‹ Histoire générale de la BelgiqueChapitre 4 sur 28 · DEUXIÈME DIVISION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME DIVISION

BBANCHE ESPiGNOLE.

VU LA MOMT DB CHÂRLBf-QmHT , ■« l558 , HJt^'AU TlAiri

s*iramBGBT B* 1713.

Trêve. -« Paix de Câteau-Cambresis. — Ton, manièrei , habitndes de Philippe II. Il nomme Marguerite, duciiesse de Parme, gouvernante générale des Pajrs-Bas, ainsi que les gouverneurs des provinces ; il organise les conseils collatéraux, nomme l'amiral et le général d'artillerie. Érection des nouveaux évécbés; nomination des évèques. — Installation delà gouvernante. — Composition du conseil d'état; portrait de ses membres.— Instructions du roi pour les tribunaux de justice relativement à la religion. Les états demandent le renvoi des troupes espagnoles et Téloignement des étrangers du conseil d'état. — Instructions secrètes pour la gouvernante. — Départ du roi.— Prépondérance de Granvelle dans le conseil d'état. — Départ des troupes espagnoles.

Philippe n,qae la mort delà reine Marie d'Angleterre ,

son éponse , rendait plus indifférent sur les intérêts des

Anglais , songeait à retourner en Elspagne , où ses aflaires

le rappelaient. Il sonpirait après la paii^ qui lui était aussi

nécessaire qu'à Henri II , et les deux monarques la dési-

a98 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

raient aussi ardemment lun que Tautre. Les Guîses cependant , dont Ist guerre augmentait le crédit , tâchait de détruire dans lesprit du roi ses dispositions et ses vues pacifiques ; mais la duchesse de Yalentinois , ennemie des Guise, qui lui avaient déplu, affermissait le monarque dans ses desseins , et le connétable de Montmorency , prison* nier en Espagne , fut chargé d*entamer les négociations.

Dès le ly octobre , les deux rois convinrent à Clercamp , dans le Gambrésis , d'une suspension d'armes pendant laquelle on négocierait la paix. Le roi d'Espagne employa pour cette négociation , Ferdinand de Tolède , duc d'Albe; Guillaume de Nassau , prince d'Orange ; Ruy Gomez , comte de Mélito ; Perrenotde Granvelle , évêque d'Arras , et Viglius de Zwichem , président du conseil privé , à Bruxelles ; et le roi de France ». Je connétable de Montmorency, le cardinal de Lorraine , le maréchal de Saint- André, Jean de Morvillers , évêque d'Orléans , et Claude de Laubépine , secrétaire d état.

La paix fut signée à Gâteau-Cambresis , le 3 avril iSSg. Philippe II s'y engage (art. 2) à restituer à la Fran ce les villes de Saint-Quentin, du Câtelet et de Ham, et Henri II s'oblige réciproquement à restituer à l'Espagne , Thion ville, Marienbourg , Yvoi , Dampvillîers et Montmédi , avec toutes les autres places et lieux , que les Français a valent pris sur les Espagnols.

Il fut stipulé (art. 12) que le terrain de la ville de Térouanne, qui devait être cédé à la France, ne pourrait jamais être fortifié; et que , d'un autre côté , les fortifications de la ville d'Yvoi , qui devait être restituée à l'Espagne , pourraient être rasées.

Il fut convenu (art. i3) que les revenus de la manse

ëpiscopale du chapitre de Térouanne , teraient partages en deux , pour en fonder , sous l'approbation du pape , deux nouveaux ëvéch^ ; Tun, dans les ëtats du roi de France, à Boulogne ou ailleurs; et l'autre , dans ceux du roi d'Espagne, à Saint-Omer ou ailleurs.

Le mariage d*Elisabeth de France, fille de Henri II, avec Philippe II , négocié par Montmorency , devint le gage de l'union des deux puissances.

Un traité si glorieux pour l'Espagne, excita les murmures de la nation française^ qui voyait avec indignation qu'une guerre si ruineuse n'avait abouti , après trente ans de succès, qu'à dépouiller et à déshonorer son roi par un traité honteux.

Philippe,déchargé des embarras de cette longue guerre, ne songea plus qu'à exécuter son projet de réforme dans l'administration civile , militaire et religiense des Pays- Bas , afin de pouvoir presser lemomentde son départ poar FEspagne, où il avait résolu de fixer son séjour,parce qu'il se sentait que de l'aversion pour tons les antres pays.

Les présages de son règne ne furent pas heureux, et son caractère ne pouvait que déplaire à des peuples qui avaient toujours été soumis à des princes habitués i vivre avec leurs peuples comme au centre de leur famille , parlant leur langue (a) , respectant leurs usages , partageant leurs jeux (6). Le contraste que pràentaient la coo'

(a) Charies-Qiiiiit larait cioq laognet, et parlait a chacim la «ienoe.

{è) Ce même |nîiice,n'éUnt encore âge' que de âfntze an*, abattit d'un coop d'arliaiae roiseao poié sor b timr de replie daSaUoB i 0rosclle«f «t fiit aÎDn prodamé ff« dn

3eo HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE;

trainte perpétuelle et Tétiquette rigoureuse auxquelles on était assujetti , avec la liberté et laisance dont on jouissait sous les règnes précédens , causait un mécontentement général. Le ton réservé de Philippe, son sérieux glacé, sa contenance roide; ces yeux voilés, ce visage sombre, qui paraissait toujours couvert d'un nuage, annonçaient un caractère soupçonneux ,' dissimulé et ombra geuz , et inspiraient, comme par une réciprocité naturelle, à tous ceux qui l'approchaient, la défiance qu'il éprouvait et qu'il leur témoignait. L'affectation de ne porter que le costume espagnol , de ne parler que la langue espagnole , comme il avait fait en France et en Angleterre , choquait également les yeux et les oreilles. On eût dit qu'il cherchait à déplaire par tous lés sens. Il était mesuré , compassé dans tout , dans ses délibérations, dans ses audiences, dans ses dévotions. La plus sévère et souvent la plus ridicule étiquette présidait à toutes ses actions. Il était taciturne , et s'il daignait quelquefois parler, ce n'était presque que par monosyllabes.il était inaccessible , et, pour ainsi dire, invisible. Il se tenait caché au fond de son carrosse pour se dérober aux regards du peuple , qui se précipitait sur ses pas pour le voir.

Il détestait le séjour de la Belgique, et il se hâta d'en régler l'état , . pour abandonner le plus tôt possible un pays qu'il était bien décidé à ne plus revoir. Il pourvut donc d'abord au gouvernement général des Pays-Bas, auquel il nomma Marguerite d'Autriche, duchesse de Parme, fille naturelle de Charles-Quint. Cette princesse était née à Audenarde en i522 de Marguerite Van der Genst. Elle avait épousé en i536 Alexandre de Médicis , duc de

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Florence^^ten i538, OcUveFarnise , fiUalnë de Pierre* Louis Famèse , duc de Parme et de Plaisance , aoqnel il succéda en i547«

Cette nomination fut suivie de celle des gouverneurs des provinces. Il continua Guillanme de Nassau ^ prince d'Orange , dans celui de Hollande et de Zelande , et il y ajouta Utrecbt. Il continua Clément Lamoral , prince de Gavre et comte d'Egmont , dans celui de Flandre et d'Artois. Il donna celui de Luxembourg à Pierre-£mest,comte de Mansfeld ; celui de Namur à Charlei , comte de Ber« la y mont ; de Limbonrg à Jean , comte d'OostFrise ; de Hainaut à Jean de Lannoy , seigneur de Molembeck ; de la Flandre française i Jean de Montmorency, seigneur de Courière ; du Toumaisis à Florent de Montmorency, seigneur de Montigny ;de la Frise et de TOver-Ysselà Jean de Ligne , comte d'Arenberg. Il différa pour des raisons particulières de pourvoir i celui de Gueldre et de Zutphen , qu'il donna dans la suite â Charles , comte de Megbe. Il ne nomma point de gouverneur pour le Brabant , qui fut immédiatement soumis au gouverneur gé* néral des Pays-Bas.

^près avoir ainsi réglé le gouvernement général et celui des provinces , il organisa les trois conseils collatéraux , dont il détermina les fonctions par des instructions précises, de manière qu'ils ne pussent empiéter l'un sur l'autre. Il pourvut également au règlement de Tétat militaire. Dès l'an iS^y, Charles-Quint, pour garantir ses frontières contre les attaques imprévues de ses voisins , avait résolu d'entretenir constamment un corps de cavalerie , connu sous le nom de bandes d'ordonnance , qui était regardé

3oa HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

comme la meilleure tronpe de l'Europe. Ce corps était compose de trois mille chevaliers , avec les cbefs et les capitaines. Philippe , à l'exemple de son père, dîstribna cette cavalerie en quatorze cornettes , dont il donna le commandement à quatorze principaux seigneurs du pays : il confia la charge d'amiral à Philippe de Montmorency, comte de Hord , et celle de général d'artillerie , i Philippe Stavel , de Glay.

Mais l'affaire la pins délicate et la plus difficile k régler , était l'état ecclésiastique. Déjà Charles*Quint, pour empêcher les progrès des nouvelles sectes , avait formé le projet d'ériger de nouveaux évéch&^dans la Belgique , on il n'y en avait que cinq : Ârras , Térouanne , Cambrai, Utrecht et Tournai ; mais les guerres continuelles , dans lesquelles il était engagé, lui ôtèrent la possibilité plutôt que la volonté de réaliser ce projet , dont il laissa lexécntion à son fils : c était un des points principaux des dernières instructions qu il lui donna.

Philippe avait envoyé à Borne , François Sonnius , docteur de Louvain , pour y négocier cette affaire avec le pape Paul IV. Sonnius revint aux Pays-Bas, accompagné du nonce Salvator Pacinius , évéque de Clusium , dans la Toscane , avec une bulle du 12 mai iSSg, par laquelle le pape permettait lerection de quatorze nouveaux évécbés , qui seraient suffiragans de Cambrai et d'Utrecht , qu'il érigea en métropoles , et de Malines, qu'il décora de la primatie des Pays-Bas.

Les nouveaux évéchés furent Arras, Saint-Omer et Namur , suffragans de Cambrai ; Anvers , Gand, Bruges , ' Ypres, Bois-le-Duc et Buremonde, suffragans de Malines ;

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Harlem , Deventer , Leuwarde , Groningue et Middelbourg , suflTragans d'Utrecht.

Philippe voulut, avant de partir , avoir la satisfaction de chobir, pour remplir les nouveaux sièges, des hommes recommandables par leur science et par leurs vertus , qui tous s'étaient distingués par leurs ouvrages, et s'étaient signalés par leur fermeté et leur orthodoxie au concile de Trente,

Il nomma donc a l'archevêché de Malines , Perrenot de Granvelle, de Besançon , conseiller d'état , évéque d'Ajras; à Tévéché d'Anvers , Philippe Nigri , de Boulogne, doyen de Sainte-Gudule à Bruxelles, chancelier de Tordre de la toison d'or , et conseiller d'état , mort avant d'avoir été sacré , et remplacé par François Sonnius , qui avait été nommé à Tévéché de Bois - le • duc , et passa à celui d'Anvers , dont il est conséquemmeut le premier évêque; à l'évêché de Gand, Corneille Jansenius , de Hulst , docteur en théologie de l'université de Louvain; à celui de Bruges, Pierre Curtius, de Bruges, docteur en théologie de l'université de Louvain ; à celui d'Ypres , Martin Rilbove , Brabançon, docteur en théologie, et doyen de Saint-Pierre à Louvain ; à celui de Bois-Iè-Duc , François Sonnius , de Boisle-Duc , docteur en théologie de l'université de Louvain , et chanoine d'Utrecht, qui fut transféré à celui d'Anvers ; à celui de Ruremonde , Guillaume Lindanus , de Dordrecht, docteur en théologie de l'université de Louvain.

11 ne nomma pas à l'archevêché de Cambrai, parce que le pape Paul IV y avait appelé Maxlmilien de Berg.

3o4 HISTOIRE GÉNÉHALE DE LA BELGIQUE.

Il nomma à Tévéchë d'Ârras, François Rlcbardot, Bourguignon , docteur en théologie de Tordre de Saint- Augustin ; à celui de Saint-Omer , Guillaume de Poitiers , archidiacre de la Campine , prévit de Fumes , qui naccepta pas et fut remplacé par Gérard d*Hamerlconrt; à celui deNamur, Antoine Havet , d'Arras, dominicain, docteur en théologie, confesseur de Marie, reine de Hongrie.

Il nomma à Tarchevéché d'Utrecht , Frédéric Schenck , de Tautenbourg , prévit de Saint-Pierre â Utrecht , et président de la chambre impériale de Spire ; à celui de Harlem, Nicolas de Nieuwlandt^ évéque d*Hébron ; à celui de Deventer , Jean Mabieu , quiVen démit , et fut remplacé par Gilles Dumont , dePerwez , en Brabant , provincial des récollets ; à celui deLeuwarde, Rémi Drintios, conseiller ecclésiastique à Malines ; à celui de Groningue , Jean KnyflT, d*Utrecht , récollet , et à celui de Middelbourg , Nicolas a Castro, dit Vander Borcht, licencié en théologie de l'université de Louvain et chanoine dU* trecht.

Philippe n, qui désirait de presser son départ, laissai Granvelle et à Sonnius le soin de régler les limites des nouveaux diocèses et d'assigner les revenus des nouveaux évêques.

11 voulut lui même , avant son départ , installer la dacbesse dans son gouvemement.il alla donc à sa rencontre, accompagné d*Octave , son époux , d'Alexandre , son fils , et des députés des états et de la noblesse. Il amena la princesse i Gand > où il avait convoqué les états pour donner plus d'éclat à la cérémonie , et il la conduisit a

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l'assemblée. Granvelle , évéqaed'Ârras, y prononça par ordre durci, nndlseours dans lequel il exposait les iwiaoïis qai forçaient ce monarque à abandonner la 'Belgique (a^). Lies ëtats , ayant saisi dans œ discours desrdispositioiiii qui annonçaient un système oppressif et destriictènr des'prî* viléges et de k liberté du pays , y ^firent une séponse ferme dans laquelle ils ex posèlrent leurs raisons- et'lents craintev. Le roi, qui aperçut aisément dans le langage des états leur méoontentement et leurs dispositions, laissa à la du« chesse des ordres et des instilietions'secrèlie8sur''les.pnn* cipes qui devaient diriger sa conduite dana Tadmijabtration des aflàires*

Le conseil d'état était composé de^sis membres > et diiFifé en deux partie* GuiHaume de Nassau , priniee d*Orange ; Charles Latnbral, cojmte d'Egnlont , et Philippe de Montmorency, comte de Horii 4 formaient le premier. Orange en éiaitle chef. Cet homme «xtra6rdinsfire avait reçu de la nature toutes les qUaliliits nécessaires pou^ faire une révolu tidAp; 'Siénpte, &cilev iibéval, accessible, populaire, inkiotàant, îlavait su mériter la coafiamie et l-estîme des Belges par toutes les qualités prepires à gagner le peuple. Il pos^dait Fart de se^ travestir etdese inuliipUer , pour ainsi dirèr , sous toutes les ïonnes , selon les {Personnes et les cirdotistahbes. Habileté pour traiter les affaires , pénétration pour prévoir les événemeos , fermeté pour les maîtriser,' finesse et discernement pour saisir les caractères , souplesse pour les ménager,' adresse pour les manier et les dominer , il dirigea tous ces avan-

(â) Beativofflio^liv. I.

366 HISTOIRE GÉNÉRAIiB DE LA BELGIQUE.

lages Ters lea grands projeta que lui suggérait sa ¥a$le ambition. Or l'appelait le Taciturne , parce qu'en efliat, il parlait peik ; mais , dit Van der Vinckt , son silence était éloquent ; et quand il parlait , il séduisait (a).

.Le comte d'Egmont était plus illustre encore par sit& victoires que par sa- naissance. ; Aussi populaire que le prince d'QraUgOi it était plus propre au tumulte des camps et aux travaux de la gueire , qu'aux ruses de la politique et aux souplesses de$ cours. Son désintéressement }.sa noUe franchise , son aiir ouvert li|i avaient gagné ' tous les cœnns. . ,

Le comte de Horn , aussi antlbitieux , mais plus téméraire que le prince d'Orange, manquait de cette solidité et decettecirconspection nécessaires pour conduire un projet -à safin, se laissant trop em{>Qrter par sa fougue, tropdo- ' miner par son humeur inquiète.

-•• Antoine. Cerrëdot, cardinal de^ Granvelle ; Vigliusde ZwiQhettt d^iâiytta /et Charles, comt)^ de Berlaymont , formaient Tiutre parti. Graiw^Uç., dont l'habileté , la ■pénétration , l'activité, l'ambition , le faste , l'avarice et toutes les-quaUtés bonnes ou mauvaises étaient portées i l'excès , en était l'ame. Politique raffioé , hypocrite adroit , il savait employer à propos tous les moyens et toutes les rèissources que son génie fournissait à|son ambition pour couserver. sou ^4i t. iBt étendre sQupouvoirt. Il avait surbmt l'art de fomenter sousdeme^t l'inimitié qui divisait le.i>ôi «t les peuples.

. . ;Yig}ius , phef et président du conseil privé , était aussi

[a) Taeendo parla^ parlando i/ica/ila, dit k proverbe italien.

recommandable par.son habileté et ses profondes coonaiasanoes , que par sa prudence , sa fermeté^ sa modération et son patriotisme éclairé.

BerlajTnont partageait les sentimens de Granvelle et de Viglius , sans posséder leurs talens (a).

Gomme le roi voulait s'assurer aT^t son départ ([ue ses intentions seraient exactement remplies, il avait adressé aux différens tribunaux des circulaires par lesquelles il recommandait en termes généraux Tobservation et le maintien de la religion , ainsi que la rigoureuise exécution des édits publiés sur cet objet ; mais elles ne donnaient aucun détail ni aucune explication sur les mesures que l'on se proposait d'employer pour parvenir à ce but , tandis qu'en secret on s'en occupait fort sérieu^ sèment. r

Les états , dans leur réunion générale , ne touchèrent pas ce point : ils se bornèrent à demander hautement le renvoi des troupes espagnoles et étrangères, et qu'on ne confiât 9 comme au temps de l'empereur , la garde des places du pays qu'à des troupes nationales, comme aussi qu'on n'admit aucun étranger dans le conseil d*état.Cétait un trait lancé indirectement contre Granvelle , qui était de la Franche-Comté.

En voyant le ton exigeant que prenaient les états, . le roi prévoyait assez que ses projets rencontreraient dans l'exécution de terribles oppositions .11 ne parla donc pas des projets relatifs à la religion , puisque les états n'en

(a) Voyez les détails particuliers qae donne Van def Vfaickt sur tons ces personnages , liv* a , ch. a.

3o8 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELt^IQUE.

avaient pas parle eux-mêmes ; il ne répondit qa*i Par» ticle c[ui concernait le renvoi des troupes , et il promit qu*il les retirerait au bout de quatre mois.

Avant de partir , il avait donné des instructions secrètes à la gouvernante pour lui tracer le plan de condaite qu'elle devrait tenir avec le conseil d'état. Il lui avait expressément ordonné de réserver toute sa confiance pour Granvelle , Viglius et Berlaymont , qui formaient ce qu'on appelait la consulte , et de cacher soigneusement le secret de Tétat aux trois autres , en ne leur accordant par politique qu'une confiance apparente.

Le roi sentait fort bien qu'il laissait le pays dans une très-grande agitation , et que les difficultés qu'on ne manquei:ait pas d'élever sur l'exécution de ses projets en empécberait ou au moins en retarderait l'accomplissement. Mais le désir de revoir l'Espagne l'emporta sur le regret qu'il éprouvait en se voyant forcé de laisser son ouvrage imparfait.

Enfin , après un mois de séjour à Gand , il se rendit i Flessingue , accompagné delà gouvernante , de son mari, de son fils , de toute leur cour et de tous les députés des états. Le prince d*Orangè était de ce brillant cortège. Au moment où le roi allait monlier sur son vaisseau (a) , il trouva le prince sur son passage : il s'arrêta et se répandit en reproches amers sur sa conduite , lui disant avec un ton

(a) C'est Van der Vinckt qui rapporte ce fait d'après les mémoires d'Aobry Du Mouriez sur les Provinces-Unies. Celui-ci l'avait appris de son père, ambassadeur de France à La Haye, qui le tenait d'un confident du prince , témoin du fait.

HUITIÈME ÉPOQUE. log

if Indignation, que c'était Im ijal , par ses brigues secrètes, avait traverse et empêché Texécution de ses desseins* Le prince ayant répondu humblement ^e tputce.quis'élait passé n'avait été fait que par le pur mouvement des états , le roi , sortant de son flegme ordinaire , le prit parle poignet., et le secouant rudement. 9 Ivd r^Hcpa avec colère : « Non , non , ce ne sont pas les états ,. c*est toi, c est toi (a). » Le prince n'entra pas dansleTaisseau « comme les autres seigneurs (i).

Enfin, la flotte partit le a6 août i559 pour TEspagnè, où Philippe fixa irrévocablement um séjour , et la :gon« vemante revint à Bruxelles avec s«l conseil d'état.

Granvelle ne tarda pas à prendre dans le conseil cet iscendant'que lui donnait sa supériorité sur Vigliua.et Berlaymont , et il devint le guide , ou plutôt l'arbitre du gouvernement. Mais il était trop habile pour faire valoir »on crédit en le faisant paraître : il tâchait de le dissimuler pour parvenir plus sûrement à ses.Tuea^ en inspirant moins le jalousie et de défiance* Cependant il ne put dérober on|^- temps ses menées secrètes à la pénétration de ses coliègues , qui , se Toyant tous les jours traversés et rebutés lans leurs demandes, sentirent d'où partaient les coups* Lia duchesse , qui prévpyait et craignait les effets de cet nécontentemens , mettait tout en cBuvre pour réconcilier es esprits* Mais les soins mêmes qu'elle prenait pour

(a) No, noy loê eêtadoi, ma vos, vos^ vos, Cest ane expresnon me* >rîsante et dure , qui ëquiyant au tutoiement en français.

(b) On pourrait dire, et pour émue , dit Van der Vtnckt. Qui dira en fttèt que le roi ne Teât pas tntne en Espagne pour Vj tenir en otage et e faire répondre des cVénemens sur sa tête ?

3ia HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

apaiser tes ennemfs de Granvelle , décelant l'attacliement qir'elie lui portait, loin de les rapprocher , ne servaient qu'à les dloigner daTa:ntage.

Le termede qoatre mois,après lequel le roi avait promis qu'il retirerait les troupes espagnoles , était écoulé, et les états en pressaient vivement le départ. Les prétextear que h gouvernante imaginait pour le reculer , inspiraient les plus grandes craintes aux peuples, qui en murmuraient hautement. Le prince d'Orange et les comtes d'Egmont et de Horn appuyaient œs plamtes. Laprincesse, croyant qu'il était prudent d'user de ménagement et de condescendance dans dea circonstances aussi drfficiW, donna à ces troupes l'ordre de sfi rendre en Zélande pour y attendre Tordre définitif de leur départ, et elle en informa lé roi. Granvelle , de son c6té , lui adressa , à sa manière , ses plaintes sur cet ordre delagouvemante. Ce ne fut, comme ordinairement , qu'après un temps infini qu'arriva la décision de Madrid. C'était une lenteur d'étiquette , dit Van der Vinckt. Le roi ordonnait froidemeivt de faire rentrer ses troupes dans leurs anciens quartiers , parce qu'il avait résolu de les tenir encore quelque temps aux Pays-Bas. L'exécution de cet ordre devenait impossible de toutes les manières. Il était aussi dangereux de les faire revenir en Brabant ( elles eussent été massacrées en route), que de les laisser en Zélande, où la haine qu'on leur portait était si forte , que les ouvriers refusaient de continuer les travaux des digues, criant hautement qu'ils voulaient laisser submerger toute la Zélande , aimant mieux , disaient-ils, périr avec eux que de vivre avec eux.

Dans cette extrémité , la gouvernante , voyant un égal |

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danger des denx côtés , proposa laflàire au conseil d'état . Le prince d^Orange et les deox comtes tâchèrent de démontrer k la gouvernante, par les plus fartes raisons, la nécessité d*en presser le départ. Viglius etBerlaymont, qui dans le conseil secret , y avaient engagé la duchesse , appuyèrent les raisons de ces seigneurs ; et Granvelle.^ voyant qu il ne pourrait Tem pécher, prit le parti d'y consentir. La. gouvernante écrivit au roi qu'il n'était abso* lu ment plus possible de retenir ces troupes, et il consentit enfin à leur départ. Elles s^embarquèrent au cpmmencement de Tan 1 56i .

3i? HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

Procréa des. nouvdles doctrinal. Troi» mipittres sont condamner ; deux sont délivres par le peuple. — Les moines s'opposent à l'e'tablissement 'des nouveaux évèchés: ils attirent à leur parti les nobles et les prot^tans.-^Politique du prince d*Orange : il propose de nominer an fouTcroeurpourleBrabantvGranvelle s*y oppose. Le prince d*0raDjg;ejet)ecointf;d*£^montadressenilettr8.plaintesau roi. — Le prince propose la convocation des e'tats généraux; la gouvernante assemble les chevaliers de la toison d^or.— Assemblées secrètes.-~Luxe du cardinal. Changement de mode dans les livrées. — ^Le baron de Montigny est envoyé à Madrid. Lettre de la gouvernante au|roi : réponse du roi. Conférences de Moutigny avec le roi: retour de Montigny.— <Xettreda prince d'Orange, du comte dTgmont et du comte de Horn au roi pour demander le rappel du cardinal : réponse du roi. Lettre particulière du roi au comte d^Egmont. Seconde lettre de ces trois seigneurs.— Le cardinal devient toujours plus odieux et plus ridicule. Lettre de la gouvernante au roi pour l'engager à rappeler ce ministre. Elle envoie Thomas d'Armentiéres à Madrid. Rappel et départ de Gran* velle. — Mesures du roi contre les personnes suspectes d*hérésîe. Etn pionage.^— Exécutions à Rupelmoode et à Anvers.

Les nouvelles doctrines , qui , sous le règne de Charles- Quint , avaient commencé à s'introduire dans les Pays- Bas , s'y propageaient insensiblement. Un-grand nombre de familles anglaises, fuyant la pei*sécution de la reine Marie, s'étaient réfugiées et établies aux Pays-Bas. Les protestans de France et d'Allemagne y envoyaient des ministres déguisés pour y répandre leurs dogmes par le moyen de la prédication. Deux ministres (a), l'un à

(«} Stratla, dcc. i, lib. 3.

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Tournai , l'autre à ValeDcIennes , prêcherait la même nuit sur la place publûpie. Leur sermon fut suivi d*une espèce de procession > à laquelle le peuple assista en chantant les psaumes de Marot. La duchesse ordonna au baron de Montigny et au marquis de Berg^op-Zoom, gouverneurs , lun de Tournai , l'autre de Yalenciennes^ de prendre incontinent les mesures les plus vigoureuses et les plus sévères pour mettre un terme à cette licence. Montigny ne balança, pas : il fit pendre le ministre. Berg se contenta de faire arrêter deux de ces missionnaires , et il se retira auprès de son frère 1 evéque de Lif^e. La gouvernante lui donna l'ordre de revenir a Valenoiennes ; il lui répondit courageusement qu'il n'entrait ni dans ses fonctions ni dans ses principes de livrer à la mort des hommes qui n'avaient d*autire crime que leur opinion etleu^ crojance. La gouvernante adressa au roi des plaints amères sur la conduite du marquis, de Berg, et prodigua de grands éloges au baron de Montigny.

Il y avait déjà sept mois que les deux missionnaires étaient dans les prisons* L9 gouvernante envoya aux ma* gistrats de Valenciennes l'ordre de les faire brûler, conformément aux édits. Le ^ magistrat , qui craignait un soulèvement, différa d*exécuter cet ordre cruel. 11 voyait le peuple s ameuter autour de la prison , criant aux deux prisonniers de redoubler de courage, en les assurant que, si Ton voulait attenter à leur vie, ils ne manqueraient pas de défenseurs.

Cependant la gouvernante leur réitéra l'ordre terrible d'une manière plus pressante , et les deux détenus furent

3i4 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

condamnés au feu. Les magistrats , qui avaient tenu ce jugement secret pour éviter une émeute , en remirent l'exécution à un lundi , à la pointe du jour , parce que dès le samedi au soir les ouvriers avaient coutume de sortir de la ville, etd*y rentrer seulement le lundi matin. Les mesures et les précautions que Ton prit pour préparer cette exécution, ne purent être si secrètes ni si promptes, que le peuple ne s*en aperçût ou au moins né s*en doutât. Dès la pointe du jour, la place de Valenciennes fut inondée d'une foule immense, qui, au moment ou elle vit paraître les deux victimes, se précipita sur le bûcher et le renversa. Les magistrats ne purent empêcher cette multitude fiirieuse de délivrer ces malheureux , qu'en les faisant rentrer promptement dans leur prison. La populace pour* suivit à coups de pierres les magistrats, qui ne regagnèrent leurs maisons qu'avec une peine extrême , au travers de cette grêle qui les accablait. Les séditieux se mirent à courir les rues , en chantant les psaumes de Marot , et se portèrent , avec ime espèce de rage à la prison , dans fintention , disaient-ils , de rendre la liberté à ces deux ministres , s'ils pouvaient les arracher au supplice , ou de venger leur mort , s'ils ne pouvaient les y soustraire. Ils parvinrent en effet à enfoncer les portes de la prison , et en enlevèrent les ministres tremblans. La duchesse , instruite de ces excès, envoya le comte de Bo ssu à Valenciennes avec des troupes, et réitéra au marquis de Berg l'ordre de s'y rendre. Elle proposa l'affaire au conseil , qui arrêta que les plus séditieux seraient punis de mort. Le marquis de Berg, qui, cette fois, n'avait plus osé se dispenser de retourner à Valenciennes , fit rigoureusement

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ciécuter les ordres de la gouvernante. Cette princessecrut qu'il n*y avait pas de moyen plus sûr de mettre un terme à ces excès que de terminer la grande aflaire de rétablissement de^ nouveaux ëvéchës.Les évéques étaient nommés : il ne fallait que les installer dans leurs si^s ; mais un grand obstacle s'opposait à Texëcutio» de ce projet , l'intërét et Tambition des moines. Il avait été résolu de fonder les revenus des nouveaux évécbés sur ceux des abbayes qui viendraient à vaquer. Les moines', plus attachés aux biens du monde qu'aux Intéi*éts de la religion , ne virent qu'avec le plus vif mécontentement qu'en supprimant les àbhés , on leur enlevait l'espoir de parvenir à cette crosse , l'objet de leurs désirs et de leurs intrigues. Ils eurent donc Fart d'exciter un soulèvement général contre le nouvel établissement. Ils attirèrent les nobles à leur partie en leur représentant que les évéques , qui ^ pÎEir leur dignité , en imposaient plus que les abbés , Ateraient aux nobles toute l'influence et tout le crédit qu'ils avaient dans les états. Ils mireixt les protestans même dans leurs intérêts » en leur remontrant que ce renfort dfévéques porterait un coup fatal k leur secte ; et le prince d'Orange , mettant en œuvre toutes les ressources de sa politique , ne laissait échapper ni occasion ni moyen d'animer et de soutenir les mécontens : il étudiait les diflérens génies et les différens intérêts , et remuait tous les esprits par les motifs particuliers , les plus propres i les toucher et à les gagner ; les moines par l'intérêt , les nobles par l'ambition , les sectaires par le fanatisme , le peuple par la liberté. En homme habile , il sut également profiter , pour avancer ses desseins, de la disposition des Brabançons. Le Brabant,

3i6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

province la plus jalouse de ses privilèges, apportait les plus^ fortes oppositions à 1 érection des nouveaux évéchés. Le prince saisit cette occasion pour proposer au conseil de donner , comme aux autres provinces , un gouverneur particulier au Brabant, qui n*ét4it soumis qu*au gou* verneur-général des Pays-Bas , et . de choisir , pour remplir cette place , un seigneur , qui , par, le crédit dont il jouirait dans cette province , saurait manier les esprits, et les calmer. Granvelle , pénétrant le but de cette proposition « répondit assez vivement que celui qui prétendait à ce gouvernement , ne pouvait avoir d'autre vue que de partager l'autorité du roi dans les Pays-Bas.

Mais les Brabançons avaient cru y voir une marque de rintérét que le prince leur portait ; et lui , se voyant ainsi appuyé de la faveur populaire , ne garda plus de ménagement à regard du cardinal. 11 écrivit à Madrid pour se plaindre de la confiance exclusive que la gouvernante donnait à ce ^linistre , et du mépris qu'elle affectait pour les autres seigneurs , qu'elle dédaignait de consulter dans les affaires les plus importante^. Le comte d*Egmont forma les mêmes plaintes ; mais le roi ne leur donna aucune satisfaction.

Le prince , pour embarrasser la gouvernante et le roi , sollicita vivement la convocation des états- généraux sous le prétexte des besoins de l'état* La gouvernante ne rejeta point ouvertement cette proposition ; elle tâcha seulement de l'éluder sous différens prétextes : elle ne voulait que gagner du temps , espérant que la proposition tomberait d'elle-même. Mais on la poursuivit avec les plus vives instances , et la duchesse , se voyant ainsi pressée,

HUrriÈMB ÉPOQUE. 317

Tut obligée de donner nne réponse ({Delconqne. Elle dé« clara donc que le rot lui avait expressément défendu de permettre nne assemblée générale avant son retour aux Pays-Bas. Cependant , pour prouver aux seigneurs qu'elle chfercbaît à correspondre à leurs désirs, autant qu*Il était en son pouYoir, disait-elle , elle convoqua de son autorité privée une assemblée des cbevaliers delà toison d*or.

Cette assemblée se tint i Bruxelles . Les séances générales étaient sans intérêt et', pour ainsi dire , sans objet. Oïl ne s*y occupait que d*a£Riires fort insignifiantes , comme pour amuser rassemblée: Mais ces seigneurs se réunissaient dans des conciliabules secrets , présidés par le prince d*Orange , le comte d*Egmont et le marquis de Berg, où Ton concertait les moyens d'éloigner le cardinal de Granvelle « qui se rendait tous les jours plus odieux aux grands et aux peuples par son orgueil , son luxe insultant , ses équipages, ses livrées, ses nombreux domestiques. La préférence marquée qu'il donnait à ses créatures , en leur accordant toutes les grâces et toutes les cbarges , avait excité Tenvie dans toutes les classes de citoyens , et souvent même , il donnait ses faveurs à des personnes indifférentes, seulement pour le plaisir de contrarier et de déjouer les seigneurs quand il savait qu'ils s'intéressaient pour d'autres. Sa perte était donc jurée , et Ton en parlait sans mystère à l'bAtel du comte d'Egmont , où se réunissait la plus nombreuse société à ses grands dîners.

'Un Franc -Comtois, nommé Simon Renard, ennemi mortel de Granvelle, était de toutes ces réunions. Un jour , à un nombreux dîner cbez le seigneur de Grobbendonc , la conservation tomba par basard sur l'excessive

3t9 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LÀ BELGIQUE.

dépense (jue les seigneurs faisaient pour leurs livrées , comme à Tenvi les uns des autres. L'un des convives proposa d'adopter la mode contraire. Cette idée mit tout le monde en belle humeur ; les saillies se sViccédèrent , et de propos en propos, on en vint à lipumer eu ridicule les magnifiques livrées du cardinal. On chargea le comte d'Egmont de Tinvention d une nouvelle mode. Le lendemain, il fit habiller tous ses domestiques de gros drap grisnoir uni. Cette mode fut adoptée avec tant d'avidité que lestailleurs de Bruxelles ne pouvaient suffire à toutes leurs commandes; Mais, afin qu on fît l'application de ce bizarre accoutrement à celui qui était robjet de la plaisanterie, on figurait sur les ailerons ou manches pendantes , que ron portait en ce temps-li , des devises et des emblèmes qai étaient autant d'allusions malignes ; on y avait entr'autres brodé des têtes rouges, des têtes encapuchonées , comme celle du cardinal.

La gouvernante ne fit d'abord qu'en rire. On dit même qu'elle envoya un de ces ailerons au roi pour l'amuser. Mais le cardinal n'en riait pas; il s'en formalisa au contraire trèssérieusement, et en adressa ses plaintes au roi. La gouvernante fut obligée de défendre ces têtes et ces capuchons, et on leur substitua un faisceau de flèches qui étaient l'emblème de l'union , et qui devint la devise des Provinces- Unies avec l'axiome : n Concordid res parvœ crescupt. n Ainsi , par toutes ces plaisanteries grotesques^ Iê cardinal, qui était un objet de haine pour Içs grands , en devint un de ridicule pour le peuple , et^ c'est ce qui acheva de le perdre dans tous les esprits.

La duchesse , craignant la suite de toutes ces menées,

-congédia. Tassemblëe d^ chevaliers, dont le résultat fut qu'on enverrait un député à Madrid pour porter aux pieds 'dutrAne les plaintes et les demandes de la nation. Le ba* ron de Montigny , iftioisi pour cette importante mission, partit au mois de )uia i56a, cliargé d amples instructions de la gouvernante.

Avant le départ de Montigny , elle avait eu soin de prévenir le roi sur cette députatian-, paj» une dépêche secrète, datée du i4 du même mois, écrite en caractères mystérieux , dans laquelle eHe lui faisait le rapport des entretiens qu'elle avait eus avec le comte de Berlaymont. Elle Tinformait qu'elle avait appris de ce seigneur , dont elle louait beaucoup la fidélité, que le plus grand sujet de mécontentement des seigneurs des Pays-Bas était le peu de confiance que le roi leur accordait ; qu'ils voyaient avec chagrin qu'on leur cachait les délibérations les plus importantes , et que le secret des affaires n*était communiqué qu'à Granvelle ; que ce ministre , disaient-ils , avait osé écrire au roi qu'il ne serait jamais maître des Pays-Bas , à moins qu'il n'eût fait tomber six ou sept des principales têtes ; qu'il avait même sollicité le roi de venir dans ces pronnces avec une armée formidable , pour y faire en conquérant la loi à sessujets, comme à des peuples vaincus; queTétablissementdes nouveauxévêchés manifestait assez le dessein d'introduire l'inquisition dans ces provinces. Elle ajoutait tout ce qu'elle avait répondu i Berlaymont pour le désabuser , et elle priait le roi de se servir d*un hondme sûr pour déchiflrer cette dépêche.

Le roi répondit i la gouvernante qu'il fallait empêcher les assemblées secrètes des grands , et qu'elle devait surtout

Sao HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

s'appliquer à les diviser , en leur înspiraiit des jalousies et des défiances réciproques.

C'est dans cette vue que la gouvernante tenta d'abord de rompre lés liaisons du comte d'Egmont et du prince d*Oi*ange. Mais ce dernier , qui possédait à un degré éminent le double talent de manier les esprits de ses partisans , et dé pénétrer les vues de ses enkiemis , sut également conserver l'amitié ducointe et traverser. les desseins de la gouvernante.

Montigny avait obtenu deux audiences du rot. Dans la dernière entrevue qu'il eut avec ce monarque avant son départ , le roi le pressa de lui exposer avec h. firancbise et la sincérité qu'il lui connaissait , les véritables causes da mécontentement et des plaintes des habitansdes Pays-Bas. Montigny répondit qu'il ne pourrait lui dire sur cet objet que des choses dont il était parfaitement instruit; qu'il devait savoir que tous les Flamands étaient persuadés qu'on n'avait imaginé l'érection des nouveaux évéchés que comme un moyen d'établir l'inquisition aux Pays-Bas; que le cardinal de Granvelle était devenu tellementodieox k toutes les classes de citoyens , qu'il était à craindre que ciet acharnement n'excitât un soulèvement général. Le roi répliqua qu'il connaissait en effet tout cela , mais qu'il était extrêmement surpris que les Flamands ajoutassent foi à des bruits aussi dépourvus de tout fondement ; qu'il n^avait entrepris l'établissement des nouveaux évéchés que par tes avis de l'empereur , son père^ qui lui en avait tracé le plan et commandé l'exécution ; que du reste , il n'avait jamais conçu le projet d'établir l'inquisition aux Pays-Bas ; que jamais le cardinal ne lui avait adressé de plaintes

HUITIÈME ÉPOQUE 3ai

contre personne , et que s'il avait remarqué dans ce ministre les apparences delà basse envie qu on lui reprochait, il eut bientôt perdu sa. confiance ; qu*au reste , il comptait retourner incessamment aux Pays-Bas , où il Arrangerait toutes les difficultés par lui-même.

Montigny, à son arrivée à Bruxelles, trouva les esprits si aigris contre le cardinal , ^*il ne put parvenir à les calmer et à les rassurer par les réponses et les promesses du roi , auxquelles d'ailleurs on n'avait aucune Confiance.

Le prince d'Orange proposa aux principaux seigneurs d écrire au roi une lettre en commun pour demander lé rappel de Granvelle. Cette lettre ne fut signée que du prince d'Orange et des comtes d'Egmont et de Horn. Ils représentaient au roi , comme Montigny l'avait fait verbalement, que la puissance du cardinal était devenue si insupportable , qu'on ne pouvait le laisser plus long-temps dans les Pays-Bas saiîs exposer les provinces à de grands troubles : ils rassui*aiént qu'ils ne regardaient point le cardinal comme un rival dont ils ambitionnassent la place ; que leur démarche avait uniquement pour objet le repos et la tranquillité de ses peuples : ils le suppliaient,dans le cas où leurs intentions pourraient être tant sôit peu suspectes, de les éloigner de la cour et du conseil : ib donnaient d^ grands éloges à la sagesse et à la modération de la gouvernante , et ils finissaient par des protestations de zèle pour là religion catholique et d'attachement pour le service «dû roi (a).

{a] Cette lettre porte la date du ii mars i563. C'est du moins celle qu'elle porte dans Strada, BentivogUo et Uaraeus. Mais Vander VynciLt lui donne celle du ii mars i56a. Il parait éyident qu'il se trompe d'an an.

▼. ai

3aa HISTOWE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE

La gouvernante, cpii était Instruite de tout, avait déjà prévenu le roi du contenu de cette letUre. Ce ne fut ^*aa bout de trois mois (a) que ce monargue leur envpya une réponse , ^ar laquelle il leur mandait qu'il n avait pas coutume de renvoyer ses ministres avant que leurs torts lui fussent évidemment prouvés ; iju'ainsi il fallait que lun d'eux se rendit à sa cour pour lui expliquer et spécifier plus clairement les griefs dont on chargeait le cardinal. Il joignit i cette dépêche ^ adressée aux trois seigneurs , une iettre.particulière, écrite de sa propre main, pour le comte d'I^gmont, par laquelle il lui faisait connaître qu'il apprendrait volontiers de sa bouche les motifs de mécontentement qu'ils n'avaient pas exprimés dans leur lettre. Le roi envoya en même temps à la gouvernante des instçnctions particulières , dans lesquelles il lui indiquait les motifs qu'elle devait alléguer aux trois seigneurs , pour tacher de les apaiser ; il lui enjoignait de traiter particulièrement avec le comte d'Egmont , qui était le plus facile à gagner, pour l'engager i &ire le voyage d'Espagne. Le comte , instruit et guidé par le prince d'Orange , refusa de se rendre à cette invitation perfide.

Les trois seigneurs adressèrent auToi une .seconde lettre , dans laquelle ils lui représentaient que comme leur présence était nécessaire dans leurs gouvememens, ils le croyaient assez convaincu de leur sincérité et de leur attachement » pour ajouter autant de foià leurs lettres qu*à leurs discours ; qu'au reste , il ne convenait pas à leur

la) Ce seraient quinse mois au compte âe Vandcr Vynckt.

HUITIÈMS ÉPOQUE. 3^3

caractère craller à la cour jouer le rftle d'accusateur ; quUls priaient sa majesté d*a gréer qu'ils s'absentassent désormais dn conseil , où le cardinal était le seul dont on écoutait les avis. Le comte d*£gmont joignit une lettre particulière pour remercier le roi de la bienveillance que la duchesse lui avait témoignée de sa part.

Cependant ces plaintes tant de fois réitérées ne pouvaient ébranler le crédit du cardinal , qui devenait de )Our en jour plus odieux et plus ridicule. Les satires , les libelles, les quolibets se renouvelaient tous les jours. Il y avait dans ce temps-là des espèces des sociétés littéraires , qu'on appelait chambres de rhétorique (a)« Les prétendus beaux esprits s'escrimaient en prose ou en vers , non*seulement en langue nationale , mais en langue étrangère , selon le goût du siècle. C'étaient des énigmes & deviner , des questions à résoudre y des prix â gagner. Dans ces espèces de jeux d'esprit on se permettait souvent de censurer ou de ridiculiser le ministre et le gouvernement. On crut qu'en supprimant ou en suspendant ces rhétoriques , on arrêterait cette' fureur d'écrire. Ce fut tout le contraire. Les amateurs de ces exercices s'en, vengèrent en vers et en prose, et le public fut inondé plus que jamais depampUets et de brochures.

La gouvernante , qui était elle' - même humiliée de se voir subordonnée et , pour ainsi dire , asservie au ministre , désirait intérieurement son éloignement. Elle

(a) J*en ai parlé dans mon HiUiHrt pitrtieuiêère^ tone B» p. 262 et 4ui. Tantes.

3a4 HISTOIRE GÉNÉIIALE DE LA BELGIQUE.

s'apercevait que tous les avis qu'elle -envoyait en Espagne / n'ëtaient suivis qu'autant que Grauvelleles avait approuvés ; qu'elle était elle-même soumise à sa surveillance, et elle craignait qu'étant souvent forcée de condesoendrc aux volontés de cet impérieux favori , elle ne partageât avec lui le poids de l'indignation publique. Les seigneurs mécontens lui déclarèrent , et ils avaient écrit la même chose au roi , qu!ils ne paraîtraient plus au conseil , tant que le cardinal en serait , et ils tinrent parole. Ils s'absentèrent non -seulement du conseil, mais de Bruxelles. La gouvernante n'hésha donc plus de conseiller fortement .au, roi de .rappeler sou. ministre : elle lui écrivit même , pour l'y engager plus efficacement , qu'elle s'apercevait des ressorts cachés qu'il faisait jouer pour porter ces seigneurs à des excès plus répréhensibles que ceux qu'on leur reprochait , afin de les rendre plus odieux en les rendant plus coupables. Mais Philippe était inflexible : il aimait autant Granvelle , qu'il détestait les Belges ;. iL éprouvait d'ailleurs une satisfaction secrète à trouver dans ce ministre un garant et 9 pour trancher le mot , un espion de la conduite de la duchesse.

Cette princesse , qui ne cherchait qu!& s'affranchir de cette surveillance importune , envoya en Espagne Thomas d'Armentières 9 un de ses secrétaires , sut la fidélité et riiitelligei;ice' duquel elle comptait le plus , avec des instructions et des mémoires très- détaillés sur cette fâcheuse aflaire. Ârmentières , dans les longues et fréquentes audiences du roi , fit valoir avec tant d'habileté les

HUITIÈME ÉPOQUE. 3a5

raisons qa*il était chargée d'exposer au roi » qu'il parvint à vaincre la répugnance de ce monarque , qui , noaltri^ par les circonstances plutôt que convaincu par la vérité , consentit enS&au rappel de son ministre (a). Ârmentiires arriva aux PayjS-Bas le lo février 1 564 1 chargé de remettre au cardinal Tordre de sortir des Pays-Bas , dont il sortit en effet le lo mars suivant pour se rendre dans la Franche-Comté (&)•

Le rappel du cardinal ne produisit qu'une tranquillité momentanée. Philippe , qui n'avait fait que céder à la nécessité, ne cherchait qu a se venger sur les Belgen; de la violence qui lui avait été faite. C'est alors qu'il déploya sans ménagement et sans contrainte son zèle perséeuteur . contre les personnes suspectes d'hérésie. Il envoya d'Espagne des espions , pour la plupart moines et prêtres espa* gnols , qui se répandirent dans toutes les provinces pour y Caire leurs recherches , du résultat descpelles ils ne rendaient compte qu'au roi. Philippe , instruit par le rapport de ces émissaires déguisés , envoyait à la gouvernante des instructions secrètes où il entrait dans les détails les plua etonnans. Il lui marquait le nom de toutes les personnes suspectes, leur ftge, leur profession ^ leur demeure, leur figure, leur air même, et l'informait dç leurs démarches les plus cachées.

La gouvernante , conformément aux volontés du roi ,

(a) Voyez la suite de l'histoire de Granvelle dans Vander Vjrndit , liv. a , ch. 3.

{h) Strada , dec. i , lib. 4-

3a0 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

écrivit aux évéques , aux gouverneurs , aux magistrats , de procéder contre les hérétiques suivant toute la rigueur des édits , et bientôt les cachots furent rempKsde sectaires, et les places publiques d'échafauds et de bûchers.

C'est 4 Rupelmonde que se fit la première exécution sanglante. Un prêtre qui avaitembrassé la nouvelle religion, ayant été arrêté dans cette ville , y fut enfermé dans une chambre du château , qui n'était pas éloignée de l'endroit où Ton gardait les archives de la province. Il conçut le hardi projet de mettre le feu à sa prison , espérant que le tumulte , qu'occasionnerait riocendic , lui donnerait }a facilité de s'évader. Gomme on songeait plus à sauver les archives qu'à retenir les prisonniers , le prêtre tronva en effet le moyen d'échapper . Mais Le feu ayant été promp* tement éteint parles soins de la garnison, ce malheureux fut repris et condamné à avoir la tête tranchée. Il fit , avant de mourir , une abjuration publique du calvinisme, et il exhorta le peuple à se prémunir contre les principes de cette nouvelle doctrine, que l'esprit de ténèbres avait , disait-il , inspirée au genre humain pour le perdre. Après celte protestation solennelle , il livra sa tête 4 l'exécuteur. La duchesse donna connaissance de cet événement au roi , qui était très-avide de ces sortes de nouvelles.

Anvers fut témoin d'une scène plus tragique encore. Un carme, nommé Christophe Fahricius, sorti de son couvent pour aller se marier en Angleterre , en était revenu pour prêcher la nouvelle doctrine à Anvers. Il fut pris et condamné à être brûlé vif. Comme l'exécuteur venait de l'attacher au poteau, le peuple commençai lui)eter des

inimÈIIfi' ÉPOQVE. 3^

pierres. Le boonean, cnignint que lepalknt ne hii ëcbappâl, aYaiitqa*3 eût ett le temps de mettre le feu au bâcher » tira pron^temaat «n couteau de sa podie , et coupa la gorge i œ malheurenx.Le lendemain , on Tilafr ché snr la place » un placard écrit aTec du sang , par lequel on annonçait que la mort de Fabricinsne tarderait pasà être vengée. Ce n*ëtaitli qae k prélude des horreurs qui devaient affliger la triste Belgique.

Publication du concile déTrentè dans les Pays-Batf. Le prince d'Orange prbpbslè «Its ohangemens dan^Forgnnisation des oottseils : le prësid9nt Viglina •> ^ppp9««<^|.e f o«Dt(i ^'Egmontse rend en Espagne. Sa réception, ses remontrance? aif roi. ~^Le roi convoque une assemblée de théologiens ; leur réponse : résolution du roi. — Le comte d*E^mont est renyoyé en Espagne : ses instructions. *— Dépêches du roi qui ordonnent la punition des hérétiques et l'établissement die Tinquisition. Opposition du prince d*Orange et autres seigneurs, ainsi que du président Viglius. La gouvernante notifie les ordres du rot aux conseils et aux gouverneurs. Agitation des esprits. Edit de ia gouvernante. Réclamations contre cet édit. Avis d'Hopperus sur rinquisition. — * Confédération de la noblesse. Compromis, Brederode chef de la confédération. Réunion des confédérés h Hoogstraeten. Conseil tenu hBruxeltes chez la gouvernante. Avisées différens membres. Seconde assemblée : discours de la gouvernante : opinions des membres. L'établissement de l'inquisition est suspendu. Arrivée des confédérés à Bruxelles : ils s'assemblent et se rendent chez la gouvernante. Leur requête. Observations des membres du conseil. Dénomination de gueux. Les confédérés reviennent au palais : ils se dispersent dans les rues. Repas à Thôtel de Culemboorg ; leur costume, leur devise. Le duc d'Aerschot porte une médaille. Les confédérés quittent Bruxelles.

Le concile de Trente venait d*étre termine. Philippe , croyant que runiformité de culte deviendrait le lien commun de la fidélité de ses sujets , avait ,cliargéla gouvernante de le publier dans les provinces belgiques. Mais elle y rencontra les plus grandes difficultés de la part des évoques, qui soutenaient qu'un grand nombre de décrets de ce concile étaient contraires non-seulement aux privi-

HUmÈBIE ÉPOQUE. . . 3a0l

léges de la nalaoïl , mais même aux droiUetà Vautoxilo' da roi. Le prince d'Orange appuya les remontramjes desévéqnes. Le xoî , qu|e la duchesse avait. iaf<Mrmé d4 a» oppositions ,. répondit qu'absolument il vduUit que. lecoan cîie fût re^slma restriction danis tous ses étals. Gei eor-* dre d*ttSL monarque absolu )eta U/ gouvemante daons un étrange embarras. EUe^ojait que, d'un côté, ai résistant, à oet ordre, eUe allait encourir la disgrâce d'un plriuiee qui uesouflrait pas d*op^osition à 'ses'voloiités » et que , de l'autre, en y obtempérant, eUe ailaît exciter le soulève* ment général d*une nation qui. ne souffrait paslaibotn* dre atteinte à sa libertéet à ses prÎTÎléges*

ljepriiicedK)rangesuscitauunouvelendHurraiâ la gouvernante. Il proposa d'attribuer au oonseîl d état la coonaisaance de toutes les affaires qui étaient du resiort des deux autres conseils collatéraux. IL présenta cette propo*. si tion sous le jdur lé plus favoraUe , et il en développa ayec adresse les prihQi|>aux moti£i , dont il cacba p(}ut*être 1& véritable* H înesinuait que cette division des matières en* traînait souvent des longueurs et des difficultés intermi'« nables ; que les contradictions qui se rencontraieut d^ns les décisions des différens conseils , nuisaient au bien gér néral ; qu'il convenait que le conseil d'état , ayant par la nature de son institution une prééminencederang sur les deux autres, devait égaleoient avoir une supériorité de juridiction, qui, par Tétendue de son ressort, coriwpon* dit à la dignité de son rang ; que par le moyen de la réunion des trois conseils en un seul, qui aurait la conoaîssance des affaires les plus importantes , les c^rati(Hjis du gouvernement seraient dégagées des entraves et des len-

33o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

lenteurs qui résultent nécessairement de la drvision des pouvoirs.

Tous les membres du conseil désapprouvèrent ce plan. Viglius , qui svait pénétré le but de ces innovations, les combattit avec son énergie et sa sagacité ordinaires. Il représenta que cette nouvelle forme, qui devait nécessairement jeter de la confusion dans les affaires en les accumulant dans une seule compagnie ', était bien plus propre à augmenter les en^barras et les lenteurs des opérations qu'à leur donner cet ordre et cette célérité résultant des discussions particulières dans les différens conseils où elles ressortissaient ; que Texpérience d'ail- leurs avait démontré si manifestement- les avantages de cette division , qu'un changement de forme ne pourrait qu'entrainer les plus grands inconvéniens. Après avoir développé les considérations générales qui concernaient le fond de la proposition, il rechercha le but de son auteur ; c'était le point le plus délicat. Il dévoila donc les motifs qui pouvaient avoir suggéré ce projet an prince : il voulait , disait Viglius , concentrer par ce moyen toute l'autorité dans un conseil unique , qu'il dominerait à son gré, pour détruire toute Tinfluence et toute l'autorité de la gon vemante et du roi , en maniant les esprits et en dirigeant les affaires selon ses intérêts et ses vues ambitieuses. Berlaymcmt appuya les observations de Viglius ; le prince insista , la duchesse dissimula , et prit le parti de proposer au comte d'Egmont de se rendre en Espagne pour instruire le roi du véritable état des provinces. Ce seigneur^ qui avait des intérêts de famille à ménager à la cour de Madrid , accepta cette commission avec plaisir , et partit

HUITIÈME ÉPOQUE. 43t

le 5 février 1 565 ,atec les instructions de la gouvernante. Le roi le reçut avec une aflkbilité qui ne lui était pas

ordinaire , parce (ju'elle ne lui était pas natureUe. Tant s*en faut , dit l'auteur d'un manuscrit qui me sert de garant (a), que le roi lui montrât mauvais visage à cause du départ du cardinal, comme on avait sujet de le craindre ; qu'au contraire, illuifit un si bon et si honorable accueil, que jamais il ne fit tant d'bonneur à aucun de ses sujet5,au point qu'oubliant la gravité royale, il sortit de sa chambre et s'avança au-devant de lui jusqu'au mOieu de la grande salle ; et dès qu'il l'aperçut, il s'écria : « Mon cousin, soyez » le très-bien venu » , et l'embrassa avec tant de précipitation , que le comte n'eut pas le temps de fléchir le genou et de baiser la main du roi.

Cet accueil l'enhardit à s'expliquer sans contrainte. Il lui représenta donc franchement que le repos , que le salut même des Pays-Bas dépendait entièrement de la résolution que prendrait sa majesté sur les afiaires de la religion ; que la voie de la douceur était la seule propre à calmer les esprits et à pacifier les troubles ; que si les prêtres catholiques s'appliquaient à acquérir des lumières supérieures à celles des ministres protestans , et à rendre la religion catholique respectable par la régularité de leur conduite et la pureté de leurs mœurs ; leurs discours >, et plus peut-être encore , leurs exemples , feraient une impression plus salutaireet plus efficace que les édits les plus

{a} Ce manuscrit se trouve aux archives de Bruxelles. Il contient les évenemens arrives depuis iSSg, jusqu'en 1567. L^auteurat tête la vérité de toutes ces circonstances, comme les tenant de plusieurs de ceux qui e't aient pre'sens, et qui les lui ont , dit-il, racontées et assurées.

33a HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

rigouceux. Le roi , qui avait eu l'air d'approuver toutes ces raisons , qpovoqua une assemblée des théologiens les [dus renommés, auxquels il proposa cette question: « S'il pouvait en conscience accorder à ses sujets des Pays-Bas la liberté des deux religions. » Les docteurs lui répondirent qu absolumient ille pouvait, pour éviter un plus grand mal. Cette réponse^ qui ne s'accordait pas avec ses vues, le clioqua. Il leur dit durement qu'il ne les avait pas assemblés paur savoir s'il le pouvait , mais si , à la rigueur , ille devait. Les docteurs répandirent qu iisne croyaient pas strictement qu'il le dût. L'hypocrite tyran , que cette réponse avait satisfait,, saisi d'une espèce d'enthousiasme , se précipite au pied d'un crucifix , et s'écrie : u Je vous supplie, » ô mon Dieu , de m'alTermir pour toujours dans Tinien- » tion :que j'ai conçue de ne plus reconnaître poiur mes n sujets ceux quin auront pas voulu vous reconnaître pour » leur maître, n

Dès (^e moment , Philippe, plus irrévocablement décidé que jamais , à maintenir la religion catholique aux Pays- Bas par la terreur , renvoya le comte d*Egmont avec une ample instruction (a) par laquelle il était chargé de dire à la gouvernante , que le roi a été sensiblement q^igé d'apprendre les progrès de t hérésie ; que sa majesté est résolue {et quelle veut que tout le monde en soitfermement conê^aincu ) de ne souffrir jamais aucun changement de religion dans ses états, quand même il lui faudrait mou-

(a) Celte instruction avait pour titre : Instructions sur Us chpses que voufy comte (TE gmont ^ prince de Gavre ^ mon cousin ^ devez dire de ma part , à la duchesse de Parme , ma sœur» Elle porte la date du 7 octobre i565. Strada , dec. i , lib. 4>

HUITIÈME ÉPOQtJ£. 333

rirpour t empêcher ; q u ainsi sa majesté désire que la gou • uemante assemble un conseil extraordinaire ou elle appellera quelques éyéques^et surtout le sieur Rithove^é^fé^ que d^Ypres^ m^ee des théologiens , etceux des conseillers d'étal qu'elle sait être les plus attachés à la religion caîho^ lique , en apparence pour délibérer auec eux sur les moyens de faire recevoir le concile deTrente^maisenèffet pour indiquer ks moyens de maintenir la religion catho* lique y dedonner â la jeunesse une éducation qui puisse la préserver efficacement de la contagion de F hérésie , et iPemplojer, pour punir les hérétiques , des moyens noui^aux ; non que sa majesté entende qu* on cesse de les faire périr par les supplices (cette pensée est très'éloignée de son intention , et elle ne croit pas qu^ une pareille in" dulgeneefût<»gréàble à la divinité , m utile à la religion) ; mais elle 'veut seulement qu'on leur dtç t espèce de gloire qui paraît attachée à leur supplice , et pour laquelle ils éiffrontentla màrtauec un fanatisme impie.

A-t-on pii entendre ce langage atroce sans être saisi d'horreur ? Jamais la tyrannie s'est-elle montrée sons une forme plus hideuse? Il a Tair dé se complaire dans l'idée des suppHces^ei il ose associer la divinité à ses barbares projets: et «cependant , voyez Tastuce ; il ne parle pas positivement d'inquisition. Ce mot même n'est pas prononcé. On évite le mot en effet , mais on veut la chose \ et pour y parvenir il fallait dissimuler , c'est-à-dire , tromper \ et cet art de dissimuler , qui , selon la maxime des tyrans , est celui de régner , qui jamais l'entendit mieux que Philippe ? Egmont , trop franc , trop loyal pour soupçonner dans les autres une duplicité si éloignée de son caractère y avait

été la dupe du roi. Il était'reveuu aux Pays-Bas , comme Montigny , bien persuade que le roi ne songeait pas à y in troduire l'inquisition. Mais peu de temps après son retour, comme le dit Hopperus (a) , le comte commença à s'apercevoir que la conduite du roi démentait la promesse qu'il lui avait faite , etil en conçut un violent déplaisir : il dit hautement que le roilui manquait de parole ; que son honneur et sa réputation étaient compromis , puisqu'ayant fondé son rapport sur les promesses et les assurances que le roi lui avait données lui-même , il était intéressé à n'être pasdémenti. La duchesse porta les plaintes du comte d'Egmont à la connaissance du roi, qui n'en tint aucun compte : au contraire, il adressa à la gouvernante,une dépêche datée de Yalladolid^du a juin 1 565ypar laquelle il lui donnait Tordre positif d'exécuter les édits contre les hérétiques avec la dernière rigueur ; et comme cette exécution allait trop lentement à son gré, il lui adressa, le 1 8 octobre suivant, de Ségovie, une nouvelle lettre qui réitère très -positivement les ordres contenus dans la dépêche précédente. Il y approuve en outre la conduite des évêques ; il ne voit pas, il ne comprend pas quil ait fait aucune nouvelUté sur le chatoy des hérétiques; et pour le prouver , il entre dans un long raisonnement,

(a) Joachim Hoppen, nommé communément Hopperas , natif de Sneek en Frise , docteur de Louyain , ami et compatriote de Viglitts, partisan et créature de Granyelle , fut successiyement conseiller au grand conseil , au conseil prive , au conseil suprême de Bfadrid. Il a laissé un volume manuscrit, intitulé : Recueil et mémorial des trow hles dei Pajrt^Bas , qui contient une histoire exacte de ce qui s'est passé de plus secret dans le conseil d*éUt et le conseil privé depuis iSSg jusqu'à x566.

HTJITIÈMB ÉPOQUE. 335

4:rès captieux. Ce n'est pas une nouTeaaié ^ puisqu^ainsi a été fait du temps de T empereur^ son père ; et il ordonne en conséquence que si les juges restent en défaut, on ten avertisse , cffin qiCil les remplace par d autres qui y apportent plus de cœur etde zèle. Ce sont les expressions de la dëpéche. Il s'explique enfin sur l'inquisition plus clairement qu'il n'avait encore fait : il dëclare que son intention est que ^inquisition se fasse par les inquisiteurs en la forme et manière qu*ils ont faitjusqiCà présent , et qui leur appartient de droit divin et humain. On reconnaît a ces expressions ambiguës l'esprit caché de Philippe , qui, ayant toujours sa restriction mentale , n'exprimait jamais clairement ni entièrement sa pensée , afin que la présenlant.ainsi sous une forme équivoque, il put, selon les cir* constances , l'interpréter dans le sens qui conviendrait le mieux à ses intérêts et à ses vues.

Le gouvernementse trouvait dans le plus grand embar^ ras. L'ordre du roi était positif. Le prince d'Orange , le marquis de Berg , les comtes de Mansfeld et de Meghe , le baron de Montigny déclarèrent tant verbalement qu'officiellement qu'ils n'avaient ni le moyen ni la volonté d'exécuter les édits et de protéger l'inquisition , et que si le roi persistait dans son dessein , ib le suppliaient d'agréer la démission <le leurs gouvernemens.

Yiglius eut le courage de proposer de surseoir à l'exécution de ces ordres (a) , et « d'en remontrer l'irréparable » ^conséquence, oflrant de prendre sur lui tout le retarde^ n ment et toute l'indignation qui pourraient en résul- » ter. » Mais cet avis ne fut point appuyé. Les uns ,

(a) Vander VyncklJiT. a, ch. 5.

336 HtSTOIRE GÉNÉRALE D£ LA BELGIQUE.

pMUvttafânte puaillanimef craignaient de s'exposer au courrou3( de TimpitoyaUe Philippe $ les autres , par unt ruse cachée', étaient d'avis que Ton fit connaitre les ordres 4tt roi, espérant qu'ils feraient sur résprtt du peuple une impression qui mettrait le comble à son exaspération , et que n'écoutant plusque son désespoir, il prendrait le parti de la résistanoe ouverte, disposé comme il était, à tout risquer pour tout perdre ou tçut gapier.

On notifia donc les ordres du roi aux conseils ptoyinciaux et aux gouverneurs par une circulaire de la duchesse. Après un long préambulcidans lequel on expose les pieuses intentions du roi, pour tâcher d'adoucir ainsi la rigueur de ces mesures , on en ordonne la sévère exécution ; et Ton ayait joint à cette circulaire l'extrait des dernières dépêches du roi à la gouvernante.

' Tout était en rumeur et en agitation , et cette fermentation se manifestait de toutes les manières, dans les con- Tcrsations particulières, dans les libelles. On rappelait les cruautés que les Espagnols avaient exercées sur les malheureux Américains , et Ion disait ouvertement, on écrivait qu'ils se trompaient , ces Elspagnols , s'ils croyaient qu'ils retrouveraient dans les Belges ^xes stnpides Mexi* cainsetcesgrossiershabitans du Pérou; qui s'étaient laissés misérablement égorger, parce qu'ils n'avaient pas de moyen.de défense. Tous ces propos se tenaient publiquement; et déjà d'autres bruits plus sinistres oommençaieiit à circuler sourdement ; on parlait de lignes , de guerres , d'alliances.

Le gouvernement, alarmé de cette funeste disposition des esprits, cherchait à donner une interprétation rassu-

rante aux terribles dépêches de Yalladolîd et de Ségovie. Maisçn ne s*y trompa plus. Oa s'apercevait très-bien par tousles subterfuges , les interprétations dé tournées, les distinctionssubtiles , les réponses captieuses du cabinet de Madrid, <{u*on voulait introduire insensiblement Tincpiisition espagnole par artifice , et comme par surprise; car quelle était, demandalt-0n, cette inquisition existante aux Pays- Bas, et qui appartenait de dr6it divin et humain aux inquisiteurs ? Était^ celle d'Espagne? Dans ce cas , il ne (allait que prouver qu'elle était établie et observée aux Pays-Bas, et toute la discussion, se réduisant à une simple question de fait , était terminée. Hopperus entreprit la preuve de ce fait dans son sens^ c'est-à-dire^ en faveur de l'inquisition (a .

La gouvernante , regardant les derniers ordres du roi comme un arrêt irrévocable, auquel il n'était plus permis d'opposer aucuneremontrance, ni d'apporter aucun adoucissement , fit publier un édit, qu'elle envoya à tous les gouverneurs des provinces. Les uns prévinrent la gouvernante qu'ils ne permettraient par l'entière exécution de son édit ; les autres lui déclarèrent nettement qu'ils ne l'en' treprendraient pas. La duchesse fit part au roi de ces réponses, au commencement de Tan i566 (6), et ne lui cacha pas qu'elle prévoyait un soulèvement général.

Le chancelier de Brabant, au mépris de la constitution

(a) n est carieux de voir , dit Vander Vynokt , comment Hopperus se donne la torture pour faire valoir cette opinion. Il a consacré un chapitre entier de son Recueil à rétablissement de cette preuve. Cest le 9«. de la 2*. partie.

(b) Strada, dec. i , lib. 5.

v. aa

et des privilèges de la province , publia Fédit sans Tavoir communiqué aux villes. Celles de Louvain, Bruxelles, Anvers et Bois-le-Duc adressèrent au conseil de Brabant une requête pour se plaindre de cette infraction , et lui remontrer d*ailleurs (a) que cet ordre contenu dans les dépécbes royales , de donner assistance aux inquisiteurs, était attentoire aux privilèges et aux coutumes du Brabant, qui n'était soumis à aucune espèce d'inquisition. Le conseilprivé et le conseil-souverain de Brabant furent consultés sur cette requête. Le conseil de Brabant , qui , d'abord , s'était expliqué en termes assez obscurs , déclara sur la réquisition de la gouvernante , ouvertement et catégoriquement , que le Brabant n était soumis à aucune inquisition. Le conseil d'état et le conseil -privé furent di- Tisés d'opinions , et Hopperus , qui était membre du premier, rapporte qu'après une longue délibération \b) , le conseil s'en tint à l'avis du comte deMegbe , qui opina que, dans une affaire intéressant le Brabant, c'était à l'avis du conseil de Brabant qu'il fallait s'arrêter. Mais Hopperus alléguant qu'une semblable résolution serait d'un très-dangereux exemple pour l'impression qu'elle ferait , non-seulement sur le Brabant , mais sur les autres provinces, qui prétendaient avoir les mêmes droits, persista opiniâtrement dans son système, que l'inquisition existait aux Pays-Bas^ Axi moms tacitement; ^eie]k était la supposition de quelques membres du conseil , et que le Brabant n'eu était pas plus exempt que les antres

{a) Vander Vjrnckt , liv. 2 , ch. 5.

(h) Id. ibid.

HUITIÈME ÉPOQUE. SSg

provinces, smuqueMesceit^supposition sàtenàBiii, C'était bien là une de ces allégations futiles q[uon n avance qu'au défaut de bonnes raisons ; car enfin , comme Fobserve sa* gement Yander Vynckt , cette aflaire d'abord n'était pas de nature à être traitée , par des suppositions tacites; et d'aUleurs , ce qu'il y a de plus fort , c'est qu'Hoppemt s'appuyait sur un fait faux, puisque les antres provinces soutenaient avec raiaon qu'elles n'étaient pas soumises à l'inquisition. On pourrait admirer plutAt que considérer, ajoute Yander Yynckt, comment une question défait si triviale, d'une souvenance et d'une notion commune, pouvait faire un problème. Ceux de Flandre remontrèrent avec plus d'énergie encore , que Tinquisition était de tout temps inconnue dans leur province. Tout le système d'Hopperus , ne portant que sur un fondement faux, était donc renversé ; et quand il vit que, battu de tous les càtés^ il ne parviendrait pas à introduire Tinquisition aux Pays* Bas de la manière qu'il l'avait conçu, il recourut à de non* velles arguties. C'était à peu près le même sopbismepré* sente sous une nouvelle face. Au lieu de généraliser la proposition , c'est-à-dire , de soutenir que Vinquisiticn était établie aux Pays-Bas, il la restreignit à Y inquisition espagnole ^et il inféra de toutes les dispositions des édits de Gbarles-Quint, relatifs aux bérétiques, que cette inquisi* non d^ Espagne existait défait aux Pays*6as. Ces édits qui avaient pour but d'arrêter les progrès des nouvelles doctrines, en prononçant des peines très«sévères contre leurs sectateurs ou adbérens, font à la vérité mention dUnquisitewrs* Mais ces officiers n'avaient de ressemblance avec ceux d'Espagne que celle du nom. L'inquisition espagnolefor-

34o HISTOIRE GÉNÉaALE DE LA BELGIQUE.

mait un tribunal permanent, qui exerçait une juridiction particulière pour la connaissance , poursuite et punition des délits en matière de religion (a). Mais dans la Belgi> que t quelque rigoureuses que fussent les peines établies contre les bërëtiques, c étaient les yuges ordinaires qui les prononçaient. Conformément à l'ancienne doctrine, Tbérésie était un cas réservé au p^pe , aux conciles et aux évêques* Or, comme ilny avait pas d'évéques dans toutes les provinces, Charles-Quint avait eu recours au pape pour le requérir d*y députer et commettre des inquisiteurs (b). Mais, et voilà ce qu'il faut bien examiner ,• quelles étaient les fonctions de ces inquisiteurs? Elles étaient purement spirituelles. Ils se bornaient à absoudre de l'bérésie , à recevoir les abjurations et les réconciliations ; mais ils n'exerçaient aucune fonction judiciaire. Les juges ordinaires conservaient tous leurs droits. C'étaient eux- qui recevaient les dénonciations, qui dirigeaient les procédures, qui prononçaient les sentences , qui ordonnaient les exécutions, comme dans- les matières criminelles. Il est donc bien évident que cette pi*étendue inquisition ne ressemble en aucun-point à celle d'Espagne , ou pour mieux dire, qu*il n'existait pas d'inquisition proprement dite dans les Pays-Bas. Cette expression est en effet impropre ici ; car l'inquisition, dans sa véritable acception, est la recherche, rinformation, Tenquéte dirigée par le juge pour parvenir à la connabsance d'un fait. Or , les inquisiteurs dans la Bel-

(a) Vander Vynckt donne des détails trcs-ctcndus sur cet odieux tribunal dans le ch. 5 du liv. a.

(h) Édit du h| octobre 1529.

HUITIÈME ÉPOQUE. 34i

giquen*avaienl pafrcelte charge. Leur ministère se bornait à ce (pii concerne' la- conscience. Quelles conséquences peut-on tirer de cesmalheuveuses discussions? que ^ dans une matière aussi grave « les prétentions du gouvernement espagnol n'étaient fondées que sur un misérable ebus de mots. Parce qu'on a emprunté deFElspagne, en le détour ' nant de sa véritable signification, le mot d'inquisition, qui y est employé dans le sens propre,puisque là , l'inquisition a pour 'but les rechercbeset les enquêtes, on a prétendu que la cbose était la mémeici* Si l'on y fait bien attention, on vert'a que le roi était. pris dans le piège qu'il avait voulu tendre aux Belges. Qu avait- il dit en effet? que l'inquisition se ferait par les inquisiteurs en la forme qui avait été pratiquée jusqu'au temps où il parlait ; c'était en i565. Or, cette forme se bornait au for intérieur. Il tombe donc dans une étrangecontra diction, en étendaint la compétence des inquisiteurs au for extérieur, qui n'appartient qu'à la justice bumaine.

Toutesces diiscussions, tous ces débats avaient tellement agité et exalté les esprits , qu'ils étaient tout disposés , comme dit Vander Vynckt , à des entreprisesdféclat. La gouvernante apprit , par la boucbe d'un inconnu , que la noblesse du Brabant avait formé une ligue, par laquelle elle s'était engagée à prendre les armes , si le roi s'obstinait à vouloir introduire l'inquisition dans cette province. Le prince d'Orange lui écrivit de Leyde la même nouvelle : les comtes d'Egmont et de Megbe la lui confirmèrent, en ajoutant que les confédérés avaient secrètement cboisi leurs officiers, et qu'au besoin ils. auraient vingt mille bommes prêts à marcber.

Pliilippe deJVIarnîx, seigneur de Sainte- Aldegonde, qui avait embrassé le calvinisme , fut le premier auteur de cette confédération. Il forma une réunion de neuf seigneurs, selon Strada , d'autres disent de douze, qui se réunirent à Breda, où il dicta un acte (a) , par lequel ils exposent que des étrangers, plus sensibles aux appas d'u vil intérêt , que dociles à la voix de Thonneur , de la justice et de la patrie, avaient tant intrigué auprès du roi , sous le prétexte de religion , que non -seulement ri n'avait pas voulu adoucir. eJt modérer la rigueur des édits, mais que contre son serment et ses pi*omessea, il avait voulu introduiite cetodieux tribunal de Tinquisition, qui entraînerait la perte dupays^ l'oppression et l'esclavage des peuples ; que la noblesse , à qui il appartenait de protéger la nation et de seconder les opprimés, s était unie et confédérée pour repousser ces violences ; qu'.eiix s étaient engagés en conséquence par le plus sacré des sermens , à ne Jamaissouffrir dans les Pays-Bas l'établissement de ce tribunal, sous quelque dénomination que ce fût , soit de visite, soit de commission ; qu'ils appelaient sur leurs têtes le courroux de Dieu et des bommes , s'ils se retiraient de cette confédération , ou s'ils refusaient de prêter les secours né* cessaires à ceux de leurs compagnons qui pourraient es* suyer des persécutions pour cette cause , et ils finissaient par attester le ciel qu'en formant cette association , ils n'avaient point d'autres vues que la gloire de Dieu, le service du roi et le bien du pays.

(a) D'autres àheàt qu'il ëtait seulement écrit de sa main , et qu*il knir en6t lecture.

Telie est la substance de cet acte fameux connu sous le nom daè' compromis ^ qui fut traduit dans toutes les lan* gixes. et envoyé dans tous les pays. Les libelles répandus adroitement dansles villes pour effrayer et échauffer les peuples par la peinture affreuse qu'on y faisait de T inquisition, firent une impression si vive et si prompte sur tous les esprits, qiie toutes les classesde citoyens s'empressèrent d'adhérer au compromis.

Henri, seigneur de Brederode, futreconnu comme chef Je 1» confédération. C'était, dit YanderVynckt, un homme de trente à quarante ans', plein de valeur et d'audace , descendantl^timement et incontestablement des comtes de Hollande , par Ârnoul , frère puîné de Thiéri IV. H était infatué de sa naissance et de ses droits sur la Holhnde.

Les principaux des confédérés se réunirent à Hoogstraeten et dans d'autres lieux voisins , sous prétexte de parties de chasse ou de plaisir. Le résultat de ces entrevues fut de rédiger une requête qui contiendrait tous les griefs de la nation , et que Ion présenterait à la gouvernante.

Soit que d'abord le gouvernement ignorât ces mouvemens, soit qu'il affectât de les mépriser, ils firent assez peu d'impression à la cour. Mais quand enfin la duchesse fiit positivement informée par le comte d'Egmont de ce qui s était passé à Hoogstraeten , et qu'un grand nombre de confédérés devait se rendre à Bruxelles pour lui présenter cette requête, elleappelales principaux seigneurs de sa cour pour les consulter sur le parti qu'elle devait prendre ; s'il fallait refuser , s'il fallait accorder audience aux confédérés. Ce conseil se tint le ay mars. Les comtes de Meghe ,

d^Arenbei^ et de Berlaymont furent d avis qu'on leurfermâtlaporteau visage (a), ou bien qu'on les laissât entrer et qu'on les fit tailler en pièces. par les gens de guerre que ron ferait venir des frontières , comme perturbateurs du repos public et ennemis de la majesté royale. Le doc d'Âerscbot pai*]a dans ce sen».

Le prince d* Orange combattit fortement cet avis^ comme barbare et indigne d'un prince elirétien j disant qu'il en connaissait un grand nombre qui lui étaient attachés par les liens du sang ou par les nœuds de lamitié ; qu'ils étaient trop bien connus pour craindie qu ils usassent de violence ou manquassent de respect ; que ce serait commettre une injustice criante , de refuser à la plus illustre noblesse ce qu'on accordait à un pauvre plébéien, le droit de présenter une requête , sur laquelle d ailleurs , madame pouvait, dit il , faire telle apostille et ordonnance que bon lui semblerait. Les. comtes d'Egmont , d'Hoogstraeten , le marquis de Berg et le seigneur de Montigny se rangèrent à cet avis. Egmont ajouta qu'on n'avait ni la force ni les moyens de résister aux confédérés, dont cetaffront irriterait l'audace, et qu'en saine politique, lorsqu'on n'avait pas la certitude de réduire son ennemi,.il ne fallait pas avoir l'imprudence de le braver.

Le comte de Mansfeld déclara qu'il ne pouvait approuver l'inquisition; mais qu'il blamaitlecompromis.il ajouta qu'il avait vu avec peine son fils au nombre des confédérés, et qu'il l'avait menacé de toute son indignation, s il ne se hâtait d'abandonner ce parti séditieux.

(a) Manuscrit ci-dessus cité , dont j'cofiprunterai quelquefois les expressions naïves.

Le duc d'Âerschot, qui avait approuvé Favis de Meghe» Arenberget Beriaymont, ajouta que pour présenter une requête et demander unegrftce, il ne fallait pas une si nombreuse réunion; qu'en se présentant avec cet appareil menaçant , ils semblaient plutôt venir en ennemis qu'en supplians; que cette ostentation avait Tair d'une conjuration; que c'était un scandale ; qu'eùfin il ne fallait pas recevoir la requête , ou du moins qu il fallait les renvoyer à un autre temps, dans l'espoir qu'une coalition aussi subitement formée , n'aurait pas;a8sez de consistance pour se soutenir et se consolider; qu'elle se dissoudrait d'elle-même , si l'on pouvait gagner du temps.

Les autres seigneurs ne s'expliquèrent que faiblement contre les confédérés, et se déchaînèrent rudement contre l'inquisition.

La gouvernante , voyant que les esprits étaient trop échauffés pour délibérer sur cet objet avec le calme, la mor dération et l'impartialité qu'il convenait d apporter dans une discussion aussi grave, convoqua une seconde assemblée , où elle prononça un discours préparé , qui avait le double but de justifier la sévérité des édits et de prouver la nécessité de l'inquisition, puisque ces édits n'avaient été portés, du consentement des états-généraux, que pour arrêter les maux occasionnés par l'hérésie, et que ce tribunal n'avait été institué que pour appliquer les peines prononcées par les édits. Si donc, drsait-elle, les édits ont été una* nimement reçus parles états , parce qu'ils n'ont vu dans ces lois , qu'un remède salutaire et nécessaire , pourquoi faut-il s'élever avec tant de violence contre un tribunal qui n'a point d'autre fonction que d'appliquer le remède

prescrit par ces lois? La loi prononce la peine , et le tribunal l'applique. L*uiie et Tautreont le même but. Il est donc absurde d'adopter lune, et de rejeter l'autre.

C'est par cette espèce de sophisme qu'elle tâchait d'attirer les membres du conseil à son sentiment ; mais les avis furent partages. Ceux qui entraient dans les vues de la gouvernante , disaient que quand on &isait des lois , il fallait commencer par en peser mûrement les avantages et les inconvëniens; que quand elles étaient faites, il fisiUait en soutenir fermement lexécution ; qu'il n'y avait point de plus funeste abus dans l'administration des états, point de marque plus sûre de leur faiblesse, point de signe plus certain de leur décadence , que la variation dans les principes et les changemens dans les lois; que dans l'espèce de lutte qui venait de s'élever, il serait dai^ereux d'accorder la moindrechoseauxhérétiques,parceque dès qu'ils auraient epiporté un points ils ne cesseraient de former de nouvelles prétentions.

Les autres soutenaient que l'autorité était bien plus dangereusement compromise, en voulant maintenir une loi à laquelle on voudrait forcer le peuple a se soumettre ; que la loi de l'inquisiton était odieuse et insupportable à toutes lesclasses de citoyens ; qu'il n'y avait pas un si petit ouvrier à Anvers qui ne fût muni d'un fusil pour tuer celui qui tenterait d'y introduire ce tribunal ; que c'était faire une injure manifeste aux évéques , puisqu'on paraissait se dé* fier de leur zèle , en transférant à un nouveau tribunal le droit qui leur appartenait ; que d'ailleurs , il n'était plus temps de délibérer quand les confédérés étaient aux portes de Bruxelles; qu'avant de rejeter leur demande, il fallait

fiiriTIÈMB ÉPOQUE. 347

s'assurer si Ton avait assez de forces et de moyens pont opposer une résistance efficace aux attaques combinëes des habitans et des étrangers, entrés dans cette confédération.

Il fut donc proposé à la pluralité des voix que les mquisiteurs suspendraient Texercice de leurs fonctions , d'autant plus qu'ils n'avaient point encore fait renouveler, selon l'usage, leurs pouvoirs par le pape nouvellement élu ; qu'on apporterait des adoucissemens aux peines portées par les édits ; qu'en adoptant ce tempérament , on ne faisait que suivre l'exemple et les intentions de l'empereur Charles-Quint, qui , sur les remontrances de la reine de Hongrie, sa sœur, n'avait pas cru compromettre sa dignité, en modérant la sévérité de ses propres lois.

La gouvernante sentit bien qu il était inutile de résister à cette massé d'opinions. Elle ne se fiait pas au prince d'O* range ; elle avait entendu dire au comte d'Egmont que jamais il ne prendrait les armes pour la défense de Tinqui* sitipn , ou pour l'exécution des édits ; elle savait qu'il n'y avait plus ni de bonne volonté à espérer ni de secours à attendre des autres seigneurs. Elle prit donc le paitti de suivre l'avis de ras8emblée,et elle dépécha sur le champ un courrier en Espagne pour^informer le roi de l'obligation t>ù elle avait été, de déroger à ses ordres.

Ce fîit le même jour , vers six heures du soir , que les confédérés, au nombre de deux cents, suivant Strada ; de trois cents , suivant Van loon ; de quatre cents , suivant Grotius et de Thou ; de cinq cents selon d'autres , ayant Brederode et le comte Louis de Nassau à leur tête, arrivèrent à Bruxelles. Us allèrent descendre ché^ le prince

d'Orange où les comtes de Mansfeld et de Horn vinreat leur i*endre \isite. Le lendemain , Brederode assembla: les confédérés dans rhôtel de Floris-Pallant , comte de Culembourg^ et leur proposa derechef de signer le compro" mis et de renouveler le serment qu'ils avaient déjà fait, de prendre les armes dans le cas où l'un des confédérés serait emprisonné.

Le jour suivant, ils s'assemblèrent encore dans le même hôtel, d où ils sortirent en magnifique équipage, marchant deux de front. Il faisait beau voir, dit le manuscrit cité , cette belle troupe de gentilshommes, sans barbe, aussi accprts et accomplis qu'on eût pu en trouver dans toute l'Europe. C'était un gentilhomme de TArtois, nommé Philippe, seigneur de Baleoul à Gornaille (a), qui ouvrait la marche : il était boiteux (ce qui fut remarqué comme un mauvais présage), et Brederode la fermait. Quand leshabitans de Bruxelles, assemblés par milliers sur la grande place du palais les virent arriver, ils leur firent une grande révérence, les saluant et lesbienveignànt {b) avec applaudissemensdes mains, comme protecteurs de la liberté publiq[ue, priant Dieu de leur donner la grâce de résister à la tyrannie que les Espagnols et les cardinalistes voulaient exercer dans le pays. Les confédérés montèrent l'escalier dans le même ordre, c'est-à-dire, deux à deux, et ils entrèrent irrévërément dans la chambre du conseil. La duchesse avait ordonné à tous les membres du conseil et à tous les chevaliers

(a) Cest aiDsi qu*il est désigné dans le manuscrit/ (h) Fe'liciter , saluer. Ce mot a déjà e'të employé' dans une autre pièce .

HUltlÈME ÉPOQUE. 349

àe la toison d or qai se trouvaient à Bruxelles, d*étre présens à celte audience. Brederode, q[ui marchait le dernier, présenta une recpiéte très-étendue, contenant au fond les mêmes .points et les mêmes motifs que le compromis.

Elle portait en substance^cpe les habitans des Pays*Bas, principalement le corps delà noblesse, s étaient toujours distingués par leur fidélité; <pi'ils n'avaient épargné ni corpsni biens pour leseivicede leurs princes; qu^ils étaient toujours disposés à continuer ; que, voyant Tétat du pays, ils avaient mieux aimé encourir quelque disgràoe» que de taire ce rqui pourrait tourner au préjudice de sa majesté ; qu'ils convenaient que tout ce qu'elle avait ordonné concernant l'inquisition et l'étroite observation des édits sur le fait de la religion, afin de continuer ce que l'empereur, son père^ avait fait dans une bonne intention,pouvait avoir eu quelque fondement ; que cependant la différence d'un temps à l'autre amène la diversité des remèdes; que la dernière résolution, par laquelle sa majesté ordonne expressémentque l'inquisition soit établie^ et les placards exécuta dans toute leur rigueur, leur donne un juste sujet de craindre qu'il n'en résulte une émeute et révolte générale, suivant les indications qui se manifestent de toutes parts , en voyant les dispositionsdu peuple;qu'Os estiment qu'il est de leur devoir , conformément à leur serment , de ne pas différer plus long-temps de le remplir, et en conséquence,iIs supplient très-humblement son altesse de vouloir y aviser et de dépêcher un exprès au roi pour l'informer de l'état des choses, afin qu'il lui plaise y pourvoir, et de lui représenter que le seul moyen d'arrêter le cours du mal, est l'abolition des placards ; qu'il lui plaise donc d'assembler les états -géncraux , afin de prendre leur avis sur les mesures

35(r HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

les plus convenables à prendre dans les circonstances; et en attendant la résolution de sa majesté , ils suppliaient son altesse de surseoir à rétablissement de Tinquisition et à l'exécution des placards, protestant devant Dieu et devant les hommes , qu'ils se tenaient pour déchargés dans leur conscie)|Be de tous les désordres, rebellions ou altérations qui pourraient advenir.

Au premier abord , la duchesse se trouva fort troublée en voyant entrer aussi brusquement cette troupe délibérée de gentilshommes, et elle le fut encore plus après la lecture de la requête, qui, au commencement, ne parlait que d'obéissance , de fidélité , de zèle et de service , et dont la teneur et la conclusion renfermaient des mots piquanset menaçans , qui présentaient un contraste choquant avec les humbles prières et supplications. Ayant jeté les yeux sur la troupe, elle y reconnut plusieurs cousins, alliés, em* ployés du prince d'Orange et du comte d'Egmont, et c'est ce qui augmenta son trouble et son embarras. Ces deux seigneurs, qui étaient présens, faisaient bonne mine et regardaient les confédérés d'un ceil satisfait, montrant assez que la chose ne leur déplaisait pas.

La duchesse était si émue qu'elle resta assez long-temps sans savoir répondre et sans pouvoir contenir les larmes qu'on voyait couler sur ses joues. Enfin , elle leur dit en peu de mots qu'elle s'occuperait sérieusement de l'objet de leur demande- Les confédérés se retirèrent dans le même ordre, en faisant ce qu'on appelle la caracole (a) devant la princesse ,

{a) Cest le mot qiremploie le manascrit. Il peut paraître singalîcr, mais il rend bien la chose.

HUinÈlIE ÉPOQUE. . 3Si

de sorte qa*elle eut ainsi la frcilité de les contempler et de les compter l'un après laatre.

Le prince d'Orange, c[ai avait attentivement observé la contenance de la princesse, et avait la dans ses yenx tout ce cp'eile pensait tant de la requête cpe des supplians, lui adressa doucement la parole , la priant de mesurer la cbose au pied de la raison, et selon sa prudence accoutumée; de prendre la requête en bonne part plutôt que d'avoir mauvaise opinion et de faire sinistre jugement, d'une si notable réunion de chevaliers et gentilsbommes des meilleurs maisons du pays, qui n'étaient pas les ennemis, mais les fidèles serviteurs de sa majesté et de son altesse ; que ce n'était pas l'orgueil , Tavarice ni l'ambition qui les avaient engagés à cette démarche, mais le zèle et le devoir , afin d'éviter une guerre civile , dont ou était menacé , si l'on continuait à persécuter ceux de la nouvelle religion selon la rigueur des placards, comme on avait fait ; qu'enfin il ne voyait d'autre moyen de prévenir ce mal que d'empêcher l'établissement de l'inquisitiQu et d'abolir les placards, comine les confédérés le demandaient.

Les autres membres du conseil répondirent assez froidement à leur tour , que depuis long-temps , ils avaient pressenti ces inconvéniens; que néanmoins on n'avait tenu aucun compte de leur conseil ; que pour cette raison , ils étaient r&olus de se retirer et de laisser aller les aflaires comme elles pourraient.

Le comte d'Egmont , granichant les épaules à Pitatienne (a) , dit qu'il était obligé de quitter la cour pour

{a) Ce sont les mots du manuscrit ; ce qui parait peindre un homme qui ne veut pas s'expliquer.

35a HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

cpielques mois et d'aller aux bains d'Aix-la-Chapelle pour guérir une enflure , qui lui était survenue à la jambe.

En ce moment , fierlaymont , ne pouvant souffrir une telle connivence , dit en grande colère ces paroles mémorables , qui firent changer le nom de confédérés : u Eh ! coçQiment , madame , votre altesse a-t-elle crainte » de ces gueux ? N'a-t-elle pas considéré quelles gens ce ». sont? Ils n ont pas été assez sages pour gouverner leurs n maisons. Apprendront - ils au roi et à votre altesse à » gouverner le pays ? Par le Dieu vivant , qui croirait » mon conseil, leur requête serait apostillée à belles bas- » tonnades , et les ferions descendre les degrés de la cour » plus vilement qu'ils ne les ont montés. »

Le comte de Meghe n'en disait pas moins, et le comte d'Arenberg fut. d'avis de leur ordonner de sortir de Bruxelles sur le champ.

Le lendemain , ils revinrent en cortège au palais. La gouvernante leur l'émit leur requête , sur laquelle elle avait écrit à la marge par forme d'apostille , que son pouvoir ne s'étendait pas si avant que d abolir les ordres du roi ; que cette affaire dépendait immédiatement de l'autorité souveraine ; que néanmoins elle adresserait de si bonnes remontrances à sa majesté , qu'elle espérait que les placards seraient changés et modérés d après les avis des états des provinces, qu elle ferait assembler à cet effet; qu'en attendait , elle ordonnerait à tous les tribunaux de laisser les placards en surséance au regard de l'inquisition d'Espagne. Elle ajouta que ce n'avait jamais été lin tention de sa majesté de l'introduire aux Pays-Bas, comme quelques mal*affectionnés i son service l'avaient avancé.

HUITIEME ÉPOQUfi. 353

La docbesse le disait de bonne foi , comme elle le croyait. Les gens de bonne foi sont ceux qui se laissent le pins aisé • ment tromper.

Les confédéré fnrent satis&its de cette réponse , ou du moins en firent semblant ; car elle leur paraissait encore assez équivoque. Qs se fiaient bien i la parole de la princesse, dont ils connaissaient le caractère loyal ; mais ils craignaient qu elle ne fût dupe de Tastuce de son perfide frère ; comme elle Tétait en effet.

Au sortir de la cour , les confédérés se répartirent en différentes bandes et se promenèrent dans les rues de Bruxelles , attendant l'heure du souper que le comte de Culembourg avait fait préparer dans son hôtd. Berlaymont, appuyé sur Id fenêtre avec le comte d'Arenberg, voyant passer une de ces troupes devant sa maison , « Voilà, dit- il, nos heavLK gueux ! Regardez, je vous prie, 3» avec quelle bravade ils passent devant nous. »

Quand ils furent à table , ils se mirent à jouer des gobelets , vidant les grandes coupes d'or et d'argent à la santé du prince d'Orange et du comte d'Egmont. Dieu sait, ajoute le manuscrit, comme ils se vantaient de la belle pâme (a) qulls avaient faite à madame la ducbesse et à mes*, sieurs les cardinalistes !

Quand le vin eut échauffé les cerveaux, Brederode fit signe aux convives d^ faire silence , et leur répétales propos que Berlaymont avait tenus sur les confédérés : « San vez-vous , dit-il , le beau et le vénérable nom qu'il nous M donne? Il nous a^ipélle gueux. Eb bien ! si nous sommes

(a) Peur , pâmoison . dëfailhnce.

^i gueux, portons la besace , et buvons dans des plateaux » de bois !» et à Tinstant, un de ses laquais lui apporta une besace , qu'il mit en guise de scapulaire , et prenant à deux mains une grande et vilaine écuelle ou jatte de bois , remplie de vin , il la vida bravement d une haleine ; et l'ayant fait remplir, il la présenta à son voisin , en s^écriant : u J'ai bu à la bonne gloire des gueux. F^iuent tes gueux J » Le voisin endossa la besace et tiùt la coupe , comme avait fait Brederode; et pendant qu'il buvait , toute la compagnie criait à gorge déployée : « Kwent les gueux ! » Tous en firent autant à la ronde, et jurèrent de maintenir constamment leur confédération , de vivre et de mourir l'un pour l'autre (a).

Ce nom de gueux, répété avec enthousiasme, frappa si vivement les imaginations, que, dès les jours sulvans , les confédérés parurent publiquement en costume de gueux , vêtus d'une grosse étoffe grise, ayant à la ceinture une petite écuelle de bois ; au chapeau , une petite tasse , un petit plat ou une petite bouteille , et au cou , une médaille, qui, d'un côté représentait TeflSgie du roi, aTecces mots ijidèlesauroi, et de l'autre, deux mains entrelacées, avec ces mots : jusqu'à la besace. Ils ajoutèrent à ce costume une nouvelle marque, qui contribuait encore à leur donner une ressemblance plus frappante avec les gueux, en laissant croître sur la lèvre supérieure une épaisse mousta che.

{a) Us adoptèrent une formule de serment , exprimée dans ces deuK mauvais vers :

Ptr ce pain » par ce sel et par celle besace,

Gneaz ne chaogeroot point , queltjue choie qu*oa fasse.

Le dac d'Aerschot, pour montrer son opposition i la nouvelle faction et son attachement à l'ancienne religion, parut à la cour avec une médaille attachée à son chapeau, où la vierge Marie était représentée avec Tenfant Jésus dans ses bras. Les seigneurs qui partageaient ses sentimens,suivirentson exemple pour plaire à la gouvernante ; elle avait vu en effet avec plaisir cette espèce de simagrée, qu'elle regardait comme une marque de dévouement au roi et de zèle pour la religion. Elle en informa même le pape, qui , pour engager les Flamands à conserver la religion de leurs pères, prodigua généreusement des indulgences à tous ceux qui porteraient de ces médailles. Brederode et les confédérés eurent, avant de quitter Bruxelles, une audience delà gouvernante; elle leur réitéra les promesses quelle leur avait faites, et les exhorta à ne plus tenir d'assemblées séditieuses , les prévenant que, s'ils continuaient leurs menées , elle prendrait des mesures efficaces pour assurer le maintien de la religion et l'autorité du roi. Brederode, peu sensible i ces propos , se rendit à Anvers , où il exhorta publiquement le peuple à se joindre aux confédérés^ pour défendre sa liberté et ses privilèges contre les entreprises de l'inquisition.

Le baron deMontîgny et le marquis de Berg sont envoyésen Espagne : départ deiMontigny. — Progrés de la réforme. — Arrivée du prince d*Orai]ge à Anvers. — Tumulte excité par un curé à Kiel. — Les confédérés à Saint-Trond. — Attentats des sectaires : reproches de la gouvernante au comte d^Egmont à ce sujet. — Excès et profanations commis à Anvers, à Gand , à Audenarde, etc. — La duchesse assemble son conseil ; son discours aux gouverneurs des provinces et aux chevaliers de la toison d*or : elle accorde la liberté des prêches ; sa lettre au roi. — Le prince d*Orange fait punir les auteurs des profanations. — Philippe II lève des troupes en Allemagne. — La gouvernante envoie une garnison à Valenciennes : les habitans la refusent : Valenciennes est déclarée ville rebelle. — lies habitans de Tournai reçoivent une garnison. — Reddition de Valenciennes. — Conduite équivoque et astucieuse de Philippe. — Il fait les apprêts d'un voyage aux Pays-Bas. «^Marguerite envoie le secrétaire Berti au prince d'Orange : démarche infructueuse. — Elle lui propose une entrevue avec le comte d^Egmont. Ils se voient à Willebroeck.— La gouvernante propose le serment aux seigneurs. -~ Retraite du prince d'Orange. — Les comtes d'Egmont , de Horn et d'Hoogstraeten prêtent le serment. — Brederode se retire à Amsterdam ; sa mort. Émigrations.

La gouvernante, de l'avis de son conseil, résolut d'envoyer en Espagne le baron de Montigny et le marquis de Berg , qu elle avait choisis parce qu'ils étaient moins suspects aux confédérés, qu'il était prudent de ména^ ger. Le marquis , qu'une blessure grave empêcha dans ce moment d'entreprendre le voyage, ne put accompagnerle baron. Celui -ci arriva le jy juin à Madrid. Le roi le reçut avec une afl'abilité apparente. Ce seigneur, dans les

HUITIÈME ÉPOQU£. Si»;

' différentes audiences y ne put s'assurer que d'une seule chose , Textréme mécontentement du roi , mécontentement qui éclatait d'autant plus qu'il prenait plus de soin de le cacher. Il eut ordre d'attendre l'arrivée de son collègue , pour traiter conjointement des objets de leur mission.

Ciependant Philippe adressait à la gouvernante des lettres dans lesquelles^ affectant le langage de la modération et de la douceur , il tâchait d'amuser les esprits par des promesses insidieuses. Cette lenteur , que les sectaires attribuaient à sa véritable cause, à la crainte qu'ils avaient inspirée & la cour^ leur laissa le temps d'avancer leurs projets. Déjà les ministres accourus d'Allemagne et de France, prêchaient publiquement dans les villes et dans les campagnes. Une multitude innombrable s'empressait d'assister à leurs sermons: les prosélytes augmentaient tous les jours. Déjà la liturgie de Calvin était adoptée dans le baptême des enfans. La gouvernante fit de nouveaux édits, qui obligeaient les étrangers à sortir des provinces, et défendaient au peuple d'assister aux prédications des minls-très ; elle envoya le comte de Meghe à Anvers pour réprimer ces excès; mais apprenant que l'arrivée de ce seigneur n'avait fait qu'augmenter la fureur du peuple, elle fut obligée de le rappeler. Le magistrat d'Anvers écrivit à la gouvernante, que le peuple demandait instam ment le prince d'Orange, qui, de son côté, promettait de d'employer tous ses soins et tous ses efforts, pour apaiser la sédition. Marguerite se trouvait dans une telle per plexité,qu elle fut forcée d'y envoyer le prince d'Orange, et de témoigner la plus grande confiance à celui précisé-

ment dont elle se défiait le plus. Le prince arriva à An vers le i3 juillet. Sa réception ressembla à un triomphe. Brederode marchaà sa rencontre, à la tête d'une troupe nombreuse,qui salua le prince par plusieurs décharges. Le peuple^ accouru en foule sur son passage, tantôt chantait les psaumes de Marot, tantôt criait : Virent les gueuxl Le prince leur faisait des signes de la tête et de la main pour leur imposer silence: il dut même employer les menaces; mais, à son entrée dans la ville, le pçuple, plein de l'ivresse et du délire de la joie, ne put contenir ses transports. « Le )i secours des confédérés nous est désormais inutile, disaient » les protestans ; le prince d'Orange vient nous rendre )t notre liberté, notre religion : c^est lui qui sera notre seul )» protecteur, notre seul chef; c'est à lui seul que nous )> adresserons nos plaintes. » Le prince, ayant témoigné à Brederode , qui était présent, que ces propos Toffensaient, se rendit à l'hôtel de ville, où il prit des mesures avec les magistrats, pour calmer la fougue du peuple et empêcher les assemblées tumultueuses; mais malgré ces mesures le peuple n'en formait pas moins tous les jours des attroupemens, qui montaient toujours pour le moins à quatre mille personnes.

Le 10 août, il s'éleva un grand tumulte, excité par le zèle inconsidéré du curé de la paroisse de S' Pierre à Louvain , Pierre Rythove. On avait permis à un ministre protestant de la confession d'Augsbourg de prêcher dans la principale église du village de Kiel,qui touche à Anvers. Le curé Rythove s'y transporta, mais déguisé. Comme le ministre descendait de sa chaire, le curé^Taccabla de mau vais propos et d'injures au milieu de la foule. Le ministre.

HUITIÈIIE ÉPOQUE. 359

opposant le calme à remportemeuty invita le cure à entrer dans une maison pour s'expliquer; mais celui-ci, élevant la voix avec plus de force , se mit à vociférer et à dire, sans ménagement et sans décence, tout ce qui lui venait dans la tête. Le peuple s'attroupe , et poursuit le curé par des huées , au point qu*il est enfin forcé de se sauver. Mais il fut poursuivi avectant d*achamement, qu'il vit le moment où il allait être assommé , si quelques bourgeois honnêtes, au péril de leurs jours , ne lui eussent sauvé ta vie , en le poussant dans une maison , où il se cacha à la cave. Le peuple resta attroupé devant la maison , voulant l'en arracher par force. Cette affaire aurait entraîné les suites les plus âcheuses , si le prince n'eût envoyé sur les lieux l'officier de justice , pour se saisir du fougueux curé, et le conduire en prison. Cette mesure apaisa le peuple. Mais le prince le fit secrètement sortir de la prison et de la ville.

Un nouvel événement vint plonger tout-à coup la du* chesse dans un nouvel embarras. Les confédérés avaient demandé à Gérard de Groesbeck , évêque de Liège , la permission de s'assembler dans la ville de Saint-Trond , qui était de sa dépendance : l'évêqoe la leur refusa ; mais les habitans, qui craignaient d*être exposés à tout le ressentiment des confédérés , leur ouvrirent les portes sans rûlstance. Us s'y rendirent au nombre de plus de deux mille hommes armés et à cheval, et ils se logèrent en grosses troupes dans les fermes des environs. Le reste campa. Cette assemblée se grossissait tous les jours d'un grand nombre de bannis,desectaires ou de ré(î]giés,qui venaient y chercher un asile. La gouvernante fut obligé d'y envofac

36o HISTOIRE GÉNÉRALE 0B. LA BELGIQUE.

le prince d'Orange et le comte d*Egmont pour dissoudrecette assemblée. Ils y furent reçus aux cris réitérés de : Vwpnt les gueux ! et on voulut les engager à se donner pour caution des promesses de la cour. Enfin , après la première fougue, la majorité de l'assemblée se bornai déclarer qu'elle persistait dans la demande contenue dans la requête ; mais comme ils se défiaient des promesses de la gouvernante, et avec plus de raison encore , des dispositions du roi, ils fixèrent un jour où ils attendraient sa dernière résolution , après laquelle ils ne répondraient plus des événemens.

Cependant la licence augmentait tous les jours : toutes les villes de la Flandre étaient livrées aux excès et aux profanations des sectaires, qui pillaient, dévastaient, saccageaient les églises; renversaient, foulaient, brisaient les statues et les tableaux ; chassaient les prêtres et les religieux.

Déjà , les villes d'Ypres , Menin , Gomines, Werwick, Lille avaient été les témoins et les victimes de ces atten* tats. La gouvernante , profondément afiligée de ces désolantes nouvelles, en fit des plaintes et des reproches amers au comte d'Egmont : h Vous voyez , comte , lui » dit-elle, les beaux rapports qui viennent de votre pro- » vince* Faut-il , malheureuse que je suis ! que ce soit H sous mon gouvernement , que la majesté divine et Tau- » torité royale soient si scandaleusement outragées! Mais '» vous , vous dont la fermeté et la fidélité avaient inspiré » tant de confiance au roi , souflririez-vous que de si n exécrables attentats contre Dieu méine, dans la province » qu'il a confiée à vos soins , aient été impunément corn-

HUITIÈME ÉPOQU£. 36t

n mis » 7 Le comte , qui avait toujours pense que le seul moyen de maintenir l'autoritë du roi , était d'accorder la liberté de conscience , répondit à la gouvernante., qu avant de songer à défendre la religion , il fallait travailler à rétablir l'autorité royale , qui n'était plus respectée. La gouvernante soutint au contraire, qu il faUalt sacrifier tous les intérêts humains à la gloire de Dieu et au maintien de la religion , dont l'anéantissement serait une calamité bien plus déplorable que la perte de tous les biens et de toutes les puissances de la terre ; qu'à la vérité il serait à souhaiter qu'on pût trouver les moyens d'assurer et d*allier le maintien de la religion et celui de l'autorité ; mais que , dans le cas où il faudrait se décider pour la perte de l'une ou de l'autre, il n'y avait pas à balancer entre les intérêts du ciel et ceux de laterre ; que tel était son sentiment ^ que telle était la volonté du roi , à qui la cause de la religion était plus chère que celle du trône ; que d'ailleurs , dès que la religion serait rétablie , le roi serait bientôt obéi : elle parla au conseil dans le même sens. Le comte d'Egmont insista , et ajouta que si l'on prenait la voie des armes , on ne parviendrait pas à apaiser les troubles , sans avoir massacré deux cent mille hommes : « Eh bien, dit la gouver- » nante, il vaut mieux purger les états du roi de cette lie % impure , que de souffrir les abominables excès auxquels » elle se porte ; et , si on les tolère davantage , bientôt »les méchans parviendront, par leurs exemples conta - » gieux , à attirer les bons a leur parti , on les forceront » par leur nombre et leurs violences à y entrer. »

Mais les brigandages et les profanations continuaient , augmentaient tous les jours. Ce fut i Anvers

que se passa la scène la plus déplorable et la plus scandaleuse; elle commença le jour de Tassomption, dont la fête y était particulièrement céle'brée par une procession solennelle, dans laquelle on portait Timage de la vierge. Une bande d*artisans de la lie du peuple troubla la cérémonie par des moqueries, des risées et des huées indécentes, en apostrophant la statue par des propos ironiques et outrageans. Ceux qui présidaient à la solennité, pour éviter que ces insensés ne portassent leurs mains sur rimage de la vierge, la reportèrent à l'église, où, au lieu delà mettre, selon la coutume, dans la grande nef, ils la placèrent dans le chœur, pour la soustraire aux atteintes dont elle était menacée. Le lendemain, une bande plus nombreuse se porta à la grande église, où ils recommencé^ rent leurs scandaleuses orgies. Les uns s'arrêtent devant la chapelle de la vierge, en lui demandant pourquoi elle s'est réfugiée dans son nid ] les autres courant dans toute l'église se répandent en invectives et en menaces contre les images et les autels. L'un monte dans la chaire, oùil contrefait, par des grimaces ridicules^ les gestes et le ton des prédicateurs : il est, d'un côté, accueilli par des applaudisemens bruyans,etde l'autre, il est assailli depierres,qu'il renvoie aux assaillans. La querelle s'échauffe, le tumulte s'accroît; on fait de vains efforts pour arracher cet insensé de la chaire. Un matelot,plus déterminé que les*autres,perce la foule, monte les degrés ; et saisissant le prêcheur au collet, le précipite du haut en bas. Les autres tombent sur le matelot, le renversent, l'accablent de coups ; mais il se débattit si vigoureusement qu'il parvint à se relever et à s'échapper. Les marguilllers, de leur côté, parvinrent à

HUITIÈBIE ÉPOQUE. 363

faire retirer toute la foule, et le reste du jour se passa tranquillement. Maisilsy revinrent les jours suiyans, et le ai du mois d'août fut le jour funeste où ils assouvirent corn* plètement leur fureur aveugle. Ils se rassemblent donc sur le soir , et se rendant à 1 église , en criant de toutes leurs forces : Vwent les gueuxl Dès qu'ils se virent les maiti*es du lieu saint, ils commencèrent, à Theure de minuit, à entonner les psaumes deMarot, qui furent comme le signal de la dévastation : ils grimpent sur les autels , tombent sur les images de Dieu, de la Vierge, des saints, les renvei*seut, les percent, les mutilent, les brisent, et de vUes débauchées, qui avaient enlevé les cierges des autels, éclairaient ces horreurs. Ils arrachent du tabernacle l'hostie consacrée, la jettent à terre, la foulent aux pieds: ils rem- ' plissent les calices de vin, et les vident: ib graissent leurs souliers avec les huiles saintes, et exercent en un mot la plus sacrilège dérision sur tous les objets du culte. Le succès et l'Impunité enhardissent leur fureur : Us sortent de l'église à la lueur des flambeaux qu'ib en avalent enlevés, en marchant comme en triomphe, et en criant : yiuent Us gueuxl Cette horde de fanatiques, grossie par tous ceux qui les attendaient aux portes, court aux autres églises, en enfonce les portes, en enlève ou en détruit les omemens, se précipite dans les couvens, en viole l'asile , en emporte les provisions, l'argent, la vaisselle, les habillemens, tous les objets en un mot, sacrés ou profanes, sans ménagement et sans distinction ; boit le vin, brûle les livres. Une terreur stupide avait tellement glacé et comme engourdi les esprlts, que ces scènes scandaleuses durèrent pendant trois jours entiers, sans qu'on osât y opposer de résistance. Les

moines et les religieuses qui ne pensaient qu'à se soustraire aux coups et à la rage de ces brigands, avaient déserté leurs cloîtres. Cependant les habitans , craignant que l'appât du pillage n'engageât ces effrénés à se jeter des églises dans les maisons et dans les magasins, prennent les armes, ferment les portes,excepté une seule, afin de laisser aux brigands le chemin libre pour sortir de la ville, d'où ils se répandirent dans les campagnes, et y renouvelèrent les mêmes excès.

Gand, Âudenarde, toute la Flandre, de la Lys à la Dendre et à l'Escaut, avaient pendant les mêmes jours essuyé les mêmes horreurs, qui, comme par l'effet d*une funeste épidémie, se répandirent dans le Brabant, la Hollande, la Zélande, la Gueldre et la Frise. Les provinces de Namur, de Luxembourg, d'Artois et deHainaut en partie, furent presque les seules où cetesprit de vertige ne pénétra point.

La gouvernante, consternée des funestes nouvelles qu'elle recevait tous les jours, aussi affligée des maux qui, dans ce moment, désolaient les provinces, qu'effrayée des dangers qui les menaçaient dans l'avenir, convoqua une assemblée extraordinaire de son conseil, où elle prononça un discours véhément, dans lequel elle exposait avec force les excès dont les principales villes de la Belgique avaient été le théâtre: c'étaitparticulièrement aux gouverneurs des provinces, et aux chevaliers dé la toison d'or qu'elle s'adressait, en leur rappelant leurs devoirs, et en leur reprochant leur indolente inaction: « C'est à vous, ajonta-t-elle , M à voir ce qu'exigent votre honneur et votre dignité: j'ai » aussi, moi, des devoirs à remplir, et je jure solennelle-

^ ment, que jamais les menaces ni les 'violences ne ponr* 9 ront me décider à soaflrir dans mon gouTemement ce B moDStmenx assemblage des deux religions. Si le roilui- « même portait l'indulgence au point de laisser celte lîa berté à ses sujets , je déclare que je quitterais plutôt » mon gouvernement que de devenir l'instrument et la » complice d'une si criminelle indulgence. Si j'étais ici dé- » tenue par la force et par la violence, je prends Dieu à té- * moin que je me laisserais plutôt déchirer par lambeaux , » que de permettre des cérémonies et des rits contraires » à ceux de la religion catholique. »

Cependant la gouvernante, malgré ses protestations et ses répugnances, fut forcée, pour éviter l'embrasement dont les provinces étaient menacées, de se relâcher de sa sévérité. Les confédérés publiaient hautement que, si elle n'accordait pas la liberté de conscience, elle verrait de ses propres yeux les églises de Bruxelles pillées et brillées, et les prêtres massacrés; ils ajoutaient qu'elle-même serait arrêtée. La princesse, craignant de voir ces menaces se réaliser, conçut le dessein de se retirer à Mous; mais le prince d*Orange et le comte d'Egmont firent tous leurs efforts pour la détourner de ce projet; et les habitans de Bruxelles, en ayant été informés, employèrent de leur côté tous les moyens et toutes les prières les plus pressantes pour la retenir : ils en vinrent même au point de fermer les portes de la ville. Elle fut donc obligée de céder à la force, et d'accorder la liberté des prêches et l'oubli du passé, et elle informa le roi, dans une dépêche secrète du i8 août i566, des motifs qui l'avaient forcée à cette condescendance. « Je suis, dit-elle, pénétrée de honte et dé douleur,

u d'avoir eu pour les confëdërës une indulgence indigne » de mes intentions, indigne delà religion de votre man jesté; mais Dieu connaît mon cœur: il est témoin de la n longue résistance que j'ai opposée à ces sollicitations. » J'ai passé bien des nuits daiis Finquiétude, l'agitation » et l'insomnie, accablée d'une fièvre violente; mais enfin, » quand je vis que les églises étaient profanées dans toutes » les provinces , et que Bruxelles était menacé d'un sort » plus ten*ible encore ; quand j'entendis qu'on me disait » ouvertement' que les profanations ne finiraient pas, si » je ne me décidais à accorder, aux confédérés les deux n points qu'ils sollicitaient; quand je me vis prisonnière » dans mon palais, rongée de soucis, accablée d'infirmi- » tés, j'appelai le prince d'Orange, le comte d'Egmont et » le comte de Horn ; et après leur avoir préalablement de* » claré que ce n'était que par la force que je cédais à leurs » instances, j'accordai aux confédérés l'oubli du passé, et )> louverture des prêches dans les endroits seulement où ^ ils s étaient tenus depuis les troubles, à condition que » les confédérés, qui devraient s'y rendre sans armes, ne » troubleraient point les catholiques. J'ai ajouté toute- » fois, que cette amnistie et cette permission n'auraient » d'effet et de durée, qu'autant que vous le voudriez. Je » n'ai doue accordé ces deux points qu'en mon nom, afin « *que votre majesté puisse désavouer et révoquer cet acte » forcé, que vous ne devez pas maintenir, et j'espère » même que vous ne le voudrez pas. Je conjure du reste » votre majesté, par le zèle ardent qu'elle a constamment » montré pour le maintien de la religion catholique, de n ne point attendre le printemps prochain pour venir en

RUITIÈME ÉPOQU£. 367

» p^sonne venger la religion outragée. Ce n'est plus que » cet espoir qni soutient mes jours languissans, si toute* » fois cet espoir même peut m'empécber de succomber à » la douleur et à la maladie qui m'accablent.»

Cependant la gouvernante, malgré le cbagrin secret qui la dévorait, montrait en public une contenance pleine de fermeté et de dignité: elle fit entrer dans Bruxelles de la cavalerie et de l'infanterie, dont elle confia le commandément au comte deMansfdd : elle fit garder son palais , et prit toutes les précautions nécessaires pour la sûreté de la ville et de sa personne.

Le prince d'Orange désapprouva tous ces excès qui gâtaient sa cause ; il aurait voulu les empécber: mais il sentait que dans le premier moment d'effervescence tout ce qu'il aurait pu tenter pour calmer les esprits , n'aurait plutôt servi qu'à les exaspérer. Il laissa donc passer cette fougue ; et étant revenu à Anvers, il fit informer contre ceux qui, dans ces mauvais jours, s'étaient signalés particulièrement par des violences: il en fit pendre trois, ban* nir trois autres, et fit ouvrir toutes les églises qui avalent été fermées, en permettant aux prêtres d'y exercer paisiblement leurs fonctions ; mais il permit aussi aux protestans de précber leurs dogmes , et de professer leur culte publiquement dans les trois endroits qu'il leur assigna i cet effet. Le comte d'Hoogstraeten* suivit l'exemple du prince d'Orange à Mallnes , et le comte de Hom , i Tour* nai.

A la réception des dernières dépêches de la gouvernante, rimpltoyable Philippe lui envoya Tordre de lever en Allemagne dix mille hommes d'infanterie , et trois mille

de cavalerie. L'empereur Mazimilien , que Philippe avait fait informer , tant par ses dépêches que par son ambassa* deor, des motifs qui rengageaient à ces preparatils de guerre , ofliMt sa médiation à la gouvernante et aux confédérés.; mais la princesse lui ayant représenté que les confédérés n'étaient qu'une troupe de factieux , avec lesquels il serait dangereux d'employer tout autre moyen que celui des armes , le pria d'interposer plutôt ses bons offices auprès des princes d'Allemagne pour la cause du roi. L'empereur fit plus : il défendit à tous ses sujets , sous peine de mort , de prendre les armes contre le roi d'Espagne.

^ La ville de Valenciennes était la plus séditieuse des Pays-Bas. Sa situation sur les frontières de France faisait craindre à la gouvernante que les huguenots de ce royaume ne se rendissent mai très de cette place importante. Elle prit donc le parti , tant pour la défendre au dehors , que pour la contenir au dedans , d'y envoyer une garnison , qui y fut conduite par Philippe de Noircarmes , gouverneur duHainaut, pendant l'absence du marquis de Berg. Les habitans de Valenciennes , apprenant que Noircarmes s'avançait, envoyèrent sur le soir des députés à sa rencontre , pour le prier de ne faire entrer dans la ville qu'une petite garnison , qu'ils consentirent à recevoir le lendemain. Mais 'dès le matin ils envoyèrent une nouvelle députa tion au gouverneur , pour lui annoncer que les sectaires étaient parvenus pendant la nuit à engager le peuple à refuser de recevoir la garnison , et qu'ils en feraient connaître les raisons à la gouvernante. Noircarmes , indigné de se voir la dupe de cette tergiver-

satioiiyfit arrêter les députés. La gouvernante les Gt cepei\dant relâcher quatre jours après , parce qu'elle sentit que cet acte de violence blessait le droit des gens. Le magistrat de Yalenciennes lui écrivit directement pour l'informer que les habitans étaient disposés à recevoir le;s troupes à une condition : ils demandaient que le prince d*Qrange , les comtes d*£gmont , deHorn et d'Hoogstraeten fussent garans de leur sûreté, parce que, disaient -ils, avec raison peut-être, ils craignaient que ces troupes u'eus« sent ordre de les traiter en ennemis. Le comte d'Egmont était le seul de ces quatre seigneurs qui fût à la cour , quand la gouvernante fit connaître au conseil cette demande hardie , qui annonçait que le crédit de ces seigneurs balançait l'autorité de la duchesse. Celle-ci, indignée de cette audace , publia un édit par lequel elle déclara cette ville rebelle , et envoya une dépêche circu* laire dans toutes les provinces, pour défendre A tous les sujets du roi de donner aucun secours aux habitans de Yalenciennes.

Cependant les confédérés, ayant rassemblé un petit corps entre Lille et Tournai , s'avancèrent pour secourir la place. Noircarmes , informé de leur marche et de leur dessein , tomba sur cette troupe peu exercée , qu'il défit et dispersa complètement , et il profita de la consternation où cette victoire avait jeté les habitans de Tournai , pour les forcer à recevoir une garnison ; il entra lui-même dans la ville le i«' janvier 1667 , désarma les habitans, emprisonna les séditieux, défendit les assemblées, rappela l'évêque et les ecclésiastiques , et revint au siège de Yalenciennes.

La gouvernante avait dans Tintervalle informé le roi de Tëtat des choses , en lui demandant ses intentions sur la manière dont elle devait traiter cette ville rebelle. Le roi lui répondit ijue , dans cette circonstance , il désirait qu'elle tftchftt de la ramener par la douceur , plutôt que de la réduire par la force. Mais Tobstination des babitans, qui refusèrent bautement les conditions que la gouvernante leur fit offrir , irrita tellement l'esprit de cette princesse, qu'elle ordonna à Noircarmes d'attaquer la ville dans les formes. La ville fut battue par dix , ensuite par vingt pièces de canon de gros calibre , avec tant de force, que dans l'espace de quatre heures , les assiégeans eurent détruit l'ouvrage principal que les habitans avaient élevé sur les remparts. Ceux-ci effrayés de cette première attaque, envoyèrent deux trompettes à Noircarmes , pour le prier de recevoir une députation afin de traiter de la reddition de la ville : il y consentit, ordonnant toutefois qu'on ne cessât de battre la ville. Les députés , au nombre de vingt , arrivés sur le soir au camp de Noircarmes , lui offrirent de rendre la ville aux conditions que la gouvernante leur avait fait proposer ; mais le gouverneur , leur ayant reproché leur imprudente opiniâtreté, refusa absolument d'entrer dans aucun accommodement , et fit battre la ville pendant toute la nuit sans interruption.

Les députés revinrent le matin offrir de rendre la ville aux conditions qu'il plairait à la gouvernante d'imposer. Noircarmes y entra le a4 inai*8 c^vec l'appareil menaçant d'un vainqueur. Il empêcha cependant le massacre et le pillage, se contentant de désarmer les habitans, et d'y biisser une forte garnison. Il fit informer contre les chefs de la ré-

bellion et contre les prédicateurs de Thérësie , dont les uns furent décapites , les autres pendus , et il ne fit grâce & aucun des huguenots qui s*étaient jetés dans la place pour la défendre. Il cassa tous les magistrats , receveurs et olBciers publics, confia l'autorité à des magistrats catholiques , et ôta à la \ille tous ses privilèges.

La nouvelle du siège de Valenciennes s'étant répandue en un instant , rallentit l'ardeur des confédérés et paralysa leurs efforts , en même temps qu'elle ranima 1 énergie de la gouvernante et fortifia son pouvoir.

Cette princesse ne cessait par ses dépêches réitérées de presser le roi de saisir le moment favorable qui se présentait pour rétablir le calme et la tranquillité. L'épouvantable agitation qui venait de bouleverser tout le pays, était, comme dans la fièvre, une de ces crises violentes que suit le relâchement , ou , si l'on veut , comme dans la tem« pête,une de ces rudes bourasques auxquelles le calme succède. Une espèce de stupeur avaitsuivi cette fougue. Tout le monde était dans la consternation à la vue et au souvenir de tous les excès auxquels on s'était porté. Les un» se reprochaient de s'y être laissé entraîner, les autres, de ne pas s'y être oppoaéa. Si le gouvernement l'avait voulu, il était encore possible, facile peut-être , de ramener le calme, et les choses seraient rentrées sans effi>rt dans leur état naturel • Maïs ce n'était pas ce que Philippe voulait. Il détestait les Belges , et intérieurement il n'était pas (Hché d'avoir un prétexte et une occasion pour exécuter la résolution qu'il méditait depuis long-temps , d*opprimer une nation qui lui était odieuse, » et c'est à quoi, dit Vander Vynckt, > la cour d'Espagne s attachait par un redou]:)lement de

37a HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

» dissimulation et de grimace pour tromper les Belges, et » les envelopper, grands et petits, dans cette vengeance » prëméditëe. » Au lieii de répondre à la gouvernante sur les points essentiels qu'elle proposait , on Tamusait en l'entretenant dans Tidëe du prochain voyage du roi , de Tamqistie qu'il accorderait à son arrivée, et on la laissait dans leplusgrandembarras, sanslui tracer aucune marche, sans lui donner aucune instruction pour diriger sa conduite dansées circontances aussi^difficiles. On la louait ouvertement dans les dépêches officielles , et on la désavouait tacitement; et pendant qu'on avait lair d'entrer dans ses vues et de chercher à apaiser les esprits par les moyens de conciliation qu'elle proposait, on lui réitérait l'injonction de presser les levées que la roi avait ordonnées en Allemagne, et l'on faisait des armemens en Espagne , où Von travaillait sourdement, mais efficacement, à l'exécution du plan qu'on avait conçu.

Philippe était à Ségovie , malade de la fièvre , quand il reçut le rapport des dévastations et des profanations dont les principales villes avaient été le théâtre. Il examina par lui-même toutes les dépêches qu'il recevait de moment en moment , et il y émargeait ses observations de sa propre main (a). Il consultait son conseil d'état sur celles qui lui paraissaient mériter une plus sérieuse attention. Les réponses n'abordaient jamais franchement la question : elles étaient toujours équivoques, pleines d'ambages et de réserves, toujours conçues dans un style si bien entortillé, que l'autorité du roi ne pouvait jamais être compromise, et

{a) On en conserve un assez grand nombre en original dans la bibliothèque de Bruxelles.

qu'il pouvait tout interpréter dans le sens ({ui lui convenait 'le mieux , de sorte qu'il ne tenait que ce qu'il voulait (a).

La gouvernante insistait toujours sur la convocation des ëtats-genërauz. Le roi lui envoya deux dépêches, Tùne ostensible , Tautre secrète. La première , qui était fort étendue, portait en substance que la réunion des états , au lieu d*étre propre à remédier au mal , tendrait plutôt à compromettre la dignité royale , si elle avait lieu dans Tabsence du roi ; qu'il allait donner ses ordres pour son prochain voyage ; que toutefois , si le besoin l'exigeait, le meilleur moyen serait de repousser la force par la force* C'était assez faire eatendre que c'était là sa véritable intention.

La dépêche confidentielle était fort laconique. Elle ordonnait à la gouvernante de rejeter absolument la tenue t des états-généraux, en s appuyant des raisons que Ton a déjà avancées , et de celles qui étaient développées dans Pautre dépêche ; mais, quelle que pût être la tournure des affaires, de ne prendre aucune résolution qui pût paraître émanée directement ou indirectement de l'aveu du roi. On reconnaît toujours la politique astucieuse de ce cabinet.

La duchesse (0); avait in orme le roi, par ses dernières dépêches , que tout le monde se lassait et s'impatientait de ces incertitudes et de ces lenteurs ; que la confédération se ranimait ; que de tous les côtés on faisait des préparatife de

(à) Vander Vjmckt, lir. 3, ch. i. Tous les détails que cet historien donne à ce sujet, sont puises dans les mémoires d'Hoppems. {b) Vander Vjnckt , ibid.

guerre; que tout prenait une attitude menaçante, et qu'enfin elle n'osait plus se flatter de contenir les mécontens ni de maintenir le religion , et de retenir les Belges dans Tobéissance plus tard que le mois d'octobre ou de novembre.

Le ministère alarmé proposa au roi de se rendre aux Pays-Bas pour terminer tontes les difficultés par sa présence. Le pape Pie Y Texbortait trës»fortement à prendre ce parti. Il fut donc résolu qu'il partirait au mois de février suivant, et il fît tous les préparatifs de ce voyage avec un appareil qui trompa toute l'Europe. Il devait se transporter par mer en Italie , d'où il se rendrait aux Pays*Bas par la Savoie , la Francbe-Gomté et les frontières de France. On fit préparer des vaisseaux pour le transporter en Italie. L'élite des vieilles bandes d'infanterie espagnole, qui étaient à Naples , à Milan, en Sicile, enSardaigne, eurent ordre de se tenir prêtes avec qiwlque cavalerie. Il informa toutes les cours du motif et du but de son voyage: il fit demander au roi de France passage par ses états : il consulta le duc de Savoie sur le cbemin qu'il devait prendre, et le pria de lui faire graver des cartes exactes des pays par lesquels il devait passer pour aller de Savoie en Bourgogne, et de lui envoyer un itinéraire des villes avec les distances des lieux. Le duc d'Albuquerque , gouverneur de Milan, lui envoya un babile militaire avec un géographe et un géomètre , pour examiner, mesurer et compter, pour ainsi dire , tous les pas qull devait faire. On ordonna même des prières publiques pour l'heureux voyage de sa majesté : et cependant , Paurait-on cru ? il était bien décidé à ne pas sortir de l'Elspagne. Il ne fit pas moins un

HUITIÊMB ÉPOQUE. 3ji

grand nombre de dopes. Hoppems y fut trompé comme un antre. Mais les personnes les plus clairvoyantes traitaient tout ce grand appareil de comédie, persuadées que le roi n'entreprendrait jamais un voyage c[ui nes'accordait pas avec ses intentions secrètes*

La gouvernante recevait tous les jours sur la prochaine arrivée du roi de nouvelles dépêches, qu'elle communiquait à tous les corps, en les chargeant de faire tons les paratiis pour le recevoir dignement. Elle invita les magistrats des villes à faire réparer promptement les églises, afin que le roi ne vit plus aucune trace de tous ces désordres.

Ce mystérieux voyage était le sujet de toutes les conversations. Chacun faisait ses raisonnemens , ses conjectures. On était dans l'impatience, dans l'inquiétude, et le gouvernement craignait les suites de cette agitation* Les principaux seigneurs lui devenaient de plus en plus suspects. Elle imagina donc un moyen de s'assurer de leurs sentimens. Elle prescrivit un nouveau serment k tous les officiers ou magistrats, depuis les gouverneurs jusqu'aux fonctionnaires subalternes. Cétait d'ailleurs un prétexte pour éloigner ceux qui le refuseraient. Les comtes d'Egmont , de Mansfeld , de Meghe , de Berlaymont et le duc d'Aerschot promirent de le prêter, comme ils firent dans la suite. Mais le comte d'Uoogstraten , le comte de Hom et le seigneur de Bfederode le refusèrent, allégant que celui qu'ils avaient fait était suffisant. La gouvernante, qui avait plus de ménagement pour le prince d'Orange , parce qu'il inspirait plus de crainte, le fit sonder avec adresse. Il était alors dans son gouvernement de Hollande. A la première ouverture qu'on lui en fit , il se prononça hautement et

3'fi HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

répondit » qu'il voyait bien qu'on chercliait à le dégoûter ^ et à le priver de ses emplois par ce moyen flétrissant , » qu'il traitait de basse cbicane et d'humiliation ; qu'il » était déterminé à renoncer à toutes ses dignités, plutôt » que de passer par toutes ces avanies. «

La gouvernante tenta une nouvelle démarche. Elle lui envoya de sa part le secrétaire Berti, qui épuisa en vain , pour ébranler lé prince, toutes les raisons que ses instructions Itii fournissaient ou que son esprit lui suggérait. Le prince fut inflexible. Il déclara nettement qu'il n'était pas dupe de toutes ces menées et de tous ces détours ; qu'il savait tout ce qui se passait et se tramait à Madrid ; qu'il ne se fiait point aux promesses et aux leurrer de cette cour perfide ; qu'il ne croyait pas bonnement, comme tant d'autres, à l'arrivée du roi ; qu'il enverrait plutôt auxPays- Bas un lieutenant qui le représenterait , comme , par exemple, le duc d'Albe, ajouta-t-il. Après avoir lâché ce mot en y appuyant avec le ton de Vindignation, il garda un morne silence (a).

On voit que le prince avait de bonnes correspondances et des intelligences sûres en Espagne ; car il était très*bien informé de ce que tout le monde ignorait aux Pays-Bas. Le roi ne disait pas un mot , ne faisait point, pour ainsi dire, un pas qu'il n'en eut connaissance. On croyait dans le temps qu'il avait une correspondance intime avec i'infor-' tuné don Carlos, fils unique du roi. Mais Vander Vynckt, qui rap'porte ce bruit, ne parait pas trop y croire. On tenait en effetce jeune princesi éloignédes affaires, que, n'en

(a) Vander Vynckt , liy. 3, ch. i .

BUrriÈMB ÉPOQUE. 377

ayant aucune connaissance , il ne poayatt communiquer aoT antres ce qu*il ignorait lui-même , et d'ailleurs , il était tellement observé, qu'il n'en aurait pas eu le moyen. Il est donc plus probable que Philippe , ayant un grand nombre de secrétaires sous ses ordres , dont la plupart , aocabtés de travaux et de dégoiîts, étant très-peu affectionnés i un maître dur et ayare, étaient très*disposés à le ^psservir et à letrabir, pour se venger ainsi de sfs mauvais procédés , ou enfin pour se dédommager de leurs peines d'une autre manière. D'ailleurs le prince , i l'aide dt sa vive pénétration et de son jugement fin, faisait descom** binaisons si justes, tirait des conséquences si nettes d une légère circonstance, d'un simple mot, qui pour un autre eût été insignifiant, que cela lui suffisait souvent pour de- TLier ce qn on méditait, ce qu'on préparait , ce qu'on voulait; et c'est ainsi qu'il parvenait à découvrir les secrets du cabinet et à percer les ténèbres de lavenir.

Marguerite , voyant que la mission de Berti avait été iofructueuse, fit proposer au prince une entrevue .avec le comte d*Egmont. Il y consentit avec plaisir, et lé village de Willebroek, entre Bruxelles et Anvers, fut.âésigné a *cet effet, du consentement de la gouvernante. Les raisons, les remontrances , les exhortations du comte ne purent amener le prince au but que la duchesse se proposait. Celui-ci, au contraire, en découvrant au comte ses secrets, et en lui communiquant ses craintes , len aurait plutôt détourné lui-même, si Egmont, toujours trop confiant , trop crédule, ne s'était tenu assez sûr de la lûenveîllance du roi , pour soupçonner aucun piège ou craindre aucun danger. Ils eurent encore d'autres entrevues à Yilvorde,

et la dernière, qui fut plus secrète, eut lieu à Termondev sans la participation de la gouvernante. C'est dans celleci que le prince, après avoir représenté à son ami les dangers extrêmes qui le menaçaient, le conjura de se soustraire au sort que la cour d'Espi^ne préparait aux seigneurs belges. Le comte , regardant ses services comme un sûr garant centre tous ces dangers, lui répondit qu'il se reposait entièrement sur la justice du roi. « Cher comte , r«» I» prit le prince, c'est cet espoir même qui vous perdra. » Je ne sais ; mais, et puissé-je me tromper ! )'ai comme un w pressentiment secret que vous serez le pont que les Es^ 9 pagnols fouleront aux piedfr pour entrer dans la Belgi- N que. »

Après avoir prononcé ces tristes paroles , le prince , comme saisi d'une espèoe de terreur qui semblait loi annoncer qu'il voyait le comte pour la dernière fois , le tint étroitement serré dans ses bras ; et ces deux grands citoyens ne purent s'empécber de verser des larmes, en se séparant.

Dès le lendemain, le prince écrivit à la ducbesse pour la prier d'avoir un favorable égard aux services qu'il avait rendus au roi , et de lui en rappeler le souvenir , assurant la princesse que, dans quelque lieu delà terre qu'il se trouvât , il conserverait éternellement pour elle le profond attacbement qu'il lui avait voué , et il partit de suite pour l'Allemagne avec toute sa famille, ne laissant aux Pays*Bas qUe le prince Philippe, son fils cadet , pour achever ses études àLouvain. Il arriva à Dillenbourg, ancienne résidence des princes de Nassau, sur la fin d'avril i S6j.

Dès ce moment, le comte d'E^mont s'appliqua plus as-

BUmËME ÉPOQUE. 379

nduement qtte jamnis, à faire sa cour à la gonvetnante. Il prêta, suivant la promesse qa il en a? ait faite, le serment qu'elle avait exige, et rompit toutes les liaisons qui rattachaient aux confédérés, dont un grand nombre, entraîné par son exemple, abjura le compromis et prêta le serment. Les comtes d'Hoogstraeten et de Horn écrivirent à la gouvernante qu'ib désiraient le prêter dans ses mains.

La prise deValenciennes avait consterné les confédérés. Maestricht, Bois-le-Duc, Anvers s'étaient rendus à la discrétion delà gouvernante. Le comte de Culembourg et le marquis de Berg s'étaient retirés en Allemagne. La crainte avaitrompula ligue :Brederode8eul,inacoessible lia crainte , ne put se résoudre à abandonner son parti . 11 s'était retiré à Amsterdam. Laduchesse lui envoya un secrétaire du conseil-privé pour lui ordonner, au nom du roi, de quitter Amsterdam dans le plus court délai .Brederode était si peu disposé à obéir à cette injonction, qu'au lieu de sortir luimême d'Amsterdam , il y arrêta le secrétaire. Le magistrat de cette ville , craignant les suites fâcbeuses que ce coUp bardi pourraient entraîner, fit partir le secrétaire pendant lanuitàTInsu de Brederode. Ce fier conjuré, se voyant abandonné de tous ses partisans et décbu de toutes ses espérances , vit en frémissant Textrémité où il était réduit, et prit le parti de quitter les Pays-Bas. Il se retira dans le comté de Schauenbourg , où II mourut le 1 3 février 1 568.

La soumission de la Hollande, de la Zélandeetde la Frise fut la suite de la retraite de ce chef des confédérés. La gouvernante mit de nombreuses garnisons dans les villes conquises, leur imposa de fortes contributions, punit les auteurs des séditions et des profanations , fit rétablir les églises et démolir les prêches.

S8o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

Ces dispositions avaient pam ramener la tranquillité parmi le peuple ; mais elles ne firent qu'augmenter la défiance des chefs et des mëcontens, qui, pour se soustraire àla vengeanceespagnole, allèrentporterleurstrësors,leurs ëtablissemens et leur industrie dans les contrées voisines. Ces émigrations journalières alarmèrent la gouvernante, qui renouvela toutes ses instances auprès du roi pour l'engager et le presser de se rendre enfin aux Pays-Bas , afin de terminer toutes ces difficultés par sa présence. Il feignit donc d'être absolument décidé à ce voyage, ajoutant seulement qu'il voulait s*y faire devancer par un ministre habile et fidèle , qui allât, à la tête d'une armée , faire les préparatifs nécessaires pour lui assurer une réception qui n'exposât pas sa personne et ne compromit pas sa dignité. C'est ce que le prince d'Orange avait prévu et prédit.

BUITliEllE ÉPOQUE. 38i

Le dac d'Albe ; son arrÎTée à Bruxellei ; tes conférences ayec la go«« Ternante;te8 inatroctioni secrétet. ^Reprësentations delà goayernante an roi. — Le duc fait arrêter le bourgmeitre d'Anvers et le secrétaire du comte d'Egmoi^; il arrête lai •même ee comte : son fils arrête le comte de Uom. Les deox comtes sont en?ojés an château de Gand. Le duc en informe la gouyernante. Elle obUent sa démission ; son départ. —Établissement da conseil des troubles. Le dnc j fait citer les grandset les petits. Procédures , condamnations, exécutions, confiscations. L*hôtel de Culembourg rasé. Enlèvement du comte de fiuren. ^- Le prince d'Orange attire à son parti la reine Elisabeth , l'amiral Colignj et les princes protestans. — Lumey et Villiers entrent dans la Gueldre ; ils sont forcés de se retirer et sont battus prés de Daelhem. Louis de Nassau entre dans la Frise. Combat d'Héligerlée. — Le duc d*AIbe prend le commandement des troupes. — Sanglantes exécutions. Procès des comtes d'Egmont et de Horn ; leur exécution. Regrets et sentimens des Belges. Fureurs du duc d'Albe. ^« Mort du marquis de Berg et du baron de Montignj.

Ferdihaiïd Âlvarès de Tolède , duc d'Albe (a) , ëtaît, de tous les seigneurs d'Espagne , le plus propre à repré* ^nter Philippe. Sombre , dissimulé , yindicatif , sanguinaire comme son maître , il lui était supérieur par les talens militaires , dont il avait donné les marques les plus éclatantes sous le règne précédent. Ce fut donc lui c[ue Philippe envoya dans les Pays-Bas à la tête d'une armée, pour y rétablir son autorité par la terreur.

(a) Vandcr Vjrncit , liv. 3 , ch. a , donne des déUils particuliers sur cet homme tristement fameux , sur safamUIe, ses qualités, son caractère , ele.

Le duc, arrivé dans le Milanais, y fut attaqué d'une fièvre, qui le força de s*y arrêter. Dès les premiers momens desa coavale8ceaoe,Il fit U revue de son armée,qui ne montait qu'à huit mille sept cents hommes d*infanterie et douze cents de cavalerie. Mais par un effet ordinaire et naturel de la terreur, on la disait infiniment plus nombreuse. II ne se remit en marche qu'au mois de juillet ; il traversai petites journées la Savoie et la Franche-Comté ; et y ayant reçu un renfort de quatre cents cavaliers du pays , il poursuivit sa route par la Lorraine , faisant observer la plus exacte discipline, et arriva au commencement du mois d'août à Thionville dans le Luxembourg.

La duchesse avait envoyé Berlaymont , gouverneur de Namur,etNoircarmes, gouverneurdu Halnaut, pour aller de sa part recevoir et complimenter le duc , qui , de son côté, avait député François Ibarra pour aller saluer la gouvernante.

Le duc arriva à Bruxelles le 22 août, et descendit à la cour de la duchesse. Cette première entrevue , c[ui n'était qu'une simple visite de cérémonie et d'étiquette , fut fort courte. Leduc prit son logement à l'hôtel de Culembourg» Le lendemain, il envoya à la gouvernante les dépêches du roi,par lesquelles il était nommé commandant de toutes les troupes des Pays-Bas ; il se rendit ce jour-là même à la cour en grand cortège, et continua les jours suivans i rendre assiduement ses hommages à lagouvernante; et pour tromper rœll attentif des courtisans, qui épiaient, étudiaient toutes les démarches et même tous les gestes du duc et de la duchesse , il lui donna en présence de la cour toutes les marques de déférence et de respect dues à son rang et à sa

naissance. La gouvernante le pressa de lui âëdarer s'il n'a- Tait pas d'autres ordres particuliers à lui communiquer : il lui répondit qu'il ëtait chargé de lui remettre une lettre particulière du roi. Elle était écrite de sa main et portait qu'il avait donné des instructions secrètes au duc d'Albe ^ qui les lui communiquerait en temps et lieu (a) .

La princesse sut se composer dans le moment ; mais elle écrivit sans délai au roi que ce pouvoir immense , que ces troupes nombreuses, qu'il avait données au duc d'A]be,n'é« taient que des moyens propres à augmenter les troubles; que déjà, la seule crainte qu'avait inspirée l'arrivée du duc, avait engagé cent mille Belges à se retirer dans les pays étrangers avec toutes leurs richesses; que, dans leur désespoir, les Belges n'étaient soutenus que par l'espérance que sa majesté accomplirait la promesse qu'il leur avait faite, de se rendre aux Pays-Bas; que s'il avait changé de résolu-

(a) Ces ordrei ou instructions , dont aucun historien, que je sache\ n*a eu connaissance , se trouvent aux archives de Bruxelles en copie dans les pièces recueillies par le secrétaire d*état fioutard. Elles sont rédigées en langue espagnole. J'en présente la traduction littérale.

10. Qu*on fasse de tous les états un royaume, et que Bruxelles en soit la capitale, comme Paris en France ;

2: Qu'on établisse une loi concernant la religion , et que dans aucun cas on ne l'appelle inquisition ^ parce que ee nom est trop odieux an peuple ;

30. Qu'on fasse des châteaux dans les parties qui se révoltèrent ;

4*. Qu'on enlève les armes aux naturels ;

5«. Qu'on ète des villes les munitions de guerre et l'artillerie , et qu'on les mette dans les magasins royaux 5 comme à Lisbonne ;

6*. Qu'il n'y ait jamais de conseils généraux appelés hraêdeH ru4$ f parée que dans oes assemblées les peuples font deiloli cootre Uars princes ;

38$ ' HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE, lion, elle le suppliait instamment de Ini faire la grâce de la décharger du poids d'un gouvernement pénible (ju'elle avait soutenu pendant neuf ans*

Le duc commença son plan de proscription et de vengeance, par attirer dans ses pièges les principaux seigneurs, en les accablant de caressés perfides. Il s'attacba d*abord à gagner le comte d'Egmont pour parvenir par son intervention à entraîner lecomtedeHorndansleprëcipicequ'il préparait à l'un et à Tautre. Egmont, trop loyal, trop confiant,*ne pouvait soupçonner dans les autres ces lâches détours, ces moyens bas, qu*il ne connaissait pas. Il conduisit donc son ami à sa perte, en croyant le sauver ; il calma ses craintes et-dissipa ses soupçons . Horn, rassuré par les conseils et l'exemple d'Egmont , se rendit chez le duc , et les autres seigneurs suivirent son exemple. Le duc convoqua pour le g septembre un grand conseil à l'hÀtel de Culem-

' 70. Qu'il y ait une lorte de moniiaie qui corresponde également en poids et en valeur ;

80. Qu'il y ait six ëvéques choisis entre les personnes de Ia?iela plus sainte, pour Texemple du peuple ;

90. Qu'il 7 ait trente vaisseaux armes en paix et en guerre, qui croisent dans le canal ;

10*. Qu'on accorde de grands privilèges et libertés aux nations étrangères, afin que les transactions commerciales s'augmentent «

110. Qu'on ait dans toutes les audiences et corihB un président placé sous la main ;

ia«. Et enfin qu'on accorde un pardon général à tous les peuples jusqu'à la paix qui se publiera , et que les chefs soient punb avec une sévérité modérée, pour qu'ils reviennent k leurs terres, imitant Jules César, qui cherchait plutôt à vaincre par la clémence que par la rigueur.

boiii|;, auquel assistèrent le duc d'Aerschot , les comtes d*EgmoDt , de Horn ^ de Mansfeld , d'Ârenberg et de Berlaymont. Il avait dans le même moment donne des ordres secrets pour faire arrêter et conduire à Bruicelles ce jour*là même, Antoine Straelen , bourgmestre d'Anvers, seigneur de Mencbem, et Jean Kaeiembroodt , seigneur deBaeckersele, secrétaire du comte d'Egmont.Il attendait avec impatience le moment où Ton viendrait Tinformer que ses ordres étaient exécutés. Dès qu*il en eut reçu la nouvelle, ii leva la séance, et retint le comte d'Egmont, qu il conduisit dans un appartement particulier , comme pour lui parler en secret. Le duc, qui avait fait aposter des troupes dans une chambre qu'il avait désignée, s* arrêta vis* à-vis de cette chambre. « Comte d'Egmont, dit-il, le roi » m'ordonne de vous arrêter et de vous demander votre w épée. n A ces mots, les gardes s'avancent : le comte, fou* droyé par ces paroles , rendit son épée sans résistance. « Cependant , dit-il , en la remettant , je m'en suis quel- 31 quefois servi avec succès pour défendre les intérêts du 9 roi. n Les gardes l'emmenèrent sur le champ dans la chambre voisine.

Le comte de Horn fut arrêté dans le même moment et de la même manière par Ferdinand de Tolède, fils naturel du duc d' Albe. On dit que le cardinal de Granvelie , qui était alors à Rome, ayant appris cette nouvelle , demanda si le TWiif urne était pris; c'est ainsi qu'il désignait ordinairement le prince d'Orange. Comme on lui répondit que non : Eh bien, dit-il, on fia rien pris.

Une heure après, la nouvelle de cet événement fut connue à Bruxelles , et ne tarda pas à se répandre dans toutes V. a5

3d6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

les pYrovInces , où elle causa une coasternation générale. Ce fut d'abord un morne silence , qui se changea en imprécations contre les Espagnols.On les entendait en pleine rue.

Les deux comtes furent envoyés au château de Gand , où ils arrivèrent le a3 septembre après-midi. Le comte d'Egmont était dans une litière placée entre deux mulets, et le comte de Horn sur un chariot. Ils étaient escortés par trois cents hommes de cavalerie et mille à douze cents d'infanterie, tous Espagnols.

Le duc , qui avait frappé ce grand coup sans avoir consulté la gouvernante, lui envoya les comtes de M ansfeld et de Berlaymont pour le lui apprendi*e, avant qu'elle eût pu le savoir par le bruit public , et pour la prier d'excuser le duc de lui avoir caché son dessein, en alléguant pour raison qu'il avait cru prudent dans cette circonstance d'agir sans la consulter pour lui épargner la peine de partager le désagrément attaché à cette fâcheuse commission. La duchesse sut ce qu'elle devait penser de ces excuses ; mais elle dissimula son ressentiment aux envoyés du duc d'Âlbe. Elle écrivit seulement au roi pour le prier avec des instances plus pressantes, de vouloir, pour ménager sa santé, la décharger du gouvernement pénible d'un pays,où d'ailleurs sa dignité ne-lui permettait pas de rester avec un pouvoir si borné. Elle affecta de ne parler que très-vaguement de l'emprisonnement des comtes. Le roi lui accorda sa demande comme une faveur, protestant qu'en y accédante, il avait plutôt consulté le désir de Ja duchesse que les intérêts du pays, et il lui témoignait dans les termes les plus flatteurs , son extrême satisfaction de la ..prudence et de la

flUITlÈME ÉPOQU£« 387

fermeté <{u'elle avait montrées dans des circonstances aussi difficiles.

Marguerite, après avoir reçu les complimens, ou plutôt les regrets sincères de tontes les provinces, partit des Pays- Bas au commencement de iSôS» dit Bentivqglio , le 10 février, suivant Strada , ou selon de Thou, le i o avril, laissant ces malheureuses provinces en proie aux fureurs du duc d'Âlbe (a).

Le satellite du tyran de Madrid, impatient d'exécuter son plan de rpersécution et de vengeance , n'attendait que le moment du départ de la duchesse pour lever le masque. Il commença par faire dresser une liste de tous les individus qui avaient été mêlés dans la gueuserie^ en signant le compromis, en fréquentant les prêches, en contribuant à l'entretien des ministres , à la construction des temples , en logeant les sectaires ou en protégeant les gueux , directement ou indirectement. Il y fit comprendre les présens et lesabsËns, les fugitifs , ceux qui étaient rentrés avec la date de leur rentrée , la désignation de leurs biens (6).

Il évoqua devant lui tous les procès qui concernaient les dettes des fugitifs et des absens , leurs créanciers , les acquéreurs des biens récemment vendus. Il établit un nouveau tribunal , destiné exclusivement à connaître de tous les excès commis pendant les troubles , tant en ma^ tière de reUgion qu'en matfèreciVtot. Ce conseil, tribunal

{a) Vander VyQcLt dit qu'elle fit part de sa retraite aux états et aux conseils par des lettres circulaires du 9 décembre 1567 > et qu'elle partit le 3o du même mois.

{h) Vander Vynckt avait vu tous ces détails dans des registres originaux. •

exclusif et supérieur à toutes les constitutions et à toutes les juridictions quelconques , dit Vander Vynckt , était composé dudaç d*Â1be , qui le présidait en personne , de JeanVargas, vice-président, etde douze membres, sous la dénomination de conseils des troubles (a) , et le peuple Tappela le conseil de sang {b).

On avait placé èfntéte, comme membres lion oraîres, le comte deBerlaymont et le baron de Noircarmes. Le cbancelîer de Gueldre, les présidens de Flandre et d'Artois en faisaient également partie. Mais les uns et les autres y étaient contre leur gré. Les deux seigneurs n'y parurent qu'à l'installation du conseil, et les trois présidens prétextèrent, pour s'en absenter, tantôt des incommodités, tantôt des affaires qui réclamaient leur présence dans les tribunaux qu'ils présidaient. Ce n était guère que pour la forme qu'on les avait nommés ; carie duc ne voulait que des hommes dont il filt sûr. C'est sans doute pour cette raison qu'on n'avait choisi aucun membre dans le conseil privé. Si le duc avait pu trouver dans cette compagnie un ou deux hommes assez lâches pour s'associer à ses desseins et s'asservir à ses volontés, il n'aurait pas manqué de se les adjoindre pour renforcer son parti par des hommes dont le nom aurait imposé. C'était le moyen peut-être d'affaiblir la prévention qui s'éleva contre cet odieux tribunal dès sa naissance. Yiglius , dans ses lettres à son ami Hopperus , se vante et se félicite d'avoir empêché qu'aucun des membres du conseil-privé n'entrât dans celui du

(a) 2^7 eonsej'o de las altereaûior^s , disaient les Espagnok.

(b) Bloed-raed , disaient les Flamands.

HUITIÈME ÉPOQUE. 38g

duc d*Albe. La noble indépendance que le conseil de Btabant avait montrée dans ces circonstances, lui avait mérité le ressentiment de Timpérieux gouverneur. Cette com-^ pagnie , qui , dans tous les temps , s*est signalée par la pureté de ses principes , avait osé protester contre Tenlëvement du comte d*Egmont, en prétendant que ce seigneur , comme baron de Gaesbeck , n'était justiciable que du conseil de Brabant, ^ui était son juge naturel. Des' magistrats qui avaient déployé un si beau caractère , ne pouvaient convenir dans un corpS où Ton n*4ivait d'autre loi et d'autre règle àsuivre quela volonté absolue du cbef. Le duc, qui ne regardait d'ailleurs ce conseiLque comme une formalité ; pour sauver les apparences , se borna au nombre de membres dont il était composé. Cest dans CQ tribunal révolutionnaire qu'il fît, dit Vander Vjnckt, déployer son zèle exterminateur. On y cita les grands et les petità indistinctement, le prince d* Orange, les comtes de Nassau , ses . frères , les comtes d^Hoogstraeten , de s'Heerenbergbe , de Guleihbourg , de Brederode , de la Marck et tonte cette noblesse qui avait signé le oompro. mis; on y faisait le procès aux présens et aux absens, aux vivans et aux morts. C'est ainsi qu'on fit le procès à la mémoire du marquis de Bbrg, poux confisquer ses biens.; Le prince d'Orange, comme cberalier de la toisoil d'or, récusa hautement la juridiction de ce tribunal illégal, et les autres seigneurs qui étaient comme lui de la toison, déclinèrent également la compétence du duc et réclamèrent les privilèges de l'ordre.

Tous les espr j ts étaient glacés par la terreur. La Belgique était devenue un vaste théâtre d'horreurs, qui ne présèH-

tait que des fuites , des bannlssemens, des confiscations, desemprisonnemens et des supplices. L'émigration était efirayante. Les uns se retiraient en Allemagne auprès dn prince d'Orange , qui leur faisait un accueil engageant ; les autres se réfugiaient en Angleterre auprès de la^reine Elisabeth ,. qui leur offrait un asile assuré.

Sans s'inquiéter des protestations des seigneurs contre la légitimité de son conseil , le duc fit rigoureusement instruire toutes les procédures par contumace. C était contre ces seigneurs d'abord qu'elles firent dirigées, avec plus de sévérrté , par une raison très-simple ; c'est que les condamnations, emportant toujours la . confiscation des biens , fournissaient à Ta-vidité du duc un appât qui stimulait son zèle.

Le r 2 janvier 1 568, des commissaires furent cbai^és de faire l'inventaire de tous les biens du comte d'Elgmont, quelque part qu'ils fussent situés. Son secrétaire Baeckerselefutmisàla torture, àVilvorde, pour le forceràrévé- 1er oà étaient les trésors du comte. Ce malheureuxdéblara qu'une partie était dana k château de Gand, où on les trouva en effet (a)*

Toutes les classes de citoyens furent enveloppées^ dans ce&odieuses procédures. Il faudrait, dit Vander Yynckt , parcourir les annales de chaque ville pour comprendre en détailles excès de la persécution (&)•

(a) Vasder Vynckt dit , d'après lei mémoires du temps, qu*iU consistaient en onze coffres et quelques cassettes remplies de vaisselles, de joyaux et de meubfes précieux.

(b) Cet historien parle des exécutions qui eurent lieuà Gand , selon qu'il en conste par des mémoires et des joamaux rédigés sur les lieux

HUITIÈilË ÉPOQUE. 391

Le 16 janvier , qnarante-sept faalntans de Gànd , tant nobles que bons bourgeois , furent cites à comparaître le 4 fiévrier devant le duc en son conseil ; qnarante-bnit le 6, quarante-huit autres le 10. Les listes en furent affichées et proclamées publiquement. De ce nombre, il y en eut dix-buit qui se rendirent volontairement i Bruxelles pour se justifier.. Ils furent admis à prâenter leurs défenses:, et ib se croyaient libres. Mais le 20 février, sur les dix heures du soir , ils furent tous arrêtés et traînés en .^prison , liés dem à deux , ^ Il 3 > avril , ils furent tous exécutés à.mort .; les cinq pu^ix principaux par le glaive , les autres par la corde , et leurs biens furent confisqués. * . Lç duQ, voyant que. le prince d'Orange et les autres seigneurs avaiient refusé de comparaître à son tribunal , prononça contre tous larrét de mort et la confiscation de biens. ILfit raser l'hètelde Culembourg, où les confédérés s'étaient rassemblés le jour qu'ils avaient présenté la requéte,et y fit élever une pyraïuide avec une inscription en quatre lan» giies qui marquait que cette maison avait été détrui{e,parce qu'on y avait tramé une conjuration détestable contre la religion , l'église romaine , la majesté royale et le salut de la patrie. Il fit confisquer tous les biens appartenant au prince d'Orange dans les Pays-Bas , et enlever le comte de fiuren , son fils aîné, âgé de douze ans , qui faisait ses

jour par jour par des contemporains , malhf urenx spectateurs de ces calamités. Les fastes des antres Tilles ont ainsi leurs me'moires. J'ai pour ma part sous les yeux un journal qui m'a été confie , contenant également jour par jour pendant les années 1567, i568 , 1669 , 1570 , 167 1 , 1673 , la liste nominatiye des malheureux exécntM à Tournai par le glaive > par la corde , par le feu.

études à Louvain , et le fit emmener en Espagne , où sous prétexte de lui faire continuer ses études dans Tuni versîté d' Aleala , on le retenait réellement comme garant contre les entreprises de son père. C'est l'espagnol Yargas , présidant le conseil en Tabsence du duc , qui fit exécuter cet acte arbitraire. Le recteur de Tuniversité de Lourain , à la tête d'une députation de ce corps, remontra dans un discours latin , que cette violence était une infraction à ses privilèges. L'ignare espagnol , qui était plus propre aux fonctions d'huissier qu% celles de président , dit pour toute réponse et pour toute satisfaction : Non auranvas *.iriuilegi s <vestros*

Leprin "xi ne s'était pas retiré en Allenïagne pour attendre dans tt lâche repos une révolution farvorable qui lui facilitât les m vens dé rentrer dans sa patrie et dans ses biens . Il méditait sérieusement une irruption dans les Pays-Bas. Mais sa circonspection naturelle , qui lui montrait tous les incouyéuiens et toutes les difficultés d'une entreprise atiSsi iniportante , ne lui permettait pas d'en hasarder témérairement rexécutîoD , ayant d'avoir pris toutes les précautions et combiné toutes les mesuifes propres à en assurer le succès. Il tâcha d'attirer dans son parti la reine Elisabeth , qu'une haine personnelle , causée par les mauvais procédés de Philippe , aninlait contre ce monarque. Mais des raisons politiques , qui la forçaient de ménager l'Espagne , l'empêchaient d'accordeur une protection ouverte aux confédérés. Elle se bornait à les aider secrètement de ses secours et de ses conseils. II mit égalemen» dans ses in^réts l'amiral de Cçligny , chef des huguenots de France. Il gagna les princes protestant d'Allemagne , en

HOITliHE! ÉPOQUE. BgS

leur représentant qoe . par le double motif de politique et de religion , ils devaient réunir tous leursr efforts pour abattre une puissance formidable et tjrannique , qui voulait détruire leur culte -et anéantir leur liberté, et il leur persuada d'assembler une diète pou t prendre sur ce grand objet des résolutions uniformes. Le duc de Wirtemberg, le landgrave de Hesse , le marquis de Bade , le marquis de Donrlach , 1 électeur palatin s*y rendirent , et le roi de Danemanek y envoya son ministre. Les sentimens y fuirent partages. Mais le pj^ince , en faisant adroitement valoir dans les délibération^ pttblicpies , le grand motif de Tintéret général de ces princes , et dans les entretiens particuliers, le motif , encore plus puissant peut^tre, de leurs propres intérêts , parvint àr lès amener tous au même but , et ik consentirent à lui accorder le^ secours qu^ilsdemanclaît , et dont en fit la i^pârtitibn diaprés le contingent cpie^cbaoln- de ces princes dévtiit fournir suivant ses fore».

Leprince, assurré decea sedours, fit avancer lei^ seigneurs -deLûmejretde Villierâ^HlflàGiieldre avec dix mille bommesd'iafantebrieet irbisceMs'de eavâlferiê environ , pour tàclierdes empare^ d*tine place fdrte ; et de favoriser ainsi le pasjsage dd Tarmée qu'il se 'proposait de conduire luimême Aut, Pays-Bas. Ced deux seigneui^s auraient désiré de se rendre maîtres de Rureniondè, où ils avaient , dans ce âesseià , pratiqué des intelligences secrètes. Mais le duc d'Albe , qu il était difficile de tromper ou de surprendre, avait deviné ce projet , et ildépêéha Lodogno , un de ses BOfeStresdècamp , aveb quatre mille hommes d'înfaDterie eÈpfrgùole , allemande et waSonne, soutenue de trois cents

chevaux, commandés par Davila, qui entrèrent dans cette* place. Les confédére's tentèrent donc en vain de s'emparer* de Ruremonde , qui était mieux défendue cpi'iis n'avaient cru. Les intelligences , d'ailleurs , sur lesquelles ils avaient compté , ne produisirent pas l'effet qu'ils s'étaient ima^ ginés.

Lumey et Villiers se retirèrent précipitamment dans le pays de Liège, .où ils se retranchèrent près de la petite ville de Daelhem. Lodognoet Davila , qui , sans perdre un moment, étaient venus les y attaquer , firent un grand carnage de leurs troupes. Villiers fut pris et envoyé au duc d'Âlbe , qui résolut de le traiter , non en prisonnier de guerre , mais en criminel d'état.

^ Dans le même temps, le comte Louis de Nassau était entré dans la Frise avec une armée de dix mille; hommes d'infanterie et de. trois mille, de cavalerie.

Le duc envoya dans cette , province le comte d'Âren* berg, quien était gouverneur, avec un régiment allemand. Le comte de Meghe , gouverneur de Gueldre et deZutphen , en commandait un aufre sous les ordres de d'Ârenberg. Le duc les fit joindre ipar. le régiment espagnol de Bracamon,te , avec plusieurs compagnies de cavalerie , qu'il renforça par un train de six pièces d'artillerie de campagne. Le comte Louis avait un poste élevé auprès de l'abbaye d'Heiligerlée, voisine de Windschoten, à 5 lieues , deGroningue.L'accès en était défendu par des chemins impraticables.La cavalerie, commandée par lecomteAdoIphe de Nassau, frère de Louis, était à droite, l'infanterie à gauche, et lecorps quiformait le centre se trouvait entre un bois par derrière et un marais par devant. Arenberg sentait

UUiniME ÉPOQUE. 395

le dangerauquel il s'exposait en attaquant les eniieinis,qai joignaient à l'avantage de la position la sopériorité du nombre. U le représenta aux Espagnols, dont il ne pouvait contenir Tardear inconsidérée. Us regardaient sa prudence comme un eflet de la lenteur qu^ils reprochaient aux Flamands; ils le traitaient même de lâche et de traître à la cause de l'église et du roi. Le comte , piqué de ces reproches outrageans , céda aux instances de ses soldats , qu'il suivit an combat plutôt qu'il ne les y mena. Les Espagnols , après avoir fait des efforts inexprimables pour vaincre la nature du terrain , se trouvèrent enfoncés dans des bourbiers, dont il leur fut impossible de se dégager» et les ennemis, profitant de leur embarras, en firent un carnage eflroyable. Arenberg, faisant l'office de soldat plutôt que de capitaine, fut tué au premier feu de la main du comte Adolphe de Nassau (a) , qui reçut dans le moment même de celle de d' Arenberg, le coup qu'il venait de lui porter. Les Flamands n'épargnèrent pas les Allemands , qui promirent de ne plus porter les armes pour le roi d'Espagne, et tous les Espagnols furent passés au fil de l'épee . Le comte Louis s'empara de six pièces de canon , de tout le bagage et de tout l'argent destiné au paiement des troupes. Ce combat eut lieu le 24 ™^^*

Meghe , qui amenait un secours à d' Arenberg , ayant

(a) Slrada Tassare ainsi. D'aotret disent que d' Arenberg fut tae' dans la mêlée. ]ja chronique de Frise , que cite Vander V/nckt , dit qoe ce seigneur, blesse à la tête et tombé cle cheral , moamt percé de coups par un simple fantassin ; que le comte Adolphe fut également tué dans la mêlée , et /jn'ils furent Tnn et Tantre inhumés à Heiligcrlée.

appris la nouvelle de cette dëfaite , se jeta dans Gronin-

guê 9 où il reçut les restes derarmee espagnole.

Cet événement dessilla les yeux du ducd'Âlbe : il corn* mença à comprendre qu'il avait fait une faute trop com« mune dans les guerres des peuples soulevés contre leurs tyrans, c'est4 dire , qu'il avait trop méprisé son ennemi ; il crut que le moyen de réparer cette faute , était de prendre lui-même le commandement des troupes ; mais que pour prévenir les tumultes et les soulèvemens que son absence pourrait causer , il importait , avant de partir , d'effrayer les séditieux par de grands exemples de rigueur.

Le !«»• juin, il fit trancher la tête sur la place de Bruxelles, à dix'huit gentrlshommes. Ijes principaux, dit Vander Vynckt , étaient deux frères, comtes de Battenburg^, jeunes seigneurs , (jui, retournant delà Frise par mer dans leur pays, avaient été trahis et livrés aux Espagnols par le batelier qui les conduisait.

Cette première ei^écutîon fut suivie le lendemain , de celles de Villîers, et de trois autres oflGic^îers qui avaient été pris au combat de Daelhem.

Antoine Slraelen, bourgmestre d'Anvers, et Jean Kaesêmbroodt , eurent la tête tranchée dans le château de Vilvorde(a).

Ces sanglantes tragédies étaient comme le prélude du sort affreux que le duc préparait aux comtes d'Egmont

(a) La ^entencede Straelen n'a été portée €t tignée que par les troM Espagnols qui siégeaient au >coDseil des troubles. Vander Vjrnckt le dit ainsi, et i) ajoute que c'est par erreur qtie Ton a rapporté que Kaesembroodl avait été écartelé ji Bruxelles.

et de Hom , qui , depuis neuf mois étaient enfermés au château de Gand, où ils avaient été examinés par trois commissaires du conseil des troubles, dévoués au duc ; c'étaient Jean Vargas, Louis Del Rio et le secrétaire Praetz, cfui s*y étaientrendus à cet eflet. Le duc fit rédiger Tacte d'accusation , qui portait sur toute leur conduite passée, dont on avait fait la plus scrupuleuse recherche. Toutes leurs actions, tous leurs propos y furent soigneusement rapportés. Le duc leur accorda pour la forme le temps nécessaire pour répondre à leurs griefs. Les deux comtes nièrent la plus grande partie des faits qu'on leur imputait , comme cal omnieusement imaginés , et ils expliqué^ rent ou justifièrent les autres comme méchamment dé« natures ou tortueusement présentés. La vertueuse épouse du comte d'Egmontet la sœor du comte de fiom engagèrent tous les princes de l'Europe à employer tout leur crédit auprès du roi et même auprès du duc. La comtesse adresse au roi lui-même une requête pathétique', ou après avoir rappelé tous les services, et tous les exploits par lesquels le comte avait , dès son enfance , signalé son zèle pour le service du roi , elle le conjurait de ne point condamner une mère infortunée à passer le reste de ses jours dans lopprobre et la douleur , avec onze enfans, qui n Savaient encore eu le temps ni dé participer aux fautes de leur père , ni celui de les réparer. Mais le cœur du tyran était fermé à la clémence , comme à la justice. L'arrêt était porté dans son ame ; il ne restait plus qu'à le dicter et à l'exécuter. Le procureur-général du conseil donna ses conclusions ; il déclara les deux comtes atteints et convaincus du crime de lèse-majesté , de trahison et xle rébellion ,

recjttérant qu'ils fussent condamnés à la peine de mort. Leurs sentences furent rédigées conformément à ces conclusions.

Les deux victimes furent transportées le 3 juin de Gand à Termonde, chacun sur un chariot attelé de trois chevaux , et le lendemain après midi à Bruxelles , sous une escorte de deux mille Espagnols. On leur envoya Martin Rithove, évêque d'Ypres, pour les disposer à la mort. On ' leur lut ensuite leur sentence séparément. '^Le comte d'Egmont écrivit au roi une lettre touchante , où , après lui avoir rappelé , comme avait fait son épouse , ses services et sa fidélité y il se plaint amèrement de l'injustice de sa condamnation^ qui, dit-il, n'est fondée que sur des accusations fausses et calomnieuses , dont on s'est servi pour le perdre dans Tespritde sa majesté , et il finit par implorer sa bonté et sa clémence pour une femme et onze enfans, qu il recommande à la bienveillance du petit nombre d amis qu'il conserve dans son infortune. Cette lettre est datée du 5 juin 1 568 , à deux heures après minuit. Le comte la remit à l'évé^ped'Ypffesy quiae chargea de la faire parvenir au roi.

Ce jour , 5 juin, veille de la pentecôte , fut le jour de funeste mémoire , qui présenta aux regards des Bruxellois consternés le spectacle de cette cruelle exécution. Un échafaud , tendu de noir , sur lequel étaient placés uu cru-, cifix et deux coussins , était dressé sur la grande place de Bi*uxelles (a). Le régiment de Romero était rangé à^^l'en-

(a) Vander Vyncktditque cette exécution eut lieu sur la place du Sablon ; il se trompe.

tour. L'heure fatale sonne enfin ! c*ëtait midi. Jnllen Romero vint prendre le comte d'Egmont pour le conduire à Tédhafaud. Le comte, accompagné de l'ëvéqued'Tpres, en entrant sur la place , salua tous les officiers qu'il connais* sait, et que plus d'une fois il avait conduits à la victoire. Il monta avec une contenance ferme sur Téchafaud. Il était vêtu d*une robe de nuit de damas rouge , avec un petit manteau noir pardessus , bordéd'or ; il avait un chapeau de taffetas noir , surmonté d'une plume noire et blanche , et un mouchoir dans les mains , qu'à sa prière on ne lui avait pas liées. Il se promena un moment sur l'échafaud , et demanda à Romero s*il n'y avait pas de grâce. Celui-ci haussa les épaules. A- ce signe, il jeta son manteau et sa robe, et se mit à genoux sur lun des coussins, etl'évéque à sop c6té. Us firent ensemble une courte prière ; et ayant jeté son chapeau et son mouchoir en arrière , il tira de sa poche un petit bonnet de nuit , dont il se couvrit la tête et les yeux. Il avait coupé lui-même le collet de son pourpoint et de sa chemise. Il fit signe à l'évêque de se retirer , et attendit ainsi le coup , disant pour ses derniers mots: Seigneur ^ je remets mon esprit dans vos mains. A l'instant , le bourreau , qui , dit-on , avait été autrefois un de ses valets, monta avec son glaive, et lui abattit la tête d'un seul coup. Le corps et le sang furent couverts d'un drap noir.

Le comte de Horn parut ensuite. Il eut la douleur, avant sa mort , de voir le sang de son ami qui coulait et fumait encore. 11 reçut également le coup fatal avec une fermeté digne de son caractère.

Les têtes de ces illustres victimes , placées au bout d'une

4oo HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE,

pique , servirent pendant deux heures de spectacle au peuple. Leurs corps, rejoints à leurs têtes, furent déposés dans des cercueils de plomb pour être envoyés au lieu de la sépulture de leurs ancêtres.

Egmont avait quarante-six ans , et Horn cinquante. Ces deux seigneurs , dignes d'un meilleur sort , étaient singulièrement chéris des Belges. Mais le comte d*Egmont épuisa , pour ainsi dire, toute la douleur des peuples. Ils oublièrent le comte de Horn pour donner toutes leur larmes au héros de Gravelines et de Saint -Quentin. Dans leur désespoir , ils bravèrent la fureur du duc d'Albe et de ses satellites , dont ils savaient cependant qu'ils provoquaient la vengeance par les regrets publics qu'ils prodiguaient à cette chère victime. Ils s'empressèrent de recueillir son sang, d'assiéger son passage, de baiser soncerceuil.

Cette odieuse exécution , donna plutôt un nouvel aliment^ qu'elle ne mit un frein à la haine que les Belges portaient au nom espagnol. Ils ne connaissaient plus , après ce coup terrible , d'autre ressource que celle du désespoir ; ils n'éprouvaient d'autre sentiment , d'autre désir , que celui de la vengeance. Cependant le digne ministre du tyran de Madrid continua d'exercer ses fureurs dans la Belgique , où Ton ne voyait plus que des échafauds , et des bourreaux , et des supplices , et du sang.

C'est dans ces malheureuses circonstances qu'arriva d'Espagne une nouvelle qui ne servit qu'à mettre le comble à la douleur publique. Le marquis de Berg , que la duchesse de Parme avait député auprès du roi avec le baron de Montigny , était mort en Espagne , le ta du mois

HUiTliME ÉPOQUE. 4oi

de ma!. Le bruit fut généralement répandu dans le temps, et les Belges n en doutèrent pas , que ce seigneur avait été empoisonné par ordre du roi« Mais la haine , qu'ils portaient à Philippe , suffisait pour en imaginer et en accréditer le bruit. Ce fait, qui a été avancé par quelques hî^oriens ^ n'a jamais été prouvé ; et c'est ce défaut de preuve qui a fait dire prudemment à Strada , qu'il ne voulait ni le garantir ni l'affirmer.

Cette fâcheuse nouvelle vint aux Pays-Bas avec eelle de la mort de Montigny , que le roi , depuis l'arrivée de ce seigneur en Espagne , avait tenu enferiaé au château de Ségovie , où Ton apprit qu'il avait eu la tête tranchée. Ce fait est avéré ; il est attesté par Strada lui-même. C'est précisément ce qui doit rendre douteux l'empoisonnement du marquis de Berg ; car si Philippe n'a pas craint de sacrifier ouvertement l'un , pourquoi aurait-il voulu immo- 1er secrètement l'autre ? C'est bien assez des faits constatés, sans chercher à prouver ceux dont l'existence n'est pas assez clairement démontrée {a).

(a) Selon Vander Vynckt , il n'est pas trés-sûr encore qne Montigny ait été décapité. On a dit qu*uH page lui avait donné un potage empoisonné , sanM savoir au juste ce qu^il était devenu. On a seulement appris quUl était mort en iS^o.

4oa HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA RELGIQUE.

ExpIditiov do doc d'Albe dans la Frite. — Combat de Gemmingheii ? faite du comte Louis de Nassau. — • Le lurince d'Orange tente one expédition dans les Pays-Bas. — Le duc d'Albe se fait e'riger une statue à Anyers. — La reine Elisabeth enlève Targent que le roi d'Espagne avait emprunte' aux Génois. — Le duc d'Albe veut e'tablir les impôts du ioo<, du ao« et du io« : résistance et représentations des États. •—Assemblée et délibérations du conseil ; avis du président Vigliuset duchancdier Hopperus. — Les provinces wallonnes consentent à Timposition du ioo«. •— Exécutions de trois officiers de justice. — Amnisties publiées par le duc d'Albe. — Edit pour l'imposition du io«. et du* ao«. : résistance des marchands ; mesures rigoureuses du due.— Entreprise du prince d'Orange sur mer i gueux de mer.-^Prise du port de la Briele. •» Révolte dans la Hollande et la Zelande. —Révolte à Flessingue. — Prise de Mons par le comte Louis de Nassau. Frédéric de Tolède bloque cette ville ; le prince d'Orange marche au secours de la place : le comte Louis la rend. Commission des troubles établie dans cette ville. Exécutions sanglantes. — Le prince d'Orange donne une forme ndUvelle de gouvernement à la Hollande. — Soumission et punition des villes du Brabant et delà Flandre. — Sac de Malines et de Zutphen. — Reddition de Naerden ; barbaries exercées par les Espagnols.— Siège de Tergoes.— «Les provinces d'Utrecht, de Frise , d'Over-Yssel , de Groningue et de Zutphen se rendent au prioce d'Orange. — Second siège de Tergoes : hardi projet du capitaine BIomaert : prise de Tergoes. — Fameux siège de Harlem ; prise de cette ville. Exécutions sanglantes. — Combat dans le canal de Flessingue. — Les confédérés entrent dans Gertroydenberg : ils prennent le château deRamekens et la ville d'Alkmaer. — Les Espagnols tentent de reprendre cette ville. — Expédition maritime du duc d'Albe : combat naval auprès d'Enkhuisen.— Rappel du duc d'Albe.

Le duc d*AIbe , ayant établi sa domination par la terreur , conçut le dessein de chasser le comte Louis de la Frise. Il commença par envoyer le marquis Chiapin VJlelli

HUmÈME ÉPOQUE. 4o3

à Groningue , et il partit lai-méme de Bruxelles sur la fin de juin. 11 viat paner la Meuse à Grave , et se rendit & Amhem eti Derenter , où il fit un courtséjour pour reconnaître le terrain. Il envoya à la découverte des partis détachés , dont Ton , ayant entendu (jnelques tambours et aperçu quelques drapeaux , vint en toute h&te rapporter au duc que Fennemi approchait. Le duc fut trompé par ce rapport ; et quoiqu'il ne dut pas y ajouter foi , il fit néanmoins par précaution ranger son armée en bataille. Ces ennemis , qui avaient jeté l'alarme dans le camp espagnol , n'étaient qu'une troupe de paysans , qui conduisaient une nouvelle mariée en triomphe avec des tambours et des drapeaux. Cette méprise ridicule devint dans le camp un sujet de risée et de plaisanterie. Quand les espions revenaient de leurs courses avec un air d'inquiétude , on leur demandaît s'ils avaient vu la nouvelle mariée. Le duc , dont ce petit incident avait retardé la marche , entra dans Groningue, le i5 juillet.

Le comte de Nassau , éloigné de trois lieues de l'armée royale, était fortement retranché dans son camp. Son armée était de douze à quatorze mille hommes. Le duc entreprit de l'y forcer , et il envoya à cet effet un détachement d'Espagnols et de Wallons , qui obligea l'armée du comte à déloger. Le duc le poursuivit et l'atteignit près du village de Gemminghen , po^te excellent , au fond d'un cul-de-sac , que forment l'Ems et le DoUaert , golfe sur la gauche de ce fleuve , près de son embouchure visà-vis d'Embden. La défaite que le comte y essuya fut terrible. Ce ne fut pas un combat , dit Bentivoglio , mais un carnage. Les Espagnols , plus altérés de sang qu'avides

de butin , massacrèrent impitoyablement tous les soldat» du comte, qu'ils rencontrèrent. 11 en périt une très-gra^d nombre, qui,, pour se soustraire au fer du vainqueur , se jetèrent dans l'Ems, très -large dans cet endroit et très-dangereux par ses tourbillons. Cette bataille -se donna le a i juillet. La victoire des Espagnols fut connue à Groninguepar la quantité de chapeaux, que Ton reconnut à la fopme.pour être ceux des Allemands, et que le flos fit entrer dans le Dollaert. La perte du comte Louis a été estimée de sixÀ sept mille hommes , outre vingt étendards , dix gros canons et six moins forts , qu'on appela du nom des six notes de musique. Ce succès ne coûta au duc , suivant Strada , que soixante-dix hommes , ou seulement huit, selon de Thou.

Le comte , échappé au carnage , imagina un stratagème adroit pour se dérober à la poursuite du duc. Il laissa ses habits et ses armes sur le champ de bataille , pour ûiire croire aux ennemis qu*il y avait été tué , et il passa TEms à la nage avec d'autres habits.

Dans ces entrefaites^ le prince d'Orange ^ à la tête de vingt mille hommes d'infanterie et neuf mille de cavalerie., presque tous Allemands , avait* passé le Rhin , au-dessus de Cologne , la Moselle au-dessus de Trêves , et la Meuse à Stockem , en trompant la vigilance du duc d'Albe , qui , n'ayant .pu lui empêcher l'entrée des Pays- Bas , voulut du moins lui faire manquer le but de son expédition. Le duc , par une sage lenteur , évita constamment de hasarder une action décisive. Il s'attacha à le harceler pour Tafiaiblir , et dissipa insensiblement ses forces. Il prévoyait que l'armée du prince , mal payée , mal ap*

HUITIÈME ÉPOQUB. 4o5

provisionnée, ne tardera i t pas à se mutiner et à se débander. Il ne se trompait point. Celte troupe , consumée de faim et de misère, se révolta, ouvertement, et le prince fut obligé de la congédier.

Le duc rentra dans Bmxelles au mois de janvier i $69 , et reçut de la main de Tarchevéque de Malines , après une messe solennelle , la toque et l'épée , enrichies de pierreries , que le pape lui envoya comme au défenseur de la religion.

L'orgueil et le faste insultant que le duc, fier de ses premiers succès, étalait aux yeux dès Belges , avaient révolté tous les esprits, et il acheva de les irriter, en faisant élever dans la citadelle d*Ânvers une statue faite avec les canons pris à Gemminghen. Cette statue lui ressemblait parfaitement. Il était représenté la tête nue , étendant le bras droit sur la ville , comme pour la menacer , foulant aux pieds deux statues d'airain , ornées de divers symboles analogues aux troubles et à la rébellion.Il avait fait graver sur la base, une inscription latine en lettres ini'*tiales (a), et ajouter d'autres devises sur les autres c6tés de la base , au bas de laquelle était inscrit le nom du sculpteur: Jongeting ^ avec ces mots: ex œre captiuo. Les Belges ne pouvaient contenir leur indignation à la vue de ce monument, qui semblait insulter à leurs malheurs. Le roi m£me, naturellement ennemi du faste, désapprouva

(«] FêrdUumdo AWarèi a ToUdo.Jlhœ duei , PhUippi II ^ EUpaniarum régis , apud Bûlgas prœfêcto ; qudd êxtinctd sedUùmê ^ rehellOfUM pul§i$ , rêUgione proeuratd ^juttitid euttd , prouinem pm» cêmfirmûverUj rêgU optùni ministroJîd«li$9imo positum.

4o6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE,

hantement cet insolent trophée , qae le duc élerait à sa ta»

nité.

Elisabeth , reine d'Angleterre , qui voyait avec chagrin la puissance du roi d'Espagne et l'arrogance du duc d'Âlbe^ désirait ardemment de les humifier; mais elle n'osait se déclarer ouvertement pour le prince d'Orange* Elle craignait de s'engager dans une guerre trop périlleuse , et elle se contenta de saisir toutes les petites occasions qui se présentaient d'inquiéter les Elspagnols et de nuire particulièrement au roi et au ministre.

Il s'en présenta bientôt une. Le roi avait été forcé d*emprunter aux Génois une somme considérable » et les vaisseaux qui transportaient quatre cent mille écus à Anvers y ayant été poursuivis par des armateurs français y furent contraints d'aborder en Angleterre. La reine , bravant les réclamations multipliées de l'ambassadeur d'Espagne et du duc d'Albe , s appropria cet argent ^ disant qu'il n ap« partenait pas au roi d*Elspagne , mais à. des marchands italiens , qui voulaient le prêter ; que comme elle en avait besoin, elle avait résolu de remprunter elle-même, et d'en payer aux Génois un plus gros intérêt que le roi d'Espagne. \jù duc, pour suppléer à ce défaut, prit le parti d'établir sur les Pays-Bas un impôt pei^pétuel , dont ob pût faire un fonds pour subvenir aux frais de la guerre. Il assembla les États-Généraux à Bruxelles ^ et leur proposa un édit qui ordonnerait que chacun paierait pour le présent le centième denier de tous les biens meubles et immeubles dont on ferait une estimation juste , et pour la suite , le vingtième du prix de la vente des immeubles , et le dixième de celui de la vente des meubles* Les états

HUmÈHE ÉPOQUE. 407

•pposirenl la pins vive résistance i ce noaveaa genre de tyrannie. Ils représentèrent au duc queTimpAt propose allait anéantir le plus beau privilège des provinces , celui qui , dans tous les temps , avait fait la sâreté de leurs biens et de leur commerce ; que les Belgfss n'avaient Jamais supporté que des contributions volontaires et modérées, et qu'on voulait les assujettir à des impôts exeessifi et forcés ; que le roi n'avait pas sujet d'être méconteat des Belges 9 qui avaient reçu sans résistance les troupes ébranr gères que le duc d' Albe avait amenées ; qu'aucune ville des Pays-Bas n'ayaitouvert ses portes aux troupes du comte Louis ni i celles du prince Guillaume ; que les Belges avaient même fx>ncouru avec les Elspagnols i les cbasser l'un et l'autre des Pays-Bas. Une imposition inouie et insupportable est-elle donc la récompense d'une fidélité inébranlable et d'une courageuse patience , qu'on n'aurait pas dû attendre tf un peuple accoutumé aux douceurs dune liberté sage et d'un gouvernement modéré ?

Quelque justes que fussent ces raisons , le duc ne put se résoudre à renoncer à son projet. Il assembla le conseil , où les avis furent partagés. Les uns voulaient qu'on n'eût aucun égard aux plaintes et aux remontrances des états ; les autres disaient qu'il fallait commencer par engager Fune ou l'autre des prov inces à payer le nouvel imp6t,et Élisaient espérer qu'on pourrait ainsi parvenir i les gagner les unes après les autres. Yiglïus , qui , par ses éminentes qualités et son profond savoir, avait acquis une grande prépondérance dans le conseil , représenta au duc que l'imposition du dixième et du vingtième denier entraînerait la ruine totale du commerce des provinces , parce

4o8 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

qu'elle ferait monter les marchandises à un prix excessif. « Tous les objets de commerce devraient être soumis » trois fois au paiement du dixième ; d- abord, par le pro- » priëtaire, <{ui vend la matière brute ; ensuite , par Ton- « vrier , qui la vend préparée ; enfin , par le marchand , » qui la vend façonnée. Les particuliers aimeront mi^ox M acheter toutes les choses nécessaires dans les pays étran-

» gers , que de les prendre dans le pays , où les marchands

» seront nécessairement forcés d en augmenter considéra* n blement le prix. L'argent sortira ainsi du pays; et comme A la richesse du prince dépend essentiellement de celle du » peuplejeroiyperdraplusqu'il n'y gagnera. Les ouvriers » et les marchands ne trouvant plus à vendre leurs objets n dans ces provinces , iront dans les pays voisins : le roi n perdra tous les sujets riches, et il ne lui restera qu'un » peuple pauvre et misérable* Cette imposition est donc » aussi ruineuse pour le roi que pour les peuples. »

y iglius n'insistait pas avec tant de force sur l'imposition du oentième, parce qu'il vx>yait moins de difficulté et d'inconvénient à obtenir le consentement de la nation à cet impôt, qui ne portait point d'infraction manifeste à ses privilèges , et ne causerait point de préjudice notable à son commerce.

Les états résolurent de faire parvenir directement leurs plaintes au roi , et lui envoyèrent à cet effet , contre le gré du duc, une députation solennelle à Madrid. Le chancelier Hof^erus , qui jouissait d'un grand crédit auprès du roi , appuya avec chaleur les remontrances des députés , et leur' remit un décret royal , qui contenait seulementune suspension au paiement du dixième. Mais il était exprès-

KUrnÈME ÉPOQITB^ 4^9

sèment chargé par le roi de lenr dire qa*ayant considéré que Tautorité du gomrernement des Pays-Bas eût été compromise, si on lui avait donné un« démenti formel , sa majesté n*avak <pas;cra pouvoir arrêter la suppression ahsolue de l'impôt , et avait dû se borner à en prononcer la suspension ; mais que son intention, qu'il avait ordre de leur faire connaître » était que les dixième , vingtième et centième deniers fussent abolis.

Après le retour des députés à Bruxelles , le duc en suspenditla perception ; mais il n'avait pas pour celarendneé à son projet ; et voyant qu'il ne recevait à ce sujet aucun ord^e direct de Madrid , il regarda la disp^ition par laquelle le roi, sur la remontrance des dépotés envoy&à Madrid f avait suspendu Fimpôt du dixième , comme un acte de pureeondescendance , qu'il ne leur avait accordé que pouv se débarrasser de leurs importunités* Il reprit donc son projet, et apporta autant d'opinifttreté à le faire exécuta* qu'on en mettait à- le faire abroger.

Mais avant de frapper le grand coup , il voulut faire une espèce de diversion et donner une sorte de salisfitction qui apaisât les esprits et les. dékoumllt de l'idée du nouvel imp6t. Il sacrifia trois officiers de justice, qui s'étaient rendus extrêmement odieux au peuple, parce qu'ils avaient été les plus fîdèle&exécuteurs des arrêts du ministre^ L'un de ces trois vils suppôts était un nommé JeanSpeel, Flamand, qui avait présidé à toutes les exécutions , la verge rouge à la main. Ils furent tous trois pendus sur la grande place de Bruxelles. C'est le sort ordi< naire de ces lâches instrumens de la vengeance des rois et des ministres , qui les ménagent selon le besoin , et les sacrifient selon les circonstances.

4io HISTOIRE GÉNÉRALE im LA BELGIQUE.

Le duc voulut calmer de plus en plus les esprits parune nouvelle faveur , je ne sais si je ne dirais pas mieux, par une nouvelle ruse. 11 avait obtenu des cours de Rome et de Madrid une amnistie générale pour lous les délitscpii avaient été commis dans les Pays-Bas contre Tautorité du pape et du roi. Pour donner plus de poids à ces actes , il voulut en présenter la publication sous la forme la plus imposante , et il se rendit à cet eflet à Anvers , où la cérémonie eut lieu le 16 juillet. Le duc était monté sur un trône magnifique , qu on avait élevé sur la place , il avait sur la tête la toque, et au côté 1 epée , que le pape lui avait envoyées. Toute la noblesse était rangée autour de son trône avec une garde nombreuse. Les amnisties furent lues en français et en flamand ; mais elle renfermaient tant 'd'exceptions et de restrictions, qu'elles ne comprenaient que les innooens. Ces amnisties que le duc avaient annoncées comme une grâce extraordinaire, furent écoutées et accueillies avec une extrême froideur, et firoitsur les esprits une impression tout-à-fait contraire à celle qu'il en avait espérée.

A son retour d'Anvers, il publia un édit par lequel il établit l'imposition du dixième et du vingtième. Il croyait apparemment que , dans ce moment , les esprits seraient plus disposés à la soumission. Cet acte , auquel on ne s'at* tendait pas , d après la promesse que Hopperus avait faite aux députés à Madrid , excita , au contraire , un mécontentement, ou plutôt un soulèvement général. Sous les yeux mêmes du duc , à Bruxelles , les bouchers , les poissonniers, les boulangers , les cabaretiers fermèrent leurs maisons , en criant hautement qu'ils étaient plutôt dispposés à perdre la vie qu'à payer le nouvel impôt. Déjà, le

HUmtlIE ÉPOQUE. 411

doc furieux , se disposait à donner mi exemple lerriUe ; dé\k , les sentences étaient r^gées , et les échafands dressés. L'impitoyable gouverneur deyait £drependrependant la nuit aux portes de leurs maisons les doyens des corps de métier (a). Un événement inattendu , dont il xeçut la nouvelle dans ce moment, Tempécha d'exécuter ses arrêts sanglans. Le prince d*Orange, qui avait saisi le moment ott*la sédition éclatait dans toutes les provinces , avait conçu le projet de réparer la perte de ses deux premières armées, en tentant une entreprise sur mer. Il délivra des commissions i quel<{ues officiers pour armer de petits bi* timens, qui croisaient sous la protection de lareine d'Angleterre. Ils firent une quantité de prisessor les Espagnols et les Flamands , et ils allaient vendre leur butin dans les ports d'Angleterre. Leur nombre et leurs ricbesses s'augmentèrent insensiblement. Cest cette petite flotte connue sous la dénomination de Gueux de meTf qui fut le berceau d'une puissante république : tant il est vrai que souvent la fatalité amène les grands événemens! i^ëtait Guillaume de La Marek , seigneur de Lnmey , qui la commandait. Ce seigneur , bomme ardent , impétueux , téméraire {b) , avait juré de ne se faire ni la barbe ni les cbeveux qu'après qu'il aurait vengé la mort des comtes d'Egmontet de Horn.

(a) Valider Vjrnckt dit qae Strada ne rdcre pas ee lait. U ae îrempe ; our cet hiatorien le npporte en tenues bien précis. // , dit-il, ( Bruxeiienses ) u§que atUb re/nigndnutt ut elauêiê ùutiiorum ojffici' m9 , fofo eo die piêUtres , lamt tmbërmarii^ue ab operv eeum^erinL Irm frme^pë AlhMUU épsbd vidern , se eorum^ m primaipe urbé ac Utrarit domieiUo taniamplM eomfidemtiam esse , itid ipêà nocu $tt9' pemdi Ù Ê tfé» wf ex ei$ eU^not pro foirSbu» uihtrmanm.

(h) Vander Vynckt, lif. 3, di. 5, trompéaans doote par rSdcntité

4n UISTOIKE GÉNÉRALE DE LÀ BELGIQUE.

Le duc d'Albe , quoiqu'il pariit mépriser ces gueux-, ne laissa pas d'écrire à la reiue , pour la prier de leur ia terdire l'entrée de ses poi*t8. Cette princesse,qui ne voulait pas rompre ouvertement avec TEspagne , envoya Tordre à Lumey de sortir d'Angleterre avec toute sa flotte.

Cet intrépide officier, parvenu à rassembler vingt-cinq vaisseaux , s'était approché des côtes de Hollande, et vint surprendre , le i« avril iSyajjôut des rameaux , le port de la Briele , qui n'était alors qu'un assemblage informe de cabanes éparses. Ils le fortifièrent , et en firent le prêter asile de leur liberté. C'est là en efiet que tous les expatriés se rendirent avec tout ce qu'ils possédaient.

Cette nouvelle força le duc de suspendre ses projets de vengeance. Il ordonna au comte de Bossu , nouveau goa verneur de Hollande , de marcber contre les gueux de mer. Ce comte ayant été repoussé , s'avança vers Dordrecht , qui lui ferma ses portes. Ce succès ranima l'espoir et le courage des Flamands , et occasionna une révolte presque générale dans la Hollande et la Zélande.

Cette dernière province surtout donnait des inquiétudes au duc , parce qu'il savait que le prince d'Orange y possédait des places importantes , y entretenait des cor^ respondances intimes. Il tâcha surtout de s'assurer de Flessingue, qui était comme la clef des Pays-Bas. Le peuple de cette ville, sur la nouvelle de l'arrivée du capitaine Osorio, queleduc y envoyait avec trois compagnies

de nom , donne à ce seigneur U dénomination de sangler dêi Ardtn» nés , le confondant avec Guillaume de La Marck , qui^^ après ayair porte le l'avage et la désolation dans le pays de Liège , périt sur l'écba» faud àMaestrichtjle x8 juin j4S5. C'est lui qui étaitconnu sons le non du sanglier des Ardennes.

â'infanl^rie , courut aux armes et se liftta de fermer les portes aux Espagnols. Le cure de cette ville luimême, préchaut le.jour de pâque, exhorta le peuple à secouer le )Oug des Espagnols. Tous les habitans prirent à l'instant les armes. La gacnison fut chassëe , et fingenieur Pacheco , parent du duc d'AIbê , dirigeant les ouvrages de la citadelle , fut arrêté et cruellement outragé par le peuple furieux , qui lui fit. ensuite trancher la tête au milieu de ia place.

Harlem , Leyde , Delft , Rotterdam , dans la Hollande méridionale ; Alkmaer , Hoom , Medemblick , Purmerend, dans la Hollande septentrionale, suivirentrexemple des villes rebelles , et il n y eut guère dans toute la Hollande , qu'Amsterdam , et dans toute la Zélande , que Middelbourg, qui.reslèrent soumises aux Espagnols.

Le comte de Berghe en trait en même temps dans TOver- Yssel , et le prince d'Orange dans la Gueidre.

Le duc , quoique déconcerté en apprenant ces nouvelles , fit rassembler toutes ses forces , résolu de se met-tre lui - même à leur tête , et ses préparatifs étaient faits, quand il reçut d'autres nouvelles, qui renversèrent tous ses plans. Le comte Louis de Nassau venait de prendre Mous par un stratagème assez singulier (a).

[a) Strada dit simplement que le comte Louis de Nassau prit Mons ; Grotius , dit qu*il le prit par stratagème, et Vander Vynckt , qu*il le surprit par intelligence. Meteren , qu'Haraeus a copié , raconte que le comte Louis envoya à Mons douze hommes aflidétt qui se rendirent en habit de voyage dans une hôtellerie , où ils s'annoncèrent comme marchands de Tin. En soupant, ils demandèrent à l'hôte à quelle heure on ouvrait la porte , disant qu'ils avaient amené une assez grande quan-

4i4 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LÀ BELGIQUE.

Ce prince avait concerté son projet -avec Genlis , chef des huguenots de France , qui entretenaient des intelligences avec les insurgés des Pays-Bas. Antoine Olivier , dit le Peintre , se chargea d^amener à Mons quelques affidés , qui vinrent y loger le a3 mai iSya. Le lendemain , au moment où Ton ouvrait les portes , ces hommes sortirent armés par la porte de Bertaimont pour aller avertir le comte Louis, qui se tenait caché dans le voisinage. Le portier ayant conçu des inquiétudes , les obligea à laisser leurs arquebuses au corps*de«garde , et alla à l'instant en faire son rapport au premier échevin , qui donna Tordre déporter ces armes A l'hôtel de ville.

titë de vin , qu'ils voudraient faire entrer dans la yille de grand matin pour éviter la chaleur. L'hôte leur répondit sans la moindre défiance , que cVtait à quatre heures ; mais que s'ils desiraient qu'on la leur ouvrit plus tôt, ils n'avaient qu*à donner unepetite pièce d'argent au portier. Ils se rendirent donc à la porte de grand matin. Le portier rouvrit sans difficulté' , et les compagnons , dit Meteren, prirent les clefs: Haraeus ajoute qu'ils tuèrent le portier. Incontinent, le comte Louis , continue Meteren , entra dans Mons avec quarante hommes à cheval environ , qui se mirent à pardôurir toute la ville , eu criant : liberté ! liberté ' le princé^arrive ; plus d'impôts , plus de dixième denier! Les bourgeois n*osaient se montrer ; cardes qu'ils ouvraient une porte ou une fenêtre , les soldats tiraient. Mais les autres n'arrivaient pas; ils s'étaient égares. Le comte sortit de la ville ; et les ayant rencontrés , il les y amena. Us étaient au nombre de cinq à six cents ^cavaliers , ayant chacun un homme en croupe. On mit de suite des gardes aux portes , au château , à rhôtel de ville. Les bourgeois suspects furent désarmés , et les volontaires furent armes. Le réeit de Jean- François Le Petit est conforme à celui deces autres historiens.

Autre version. Bcntivoglio rapporte que le comte Louis s*était approché de Mons sans bruit avec un petit nombre de huguenots français ; que, d'abord , des soldats déguisés en marchands , conduisant des ton-

HuinËiiE ÉPOQtne. 415

Dans le même moment , le comte Louis , qni n'avait pas perdu de temps , snivi de cplarante a cinquante cavaliers , s'empara des portes de Bertaimontet du Rivage ; ses soldats coururent dans toutes les rues, criant liberté I Les bourgeois , attirés par ces cris , sortaient de leurs maisons. Les magistrats, ne pouvant s'imaginer d'où provenait ce tumulte , se rendirent , les uns i l'hôtel de ville , et s'y renfermèrent , les autres, sur la place , qui âait déjà remplie de peuple.

Les soldats , voyant l'hAtel de ville ferme , avaient d^jà place desécbelles pour l'escalader. Le comte, qni survint, les fit retirer , et demanda s'il n'y avait pas là quelque membre de la magistrature. Il s'en présenta un , nomme

neaoz remplit larmes , étaient entres dans la yille , après avoir ga^ne' quelques bourgeois , qo*ils avaient mis dans le seeret. Ils s'emparèrent d*one porte, après avoir tué celai qui en avait les cle& , et introduisis rent le comte dans la ville avec cent chevaux, liais comme le reste de la troupe n'arrivait pas , il fut oblige' de se retirer. A peine etait-il sorti , qu'il rencontra les cavaliers français au nombre de deux cents qni portaient les frntassins en croupe. Le comte revint dans la ville à leur tête. Cette dernière partie du récit de Bentivoglio est conforme h celui de Meteren. De Thouy^ ajoute un trait particulier. Les bourgeois de Mons commençaient à lever le pont'Ievis , à l'instant où les FraU' çais paraisfaient. Goitri de Chaumont , Tuu d'eux, sauta avec impëtnosite sur lepont » et le fit retomber.

Telles sont les différentes versions que présentent les historiens sur ces événemens, dont les circonstances se ressemblent assez. Dans on ouvrage publié en 1819 , intitulé : JHons sous les rapports historiques, statistiques ^ etc., l'auteur, M. Paridaens, rapporte ces faits d'après IcB pièces originales qui reposent au greffe do tribunal de première instance de Monâ. J'ai été moi-même examiner ces archives; j'ai déchiffré toutes ces pièces , et c'est sur le vu de ces documens précieux que j'ai rédige le récit de ces événemens.

4t6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE h^ BELGIQUE.

Descamps , à qui le comte remit les clefs des prisons , dont il avait déjà trouvé le moyen de s'emparer, et lui dit qu'il n'était pas venu pour soustraire lescriminëUà la vengeance des lois , mais pour soustraire les citoyens à la servitude.

Après cette courte explication , il se fit conduire devant les échevins , et les pria d'assembler la bourgeoisie, afin qu'il pût rinstruire des causes de son arrivée. Le magistrat répondit qu'il allait en délibérer ; et en attendant le résaU tat de cette délibération , le comte sortit de la ville pour accélérer l'arrivée du renfort que Genlis lui amenait. Mais dès que l'on sut que le comte était sorti , les échevins firent barricader de nouveau les deux issues de l'hôtel de ville, et envoyèrent une députation a Bruxelles pour informer le gouvernement de ces événemens imprévus. Les échevins Ghamart , Moreau et quelques autres engagèrent le peuple à chasser ces étrangers avant que leur nombre augmentât. Mais le peuple répondit qu'il y aurait delà folie à chasser des gens qui venaient abolir le dixième denier.

On proposa d'autres mesures. On convocpia les compagnies bourgeoises; on ordonna de sonner la cloche d*alarme, d abattre les herses des portes. Aucun de ces ordres ne fut exécuté.

Le comte , revenu avec Genlis et sa troupe , fit demander aux échevins leur résolution. Ceux-ci , qui attendaient de Bruxelles le secours qu'ils avaient fait demander , tergiversèrent. Les soldats, ennuyés de ces lenteurs, pénétrèrent dans l'hôtel-de-ville par les fenêtres de la chapelle de S' Georges , et le comte se fit rendre les clefs des portes, des magasins et des arsenaux.

Le jour suivant , il convoqua le clergé , le magistrat et

HUmÈMB ÉPOQUE. 417

le conseil de ville. Genlis porta la parole , et dit « qu'il » agissait simplement comme allie du comte, ne prëtenn dant faire pour la France aucune conquête dans les «Pays-Bas.»

Le ceinte parla à son tour. « La manière dont leman gistrat de cette ville agit à mon ëgard , montre que mes I» intentions luisent mal connues* Je vais doncm'expliqner n avec irancbise et vérité* Avant tout , je proteste -de ma « soumission envers le roi. Il est loin de ma pensëe de » rien entreprendre contre son service. Je le prouve en » n'exigeant de vous aucun serment nouveau. Restez liés I» par vos promesses à sa majesté ; elles vous obligent de M maintenir l'ords'e , de rendre la justice. Continuez vos » fonctions.

» Vous ne pouvez croire sans doute qu'un frère du , 3» prince d'Orange veuille attenter aux privilèges du pays. M Quant à la religion catholique, je la prends sous ma )• protection très-particulière. Le culte n'en sera pas un * n moment suspendu ni troublé.

n Mais vous me demanderez peut - être pourquoi j'ai 1* pris les armes , pourquoi je suis dans Mons avec des » gens de guerre , et vous direz qu'ainsi mes actions dé« » mentent la fidélité que je professe envers sa majesté? » Désabusez- vous. Vous n'ignorez pas les cruautés du duc » d*Albe ; et qui ne les connaît pas ! Quand donc je n'aurais 1» d'autre but que de vous en préserver , j'agirais en con- » science et en justice. Mais le renversement de cette tyran- » nie importe autant aux intérêts du roi ; car , à la fin , N le peuple perdra tout amour , tout respect ; la révolte n éclatcva de toute part.

4i8 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

» G*est donc contre le duc d'Albe seul que je suis armé ; » c'est pour vous garantir de ses fureurs que )e suis ici ; » c'est pour l'empêcher de propager la rébellion que je » lui fais la guen*e.

» La seule proposition que j'aie & vous faire, la voici. » Je demande que vous déclariez Albe de Tolède traître ». au roi , bourreau du peuple , ennemi de la patrie , in- » digne et déchu du gouvernement des Pays-Bas (a). »

Il y eut plusieurs membres du conseil , qui , individuellement , votèrent la déchéance du duc ; mais Tesprit de corps l'emporta , de sorte qu'après de longs et vi£i débats , la proposition du comte fut re jetée.

Sa situation devenait extrêmement critique. Le magistrat lui refusait les avances nécessaires à la solde de sa troupe. Le comte s'attendait J^ien que les Espagnols ne tarderaient pas à venir Tassiéger dans Mons , et sa troupe consistait au plus en un millier de huguenots français.

La ville était divisée en deux partis, comme cela se conçoit. Tous voulaient la liberté , tous détestaient la tyrannie espagnole. Mais un parti , plus catholique que patriote, entretenait des intelligences avec Tennemi par l'intermédiaire d'un moine espagnol, qui habitait, vers le mont Panisel, le lieu nommé V Ermitage.

Le comte usa cependant de la plus grande longanimité, lise contenta de faire garder le couvent des récollets où se tenaient des assemblées clandestines.

{a] C'est à peu près ainsi qu*il s^xprima d'après les documefis ^e j'ai consultés.

Quand le doc d*Âlbe fut informé de la prise de Mons , il entra dans un tel accès de fureur , qu'il déchira ses vêtemens ; il jeta son chapeau à terre , maugréaat Dieu et les hommes , dit Le Petit. Il abandonna toutes ses autres affaires , et ne pensa qu'aux moyens de reprendre Mons. Il envoya d'abord son fils Frédéric de Tolède avec deux mille hommes tant Espagnols que Wallons , deux mille Landsknechts , c'est-à-dire , soldats du pays» et cinq cents chevaux des bandes d'ordonnance (a).

Le 23 )uin , Frédéric prit positiom à l'abbaye de Bé* lian. Le duc ne tarda pas à joindre son fils , et le siège fut aussitôt commencé.

Genlis, avec sept mille Français ^ accourut pour délivrer Mons. On était convenu qu'il se tiendrait dans Tinaction , en attendant qu'il put faire sa jonction avec le prince d'Orange ^ dont l'arrivée était annoncée comme prochaine. Mais Genlis , emporté par son impatience française ( j'emprunte l'expression de Vander Yynckt , parce que je la trouve juste ) , saisit une occasion qu'il crut favorable pour secourir la ville. Il attaqua l'armée eq>agnole dans les environs de Saint-Ghislain , où il fut battu et fait prisonnier. On le mena à la citadelle d'Anvers, où, quelques jours après, il fut trouvé mort dans son lit. On soupçonna que les Espagnols l'avaient fait étrangler, et l'on n'en douta pas , quand on le vit enterrer sous un gibet. Le prince d'Orange , ayant levé en Allemagne une armée de onze mille hommes d'infanterie et de six mille de cavalerie , passe le Rhin et la Meuse , enti*e dans le Bra-

1a>U Petit, Ht. a, 10.

4ao HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

bant , s*arréteàMalInes, qui avait abandonné le parti du roi , et y jette une garnison ; se présente à Louvaîn , qui le soutenait, et y lève une contribution. Nivelles , Diest , Sichem , Tirlemont , soit crainte , soit attachement , se rendent au prince , qui , précipitant sa marche , vint camper le 10 août sur les hauteurs de Frameries. Ayant en vain tenté de forcer la gauche des contre-lignes , il échoua de même contre la droite vers le village de Jemmappes. Le mécontentement désorganisa Tarmée , qu'il se vit forcé de licencier , du moins en grande partie , et il se retira , suivi du reste, dans la province de Hollande.

Privés maintenant d'espérance au dehors , menacés de trahison au dedans , les habitans se trouvaient dans la position la plus inquiétante. Quelques échevins , sortis de la ville malgré la défense du comte , correspondaient du camp avec quelques autres qui étaient restés dans la place. Sivry , l'un d'eux , écrivit à Potier son collègue, de tâcher de parvenir à livrer secrètement une porte aux Espagnols. Potier fut accusé et convaincu d'avoir communiqué cette lettre au magi^irat. Le comte se borna à lui en faire des reproches.

Toute résistance était devenue impossible. Cependant les volontaires déployèrent dans cette occasion un courage admirable. Ils déclarèrent d'abord qu'ils voulaient se défendre à la dernière extrémité , et quequand ils auraient épuisé tous les moyens de résistance , ils mettraient le feu à la ville et s'enseveliraient sous ses ruines. Cette terrible résolution effraya le comte Louis lui-même , qui , ne pou vaut se résoudre à consentir à la destruction d'une ville aussi importante , prit enfin le parti de capituler. Lesar^

HUrnÈUE ÉPOQUE 4ai

tides convenus garantissaient positivement aux volontaires la faculté de sortir avec la gamisonu Le plus grand nombre se retira ; les autres , se fiant à la parole de Molain, capitaine espagnol , prolongèrent leurs adieux à Jeurs familles. Le duc les fit désarmer et jeter dans les cachots.

Mons fut évacué le a i septembre. Le ^4 , une commission dite des troubles (c était comme une succursale du conseil existant à Bruxelles sous la même dénomination ) fut établie dans la ville consterna. Ce fat Noircarmes qui en nommaies membres. Les volontaires , quoique compris dans la capitulation, furent proscrits; leurs femmes, leurs enfans furent bannis y leurs biens confisqués et vea-^ dus.

Le i5 décembre , les exécutions sanglantes commencèrent (a). Déleste , le chef intrépide des volontaires montois, et tous ceux qui s'étaient fiés aux promessesde l'espagnol Molain, furent envoyés à l'échafaud, et avec eux un vieillard de soixante-deux ans, prévenu d'avoir souffert que son fils portât les armes. Les bourgeois qui avaient travaillé aux fortifications , subirent le même sort. Ceux qui refusèrent de se confesser furent condamnés au feu. Un misérable , qui s'était permis de mauvaises plabanteries contre les mystères de la religion, fut condamné à avoir la langue coupée avant d'avoir la tête tranchée. Un autre fut condamné à perdre la télé pour avoir mangé de la viande le vendredi. Des indigens , qui avaient fréquenté le prêche

(a) Toutes les sentences originales et les procés-Terbaux des exécutions consignes au bas , existent anx archives de Mons : |e les j ai ▼«s.

49!i HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

pour participer aux aumônes des protestans, furent livrés aux mêmes supplices. La commission , à défaut de motifs , cherchait ou inventait des prétextes ; à défaut de faits 9 elle supposait ou devinait des intentions. Il ne fallait donc pas être convaincu ; il suffisait d'être suspect» C'est ainsi qu'elle motiva ses arrêts de mort sur V adhésion, de cœur des prévenus. Dix , douze, vingt individus étaient souvent en un jour pendus , brûlés , décapités ; des po- « tences chargées de cadavres mutilés bordaient les chemins publics, et Noircarmes prodiguait des éloges aux misera* blés commissaires de sa création , et ces monstres ne rougirent pas de se faire un mérite de leur infamie , lorsqae dans une réclamation , ils firent valoir , pour obtenir une augmentation de traitement, le grand nombre debannissemens et d'exécutions qu'ils avaient prononcés au milieu, de leurs parens et amis.

Toutes ces horreurs ne cessèrent qu'au 27 août , de sorte qu'elles avaient duré huit mois.

Le Petit et Guichardin disent que le duc d^Albe ne prit aucune vengeance des bour^oisde Mons, Ces historiens étaient donc bien mal informés. Ilsn avaient donc pas vu tous ces actes enfouis dans la poussière des archives de Mons j épouvantables monumens , qui , retrouvés après deux cent cinquante ans , n'attestent que trop la terrible vengeance que le sanguinaire Espagnol tira des malheureux habitans de cette ville»

Le comte de Nassau se retira à Dillenbourg, et le prince d Orange, en Hollande. Ayant trouvé cette province livrée à l'anarchie , il y établit une forme de gouvernement, et délivra aux députés des états une déclaration datée du stS

HUITIÈME,ÉPOQUE. 4i5

août iS^a, par laquelle il leur explicjuait le plan qu'il voulait adopter. Il annonçait dans le préambule qu'il n*a* vait d'autre intention que de re'intégrer les villes dans la jouissance de leurs anciens privilèges. Il laissait aux états le choix des officiers, receveurs et trésoriers de la chambre des comptes de La Haye, ainsi que la nomination des conseillers de la cour. Il se réservait , en sa qualité de stadliouder , le droit de recevoir le serment des militaires, et il annulait toutes les commissions expédiées antérieurement , avec ordre à ceux qui en étaient pourvus , de les rapporter pour en recevoir de nouvelles , et de lui prêter serment. Ce règlement , que les états reçurent avec empressement , rétablit Tordre dans la Hollande méridionale. Mais l'autre partie , c'est-à-dire , la West-Frise ou Nord- Hollande se trouvait dans l'état le plus déplorable , fou- ^ lée par le gouvernement , vexée par les soldats , et le peuple commençait à se dégoûter d'une liberté qu'il fallait acheter à un si haut prix.

Cette province engagea donc le prince i venir leur donner une forme de gouvernement. Quoiqu'il se trouvât sans armée , il se rendit aux voeux de ces peuples , convaincu que sa présence y était nécessaire , et il se mit en route , accompagné de soixante et douze chevaux seulement. Il arriva le ao octobre à Enkhuisen , où il fut reçu avec les plus grandes démonstrations de joie.

Après y avoir pourvu aux besoins les plus pressans, il se rendit à Harlem , où il avait convoqué les états . Il rétablit de leur consentement la cour de Hollande , qu'il fixa à La Haye. L'assemblée fut obligée de se transférer à Delft pendant le siège de Harlem. Il y fut arrêté entr'autres que

4«4 HISTOIRB GÉNÉRALB DB LA BELGIQUE.

les grands vassanx seraient obligés de renouveler leur serment aux dtats , et d*en prêter un nouveau au prince comme stadhouder ^ que cet édit serait publie au nom du prince (a).

Guillaume commença dès ce moment à jouir de toute l'autorité des anciens comtes , dont il ne refusa le titre , disent les auteurs de l'Histoire générale des Provinces-Unies, que pour en assurer mieux TefiTet. Comme sladbonder général, il disposait des emplois civils et militaires; il abi-ogeait et promulguait les lois; il était cbef du conseil de guerre de terre et de mer ; il convoquait les états et les présidait. Mais il affectait de n entreprendre et de ne conclure aucune affaire sans les consulter ; et comme il connaissait le caractère de ce peuple, ennemi du despotisme, il Tamusait ,• disent les mêmes auteurs , par une idée de démocratie ; mais dans, le fait , il gouvernait arbitrairement. En persuadant à ses concitoyens, devenus en quelque sorte ses sujets , qu'ils avaient part au gouvernement , îl les habituait et les façonnait à l'obéissance. Les états cependant se défiaient toujours des vues secrètes du prince; et sous prétexte de le soulager , ils lui proposèrent de s'adjoindre un conseil, et il y consentit. 11 nomma lui>meme les conseillers, ils étaient neuf, et deux secrétaires (ft).

(a) Il fut arrêté de plas qae l*édit serait terminé par cette formule : Car ain$i est notre intention et notre demande ^ et Ton ordonnait à tous gouvernées , commandans , bourgmestres et régens des villes et villages de tenir la main à V exécution des présentes,

{b) La formule des ordonnances fut changée. £Ue était conçue en ces termes : De Vauis du prince d* Orange , stadhouder, du conseil séant avec lui et du conseil provincial de Hollande ^ de Zélande et de

HmTJÈME ÉPOQUE. 4a5

Leduc d'Âlbe, après avoir repris Mons^ força toutes les villes, du Brabant et de la Flandre, qui s'étaient soumises au prince d'Orauge , à rentrer sous Tobéissance du roi : les unes furent condamnées à l'amende ; les autres , livrées au pillage ; mais il réservait un sort plus cruel à la malheureuse ville de Malines. Il y envoya donc son fils avec un corps nombreux , et l'y suivit avec son armée. Les habitans , effrayés du péril qui les menaçait , employèrent tous les moyens pour fléchir la colère du duc. Le clergé même , conduit par Tévéque d'Ypres, était sorti processionnellement , pour exciter sa pitié par cet appareil religieux ; mab les troupes espagnoles , saisissant le moment où le duc écoutait les propositions^des habitans , forcèrent les murs de la vtlle, qu'ils saccagèrent impitoyablement , massacrèrent indistinctement tous les hommes qu'ils rencontrèrent, ecclésiastiques ou laïques , et exercèrent tous les genres de cruauté sur les femmes , les filles et les petits enfans. L'impunité que le duc accorda à ses soldats , prouve assez que, s'il n'ordonnait pas ces atrocités, du moins il les tolérait et même les approuvait.

Il chargea dans le même temps son fils de faire le siège de Zutphen , où les confédérés s étaient fortifiés. Cette ville , abandonnée par la garnison , que la terreur avait saisie, fut livrée aux mêmes horreurs que Malines. La rîgueur de la saison , au lieu d'arrêter les progrès de Frédéric, ne fit que les faciliter et les accélérer. Les

fV^tuFrUt. Maia comme depuis la création da nouTeaa conseil >€es derniers n'interyinrenl plus que rarement dans les délibérations, on se bornait à dire : Sur le rapport du stadkouder et des eonteillers séant avec hti.

4a6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LABELGIQUE.

glaces lui donnèrent le moyen de pénétrer dahs les can^ tons les plus reculés elles plus marécageux de la Hollande. Il fut cependant arrêté sous les murs de IJ'aerden , petite ville à trois lieues d'Amsterdam : il la fit sommer de se xendre ; mais les habitans , qui espéraient du secours , refusèrent d'ouvrir leurs portes. Le terrible Espagnol , irrité de cette résistance , fit approcher son artillerie , et les habitans consternés offrirent de livrer la ville. Le magistrat vint au camp des Espagnols , pour implorer , au nom du peuple , le pardon de leurs fautes passées. Ces députés furent envoyés à Julien Romero , qui leur promit de laisser aux habitans de Naerden les biens et la vie saufs, en les assurant qu'il ferait ratifier ce traité par Frédéric de Tolède. Romero , entré dans la ville , fut bientôt suivi de Frédéric , qui, sans égards pour l'engagement le plus solennel , sans respect pour le serment le plus sacré , livra cette malheureuse ville à tous les genres d'horreur et de brigandage. Tous les habitans , sans distinction d'âge ni de sexe , furent impitoyablement massacrés , les maisons brûlées et les remparts démolis.

Un trait , que ma plume se refuse , pour ainsi dire , à tracer , un seul Irait suffira pour donner une idée des crimes dont les Espagnols , qui se disaient les défenseurs du trône et de Téglise , se souillèrent au sac de Naerden. Une bande de soldats , que l'avidité du butin conduisit à une maison particulière, commencèrent par livrer le père de famille aux tourmens les plus cruels , afin de le forcer à découvrir l'endroit où ils croyaient qu'il avait caché son argent ; et , après avoir violé sa femme sous ses yeux, ils finirent par le massacrer : ils pendirent enndie

HUITIÈME ÉÎ>OQnE. 4>7

celte femme , les mains liées derrière le dos , à une poutre; et, pour épuiser sur cette malheureuse yictime tous les raffinemens de leur harbarie , ils firent , vis-à^vis d'elle , éprouver le même sort à son enfant encore i la mamelle.

Ce terrible exemple de perfidie et de cruauté , qui , selon Strada même, ne fut pas un châtiment , mais un forfait , (a) ne servit qu'à irriter l'obstination et à soutenir la fermeté des autres villes , qui craignaient plus de maux de leur soumission , que de leur résistance. Les malheureux Hollandais , affermis dans leur révolte par le déscBpoir même , aimèrent mieux s'exposer et se livrer aux derniers malheurs , que de se soumettre au duc d'Albe.

Le siège de Mons , ayant occupé toutes les forces de l'Espagne , avait favorisé les mouvemens et les vues des confédérés dans les différentesprovinces,particulièrement dans la Hollande et la Zélande. Le principal objet de leurs voeux et de leurs opérations , était la prise de Middelbourg, dont la conquête devait nécessairement entraîner celle de toutes les places importantes de cette province ; mais Tergoes , située sur la côte septentrionale de File de Znid-Beveland, opposait lesi plus grands obstacles au succès de cette expédition . Le seigneur de Seras,que le prince d'Orange avait nommé gouverneur de Flessingue , con*^ duisit un corps considérable de troupes devant cette place, qui fut si vaillamment défendue par une garnison mêlée d'Espagnols et de Wallons , qu'il fut obligé d'abandonner honteusement cette entreprise.

La Hollande était presque entièrement abandonnée

(a) /Von fMxna Uiud , »ed/lagUium/uii.

4a6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

aux confédérés, qui, profitant de la liberté que le duc d*Âlbe étart forcé de leur laisser , avaient eu le temps de préparer les esprits à la révolution qu'ils méditaient.

Les provinces d'Utrecht , de Frise , dX)ver-Y«sel , de Groningue et de Zutpben avaient également embrassé ouvertement le parti du prince d'Orange , que ces peuples regardaient comme le défenseur de leur cause , le vengeur de leurs droits et le restaurateur de leurs privilèges. Guillaume , comte de Berg , qui avait épousé la sœur du prince, entretenait des liaisons intimes dans ces provinces. 11 avait pris Zutphen : il avait emporté et saccagé Amersfort 9 et forcé les babitans de ces villes à se ranger sous les bannières du prince d*Orange. Cependant les cruautés que les orangistes exerçaient dans les villes où ils entraient contre les catboliques en général et contre les prêtres et les religieux en particulier, comme à Alkmaer, à Gorcum , souillèrent leurs victoires et déshonorèrent leur cause.

Animés par leurs succès , les confédérés tentèrent derechef la conquête de Tergoes , à laquelle ils attachaient d'autant plus d'importance , qu'elle entraînait celle de Middelbourg. Ils réunirent à cet effet un corps de huit mille hommes d*infanterie , dont la plus grande partie étaient Allemands , Français et Anglais , qu'ils pourvurent de l'artillerie et des munitions nécessaires pour cette importante expédition. Ces troupes s'étant embarquées à Flessingue , vinrent camper sous les murs de Tergoes , où TEspagnol Isidore Pacheco commandait» La garnison ne consistait guère qu en quatre cents fantassins espagnols et wallons, qui se signalèrent par la plus vigoureuse ré-

sîstance et la plus étonnante intrépidité. Les assiégeaus ayant tenté denx assauts , dans lesquels ils furent vivement repoussés , prirent le parti de réduire la ville parla famine.

Le duc d' Albe , après la prise de Mons , employa tous ses soins i porter à la ville deTergoes les secours les plus prompts , et il donna i ce sujet des ordres très-pressans à Sanche d*AviIa et à Christophe Mondragone , qui fut particulièrement chargé du soin de faire parvenir les renforts à Tergoes , par TEscaut , à l'aide du reflux ; mais il avait constamment échoué dans ce projet. Le capitaine Blomaert, né dans ce pays , proposa aux deux chefs de passer à gué toute la partie de Tlle qui avait autrefois été submergée par une eflroyable tempête. Cette traversée 9 qui était de trois lieues , était d'autant plus difficile , que le fond en était très - bourbeux. Les chefs remontrèrent tous les inconvéniens , toutes les difficultés et tous les dangers de ce hardi projet au capitaine Blomaert, qui, sans se déconcerter, persista avec plus de fermeté dans sa résolution : il demanda seulement le secret , observant que ce projet ne devait être connu que pair l'exécution.

Blomaert ayant donc pris pour compagnons deux Espagnols , et pour guide un paysan qui connaissait trèsbien le local , trouva effectivement le gué qu'il avait indiqué. Mondragone eut le commandement de l'expédition, qui fut confiée à trois mille hommes d'infanterie , choisis dans les trois nations. Le commandant fit distribuer à tous les soldats un petit sac plein de poudre , de mèches et de biscuits, et il disposa ses troupes. Les Espagnols ouvraient

43o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE

la marche , les Allemands occupaîent le milieu , et les Wallons la fermaient. Mondragone entra le premier dans l'eau avec le capitaine Blomaert, et les soldats les y suivirent en files étroites. Ces courageux guerriers, après avoir traverse une si effrayante étendue avec une constance et une ardeur égales , arrivèrent enfin heureusement à une digue éloignée de la ville , de deux lieues , où ils s'arrêtèrent et se reposèrent toute la nuit , pour arriver au secours de la place à la pointe du jour. Les assiégeans furent si épouvantés de Tétonnante nouvelle du passage des royalistes , qu'ils se h&tèrent de se retirer et de se rembarquer. Mais la garnison , renforcée par quatre cents arquebusiers que leur envoya Mondragone , fondirent avec tant d'impétuosité sur les confédérés , qu'ils tuèrent un bon nombre de leur arrière- garde , avant qu'ils pussent regagner leurs vaisseaux.

Mondragone entra le ao octobre dans Tergoes , où il fut accueilli avec les plus vives démonstrations de joie. Il n'y resta que le temps nécessaire pour fortifier la ville , et 9 ayant rejoint d'Avila , ils retournèrent avec leurs trou' pes à larmée du duc.

Cependant le bruit de l'horrible exécution de la malheureuse ville de Naerden avait tellement effrayé les habitans de Harlem , qu'ils étaient divisés en deux partis ; les uns demandaient qu'on ouvrit la porte aux Espagnols pour soustraire la ville ^ la cruelle vengeance de cette nation ; les autres voulaient qu'on soutînt un siège , et qu'on opposât une ferme résistance à ces féroces ennemis de leur liberté. Frédéric de Talède leur avait cependant fait des propositions d'accommodement, accom-

pagnëes des plus terribles menacesJ Ces propositions furent d'abord accueillies par les habitans, qui euToyirent même ceux de leurs concitoyens , qui étaient les plus attacha à la religion et au roi , pour traiter avec Frédéric. Mais le capitaine Vibald Riperda , gouTemeur de la ville, entfcepritde détourner le peuple de ce projet. « Quoi donc ! » leur dit-il (a), vous voulez, pour éviter un siège dont on

• exagère les dangers avec artifice , vous exposer aux pé- » rils les plus éminens , en introduisant au sein de vos

• foyers les crueb satellites de ce superbe gouverneur ! » Mais , citoyens, où sont donc les garans de votre sâreté ? » Jetez les yeux sur les horribles scènes de Malines , de s Zutpben , de Naerden. Le sang inonde encore les rues » de ces villes infortunées , et atteste la perfidie et la bar-

• barie de ceux que vous voulez recevoir dans votre sein. 1» Croyez -moi , cet impérieux duc d'Albe ne cbercbe qu'à

• vous réduire à l'esclavage. C'est à nous de repousser Fo* » dieuse tyrannie à laquelle il veut nous asservir. Mais , n quel que soit le sort qui nous attend , qui de vous , » ô mes concitoyens, ne préférera d'aflronter une mort n glorieuse en combattant pour la liberté , plutôt que de » tramer une vie languissante dans la boute et les tour- » mens d'un insupportable esclavage? »

Ce discours fit sur l'esprit de la multitude une si vive impression , que la capitulation , qui avait été en quelque sorte arrêtée , fut rompue et rejetee. Ceux même qui avaient été députés au camp des Espagnols pour offrir de leur livrer la place , furent emprisonnés et pendus.

(a) BentiTogUo, lir. 7.

43i HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

Frédéric de Tolède instruit et singulièrement irrité de ce changement imprévu , fit investir la place. Le prince d'Orange avait eu le temps d'y jeter des troupes ; mais Lumey , qui avait voulu y introduire des vivres « fut battu* Cependant il ne se déconcerta point, et il parvint & y conduire un autre convoi. Les assiégés , ranimés far ce succès , se fortifiaient de plus en plus dans la résolutio(Q de fermer Feutrée de leur ville aux Espagnols. Ces intrépides défensefirs de la liberté épuisèrent toutes les ressources que pouvaient leur suggérer l'industrie et le courage. Ils étaient parvenus à instruire des pigeons à voler de Harlem à Delft , où était le prince d'Orange , et à revenir de Delft à Harlem. Ils leur attachaient un billet sous les ailes , et par ce moyen les assiégés recevaient tous les jours des nouvelles du prince d'Orange. Ce stratagème singulier , qui dura trois mois , ne fut connu que par un accident. Un de ces pigeons fatigué, étant venu s*arréter et se reposer dans le camp des Espagnols , fut tué par un soldat, qui trouva la lettre et découvrit le secret.

Le prince d'Orange , de son côté , avait fait construire de petits bateaux plats et légers pour introduire des vivres dans la place par le grand lac qui est appelé mer d'Harlem ou mer de Leyde, sur lequel la ville de Harlem est située. Don Frédéric en fit faire de pareils pour donner la chasse à ceux du prince d'Orange. Les deux partis se livrèrent sur le lac une espèce de guerre navale , dont les avantages furent assez partagés ; le succès même resta en général aux assiégés , que les Espagnols ne purent empêcher d'introduire de temps en temps un bateau dans le port , à la faveur de la nuit.

Les femmes même déployèrent , dans ce siège mémorable y un courage dont leur sexe ne parait guère susceptible : elles y formèrent une espèce de compagnie , composée de trois cents , commandée pa^ une héroïne appelée Kennaw Hasselaar, âgée de cinquante ans environ . Cette troupe étonnante , qui rivalisait en courage avec les soldats 9 dont elle faisait toutes les fonctions et partageait toutes les fatigues et tous les dangers , était occupée sans relâcbe, selon les besoins, tantôt à réparer les remparts , tantôt à les défendre « quelquefois à repousser les ennemis, quelquefois même i les attaquer. La conduite extraordinaire de ces héroïnes fut , selon la réflexion de Strada , un puissantmotifd'encouragement pour leurs concitoyens, conune elle fut un objet d*admiration pour les ennemis.

Don Frédéric commençait à désespérer du succès» La saison était fort avancée ; le froid commençait à incom- ^ moder extrêmement les Espagnols, qui n y étaient pas accoutumés. Le lac fut entièrement gelé , et , ce qui causait un grand embarras aux Elspagnols , procurait un avantage ou , pour mieux dire, une ressource aux assiégé , parce que les habitans du pays , accoutumés à marcher sur la glace avec des patins , venaient par troupes ^ durant la nuit, apporter des munitions de toute espèce i Harlem, sans que les Espagnols pussent les en empêcher.

Frédéric écrivit à son père , malade à Bruxelles , pour lui exposer son embarras et l'informer que l'avis unanime des officiers était de lever le siège. Le duc d'Âlbe répondit à son fils que , si son intention était d'abandonner son entreprise , il se ferait porter dans son lit au camp ^ ou que , si sa maladie , qui augmentait tous les jours , ne

lui en laissait pas la force , il ferait venir la duchesse d'Âlbe , pour reprendre la place de son fils. Don Frédéric , piqué de cette réponse amère , pressa le siège avec plus de fureur : il t&cha d'intimider les assiégés par tous les genres de cruautés. Un parti d'Espagnols surprit un corpd de deux mille hommes qui s'avançait pour secourir la ville. Le fougueux Frédéric ayant fait couper la tête au chef de ce corps , la fit jeter dans la ville avec cette ins* cription : tête de Philippe Conincx qui venait au secours de Harlem a^ecdeux mille hommes. Il en fit également jeter une autre , quelques jours après , avec un étg^iteau attaché au front, portant : tête £ Antoine Lepeintre , quia livré la i)ille de Mans aux Français.

Les assiégés se vengèrent de cette atrocité par nnereprésaille plus atroce encore : ils coupèrent la télé à onze prisonniers espagnols , et les enfermèrent dans un ton* neau , qu'ils firent rouler pendant la nuit dans le camp des assiégeans : ils y avaient attaché un écriteau , sur le. quel on lisait ces mots : duc d'Albe , puisque tu poursuis lu guerre^ parce que la "ville de Harlem a différé de te payer l'impôt du dixième , elle s'acquitte maintenant de sa dette, et elle y ajoute t onzième pour F intérêt du retard. Ils joignirent à celte horrible vengeance une ridicule profanation : ils élevèrent des autels sur les eadroils les plus élevés des remparts , et y apportèrent les orgues , les images et les reliques qu'ils avaient tirées des églises ; les uns y parurent en habits de prêtres et de moines , et contrefirent par dérision les cérémonies catholiques , les autres tenaient dans leurs mains des figures de paille représentant des prêtres , des religieuses et des Es-

HUITlÈBiE ÉPOQUE. 435

pagools , cpi*ils frappaient à coups de verges , qu'ils mutilaient à coups de sabre, et qu'ils finirent par jeter dans le camp des Espagnols , après leur avoir coupe la tête.

Ce siège terrible durait depuis plus de six mois , et déjà les assièges se voyaient aux abois. Leurs murs étaient tellement délabrés ( ils avaient été , dit»on , percés de dix mille trois cent soixante coups ) , qu'ils ne pouvaient phis soutenir ceux de l'ennemi , et leurs défenseurs étaient tellement réduits , qu'ils ne pouvMentplus guère repousser ses attaques. Cependant ceux des habitans qui restaient , suppléaient au nombre par leur infatigable activité , faisant tous l'office de soldat , se portant sans relâche et sans interruption , la nuit et le jour , sur leurs f emparts ruinés ; et dès qu'un Espagnol élevait seulement la tête hors des retranchemens, il était soudain assailli , de tous les points, par une grêle de balles.

Déjà , depuis deux mois^ ces infortunés éprouvaient toutes les horreurs d'une famine cruelle , réduits à dévorer « les plus vils alimens , les rats , les souris et les plus dégoûtantes ordures , leurs souliers même ; et ils bravaient , ils défiaient encore l'ennemi ;ils avaient pris une résolution dictée par le désespoir : ils étaient déterminés à se précipiter dans le camp des Espagnols , pour éviter , par une , mort glorieuse , qu'ils espéraient du moins de trouver en se défendant , le sort ignominieux qu'ils craignaient de subir en se rendant à un barbare vainqueur. Ils eussent exécuté ce projet hardi , si leurs femmes et leurs enfans ne les avaient arrêtés aux portes par leurs prières et leurs lamentations. Ils furent donc forcés à demander une capitulation 9 que don Frédéric leur refila , exigeant qu'ils

436 • HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE, se rendissent à discrëtion. Cette terrible réponse jeta la consternation dans toute la ville , , qui retentit de cris et de gémissemens. Le gouverneur Riperda^, qui sentait que, dans le cas même où tous les habitans obtiendraient leur pardon , sa perte n'en était pas moins inévitable , profita de leur disposition , pour leur proposer un dernier coup de désespoir : c'était d*armer tous les hommes capables de combattre , pour en former un bataillon , au milieu duquel on placerait les enfans , les femmes et les vieillards. Ce bataillon sortirait de la ville pendant la nuit pour se faire un passage Tépée à la main au travers du camp ennemi. Cette proposition fut accueillie avec enthousiasme. Cette courageuse Kennaw Hasselaar , qui s'était signalée pendant le siège par des actions si héroïques , '^ demande des armes , et toutes les femmes , animées par son exemple , jurent de l'imiter, de la suivre et de la seconder.

Don Frédéric , instruit de cette résolution , envoya un trompette pour annoncer aux habitans qu'il leur accorderait leur pardon. Ces infortunés , rassurés par cette promesse , consentirent à se rendre à cette condition.

Le i5 juillet, il fut ordonné au son de la grosse cloche , à tous les habitans et à tous les militaires de porter leurs armes à l'hôtel de ville ; aux hommes , de se rendre , dans un couvent ; aux femmes et aux enfans , dans une église , et aux militaires , dans une autre église. Les Allemands et les Ecossais furent chargés de faire la garde aux portes et aux remparts , en attendant Tarrivée des troupes royales. La poudre qui restait au pouvoir des habitans ou des soldats , fut déposée et consumée sur la Grand'-

PLaœ. A. six heures du soir, les Allemands et les Écossais forent désarmés et envoyés au Béguinage.

Lie comte de Bossu entra le premier dans la Tille, à la lête de dix compagnies d*infanterie , avec lesquelles il se Tendit maître des portes et des remparts. Don Frédéric, L'ayant suivi avec Fappareil menaçant d'un vaincpieur irrité , commença par faire arrêter et emprisonner tonte la garnison. Le i^ , il fit en partie pendre et en partie décapiter trois cents soldats wallons. Les jours suivans furent marqués par de nouvelles horreurs ; le 1 8 , il fit trancher la tête au gouverneur Riperda et à son lieutenant ; il fit attacher deux i deux , dos contre dos , cent quarante-six soldats nus , et les fit jeter dans la mer \ il en fit conduire €:ent cinquante autres hors des portes, où ils eurent la tête tranchée ; le 1 9 , il fit subir le même supplice à trois cents autres malheureux , tant bourgeois que soldats ; le 20 , Lancelot , bâtard de Brederode , essuya le même sort avec tons les Écossais. Tous ceux des habitans qui , pendantle siège, avaient exercé des emplois civils ou militaires., au nombre de quatre cents à peu près , périrent par divers supplices, par le fer , par la corde , par Teau , et le reste de la garnison périt de faim dans un ch&teau , où on rainait enfermée ; et pour comble d'horreurs, tous les malades et les blessés , qui étaient à Thôpital , furent arrachés de leurs lits et exécutés devant la porte.

Telle fut la désolante catastrophe qui suivit ce siège fameux , dans lequel les assiégés épuisèrent toutes les ressources de lart, de l'industrie , de la. bravoure et de la patience , et dans lequel les vainqueurs déployèrent tous les raffinemensde cruauté.

La perte fut considërable des deux côtés. La garnison, dans le commencement du siège , n était que de quinze cents Allemands. Elle se monta dans la suite à quatre ou cinq mille hommes d'infanterie et à deux cents de cavalerie de différentes nations , et il n en restait guère à la fin du siège , selon Strada , que seize cents , dont quatorze cents au moins périrent par les mains des bourreaux^ occupés sans relâche, pendant huit jours , an nombre de quatre , avec leurs valets , à exécuter les ordres sanguinaires du vainqueur : ils étaient même si las de faire couler le sang , et tellement pénétrés d'horreur , dit Bentîvoglio , qu*ils en noyèrent un grand nombre dans le Sparon , pour s'en débarrass»\

Les historiens espagnols sont ceux qui font monter au plus haut le nombre des malheureuses victimes enveloppées dans cette épouvantable boucherie. Ont-ils donc voulu , demande à ce sujet le sage de Thou , se faire une triste gloii'e de la sévérité barbare qui rendit le roi d'Espagfne si justement odieux aux peuples de ces provinces ?

Les Espagnols perdirent dans ce siège , de Taveu de leurs historiens, plus de quatre mille hommes, sans compter les blessés. Ce siège ( c est encore une réflexion de de « Thou ) , ce siège dont Tissue fut si terrible , fut plus funeste qu'avantageux aux vainqueurs : il l'arrêta, ill'aflaiblit ; il enracina dans le cœur des Hollandais l'horreur de ' la tyrani^ie , et il leur apprit , qu'un ennemi qui avait du employer tant d'efforts pour vaincre , pouvait être vaincu.

Les confédérés avaient profitédu temps où les forces des Espagnols étaient employées au siège de Harlem , pour chasser entièrement les royalistes de l'île de Walchcren*

Cependant les villes de Middelbourg et d*Ârmniden , et le petit château de Ramekens tenaient encore le parti dn roi; maïs Middelbourg était bloqué et presque aflTamé. Le duc^ sentant rimpovtante nécessité de conserver cette place , chargea d'Avila, gouverneur d'Anvers, de la secourir ; mais les confédérés l'attendaient avec fermeté. D'Avila , qui s'était avancé avec quelques vaisseaux , voyant la bonne contenance et craignant les forces des ennemis , prit le parti de retourner sur ses pas , pour renforcer son armement , et il vint tenter une seconde entreprise. L'action qui s'était engagée dans le canal de Flessingue , ne dura qu'une heure. Un accident obligea d'Avila de céder la victoire. Le feu prit à un baril de poudre au moment où il allait aborder l'amiral hollandais^ qui, s'étant écarté pour éviter le danger du moment , revint avec impétuo« site sur les petits vaisseaux des Espagnols , qu'il écrasa par sa supériorité. Les royalistes perdirent dans ce choc violent beaucoup d'hommes et de vaisseaux : ils parvinrent cependant i introduire quelques vivres dans Middelbourg.

Cet échec fut suivi de la perte de Gertrnidenberg , où les confédérés , au moyen des intelligences qu ik s'étaient ménagées dans cette ville , entrèrent par escalade ,.la nuit du i3 septembre. ,

Les royalistes éprouvèrent, dans le même temps , un désastre non moins funeste par la perte du château de Ramekens , dont les confédérés s'emparèrent le 4 octobre, par trabison , dit-on. Cet avantage était d'autant plus important pour les confédérés , que la prise de ce poste leur donnait l'espoir très -fondé, que Middelbourg serait enfin forcé de se rendre.

44û HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

; Les confédérés portèrent un coup plus terrible encore aux royalistes par la prise d'Alkmaer, dernière place An Waterland , ou Hollande septentrionale , qui , dans la défection presque générale de la province , eût gardé ] a fidélité au roi d'Espagne. Les Espagnols, sentant l'importance de cette place , qui en effet est la porte du Waterland , résolurent de faire tous leurs efforts pour la reprendre. L'armée royale, étant donc parvenue àl'in^ vestir , établit des deux côtés de la ville ^ deux batteries. , par lesquelles on fît deux brèches pour donner un double assaut ^ afin d'obliger les assiégés à diviser leurs forces ; mais les deux attaques qui devaient se faire au même ins^ tant , ayant été mal combinées , furent cons^uemmenl mal exécutées. Cet assaut fut livré le i8 septembre. Tous les habitans , que le désespoir arma contre les Espagnols, qu^ils redoutaient plus que la mort , furent soldats dans cette fameuse journée, hommes et femmes, enfans et vieillards. Les assiégeans, après avoir éprouvé le feaie plus vif et opposé la plus opiniâtre résistance , furent donc forcés de se retirer , et les habitans , craignant que les Espagnols ne revinssent à la charge , prirent un parti extrême pour les chasser entièrement : ils résolurent d'inonder le pays. Le duc d'Âlbe , informé de cette terrible résolution , écrivit à son fils d'abandonner le siège.

Le duc , pour réparer ces désastres , tenta une expédi* tion maritime, dont i\ espérait un meilleur succès. Il fit équiper à Amsterdam douze forts vaisseaux » dont il donna le commandement au comte de Bossu. Les confédérésqui, de leur c6té , avaient armé une flotte dans le Zuiderzée , se retirèrent , à l'approche de la flotte espagnole , auprès d'Enkhuisen. Le duc pressa le comte, qui voguait dans

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ce gcdfe, de livrer le combat. Le comte sentait toute la supériorité des forces ennemies; mais il fut obligé de céder aux Tokmtés du duc. La bataille , qui se donna le 1 1 oc« tobce» fut très*sanglante^ et les confédérés triomphèrent. Cependant le vaisseau amiral, monté par le comte de. Bossu 9 continua de soutenir le combat. Ce vaisseau , qui portait le nom ^Inquisition , que lui donnèrent , selon Grotius » les Espagnols par orgueil , ou » selon Strada , les Hollandais par dérision , était , suivant l'expression de Bentivoglio , comme une forteresse mouvante au milieu de la mer. Le brave comte de Bossu , abandonné du reste de la flotte , résista pendant vingt-huit heures aux efforts des navires hollandais. Ce vaste bâtiment , redoutable par sa grandeur, son artillerie , ses agrès et son équipage , était monté par trois cents hommes, dont deux cent vingt furent tués , et le reste blessé, à l'exception de quinze. Le comte , réduit à la dernière extrémité , entraîné par le flux sur un banc de sable , où il échoua^ fut forcé de se rendre avec le petit nombre de soldats échappés aux coups de lennemi. Il fut conduit à Horn, et retenu prisonnier pendant quatre ans.

Cet avantage ( qui cependant fut affaibli par un échec dans lequel le comte de Sainte-Aldegonde avait été fait prisonnier } , ayant accra la puissance et l'audace des confédérés , détermina le duc d*Âlbe à presser vivement le roi de le délivrer d*une autorité funeste aux provinces et pesante à lui-même. Il voyait d'ailleurs que son nom était devenu si odieux au peuple , que la haine publique dont il était chargé , le mettait dans Timpuissance de seconder efficacement les volontés de son maître dans ces provinces.

44a HISTORE GÉNÉRALE DE LA BELGIQUE.

Il redoubla donc ses plus piiessantes instances pour obtenir son rappel , que le roi lui accorda. Quel fruit a-t-il donc retiré , ce farouche espagnol , et de ses spéculations oppressives , et de ses fanatiques fureurs ? Il a été déconcerté dans tous ses projets ; et la fcnrce qu'il a déployée , et le sang qu'il a répandu , et les victimes qu'il a amoncelées. ...» 9 à quoi ont abouti tant d'horreurs? A énerver lautorité du trône qu'il voulait affermir , et à étendre le feu de la rébellion qu'il voulait étoufifer.

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