‹ Histoire générale de la Bolivie;Chapitre 2 sur 24 · I. — CHUQUISACA ET SON UNIVERSITE · texte numérisé non relu

I. — CHUQUISACA ET SON UNIVERSITE

I^a nouvelle que le roi d'Espagne avait été emmené en captivité par les Français parvint à Chuquisaca le 17 septembre 1808. Les hauts fonctionnaires de la couronne ne voulurent pas y croire, tout d'abord, tant le fait leur paraissait extraordinaire ; mais les indigènes américains y virent l'occasion offerte de secouer la chaîne d'oppression qu'ils traînaient depuis trois siècles.

Chuquisaca était alors le centre le plus intellectuel du continent hispanoaméricain. Son Université de Saint-Xavier exerçait une puissante attraction sur les étudiants de Lima, Cuzco, Cordova ou Buenos-Ayres, qui venaient y étudier les humanités et passaient leur temps à discuter, sur tous les tcns, les sujets politiques de préférence.

Comme ville, elle n'avait que peu d'importance. Nettement espagnole d'aspect, elle était assez dépourvue de ressources, mais paisible, avec un climat délicieusement tempéré et une riche campagne.

Les habitants se divisaient en quatre classes, parfaitement caractérisées : les religieux, les fonctionnaires publics, les riches propriétaires de mines ou de terres, et les universitaires. Le peuple proprement dit, c'est-àdire la masse des créoles, comptait à peine dans cette distribution princi-

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pale, et son sort, ses besoins, ses préoccupations n'inquiétaient que la sentimentalité des démagogues, ou le zèle et la prévoyance de magistrats tout à fait exceptionnels.

L'occupation favorite de tout ce monde était la discussion et les commérages locaux, le plus souvent innocents, mais qui parfois faisaient couler le sang. Il n'}^ avait ni journaux, ni théâtres. On vivait dans la plus parfaite ignorance de ce qui se passait au delà des limites du petit territoire.

Qu'on se figure donc la stupeur et la consternation que dut causer, dans une société ainsi constituée, la nouvelle de la captivité du monarque espagnol sur une terre étrangère. Les hauts fonctionnaires, les religieux, les personnes titrées et d'un certain rang organisèrent des prières publiques, des processions dans les rues où l'on porta l'effigie de Ferdinand VII, à qui l'on prêta des serments solennels de fidélité.

Il n'en fut pas de même dans le monde universitaire. L'état des affaires d'Espagne fournit aux docteurs et à leurs disciples un nouvel aliment de discussion, qui aboutit à ce raisonnement, nouveau aussi et approprié aux circonstances : tout pouvoir, pour être légitime, doit émaner du peuple. Le sceptre des rois espagnols avait été brisé par la force des choses ; donc, le moment était venu pour le peuple d'assumer son véritable rôle pour s'organiser.

Et pendant que les docteurs, dans leurs conciliabules secrets, retournaient mille fois cette proposition, l'archevêque Moxo s'agitait autrement. Il prit l'initiative d'une collecte parmi les moines et les prêtres de son obédience, provoquant chez eux un mouvement général de protestation, et augmentant l'irritation qu'ils ressentaient contre ce prélat aristocrate, pour sa rigueur et sa sévérité exemplaires...

En réalité, le clergé du Haut-Pérou était pauvre à ce moment-là. Les mauvaises récoltes périodiques, le travail des mines négligé, une vie licencieuse et le besoin d'accumuler des réserves ne le mettaient pas en situation de satisfaire les désirs de l'archevêque.

Moxo, mécontent de cette résistance qu'il attribua à l'avarice de ses subordonnés, rappela les instructions qu'il avait publiées autrefois. Les prêtres durent se soumettre à un examen de capacité devant un jury spécial, dont la mission était surtout de faire connaître au prélat « la vie et les mœurs des postulants ».

FONDATION DE LÀ RÉ PUBLIQUE

Ce n'est pas impunément que l'on prend des mesures tendant à restreindre le libre exercice des professions lucratives. Les prêtres se liguèrent contre leur archevêque, et cette coalition fournit un puissant appui à la cause de l'indépendance. Beaucoup de moines et de curés embrassèrent cette cause avec une ardeur fanatique, moins par amour pour elle que par haine pour la culture sévère et odieuse de Moxo.

Moins de deux mois après, le ii novembre, arrive à Ghuquisaca don Juan Manuel Goyeneche, d'origine américaine, se disant porteur d'instructions de la part de la Junte de Séville, agissant comme pouvoir suprême en Espagne ; mais tout le monde ignorait que cet homme, avide d'honneurs et de richesses, venait aussi comme agent de la princesse brésilienne Carlota, reine de Portugal. Il s'était engagé à soutenir les prétentions du Brésil sur les possessions espagnoles, et jouait ainsi le double rôle de traître et de faussaire que l'histoire lui attribue.

Go^-eneche fut reçu à Chuquisaca avec de grandes marques de considération, et eut aussitôt des conférences secrètes avec l'archevêque Moxo et le président de l'Audience, don Ramon Garcia Pizarro, descendant direct du conquérant, qu'il réussit à gagner à la cause de doña Carlota. Il n'en fut pas de même avec le président de l'Académie Caroline, Boeto, qui, mis au courant de la double mission du triste personnage et démasquant sa fourberie, prit une attitude hostile et le blâma en termes cruels.

Aussitôt, les universitaires firent courir le bruit que l'archevêque et le président s'étaient concertés pour livrer aux Portugais les possessions espagnoles. Ce bruit s'accentua au départ de Goyeneche pour La Paz, le 17, et les deux personnages durent alors regretter sincèrement d'avoir écouté cet aventurier, car, avec leur peu de courage, ils ne se souciaient pas de se voir mêlés à des risques de bataille.

La voix des mécontents descendit jusqu'au peuple, portée par les agitateurs, qui étaient un certain nombre de docteurs et de jeunes gens des meilleures familles, parmi lesquels se distinguaient les frères Zudañez, l'argentin don Bernardo de ]\Ionteagudo, les Mercado et d'autres de la même catégorie, également inspirés par les idées nouvelles de la grande Révolution, qui allumaient de formidables incendies sur tous les points du monde découvert par Colomb.

La renommée de Monteagudo, le plus connu de tous, provenait, non de son talent et de son éloquence, mais, surtout, du magasin ou du débit de

vins qu'il avait établi dans le marché, et où se tenaient généralement les réunions des révolutionnaires, ses amis.

Pizarro, se repentant de sa conduite et voj^ant qu'on allait exploiter cette arme contre lui, résolut d'agir avec vigueur. Le 25 mai, il donna l'ordre de mettre en prison les perturbateurs, particulièrement les frères Zudañez, qui se montraient les plus remuants de tous.

ly'un d'eux fut arrêté à la tombée de la nuit; mais, en suivant ceux qui le conduisaient, il se mit à pousser des cris aigus, troublant les rues désertes et ameutant les masses populaires secrètement excitées par ses amis. Les cloches des églises se mirent à sonner à toute volée ; des feux s'allumèrent dans les rues et les balcons des maisons se garnirent de curieux, de garçons et de jeunes filles surtout, que ce spectacle et ce bruit inattendus remplissaient d'une folle joie.

Pizarro, qui n'avait pas prévu un si grand tumulte, fit tirer par ses soldats quelques décharges de fusil et des coups de canon, sans viser la foule, uniquement pour inspirer la crainte aux révoltés ; mais ceux-ci, loin de se laisser intimider, s'armèrent de pierres, de bâtons, de quelques vieux fusils rouilles et attaquèrent le Palais de l'Audience, faisant prisonnier le gouverneur, bien que cet excellent homme eût déjà donné l'ordre de mettre le détenu en liberté.

Pizarro sortit de l'Audience, escorté par la foule, et fut enfermé dans les salles de l'Université. Il était minuit et, à cette heure, s'ouvrait pour le pays, soumis et asservi depuis trois siècles par un autre Pizarro, une ère nouvelle, mais guère plus heureuse.

Le lendemain, les révolutionnaires, croyant leur mission terminée à Chuquisaca, entreprirent une tournée de propagande dans les autres villes de l'Audience : les docteurs Michel et Mercado à La Paz, Pulido et Alcerreca à Cochabamba; Monteagudo, enfin, à Potosi.

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