -bien qui! y était contraint tant par le duc de Bourgogne que par les communes d'Angleterre , et il ajouta plusieurs autres raisons pour détourner Edouard de prendre aucun arraugement avec le duc, surtout dans le moment présent, où il revenait de Nujs comme un homme déconfit et ruiné, avec son ai*mée en si mauvais état , qu'il n'oserait la montrer aux Anglais. 11 donna lui-même au héraut une somme de trois cents écus , et revint dans 4a salle d'audience , où il reçut cet envoyé en cérémonie. Il s'y trouvait un grand nombre de personnes, qui étaient très-curieuses d'entendre ce.que le roi dirait , et d'observer sa contenance. Au sortir de l'audience, le roi appela Philippe de Comincs ( c'est lui qui le rapporte ) pour lui dire d'entretenir toujours le héraut , afin qu'aucun autre ne pût lui parler , et il le chargea de lui donner une belle pièce de velours cramoisi , contenant trente aunes*
Edouard descendit à Calais le 5 juillet , et ne fut pas peu surpris de ne trouver à son arrivée ni duc , ni armes, ni magasins. Il eu conçut un vif mécontement. Le duc n'y arriva que le i4 9 sans armée; il n'en avait presque plus.
Le roi et le duc se rendirent de Calais à Boulogne et à Péronne (a). L'hiver approchait , et les Anglais , qui sont naturellement soupçonneux , craignaient que le duc ne cherchât à les tromper , et le coeur , dit Comines , leur tirait plus à la paix qu'à la guerre. Les deux princes se quittèrent donc , et le duc revint en Brabant (&}.
(a) Comines, liv. 4^ cb- 6.
{b) Id., ibid, ch. 7.
Le roi Louis , qui avait surtout Tadresse de pénétrer les desseins et les dispositions des antres , sut , par ses prësens et ses caresses , engager le roi d'Anglelen'e à faire la paix. Ce dernier, qui y était naturellement porté ( car , dit Comines , il aimait fort ses aises et ses plaisirs ) , répondit à ses avances et consentit à une entrevue.
Quand le duc de Bourgogne, qui était à Valenciennes, eut apprit ces nouvelles, il se rendit en gi*ande hâte, avec une suite de seize chevaux seulement , au camp du roi d'Angleterre, qui fut très-étonné de cette visite imprévue. 11 vit très-bien que le duc était très-courroucé , et il lui demanda sansautre préambule ce qui l'amenait, u Je viens pour vous parler, dit le duc. — Est - ce en public ou en particulier , répondit le roi tranquillement. » Avez- vous fait la paix, demanda le duc ? » Le roi lui répliqua qu*il avait &it une trêve pour neuf ans ( elle était en effet conclue , niais pas signée ) (a) ; qu il y était compris , et qu'il l'engageait à s'y conformer. Le duc se fâcha , et répondit en anglais ; car il le parlait très-bien. Il rappela au roi les hauts {aits des rois d'Angleterre , qui n'était jamais venus en France , sans s'y distinguer par des actions glorieuses , voulant ainsi lui faire entendre , que lui au contraire , partait sans avoir rien fait ni rien gagné : «c Ce n'est pas » pour le besoin que j'eusse de vous , que je vous ai enga gé » à venir en France ; et afin que vous en soyez mieux per- » suadé , je vous déclare que je ne veux consentir à aun cune trêve avec le roi de France , avant que vous soyez » rentré en Angleterre de trois mois. >»
{fi) Comincs, liv. 4. ch. 8.
Après avoir ainsi parl^ , il sortit brusquement de Tappartement du roi , qui prit très-mal ces paroles , et le duc retourna à y alenciennes.
Pour faciliter ses communications avec le roi de France, Edouard vint prendre son logement à une demi - lieue d'Âmiens(a). Le roi lui envoya trois cents chariots du vin des meilleures qualités pour Tusage de sa maison et de ses troupes. Les Anglais , ainsi allécbës , venaient dans la ville en très-grand nombre. Le roi ne cherchait qu'à les accueillir et à les traiter le mieux qu'il pouvait , et comme il connaissait leurs goiits, il avait fait placer à Tentrëe de la porte de la ville , deux grandes tables chargées de toutes bonnes viandes , de celles surtout qui donnaient envie de boire , et de tous excellens vins. Mais Teau en était bannie (b). Il avait fait asseoir à chacune de ces tables cinq ou six hommes de bonne maison et de bonne mine , bien gros et bien gras, pour en faire largement et joyeusement les honneurs. Dès qu'on voyait un Anglais approcher delà porte^ on s empressait de venir prendre son cheval par la bride , et on l'invitait à venir rompre une lance , c'est-à-dire , à manger un morceau et à boire un coup , et l'Anglais se laissait amener à table sans façon. Ceux qui entraient dans la ville, y trouvaient neuf ou dix tavernes bien fournies , où ils allaient boire et manger à discrétion. Ils demandaient ce qu'il voulaient ; on le leur donnait sans exiger de paiement, et ces Anglais, dit Gomines, prenaient
(a) Comines, liv. 4? ch. 9.
(6) D*eaue point de nouvelles. Toutes ces circonstances, qui sont presque plaisantes, sont naÏTemcnt rapportées par Comines.
la chose bien en gré. Ce joyeux train à ura trois ou quatre jours. G>mines raconta qu'étant entré lui-même dans une taverne , il apprit qu'il y avait déjà cent onze écots , et il n était pas neuf du matin. La maison était pleine , les uns chantaient , lesautres dormaient , tous étaient ivres.
Il était temps de mettre fin à tout ce désordre , qui n avançait pas les affaires. On délibéra donc sur le lien que ron choisirait pour l'entrevue des deux rois, à l'effet de signer et de jurer la paix , dont les bases étaient arrêtées dans les lettres que le roi de France avait fait remettre à celui d'Angleterre. La ville de Péquigni, à trois lieues d'Amiens, sur la rive gauche de la Somme, fut choisie comme l'endroit le plus convenable. Les deux monarques s y rendirent le 29 août 147^* On fit construire un pont en charpente , qui était divisé sur la largeur en deux par* lies égales au moyen d'un fort grillage , dont les trous n'étaient pas plus grands que pour y passer le bras. Ce grillage , qui servait de barrière , prenait toute la largeur du pont , afin qu'on ne put passer d'un côté à l'autre. La raison <pii avait donné au roi Vidée de faire ce grillage , était la funeste aventure du pont deMontreau-fault-Yonne, où le duc Jean de Bourgogne avait été si indignement assas* sine. Le roi l'avoua lui-même à Philippe de Gomines.
Le roi de France arriva le premier (a). Il n'avait que huit cents hommes environ avec lui , et celui d'Angleterre avait rangé toute son armée en bataille sur la rive droite de la Somme. On ne pouvait placer de chaque c6té du pont que dix à douze hommes.
Quand le roi d'Angleterre approcha de la barrière de
(a) Comînes, Hv. 4f ch. 10.
8o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.
quatre à cinq pas , il se découvrit et s'Inclina profondément en ployant le genou. Le roi Louis lui rendit une profonde révérence , et ils s'embrassèrent ( ce qui paraîtra sans doute assez grotesque ) à travers Tun des barreaux : « Monsieur mon cousin ,dit Louis, soyez le très-bien venu ! » Il n y a homme au monde que je désirasse tant voir que » vous , et loué soit Dieu de ce que nous sommes assem- » blés ici en sibonne intention. » Le roi répondit^à ce beau compliment en assez bon français.
Quand on eut rempli cette première formalité d'étiquette , révêque d'Ely , chancelier d'AngleteiTe , prononça un bien long discours , dans lequel il avança qu une ancienne prophétie annonçait qu en ce lieu de Péquigni devait se faire une grande paix entre la France et l'Angleterre. Les Anglais avaient dans ce temps-là une grande foi aux prophéties de leur com|)atriote Merlin, qui, de son vivant ( au cinquième siècle ) avait passé pour sorcier.
Après que le prélat eut cesser déparier , on déploya les lettres contenant les conditions que le roi avait proposées à Edouard. Le chancelier demanda à Louis s'il le reconnaissait et s'il les avait toujours pour agréables. Il répondit qu'oui , de même que celles qui lui avaient été remises de la part du roi d'Angleterre.
Toutes les formalités préliminaires étant ainsi remplies, les deux rois posant une main sur le missel et une autre sur la vraie croix , jurèrent de tenir leurs promesses mutuelles exprimées dans ces lettres. Le traité portait une trêve de sept ou de neuf ans (a).
(a) Le sommaire du chap. 8 du iiv. 4 de Comines porte neuf ans, et à la marge, sept ans. Le chap. lo porte également neuf ans, et ou lità la marge que le vieil cxcujplaire raie ces mots. La Chronique seau ^
SBPTiilfJE ÉPOQUE. 8i
Leduc Charles n'attendit point , comme il l'avait juré , que trois mois fussent écoulés depuis le dé[)art d'Edouard ponr traiter avec Louis. Il se pressa aussi de conclure une trêve avec ce dernier, qui avait également envie et be* soin de la paix. Elle fut signée à Soleuvre , entre Luxem« bourg et Montmédi, lei3 septembre i^jS^ également pour un terme de neuf ans (a).
Charles se vit donc ainsi en état de se venger du duc de Lorraine , qui , pour lui déclarer la guerre , avait profité de la circonstance où, ayant toutes ses foixes devant Nuys, il était dans Timpuissance de répondre à son défi. Le duc Charles le chassa du Luxembourg ; cVtait en effet par cette expédition qu'il fallait commencer , parce qu elle Ini facilitait l'entrée de la Lorraine. Il ordonna d'arrêter tous les nobles qui n'avaient pas voulu prendre les armes contre le duc de Lorraine ; car la haine invétérée que les habitans de ce pays portaient au nom et au gouvernement bourguignons , était si forte , que la noblesse , au lieu de se ranger sous les drapeaux du duc Charles ^ lui avait refusé le service.
Après ce premier exploit , il entra dans la Lorraine , dont il se rendit maître en trois mois. Nancisetait rendu le 29 novembre i/iy5 , c'est-à-dire , au bout de cinq semaines , le siège ayant commencé le !i4 octobre.
dalease dit que cette irére fut consentie pour sept ans, qui commenceront le 39 août 1475, et finiront à pareil jour 148a.
(a) Ce traité, qui est fort long , se trouve mot à mot dans les irai tel, contrats, testamens et autres actes à la suite des Mémoires de Co mineSf p* i58, ainsi que dans les Mémoires d'Olivier de La Marche^ liv. a, ch. 7 .
8a HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.
Le comte de Romont, gouTeroeur de Bourgogne, inqaiéte les Suisses. Propositions de paix : le doc les rejette et marcbe eontre les Stfifiaes. Prise d'Yyerdun par ceux-ci. La garnison se retire au château de Graoson. Elle se rend. Cruel traitement qu elU essuie. Bataille de Granson. Fuite du duc ; son abattement. II re'organise son armée. Bataille de Morat ; le duc y est complètement battu. Il fait arrêter la duchesse de Savoie; elle est conduite au château de Rou?res. Elle se rend auprès de Louis XI.
GhâhIiBs, comte de Romont (a), oncle du duc régnant de Savoie., venait d*étre nommé gouverneur du duché de Bourgogne. La maison de Savoie était très-attachëe à celle de Bourgogne , et Charles était un des principaux chefs de Tannée du duc. Se sentant fort de Tappui de ce prince , il ne garda plus de mesures avec les Suisses (b). Il ne prit pas même la peine d'alléguer aucun prétexte ni d'observer au* cune formalité pour leur faire la guerre. Ayant appris que des chariots chargés de marchandises appartenant à des
(a) VLtjet rappelle Charles, et La Marche, Ame.
(h) Gomines, liv. 5, cb. i. La Marche, liv. a,ch. 6. u Philippe de Cost mines et la foule des historiens qui Tout suivi, dit Voltaire , Essai ]• sur les mœurs et l'esprit des nations, ch. g5, prétendent que la guer- » re, si fatale au duc de Bouiigogne, fut excitée par une charrette de n peaux de moutons... Il est très-sûr que Tambition de Charles était Tu- I» nique sujet de la guerre, n Sans doute, et qui le nie? Aucun historien n'a avance que la charrette de peaux de moutons, ayait été la cause de cette guerre. Le plus léger sujet de querelle, dit ici Voltaire, produit une guerre, quand on • envie de la faire. L'aventure de la charrette n'a donc pat été le sujet de celle-ci, mais le prétexte» Toccasion.
SEPTIÈMB ÉPOQUE. %S
marchands de Luceriie (ce nVlalent, dit-on, que des peaoxde luoutoos}, devaient passer par Morges, viUedu canton de Berne, il fit arrêter les chariots et emprison* ner les marchands. 11 avait en même temps envoyé dans le pays de Fribdurg des troupes légères^ qui insultaient et pillaient les habitans. Les Bernois n'étaient pas patiens. Ils ne perdirent point le temps à délibérer. Ils envoyé* rent i l'instant leur défi (a). De tous les points de la Suisse acconrurent des hommes de bonne volonté pour se joindre aux Bernois , qpi , avec leurs voisins de Friboui'g , entrèrent sur les terres da Comte de £omont, et, en moins de trois semaines, celui-ci avait perdu tous ses ëtaU.
Le duc Charles était alors occupé au siège de Nanci. Dèsqu*ils*en fut rendu maître, etquUl eutprislesarran* gemens convenables poui' assurer cette conquête, il ne pensa plus qu'à attaquer les Suisses , et il donna à son armée Tordre de se tenir prête à marcher pour le mois de janvier. Cette résolution précipitée paraissait inconceva* ble. Comment en effet osait-il , avec une armée toute fatiguée , toute délabrée , se remettre en campagne dans le cœur de Thiver? Mais les obstacles , quels qu'ils fussent, ne pouvaient arrêter sa fougue ; ils ne faisaient plutôt que l'irriter. Quand les Suisses connurent les dispositions du duc, ils devinrent plus traitables. Ils s'assemblèrent le i*' janvier i Zurich, d'où ils envoyèrent des députés au duc, k Nanci, pour lui faire des propositions de paix , offrant de restituer toutes leurs conquêtes , de renoncer à toutes
(a) Il est du 14 septembre i47&*
leurs alliances et de lui fournir un contingent cle six mille hommes armés. Le duc ne voulut entendre à aucune proposition.' Déjà , dit Comines, sou malheur lentraînaît. Il était en effet poussé par cet esprit de vertige, avant-coUreur de la chute dés rois et des conquérans. Un de ces députés, moins humble et moins timide que les autres , lui représenta avec une fermeté qui tenait de la rudesse , qu il n*ayait rien à gagner contre les Suisses; que leur pays était pauvre et stérile ; que tout l'argent que Ton pourrait tirer de tous leurs cantpns téunis , ne valait ' pas les mors de ses chevaux et les éjlêrons de ses cavaliers. Mais il resta aussi insensible à ces brusques remontrantes qu'aux timides avis de ses conseillers , qui lui avaieht représenté en tremblant tous les dangers de cette entreprise
inseiîséë.
Il partît de Nanci le ii janvier 1476 à la tête d'une nombl*euse et brillante armée. Le comte de Romont, qui conimandaitravant-garde, arriva devant Yverdun, petite ville de son domaine, à quatorze lieues de Berne, & l'extrémité dû lac deNeufchâtel. Après une vigoureuse défense, les Suisses qui gardaient le château, chassèrent de la ville les Bourguignons. Le comte de Romont fut blessé, k ville brûlée , et la vaillante garnison se retira au ch&teau de Granson, au bord du même lac, à une Iteue d*Y Verdun. Elle était composée de huit cents hommes dans lesquels on comptait quatre cents Bernois (a). Toute l'armée du duc vînt le 19 février camper devant cette place. H fit signifier à la garnison que si la forteresse ne se rendait
{a) Hcuteruiylib. 5, cap. la.
pas incontinent , il ferait pendre sansmisëricorde tous ces YÎlains. La garnison , excédée de fatigue et de misère , se rendit dans Te^ir d'avois. la vie saline* Cet, espQir était fonder, puisqu'ils avaient obtempéré i W condition k laqoellq on avait mis leur yie. Leduc, lAalgrésa promesse, qui en bonne foi était implicitement ccmiprise dans la AOm* mation, fit attacher tous ces malheureux Suisses pai\tron . pesde dix, dé cfuinxe, de vingt, les. main& liées. derrière le dos , au milieu des insultes de toute la soldatesque , et les fît tous mourir. Le commandant Jean Weiler fiit pendu aTec une partie de ses braves compagnons aux arbres qui bordaient la route. Un des plus vaillans capitaines, Hanns Moller avec plusieurs autres furent noyés le lendemain dans le lac (a).
Cet acte de perfidie et de cruauté dans un prinee -chrétien excita dans le cœur des- Suisses et des Allemands un profond sentiment d'indignation et un vif désir, de.vengeance. Les villes principales se coalisèrent , et tous les citoyens jurèrent qu'ils ne poseraient les armes qu'après avoir obtenu la vengeance ou la mort* Au i*** mars» leur armée , réunie à leurs alliés , montait à vingt mille ccflnbattans environ. Le duc, contreTavisdetous ceux qu'il avait consultés, s'obstina i marcher contre cette ajrmée par un terrain raboteux , inégal , au milieu des miHitiignes et desprécipices , où leshabitans du pays , qui y étaient accoatum& , auraient tout l'avantage* Il s'y engagea donc ,
{«) On porte le nombre des pendiu à doq cent douze. Chron. scan-. da]., p. aià. Heateras réduit le nombre des pendus à quatre-vingt, et celui des noyés à deux cents. C'est bien assez. Le reste, dit-il, fut fait prisonnier.
et les Suisses , ayant aperçu des hauteurs toute rarmëe bourguignonne, descendirent dans la plaine où elle s'était déployée , et s'avancèrent en bataillon carrée qui présentait de tous les côtés comme un rempart baissé de piqoes et de ballebardes. Les Suisses s'ayançiaient toujours j et tandis que les uns poussaient les Boi^rguignons ^les autres avaient regagné les-bauteurs, et soudain , le duc, qui ne s*y attendait pas , vit une foule d'ennemis descendans A grands pas des hauteurs , au son épouvantable de leurs énormes trompes, eu criant: GransonI GransonJ Cetait le cri de vengeance. Ils voulaient rappeler le sort de leurs inforlunés compatriotes si indignement sacrifiés à la fureur d'an vainqueur barbare.
Le duc, en voyant cette nouvelle armée , commença à désespérer du sort de la bataille , et la terreur s'empara de tout le camp« Tous les Bourguignons prirent la fiiite ; le duc lui*méme , après avoir fait tous ses efforts pour les ar* réter, pour les rappeler, resta le dernier, et prit enfin la fuite, courant à l'aventure pendant siic heures sans s'arrétery suivi seulement de cinq de ses serviteurs.
Telle fut cette fameuse bataille de Granson (a) , qui , comme dit Gomines , est la première mauvaise fortune du duc. Ainsi , ce prince si fier, ce conquérant si redoutable, contre la puissance duquel étaient venus se briser tant de fois les efforts des plus vaillans capitaines et des pins grands monarques , fiiit devant une troupe de pau« vres pâtres, plus habitués à manier le bâton et la houlette que la pique et la hallebarde ! Cest de ce jour funeste que
(a) a mais 1^76.
SBPTIBMB ÉPOQUE. $7
dale la perte de sa maison , poor aToirTotilit, conunedit Crèt-bien Gomlnes, oser vniqnenieDt de ia tête; car, cmune il dit ailleart (a), ii mëprifait tant antre conseil qiielesicn;etiiDicnnelni avait Mêle sens, anrait-îlen* trepris si temiérairement nne guerre si dangereose, dans laquelle ilayaitsipendeprofitetsipen da gloireàacqoérir? et ponrqooi encore? pour îin chariot de peanz de mootons. Cest alors qne l'on vit an eieniple frappant de llnconstancedes bommcs, qui changent tonîoors selon les vicissitndes de la fortune. Combien de gens se montrèrent ses ennemis, dit encore Comines , qui le îour précédent se disaient ses amis! Le duc de Milan, le roi de Sicile, laduf cliesse de Savoie abandonnèrent dès ce moment âon al* lianee (i).
Le buttnqoe firent lesSnissesfntimmense. Maisoesbons montagnards n*aTaient aucune idée de la valeur des objets prérienx qui tombèrent dans leurs mains» Les beaux vases d'or etd'argent&rent vendus pour deux blancs la pièce; ils croyaient que c'était du cuivre ou de Tétain. Le gros diamant du duc , qui était un desplus beaux de la chrétienté, anqud pendait une grande perle , fut trouvé sur le chemin par nu Suisse, qui , l'ayant àté de Tétui^onil était renfermé, garda Tétui et jeta le diamant. H revint étendant sur ses pas, pour le rechercher, etil le retrouva sous un chariot. Il le venditi nn prêtre pour un florin.
Les Suisses vainqueurs revinrent i Granson , et Us ne purent contenir leur indignation et leur douleur, quand.
(a) Liv. f , ch« 12.
m 14., Hw. S, di. 2.
aux approches de cette ville , ils virent les cadavres de leurs malbeureux compatriotes attachés aux arbres voi« sins. Ce spectacle excita naturellement en eux un violent désir de vengeance. Granson était gardé par une troupe de Bourguignons. Les Suisses y coururent. Ces Bourguignons , ainsi surpris , n'avaient aucun moyen de défense , aucun espoir de salut. Ceux que les Suisses , dans leur fu« reur, saisirent les premiers, furent précipités du haut de la tour du château. Les autres furent amenés à l'endroit où pendaient les corps des Suisses » qui furent détachés et enterrés; et par une cruelle représaille, on pendit les Bourguignons aux mêmes arbres avec les mêmes cordes (a).
Après cette terrible défaite , le duc était agité , tourmenté par un sentiment confus de honte et de vengeance. Obligé de fuir précipitamment & travers les montagnes , il ne s'arrêta que de l'autre cité , à Nozeroi, ville appartenant au prince d'Orange , en Franche-Comté, à quinze lieues de Besançon. Après s y être tristement reposé pendant quatre jours , il reprit le chemin des montagnes , et vint à Orbe, dans le pays deVaud , où les fuyards le joignirent en grand nombre; il n'y resta que quatre à cinq jours , et il vint le i5 mars établir son camp devant Lausanne. «
Tant de chagrin , tant de fatigues avaient épuisé ses forces. Il était triste , abattu; il avait presque perdu la raison {b). Gomines dit même que depuis ce désastre, il n'eut plus l'entendement aussi bon qu'atiparavant. Il passait les
{a) Chron. scandai., p. an. Meyer.
{b} Gomioes , liv. 5, ch. 3 et 5.
5EPniM£ ÉPOQUE 89
joiin entiers seal, liTrë à ses sombres réflexions, se noorriasant, ponr ainsi dire, de son fiel. Enfin sa douleur éfait tournée en une espèce de rage, qui lui troubla tellementresprit, qu*ilen fit une maladie grave; et croyant se rendre des forces, il se mit a boire du vin en abon-
dance. Il étonrdissait ainsi son chagrin ; mais il agravait d*autant plus son mal , cp* ayant été habitué tonte sa vie , . pour calmer et rafndcbir son sang trop cband et trop bouillant , à ne prendre que des boissons douces , comme de la tisanne , de la conserve de roses , il l'écbauflGiit et le remuait de plus en plus par Fusage immodéré du vin (a). Qoand il se sentit en état de reprendre son train de vie ordinaire , il s*occupa sans relâche de réorganiser son armée , de sorte qu'au bout de deux mois , elle était lemi^ matériellement sur un assez bon pied ; mais elle n'était plus animée du même esprit. Cette confiance dans le chef, qui donne tant d'assurance aux soldats^ était singulièrement aflaiblie. Ce n'étaient plus d*aiUeurs les mêmes homnies* Ces vieux guerriers que le duc avait si souvent conduits à la victoire , avaient péri en grande partie , et ceux qui restaient savaient maintenant que leur chef netait ni infaillible ni invincible , comme ils Tavaient toujours cru. Mais la catastrophe de Granson les avait désabusés. Le reste de cette armée nouvelle n'était composée que de gens ramassés par force dans la Flandre , l'Artois » la Bourgogne, la Picardie, qui pouvaient faire en tout vingt-cinq mille hommes {b).
[a) Heater., Hb. 5- cap. ix (6)Id.wbid.
Depuis la bataille de Granson ^ les Suisses ëtai^pt dans une parfaite secuf ité ; ils étaient retournés dans leurs montagnes à leurs paisibles occupations, et ils croyaient la guerre éloignée pour toujours de leurs limites. Mais quand ils eurent appris que leur redoutable ennemi. s'avançait avec toutes ses forces , la menace à la bouche , la vengeance dans le cœur , ils se mirent en mesure de se défendre. On fortifia Morat, petite ville « appartenant au comte de Romont , à six lieues de Berne , qui comptait tout au plus trois cents maisons. Ils étaient parvenus à rassembler unearm^ , qui pouvait , dit Comines , monter à trente-un mille hommes , biens choisis et bien armés.
Le duc quitta Lausanne le 27 mai. Le 10 juin, il vint camper à une lieue de Morat (a), et le siège fut mis devant cette place. Mais les Suisses , commandés par le duc de Lorraine, et accompagnés de tous leurs alliés , arrivèrent en si grand nombre , que le duc en fut accablé. Il essuya^ comme à Granson , une défaite complète. Sa perte mon» ta S huit ou dix mille hommes. Le champ de bataille resta aux Suisses , qui firent creuser auprès de la ville yne fosse immense , où l'on enterra tous les cadavres qu on recouvrit de chaux vive, et quatre ans après on. construisit une chapelle dans laquelle on apporta les ossemens retirés de la fosse. Cettechapelle était connue sous ta dénomination d'ossuaire des Bourguignons (b).
(a) Chronique à la suite de? Mémoires de Gooiines.
(b) On y lisait Tinscription suivante :
DeO OPTIHO MÀZIMO.
IhCLTTI BT FORTISSIMI BumOUNDIiB DUClS BZSBCITUS, MORATUM 0B8II>1NS , Ab HeLVBTIIS CA8US, HOC SUE MOVUVBHTUM RBLXQVlT.
SEPTIEME ÉPOQUE. ^t
Cette bataille se donna le samedi 99 juin 14769 entre et onze lienres dn matin, pris de quatre mois après la déroute de Granson (a).
Le dnc était devenu intraitable. Tout lui était odiem , tout lui était suspect (&)• Il se rappelait avec amertume qu*après Tafllkire de Granson , il avait vu tous ses anis l'abandonner ; et comment ce prince dur, injuste , cmel en aurait-il conservé? Ils ne voyait plus que àts traîtres, desconspîrateurs. Ses soupçons tombèrent sur la dncbesae de Savoie. Elle était sœur dn roi de France , et c'en était assez pour râiliser ses sinistres soupçons. H réBohai donc , sans autre information et sans antre formalité, de la faire arrêter. U était à Gex , à trois lieues de Genève. La dii^* cbesse , qni était dans cette dernière ville , vint lui rendre visite. Le duc , qui aurait voulu s'assurer de la personne de la princesse sans user de violence , Tinvita à se rendre avec lui en Bourgogne, où elle serait plus sâre , disait-il , que dans un pays ou elle ne trouverait que des ennemis, et c'était pour mieux parvenir à son but qu'il cacbaitson perfide dessein sous l'apparence d'une feinte bienveillance. La duchesse , qui s'en défiait , le remercia et ^excusa d'ac» cepter son offre, alléguant qu'étant chargée de la r^^ence de ses états , elle ne pouvait les quitter.
M', de Barente, Hist, des dues de Bourgogne^ tome 11c, rapporte qu'une armée française, passant par Morat, en 1798, pour soumettre la Sdiaie , crut Toir dans rOsmaire des Bour(uî{;nons une offenae à la gloiM de b France , et <|n'elle détruisit U chapelle et dispersa les osse-
(a) Chron. scandai.
{h) Comines, li?. 5, ch. 4-
Le duc qui savait fort bien que cette excuse u était qu'une réponse évasive^ ordonna à son chambellan Olivier de La Marche (a), sur sa tête (c'est lui-même qui le ra« conie ) d'arrêter la duchessse avec ses enfans et de les lui amener. Il obéit contre.son coeur, dit-il , et il ne lefit que pour sauver sa vie ; car le duc était tel qu'il voulait que Ton fit œ qu'il commandait sous peine de perdre la tête. Gomme elle revenait à Genève ce )our-là , il se cacha près de la porte, et attendit la princesse à son passage. Il était deux heures après minuit. Quelle fut sa surprisç et son effroi , quand, en entrant sous la porte , elle se sentit saisir dans l'obscurité par La Marche et ses recors? Il la mit en croupe sur son cheval, et l'emporta sans parler. Ses deux filles et deux ou trois demoiselles de compagnie la suivirent. Il s'assura du plus jeune des princes, qu'il fît porter par un gentilhomme. Il croyait que c'était le jeune duc ; mais dans l'obscurité de la nuit, son gouverneur avait trouvé le moyen et le temps de le sauver.
Dès que La Marche fut éloigpé, les gens de la suite de la duchesse firent apporter des torches et des fallots et emmenèrent le jeune duc à Genève, dit La Marche ; 4 Chambéri, ditComines, probablement d'une de ces villes à l'autre.
La Marche avec le petit prince et lesdeux filles continua sa route par les montagnes, et arriva & S^. Claude, où était le duc Charles, qui, ne voyant arriver que le jeune prince, entra dans un si violent accès de colère , qu'il menaça La Marche de la mort , parcCv qu'il n'avait pas amené le duc.
"* (a) Liv. a, ch. 8.
SEFrtÊME ÉPOQUE. 93
Il s*apaîsa enfin et partit poar Salins. La Marche y condoisitla duchesse, c[ae le duc fit transférer au château de RouTres près de Dijon. Cette princesse trouira le moyen d'envoyer au roi son frère un gentilhomme piémontais, qui était le seigneur de Rivarola , son maltre-dliôtel. Il fut adressé à Comines , qui le rapporte ainsi. Ce dernier en informa le roi , qui chargea Lonis d'Amhoise , seigneur deChaumont, de se rendre k Rouvres et d*en ramener la
duchesse.
Tout avait été concerté et préparé pour faciliter son évasion , et ce projet fut heureusementeiéouté. Le roi , en ayant été informé , l'invita à venir sans délai le voir à Plessis-lës-Tours. Il envoya ses principaux officiers i sa rencontre ,et vint lui-même la recevoir à la porte. « Ma* dame la Bourguignonne, soyez la très-bien venue, » dit41 en la voyant. Elle vit très-bien à son air qu'il ne faisait que badiner , et elle répondit fort sensément qu'elle était bonne française , et prête à lui obéir dans tout ce qu'il lui plairait d'ordonner* Le ror la conduisit à son cabinet, et lui témoigna beaucoup d'amitié. Cependant ilavait grande envie de la voir partir. Elle ne passa en effet que huitiours auprès du roi. Ils se quittèrent fort bons amis et se don* nèrent mutuellement leur parole. Ils furent bien contens de se débarrasser Tunde l'autre , et ils sont constamment restésbon frère et bonne sœur, meilleurs peut-être que s'ils étaient vus plus long-temps.
Le duc assemble les états delà Bourgogne et de la Belgique, et leur demande des secours en hommes et en argent. Eeponse des états. —Le duc se retire à Pontarlier. «—Le due René rentre en Lorraine. Siège deNanci : reddition de cette ville. — Trahison du Napolitain Gampo-Basso. Complot contre le duc. — Marche du duc Renë. Le duc Charles assemble son conseil. Bataille de Granson. Le corps du duc Charles est retronyë après la hataiUe, et porté k NaofîL Différentes yeriîons sur oa nu>rt. Portrait de ce prince.
Lb duc s'établit à Salins , où il assembla les états. Il leur représeata qu'il ce fallait pas se laisser abattre par la mauvaise fortuoe ; qu'il fallait au contraire opposer à ses coups la constance et la fermeté ; il rappela TcKemple des Romains, qui , après la bataille de Cannes, n*avaient pas désespéré du salut de la république , et que , pour lui , il était biendisposéà se montrer le digne fils de ces princes bourguignons , qui .8 étaient si glorieusement distingués par leur valeur. Tontes ces belles phrases tendaient à amener dottcemeat les états à consentir à la demande qu'il voulait leur faire. Il, lui fallait une armée de quarante mille honunes pour exécuter l'entreprise qu'il méditait , et il finit par proposer que chacun de ses sujets bourguignons fût taxé au quart de son revenu.
On sent l'impression qu'une demax^e aussi exorbitante, et l'on peut dire aussi extravagante, dut faire sur les esprits. Les états n'osèrent pas cependant refuser d'abord ouvertement, et ils mirent autant de précautions pour
exjxrimer leur refîis , que le duc en avait employa pour présenter sa demande, lis savaient combien il était facile et dangereux d*irriter ce prince fougueux et intraitable. Après avoir donné les plus grands éloges à sa fermeté , ils demandèrent un court délai pour délibérer sur la propo* sition.
Le lendemain , quand ils eurent bien médité leur i*éponse , ils lui remontrèrent que son grand courage aflaiblissait à ses yeux les difficultés et lea dangers de l'entreprise ; que les guerres désastreuses qu'il avait soutenues avaient épuisé le pays d'hommes et d'argent, détruit le commerce , ruiné ragriouhire ; que si ses illustres aïeux s^étaient signalés par leur valeur, ils ne s'étaient pas moins distingués par leur bonté , et que le aoiu de leur gloire ne leur avait pas laissé négliger les intérêts de leurs peuples ; que l'illustre maison de Bourgogne était assez puissante en ressources et assez riche en domaines pour renoncer à tout projet de conquête et à toute idée d'agrandissement; que cependant , pour lui donner une marque de leur bonue volonté , ils étaient disposés à faire un dernier efibrt , et qu'ils consentaient à lever trois mille hommes , qui seraient employés non à accompagner le prince dans des expéditftns lointaines, mais à garder le pays contrôles invasions ou les courses des ennemis.
Ce n'était pas là Ce que le duc voulait. Il se ficha , il s emporta , et leur dit qu'il avait cru pouvoir attendre de leur part plus d'empressement & ie seconder ; qu'au reste, il pouvait se passer de leurs services ; qu'il quitterait le pays et qu'il irait se fixer en Belgique , où il tronverait plus de zèle et de dévouement; qu'alors,abandonnés à eux-mêmes,
g6 HISTOIRB GÉNÉRALS D£ LA BELGIQUE.
ils verraient s'ils ne seraient pas plus maltraites par les en^ 'nemis que par leur prince- Maïs le duc fut trompé dans son attente. Les Belges se montrèrent encore plus récalcitransque les Bourguignons. Le I !2 juillet, il écrivit au président etau conseil de Luxembourg pour leur ordonner de faire partir tous les hommes en état de porter les armes, sans délai et sans i^ttendre qu*ils fussent tous réunis en corps ; et comme il ne savait rien demander qu'en menaçant , il finissait par leur dire que u s'ils faisaient faute de faire et «ooomplir tout ce qui 'i> leur serait commandé, ils devaients'attendreaux puni- « tions^ qui pourraient s'ensuivre. »
' Il était encore plus^dur et plus menaçant dans ses propos que dans sa lettre. Il ne parlait que de vengeance , de châtimens, de faire sauter des tétes« Mais^plusil montrait de rigueur , plus on montrait d'obstination et de résistance.
Il avait également écrit au chancelier Hugonet (a), qui, pour faire preuve de zèle et montrer au duc que ce n'était pas la mauvaise volonté qui Tempéchait d'exécuter ses ordres, mais Timpossibilité d'y contraindre ses sujets, assembla les états à Bruxelles , et Leur exposa l'urgen^ nécessité de venir au secours du prince , qui se troiftait dans le besoin et le danger le plus pressant. Les états répondirent , comme ceux de Bourgogne , que déjà le pays était trop épuisé tant par les impôts librement accordés que forcément arrachés , pour accéder à la demande du duc ; que cependant, s'il se trouvait tellement pressé par les
(a) Heuler., lib. 5, cap. 14.
SEPTltltE ÉPOQUE. 97
Soisses et par les Allemands , tfail ne pût se tirer de leurs mains, il n'avait qna le leur faire savoir; qails étaient prêts à exposer leurs corps et leurs biens pour le délivrer et le ramener ; mais (jue s*il s'agissait de toute 4uUre expéditîon» ils étaient décidés à ne plus fonroir ni bonunes ni argent.
Cette réponse ne fit qu'exaspérer l'esprit du duc; et dans sa colère , il jura qu'il ferait démolir les portes et les remparts de Bruxelles. Après avoir exhalé son impuissant courronx en menaces et en imprécations , il retomba dans tonte sa mélancolie, et vint s'établir dans un cbàleaa appdé la Rivière, aux environs de Pontarlier, à huit lieues ipenprès de Salins (a). Ily séjourna pendant six semai* nés , cbercbant à y rassembler de nouvelles forces ; mais ilneput parvenirà réunirqne trois à quatremille hommes. Ilavait perdu cette activité, cetteénergie , qui lui étaient naturelles* Il sToccupait peu du soin de ses aflaires. Il ne savait prendre aucun parti ; et si, par moment , il agissait, on eût dit que c'était plutôt par obstination ou par humeur, qu'autrement. D se cachait, il se tenait solitaire ; il voulaitdârober à tous les yeux le chagrin qui le dévorait ; il en était comme honteux ; il avait peur qu on ne le plaignit. Son orgueil eût été trop humilié , s'il avai t cm qu'on le regardait comme nu objet de pitié. Ses amis (il lui en restait bien peu!) ne l'af^rochaient qu^vec crainte ; car il devenait tous les jours , selon l'expression de Comines , plus terrible i ses gens. Les nouvelles qui se succédaient de jour en jour , ne disaient qu'aigrir son chagrin. C'était
(a) Comines, lîy. 5, ch. 5. Heuler., lib. i5 , €. la.
un allié qui Tavait abandonné ; un nouvel ennemi qui s'était déclaré , une ville qui s'était rendue , une autre qui s'était révoltée.
Tandis qu'il perdait ainsi tout son temps dans l'inaction > le duc René était rentré en Lorraine, où il avait été reçu avec les plus grandes démonstrations de joie. Les habitans étaient d'autant plus empressés à rentrer sous ses lois, qu'ils étaient las du joug insupportable -du Bourguignon.
L'armée de René se grossissait à mesure qu'il s'avançait. Le roi de France, qui n'avait plus de raison déménager son ennemi, se déclara ouvertement pour le duc de Lorraine , et hii envoya des secours considérables en argent. Déjà , il avait repris'Epinal,yaudemont et presque toutes les petites villes de la Lorraine ; il vint mettre le siège devant Nancy. C'était Jean de Rubempré , ^gneur de Bièvre , qui y commandait , et il se défendit aussi longtemps et aussi vaillamment qu'il put ; mais la ville était mal approvisionnée , la garnison mal disposée , et , ce qui rendait sa position encore plus diflSicile , les habitans mal intentionnés. Il comptait dans sa garnison trois cents Anglais. Leur cbef fut tué d'un coup de canon . Cette perte les découragea tout -à-fait, et ils proposèrent au seigneur de Bièvre de demander à capituler , ou qu'ils capituleraient eux-mêmes. Ce loyal chevalier, se voyant ainsi abandonné à ses propres forces , sans espoir de secours, consentit à rendre la place au duc de Lorraine , sous la condition que la garnison aurait les biens et la vie saufs. Elle sortit de la ville le 6 octobre.
Le duc de Bourgogne était en marche pour venir au
secours de Nancy, quand il apprit que cette irîlle Tenait de se rendre. U avait réuni tout an plus six mille hommes (a). Ce n'étaient guère que les débris de son armée , renforcés par quelques recrues levées dans la Franclie-Comté et quelques troupes venues de Luxemboui^*
Ladéieuse de Nancy était confiée aune garnison composée de Lorrains, de Français, d'Alsaciens et de Lombards, et le duc Bené était allé ehercherdu secours dans la Suisse. Les habitans réunisâ la garnison, se défiendirent avec un courage admirable ; et cependant, la ville se trou* irait dans la plus grande détresse. Les viirres manquaient dqà. Mais l'armée boui^uignonne était dans un état plus ficbeux encore. Elle était non-seulement accablée par la misère , mais encore plus par les maladies , et elle se fondait tons les jours par la ditertion. Le nombre des enne nûs du duc augmentait de tous les côtés (5). Le plus dan* gereux , parce qu'il était celui dont il se défiait le moins, était le comte de Campo-Basso, cet aventurier napolitain, qui avait eu l'adresse de slnsinuer si avant dans ses bonnes grices, qu'il n'écoutait que lui ; et cependant , ce traître , depuis qn'il était entré au service du duc , n avait cessé de Ibiner des complots contre ses jours. Déjà, l'année précé* dcote, dans va voyage qu'il avait lait en Italie par ordre dadncpoury iaire des levées d'bommes(c), il avaitassocié à ses desseins un médecin italien , nonuné Simon de PaTÎe, établi à Lyon. Il s'assura d'abord de cetbomme;
(«) Hcater., lib. 5, cap. i3. [h) GMÛDCSf lÎT. 5, ch. 6.
(c) Id., ibid., et Ut. 4* ^^ >3.
et en revenant par la Savoie, il reprit le fil de ses projets. Il fit oflrir au roi de France de lui livrer toutes les places confiées à sa garde ; on bien , lorsque le roi se trouverait en bataille contre le duc , Campo-Basso , au moyen d*un signe dont il conviendrait avec le roi , tournerait avec tontes ses troupes contre le duc. Ce second parti ne plut pas au roi. Le perfide napolitain lui proposa , pour troisième moyen, de lui livrer le duc, mort ou vif, et il expliqua la manière dont on pourrait facilement exécuter ce projet* Quandleducallaitvisiter ses quartiers, en arrivant , il descendait de son grand cbeval , ôtait toute son armure , ne gardait que sa cuirasse , et montait sur un petit cheval , escorté de huit ou dix archers seulement, et quelquefois de deux ou trois gentilshommes de sa chambre , pour s'assurer par lui-même si tout était en ordre dans ses quartiers. Il faudrait saisir ce moment , et l'on ne pourrait manquer de le tuer ou de le prendre. L'infâme Campo-Basso s'offrait de faire le coup lui-même.
Tantd'obstination à trahir son maître inspira de la défiance etdes soupçons au roi.Il nesavait deviner dans quel but il lui faisait de semblables ouvertures. Soit qu'il craignit que ce méchant homme ne lui tendit unpiége qui pourrait tourner contre lui-même ; soit qu'il sentit combien il serait dangereux d'accepter ces offres dans cemoment, où le duc était en forces (c'était avant la bataille de Grauson), il résolut de montrer une grande franchise, et il chargea le sire de Contai d'informer le duc de toutes les menées du Napolitain. Mais le duc ne voulut en rien croire, disant que si cela était vrai, le roi ne le lui eût pas fait connaître.
SEPTIÈME ÉPOQUE. loi
Le duc ne se trompait pas toat-à-£iit. Les faits ëtaient trais; mais si le roi en informait le dac, c'est qn*il avait alors des raisons de le ménager. Qnand depuis , c'est-àdire , après la journée de Granson ^ Campo*Basso eut renouvelé ses propositions, le roi ne se montra plus si scru« pukux ni si difficile , et il n'éprouva plus de répugnance 4 accepter les offres qu'il avait rejetées peu de temps auparavant.
Cependant Gimpo-Basso n* avait pas perdu les bonnes grâces du duc , et il était resté à son service ; c'est ce cju'il fallait pour le mieux trahir* Il renoua ses intelligenees secrètes avec le duc de Lorraine , et tftclia de prolonger le siège de Nanci.
Le duc René , avec l'argent et l'appui du roi de France , avait fait en Allemagne de fortes levées d'hommes , qui pouvaient monter à douze ou quatorze mille hommes , tant infanterie que cavalerie (a). Il avait en outre, devrai compte dit, dit la chronique, dix mille cinq cents Suisses, sans compter les Lorrains. Il marcha k la tête de cette armée sur S^ Nicolas près de Nanci, où son avant-garde entra sans ràistance. Ce village n'était occupé que par quelques Bouguignons , qui furent tvtés, pendus , jetés â la rivière ou précipités du haut du clocher.
Le lendemain, 4 janvier i4779 toute l'armée du duc de Lorraine avait passé la Menrthe, et ne se trouvait éloignée du camp des assiégeBns que de deux lieues.
Leduc, qui était impatient du repos (6), assembla son
(«) hà. Marche, lir. a, ch. 8. Chron. tcaïuUl., p. aa3. (h) Addition aux Mém. de Comiiies, p. aSg.
conseil contre sa coutume (a) ; car il usait communément de son propre sens, dit Comines. L'avis général fui qu'il se retirât à Pont*à-Mousson ; qu*il laissât seulement dans les places voisines de Nanci un nombre d*hommes suffisans pour les garder ; que quand le duc de Lorraine n'aurait plus d'argent (et il n'en avait guère) pour payer les Allemands qu'il avait amenés , il serait obligé de se re tirer ; qu'ainsi , avant la fin de l'biver , la ville serait réduite à une si grande détresse , qu'elle serait forcée de se rendre; que pendant ce temps , le duc pourrait refaire son armée. Ces raisons étaient très-solides. Son armée était tellement délabrée , que Comines rapporte , d'après ce qu'il avait entendu dire de ceux qui prétendaient le savoir, que le duc n'avait pas quatre mille hommes, dont il n'y en avait guère que douze cents en état de combattre, et La Marche dit , sur sa conscience, qu'il n'en avait pas deux mille (i). Mais il avait une grande ressource^ l'argent ne lui manquait pas; car il avait au château de Luxembourg en réserve une somme de quatre cent cinquante mille écus ; et avec cet argent , sll avait eu un peu de
(a) Comines, liv. 5, ch. 8.
{b) La Marche, liv. a, ch. 8. On remarquera peut-être une contradiction entre ce que cet historien Avance ici, et ce qu'il dit dans son introduction, où il certifie que le corps qu'il amena avec lui, n'e'tait que trois mille combattans en toutes gens. Cette contradiction apparente peut s'expliquer. Quand, dans le chapitre 8, il dit que le duc n'avait pas deux mille combattans, il entend sans doute ce qu'on appelle des troupes réglées, disciplinées'^ et dans l'introduction , il dit des combattans de toutes gens, c'est-à-dire, si je comprends bien, qu'il comptait tout ce qui tenait à l'armée, comme goujats, palefreniers, conducteurs de chariots.
SEPTIÊIIE ÉTOQUE. io3
^vdeiice et de réflexion, il aurait pa rétablir tes aflàîres* Mais œ n'était pas pour entendre leor avis qu'il avait assemblé ses oflicien; c'était pour leur manifester sa volonÈé. n ne Tonlut donc suivre aucun conseil , écouter ancane raison, et fl réiolut^ plus par obstination que par sens (a), d'attacjner les ennemis dès le lendemain avec ce petit nombre d'hooimes , qui tremblaient de peur.
Le comte de Campo-Basio , qui avait ccmsommé sa trahison, comme il l'avait promis au roi de France, vint se rendre au doc de Lorraine avec sa troupe. Mais ce prince, anssiloyal que le roi était ionrbe , lui fit dire qu'il se reti rât 9 qu'il ne voulait point de traître dans son armée , et il se rendit au château de G>ndé, k deux lieues de Nanci«
Le dimanche, 5 janvier, vers huit heures du matin , la bataille s'engagea . Le duc Charles avait partagé son armée en deux ailes (&)• La droite était commandée par l'italien Galeotto,etla gauche par Josse de Lalain(c). Les Suisses se précipitèrent avec la plus vive impétuosité sur l'aile droite , faisant une si terrible décharge , qu'eUe fut mise dans une déroute complète. Galeotto y fut tué. L'antre aile , composée d'hommes de pied , fut en même temps rudement enfoncée et vivement poursuivie par la cavalerie de Lorraine , dans la direction du pont de Bouxières, i une demi-lieue de Nanci , en allant sur Thionville et Luxembourg. Campo-Basso gardait ce pont, avec une bonne troupe , et il avait fait placer des chariots au milieu ,
(a) Additkm aas Mémoiret de Gnnines, p. ago.
(b) Chroo. fctndaL, p. aaS ettuiv.
(e) On rappelait foorerain de Flandre , parcequ'il ëuit souTcrain ]>silli de cette proyinee.
io4 HISTOIRE OÉNÉEALE D£ LA BELGIQUE.
de manière que les Bourguignons, se trouvant tout-à-coup arrêtes , étaient forcés de se jeter dans la Meurthe pour la traverser à la nage. C'est là que se fit la plus grande déeOnfiture ^ et la perte des Bourguignons y fut de moitié p\\xs forte que âur le ehamp de bataille. Les uns furent tuéSf les autres noyés ou pris. Une partie de ces fiiyards, ayant pu éviter le pont , se sauvèrent dans les bois ; mais i\é ne purent échapper, se trouvant harcelés de tous les côtés par les hàbitans du pays. Deux heures après la chute du jour, ils les poursuivaient encore. Ce fut un horrible spectacle. On ne voyait dans une étendue de quatre lieues que des cadavres dans les champs et dans les chemins.
Le lendemain^ jourdelepiphanie, le duc René fit demander de toutes parts ce qu'était devenu le duc de Bourgogne , s'il était sauvé , s'il était pris ; il envoya des messagers, qui n'en rapportèrent point de nouvelles positives ; ce n'étaient que des contes , des bruits vagues, des rap* ports ou défigurés ou exagérés. Il dépécha un homme de confiance à Metz pour s^assurer si le duc n'était point passé par cette ville, et on lui répondit tju'on ne l'avait point vu.
Enfin , après toutes ces perquisitions inutiles , Campo- Baàso , qui peut-être aurait pu en donner les nouvelles les plus sûres , amena au duc Un jeune page , natif de Rome , de Tilltistre famille de Colonne , qui avait dit savoir l'endroit où le duc était tombé. On y envoya un détachement sous la conduite de ce page. Ce n'était guère qu'à trois petites portées de couleuvrînes de la ville , où étaient environ quatorze cadavres nus, assez éloignés les uns des autres. Le page y reconnut le duc, couché dans une mare,
SlPnÈMB fiPOQUB. io5
le yiaàge attaché à la glace, et tellement gonfle, qo*il était derenu méconnaûsable. Il avait la tête fendue par le milien )ii5qa*i la boncbe , les cuisses et le fondement percés de deux coups de hallebardes. Son médecin, «jui était nnPortugais, nommé Matthieu Lupi, son chapelain Dénia, son chambellan Olivier de La Marche , son frère le grand bâtard et plusieurs de ses gens le reconnurent à des signes certains. Onttemarqua, à Tinspection du cadavre , aucAté droit du cou, la cicatrice de la blessure qu'il avait reçue à la bataille de Mont-le-Hérj, ainsi que la trace de deux plaiesou abcès qu'il avait eus , l'un k l'épaule, l'autre su bas- ventre. Il portait en outre d'autres marques diatinctives, auxquelles il était impossible de se méprendre, n lui manquait deux dents, qu'il avait perdues parl'eflêt d'une chute; il portait les ongles beaucoup plus longs qu'aucune autre personne de sa cour. L'ongle de l'orteil gauche était rentré dans la chair. Il avait encore au doigt son anneau 9 orné d'une pierre brillante.
Le corps fut porté à Nanci. On le lava et on le déposa dans une chambre bien fermée , tendue de velours nmr. On le revêtit d'une camisole de toile, qui le couvrait de la tête aux pieds. La tête reposait sur un oreiller de velours noir, et était couverte d'une couronne ducale , enrichie de pierreries. Le corps était recouvert d*un poêle , également de velours noir (a). Aux deux côtés du lit étaient
(a) Je eroif devoir faire id ane petite obiervation , tma peu importante, à la Térite' ; mais elle tient k l'esactitnde hittorique. Les historiens modernes ont dit qae la cbambre était tendue de noir ; qae la camisole e'tait de satin blanc. Mais les chroniques anciennes portent , au lieu de salin noir , du velours, et au lieu de satin blanc, de la toile.
io6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.
deuK sièges pour les deux hérauts d^arn^es , et aux cpiatre coins , de semblables sièges pour quatre personnes tenant des cierges allumés. Aux pieds étaient la croix et Peau bénite.
Le duc de Lorraine vint visiter le tombeau en babil de deuil 9 ayant une grande barbe d*or descendant jusqu'à ia ceinture , à la mode des anciens preux quand ils avaient remporté une victoire (a). En entrant, il passa la main sous le poêle, et prenant celle du duc : « Biau cousin, Dieu » veuille avoir voz ame , dit-il d'un ton pénétré ; mais » vous nous avez fait moult de maux et de douleur , » et il lui jeta de l'eau bénite sur le corps. •
Il resta exposé aux regards du peuple pendant six joiurs. Le dimanche suivant, il fut solennellement entef ré dans l'église de S^ Georges à Nanci,d où il fut transféré,en 1 55o, par ordre de l'empereur Gharles-Quint, à Luxembourg, et en i553, à Bruges , dans la collégiale de Notre-Dame, où Ton voit son tombeau devant le maître- autel, ainsi que celui de sa fille Marie. Ce sont deux tombes de cuivre doré, d'une beauté et d'une magnificence remarquables.
On n'a jamais su bien positivement comment le duc Charles avait péri. On a cru assez généralement qu'il avait été tué, ou au moins achevé par des hommes que le comte Campo-Basso avait apostés. On a dit^cpe le coup qu'il avait reçu à la tête , lui avait été porté par un boulanger de Nanci , nommé Humbert ; qu'un de ses officiers l'avait soutenu et remis sur son cheval ; qu'alors il s'était élancé avec
(a) ChroD. scandai. , p. aa8. Addition aux Mémoires de Comines, p. aai.
plnsd'anlmositeaiimUieu des combat tans ; qaecetofiicier, renversé luî-méme, n'avait pu le suivre , et qu*U ignorait ce qu'il était devenn ; mais on ajoutait, que s'étant engagé dans la fange, soit (ce qui est très-possible dans l'état de faiblesse où il devait se trouver) qu'il soit tombé de son cbeval ; ou , comme on Ta dit encore (a), que le cheval se soit enfoncé dans la glace et que le malheureux prince n*ait pu s'en tirer ; qu'il avait crié à un cavalier qui le poursuivait , appelé Glande de Bazemont , chfttelain de S^ Dié : Sauvez le duc de Bourgogne , et que ce cavalier, qui était sourd, croyant entendre : vive Bourgo* gne ! lui porta , sans le connaître , les derniers coups avec tant de fureur, qu'il fut cruellement et mortellement blessé i la tête , aux cuisses et au fondement.
Telles sont sur ce grand événement les différentes ver* sioDS que les historiens ont rapportées sans autre preuve qne lesbruits qui en ont couru dans le temps, et qui, ayant fait le sujet des entretiens populaires , ont été , comme il arrive , exagérés et défigurés par Tamour du merveilleux. Je m en tiens bien plutdt au simple récit de Comines, qui n'en parle pas i la vérité comme témoin oculaire ; car il n'y était pas, dit-il* Mais il rapporte le fait comme le lui avaient raconté ceux qui avaient vu tomber le duc de son cheval (^), et qui n'ont pu le secourir, parce qu'ils avaient été faits prisonniers. Il ne fut pas tué sous leurs yeux; mais il survint à l'instant une grande foule par laquelle il fut entraîné et accablé , et il périt sous les coups de ces furieux.
(a) Henter., lib. 5 , cap. 14.
(6) ComiDCt. Sleidan.
io8 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.
La perte des Bourguignons a été évaluée à trois mille hommes (a) . On reconnut sur le cbamp de bataille,renyersés à côté du téoiéraire et infortuné due , le sire du Ru- ])empré , gouyemeur de la Lorraine , le sire de Contai, conseiller du duc , le loyal italien Galeotto , si diflerent de son infâme compatriote Campo-Basso, et plusieurs autres vaillans gentilshommes. On compte parmi les prisonniers , les seigneurs les plus di^ingués de la Belgique et de la Bourgogne , entr'autres le comte de Nassau , le comte de Chimai , Philippe , comte de Rothelin , Antoine d'Oiselet , Jean de Montfort , Olivier de La Marche, Josse de Lalain , qui était fort blessé , le grand b&tard Antoine et son fils.
Charles est un de ces personnages extraordinaires qui méritent le plus de fixer l'attention du philosophe qui aime à étudier les hommes dans l'histoire. La nature avait déposé en lui le germe de toutes les vertus miles. Portées à l'excès, elles dégénérèrent en vices (6). Jeune, il avait les qualités d'un prince libéral et bienfaisant , la valeur et la générosité d un héros ; dans un ftge plus avancé, il n'avait plus que la dureté d'un tyran et la fougue insensée d'un conquérant. Uétait impatient, emporté, impétueux, franc et loyal , mais jusqu'à la grossièreté et la rudesse ; ferme, mais jusqu'à l'opiniâtreté ; brave , mais jusqu'à la témérité. U avait généralement le ton bref , le regard sombre, les manières brusques ; et dans ses fréquens accès de colère , il s'exprimait par des accens entrecoupés et discor-
(a) Heater., lib. 5, cap i3.
(6) GoBÎDes. La Hardie. Basin • Heuteru».
SEPTiiifE ÉPOQUE. 109
dans; il se bordait les lèvres , grinçait des dents , firap* paît la terre du pied. Sa voix devenait ranqne. 11 aimait l'ordre et la jnstioe ; mais cet amonr de la justice le ren* dait cpielqnefois injuste (a) et même cruel. Il ^tait domine par un amour-propre excessif. Ce sentiment , qui , lors» qu'il est modéré , n'inspire cpie la confiance que Thomme doit avoir dans ses propres forces , était dans ce prince une préK>niption aveugle, qui faisait, comme ditG>mines, qu'il estimait toutes les grâces et honneurs qu'il avait reçus dans ce monde, être procédés de son sens et de sa vertu, sans les attribuer i Dieu. Comme généralement tons les grands , non-seulement il ne souffrait pas la con* tradiction, pas même l'observation ; mais il s'en rapportait toujours à son propre sens , et s'abeurtait , s'il est permis de parler ainsi, àses idées et à sesopinions^dédaignant les conseils des autres , et ne prenant pas même la peine de les examiner et de les peser. Il se serait cm humilié d'avoir appris quelque chose d'un autre : tant il se croyait infaillible et supérieur k tout le monde! Il aimait k marcher vers son but par la voie la plus courte , quelque dangereuse qu elle pût être , plutdt que de suivre un chemin plus sûr, mais qui ne le conduirait que par un détour. Passant toujours d'un excès à l'autre , il était tantôt avare , tantôt prodigue, sans raison et sans discernement. Tantôt dévot jusqu'à la minutie , il se livrait i toutes les momeries des vaines pratiques , et reprochait aux prêtres de mettre trop de négligence , d'insouciance et de précipitation dans la célébration de Votàce divin ; tantôt relâché,
(a) C'est bien à lui qu*OD peut appliquer raxiome : Summum jm nsm- "M injuria.
pour ainsi dire, jusqpi'à rimpiëtéetrathëisnft. il s'abstenait de tous les devoirs de religion , et denRidait aux prêtres s*ils croyaient à Fexistenee de celui à qui ils adi-essaient leurs prières et leurs sacrifices. Dur et hautain par caractère , il était bon et humain à l'égard des pauvres et du petit peuple ; grand et magnifique à l'égard des ambassadeurs et des étrangers , non pour le plaisir de faire de Thonneur à ceux-ci , et du bien à ceux-là , mais pour flatter sa vanité en étalant sa puissance ; c'était moins, en un mot , par bienveillance , que par ostentation. Il était chaste et sobre ; il n'eut ni maltresses ni concubines. 11 eut trois femmes , Catherine de France , Isabelle de Bourbon et Marguerite dTork , et il leur fut constamment fidèle. Il avait le libertinage tellement en horrenr, , qu'il le punissait dans les soldats aussi sévèrement que le vol et la désertion. Il ne buvait pas de vin , et on l'a vu , dans ses revers , en faire un usage immodéré : tant il est vrai que , presque dans tout , son caractère violent et impétueux le précipitait toujours dans l'excès !
Charles était d'une taille moyenne , avait de gros membres ; il avait le visage long , le front large , le teint pâle , les yeux , la barbe et les cheveux bruns , le regard sérieux, imposant , quelquefois menaçant. Il avait plusieurs habitudes particulières qu'on appelle tics : il relevait ou tordait ses moustaches en parlant ; il fronçait les sourcils de manière non-seulement à les rapprocher, mais à les confondre; il portait la main à son épée ou à son poignard, dont il faisait tour-à-tour sortir et rentrer la lame. Quand il écoutait avec attention , il serrait entre les dents Fongle du pouce.
En suivant Charles dans les mémorables actions de son
règne , j'ai été souvent frappé de tous les traits de ressemblance qu'elles présentent avec celles de cet homme m* traordinaire , qui » dans les derniers temps, a étonné le monde par son immense génie , $e$ entreprises hardies , ses vastes conceptions » par ses succès et par tes revers* J'entrerai dans quelques détails qui rendront le parallèle vraiment surprenant.
Le duc de Gueldre était brouillé avec son fils Adolphe , comme le roi d*Espagne avec son fils Ferdinand. Charles et Napoléon profitèrent de cette mésintelligence pour s'emparer de leurs états ; ils les firent arrêter , et ils furent forcés Tun et l'autre de céder leurs états à rusorpatenr.
Adolphe a voulu épouser Marie de Bourgogne en sor* tant de sa prison , comme Ferdinand , prisonnier à Valenjai , avait demandé à Napoléon d'épouser une princesse de son sang. Les deux pères étaient vertoenx ; les deux princes , au contraire , avaient voulu détrôner leurs pères.
Charles ambitionnait le titre de roi , comme Napoléon celui d'empereur. Charles négocia le mariage de sa fille Marie avec Maxinûlien , fils de l'empereur Frédéric , et Napoléon épousa Marie-Louise , fille de l'empereur Fran* çois.
Charles , dont Tallianoe dn duc de Lorraine René avec les Sujiws avait arrêté les progrès « entre dans la Lorraine, s*en rend maître en trois mois , et s'établit i Nanci. Na* poléon , dont les intelligences de l'empereur Alexandre avec les Anglais avaient dérangé le plan d'envahissement général , marche contre la Russie , et s étant emparé de la l'<dagne en deux mois , il s'arrête à Moscou. Après la bataille de Granson, Charles estobligé de fair ,
comme Napoléon après Tincendie de Moscou , prescpe sus s'arrêter, Vxin au travers des montagnes , l'autre au milieu des déserts , suivis d'un petit nombre de serviteurs demeurés fidèles, et il ne. resta de leurs armées, les plus belles qu'ils eussent mises sur pied , que de tristes débris échappés aux élémens.
Dans leur désastre , ils éprouvèrent l'un et l'autre Tinconstance des hommes. Tous les jours , ils apprenaient la défectiond'un ancien allié ou l'arrivée d'un nouvel ennemi. Les uns augmentaientàmesure que les autres diminuaient. La trahison éclata de toutes parts . Les Lorrains rentrèrent sous les lois de leur ancien souverain, comme les Prussiens sabirent la première occasion de se soustraire à un joug qui leur était devenu insupportable.
Charles trouva son tombeau à Nanci ,et Napoléon sa ruine à Waterloo. La mort de l'un entraîna la perte de la Bourgogne , et la chute de l'autre cdile de la Belgique* Leurs richesses en équipages , en bijoux , en meubles , sont tombées dans les mains des ennemis, et afin que l'on vit dans ces deux hommes des traits de ressemblance toujours plus frappans , ils ont lun et l'autre régné dix ans , et n'ont eu qu'un enfant. Ils n'ont eu ni maîtresses ni concubines. Tous deux furent sobres* Ils étaient tous deux simples dans leur intérieur, magnifiques dans la représentation , brusques dans les manières , durs dans les propos.
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