‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départements (volume 2)Chapitre 38 sur 164 · ETIENNE · texte numérisé non relu

ETIENNE

soumit avec Fiilco au souverain Pontife, comme il s'était soumis au roi.

Le métropolitain de Sens ne s'était pas assis sur ce siège sans opposition, car le comte Fromond, fils de Renard-lc-Vieux, entendait y perpétuer sa famille ; mais son ancien maître Gerbert, devenu pape sous le nom de Sylvestre II, le dédommagea des résistances qu'il rencontrait, en lui accordant la faveur de la primatie sur les Gaules ' .

Robert punit d'ailleurs Fromond et son frère Rainard des indignités qu'ils se permettaient à l'égard de Léoteric, et de la protection qu'ils affectaient d'accorder aux Juifs dans le temps même oîi l'opinion publique accusait ceux-ci d'avoir poussé les musulmans à la destruction du Saint-Sépulcre : de concert avec l'archevêque, il assiégea la ville de Sens et la réduisit à capituler (1015). Fromond, fait prisonnier, alla mourir à Orléans (1016) ; Rainard, plus heureux, se réfugia auprès du comte de Champagne.

Au milieu de ces événements, il ne semble pas que le fils et successeur d'Herbert ait rien fait de considérable ni d'éclatant, encore bien qu'un écrivain contemporain le compare à César pour la valeur et à Virgile pour le talent poétique. Tout, dans la vie du

• Ou plutôt en la confirmant à son Eglise ; car elle lui avait été octroyée dès l'année 876 (juin), au concile de Ponthion, par lettres du pape Jean VUl, du 2 janvier de la même année, non toutefois sans une éloquente protestation d'Hincmar, archevêque de Reims. Grégoire VII conféra bien, en avril 1079, au siège de Lyon la primatie sur les provinces de Rouen, de Tours et de Sens, ou les Lyonnaises ; mais il ne paraît pas que l'Eglise de Sens l'ait reconnue; elle refusa même de s'y soumettre sous l'archevêque Richer, qu'Urbain II punit de son insubordination en le privant du pallium, et de toute juridiction sur ses suffragants jusqu'à ce qu'il vînt à résipiscence (1^'" décembre 1094) — ce qui arriva en 1099 {Regesta PP. R., t. 1", p. 682 et 700) — . Toutefois Louis le Gros obtint, en 1121, du pape Calixte II que le siège de Sens fût formellement affranchi de la primatie Lyonnaise ; car il ne serait pas juste, écrivait-il à ce pontife, que la cité de Lyon, qui appartient à un royaume étranger (celui de Rourgogne), devînt prospère aux dépens de notre royauté [Historiens de France, t. XV, p. 339).

Les archevêques de Reims, de leur côté, continuèrent de s'intituler primats de la Gaule Belgique. Urbain II, comme on le verra plus loin, leur confirmera ce titre en 1089.

comte Etienne I^"", est obscur et incertain ; on n'est môme pas d'accord sur le temps de sa mort, ni sur le lieu de sa sépulture. Comme il mourut sans postérité, le roi Robert prétendait faire valoir sur sa succession les droits qu'il tenait de son mariage avec la veuve du comte de Blois, cousin d'Etienne ; mais le fils deBerthe, Eudes ou Odon, le prévint en prenant possession de l'héritage contesté.

Eudes devint ainsi le chef de la seconde maison des comtes de Champagne et l'un des grands feudataires de la couronne, car il réunissait aux comtés de Troyes, de Meaux et de Provins les comtés de Tours, de Blois et de Chartres.

§ V. — Etat de la Champagne sous les comtes de la maison

DE VeRMANDOIS.

Limites de la Cliampagne. — Etablissement violent de la féodalité; ses pernicieux elîels sur l'industrie et surtout sur la classe moyenne de la société. Au milieu du désordre, Hcims, Châlons et Troyes conservent leurs franchises municipales. — Administration de la justice, ujcom<cs, état militaire. — L'Église protège la société: l'anatlième, les conciles, réforme des abus introduits dans les monastères, soins donnés aux grandes et aux petites écoles, ~ La largue française devient prédominante.

La Champagne, à la mort d'Etienne, comprenait, en dehors des comtés de Troyes et de Meaux, Oulchy et Château-Thierry dans le diocèse de Soissons ; Epernay et Fismes dans celui de Reims ; Vertus, Vitry-en-Perthois et Saint-Dizier dans celui de Châlons ; Provins et Auxon dans celui de Sens ; Chaource et Sainte- Vertu dans celui de Langres.

C'est dans ces limites que se sont agitées les destinées de la royauté carlovingienne, en même temps que s'est donné carrière l'ambition des premiers comtes de Champagne et de tant d'autres seigneurs. La faiblesse de Charles le Simple et l'impuissance malheureuse de ses successeurs étaient bien propres assurément à encourager les rébellions et les usurpations ; mais par quels moyens odieux la noblesse ne poursuivit-elle pas ses empiétements de toute nature! Violences et parjures, trahisons et appels incessants à l'étranger, tout fut mis en œuvre pour s'agrandir et paralyser le pouvoir du souverain, dépouiller les églises de leurs biens, les petits propriétaires et les hommes libres des débris de leur avoir et des restes

de leur indépendance. Nulle honnêteté, nul sentiment d'honneur ou de patriotisme, nul respect pour les choses saintes : l'intérêt était devenu la seule règle de la conduite, les consciences se vendaient sans pudeur, et le seigneur, sans honte et sans scrupule, prenait de toutes mains.

Les évêques eux-mêmes, enlacés dans le réseau des obligations féodales, et obligés d'ailleurs de se défendre contre l'ambition des seigneurs laïques, étaient constamment armés, de la défense passaient facilement à l'attaque et se laissaient aller à des habitudes belliqueuses qui menaçaient d'altérer le caractère sacerdotal. Arthaud faisait très bien, dit un chanoine rémois du xvii'' siècle, la grande et la petite guerre. Dans cette petite guerre, Hugues, son compétiteur, ne lui cédait ni en violence ni en intrépidité. Odalric châtiait la mort d'un de ses neveux par le pillage, l'incendie et la ruine du bourg de Saint-Remi ; Arnoulf ne se couchait pas, alors qu'il séjournait à Laon, sans avoir son épée sous son chevet. Nous avons dit quelle fut l'odieuse conduite d'Adalbéron à son égard.

Cet état violent de la société ne pouvait que favoriser la dépravation des mœurs ; aussi les vices les plus grossiers continuèrent-ils de se répandre ', et le clergé n'en demeura pas exempt ; les rapts se multiplièrent avec les unions secrètes : il fallut, pour sauvegarder la sainteté du mariage, menacer d'anathème les coupables, en même temps que le concile de Trosley (909) rappelait les conditions de toute alliance chrétienne ^.

Les guerres continuelles des grands arrêtèrent naturellement tout essor de l'industrie, empêchèrent tout commerce, et frappèrent d'un déplorable abandon l'entretien des voies de communication. Point de routes, ou des routes impraticables, des ponts délabrés et entr'ouverts que le cavalier, toujours armé, ne pouvait souvent passer qu'en mettant son bouclier sous les pieds de son cheval ;

* V. ci-dessus, p. 75-7(5.

2 « Avant de contracter mariage, on en doit donner avis au curé de la paroisse, qui interrogera les contractants dans l'église, en présence de tout le peuple, pour savoir d'eux s'ils ne sont pas parents, ou s'ils n'ont point d'engagements : alors le prêtre leur donnera la bénédiction nuptiale » (Can. 8).

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nulle sécurité pour le voyageur, et de perpétuelles entraves dues à la rapacité des seigneurs '.

Mais le principal effet de ces attentats à la vie, à la propriété ou à la liberté d'autrui, de ces usurpations multipliées qui devaient trouver leur consécration suprême dans l'usurpation de Hugues Capet, fut de consommer la ruine de la classe moyenne de la société, celle des hommes libres, propriétaires allodiaux et autres.

Dans cet état de choses, les habitants des villes durent trouver de précieux avantages à vivre sous la protection soit de leur évèque, comme ceux de Châlons et de Reims, soit de leur comte, comme ceux de Troyes et des autres cités faisant partie du comté de Champagne. Ici particulièrement la faiblesse numérique de la noblesse champenoise dut aider à la prédominance de la bourgeoisie, comme la victoire de Robert sur l'évoque Anségise le porta à la faire oublier par ses bienfaits.

Sans doute, en devenant propriétaire héréditaire des domaines qu'il administrait auparavant pour le roi, plus d'un comte, peu satisfait de percevoir les redevances accoutumées, greva capricieusement ses sujets d'innombrables services et leur imposa des charges cruelles ^ ; mais nous n'apprenons rien de précis sur le sort des autres cités pendant la révolution féodale, nous savons clairement que Reims sut défendre et conserver, avec son échevinage, issu de l'ancienne curie, ses franchises municipales, et il y a lieu de penser que Châlons et Troyes jouirent du même privilège.

Quant à l'administration de la justice, les seigneurs respectèrent la coutume établie, et comme une maxime générale leur interdisait de juger seuls, ils jugèrent, selon les cas, avec l'assistance de leurs pairs, c'est-à-dire de leurs vassaux, ou avec celle des échevins et prud'hommes, interprètes autorisés de la coutume. Ils ne tardèrent pas d'ailleurs, au milieu des soins multipliés que leur imposait la chose publique, à se décharger de celui de la justice sur des vicomtes, qui le partagèrent à leur tour avec des sénéchaux ou des prévôts.

Sur le fait de la guerre, la féodalité se montra moins traitable, et l'humeur guerrière des seigneurs, quand, après avoir été chargés

' Voir Richer, 1. IV, c. oO.

- Pierre le Vénérable, dans son apologie à saint Bernard.

de conduire les milices à la suite du roi, ils purent mener batailles pour leur propre compte, se livra à uue véritable orgie sanglante, où la société eût infailliblement péri, comme nous le verrons plus loin, sans l'intervention tutélaire de l'Église.

A cette époque, et depuis la fin du vni^ siècle, les armées se composaient principalement de cavalerie. Lothaire envahit la Lorraine à la tête de 20,000 cavaliers ; Otton, à son tour, la Gaule, à tête de 30,000. Ces cavaliers portaient le casque ou heaume en fer poli, une cotte de mailles et un bouclier ou écu. Ils avaient pour armes offensives la lance, l'épée droite à deux tranchants et la massue ou masse d'armes à pointes de fer. Mais tous n'étaient pas d'égal rang. A la suite du comte marchaient les bannerets ou seigneurs ayant droit de lever bannière, et chaque banneret était escorté d'un nombre plus ou moins grand de bacheliers portant pennon, et d" ècuyers qmx é^eTon?, simplement argentés. Des sergents à pied, hommes d'armes non nobles, mais qui approchaient des écuyers par le costume militaire, ayant le chef protégé par un chapeau de fer et portant la cotte de mailles, des valets couverts d'une casaque matelassée et armés du bouclier, de l'arc et de la fronde, les accompagnaient et, dans les sièges, faisaient la plus grande partie de la besogne avec la foule des volontaires et des ribauds. Plusieurs de ces sièges nous montrent l'emploi de la tortue pour se garantir des traits de l'ennemi, du bélier pour battre en brèche les murailles, de la batiste pour lancer une grêle de pierres et de flèches ou des traits de feu qui portaient partout l'incendie. On y voit élever aussi des tours en bois, au dehors, pour permettre de dominer la place, au dedans pour paralyser l'attaque. Au siège de Verdun par Lothaire (985), la tour des assiégés, saisie par de puissants crochets de fer, fut, au moyen de cordages, inclinée et presque renversée ; les défenseurs durent fuir et abandonner la place au roi. Lothaire fut, dans ce siège, blessé d'un coup de fronde à la lèvre supérieure. Les arbalétriers de l'armée y avaient fait merveille. Déjà, en 949, les arbalétriers apparaissent à Senlis, qu'ils protègent efficacement contre Conrad, allié du roi Louis'. C'est la première ou du moins la plus ancienne mention qui soit

^ V. notre traduction de rHisloire de Richer, 1. Il, c. 92 ou p. 231, et I. m, c. 104 ou p. 349.

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faite de l'usage de Varbalèie, encore peu répandu du temps de Philippe Auguste ' .

Cependant les maux dont souffrait la société ne demeuraient pas sans remode. L'Église avait, pour contenir les seigneurs dans le devoir, une arme terrible, l'anathème ou l'excommunication, dont elle se servit plus d'une fois avec succès. Elle en usa particulièrement contre un certain Vinemar, qui, à l'instigation de Beaudoin, comte de Flandres, avait tué traîtreusement l'archevêque de Reims, Foulques. Un synode composé de douze évoques se réunit à Reims, vingt jours après le meurtre, le 6 juillet 900, et on y vit les prélats, jetant à terre les flambeaux qu'ils tenaient à la main, les éteindre en interdisant à l'excommunié toute inhumation : « Que sa « sépulture, s'écrièrent-ils, soit celle de l'âne ; qu'il reste comme le « fumier sur la terre, afin qu'il soit pour les races présentes et « futures un exemple d'opprobre et de malédiction ; et comme les « flambeaux que nous tenions en nos mains s'éteignent maintenant « foulés aux pieds, qu'ainsi s'éteigne sa vie pour l'éternité » "^.

Ainsi furent frappés d'anathème l'archevêque Hugues par le synode d'ingelheim (7 juin 948), dont le pape Agapet devait confirmer l'arrêt ; le duc Hugues et ses complices, par le synode de Laon (juillet 948), les usurpateurs des biens de l'église de Reims, par l'archevêque Odalric (964). Sur ces natures violentes et à demi-barbares, les foudres ecclésiastiques avaient une puissance irrésistible ; elles étaient véritablement pour le coupable, ainsi que le dirent au duc Hugues les évoques jaloux de son salut, comme un glaive qui 'pénètre le corps jusqu'à l'âme et qui li prive du bonheur céleste.

Les synodes ou conciles qui se réunirent en ces temps-là, et ils furent nombreux, ne se bornèrent pas à frapper, ils s'appliquèrent surtout à corriger les vices de la société ou les désordres qui s'introduisaient dans l'Eglise. Tantôt ils rappellent aux lois leurs devoirs, ou exhortent les évêques à combattre la violence, non avec

1 Aussi le poëte Orléanais Guillaume Guiart (f après 1316), dans son œuvre historique la Branche des royaux lignages, fait-il remarquer, à Toccasion d'un siège en 1184, que l'arbalète n'était pas encore connue en France, et dit-il que ce fut le roi Richard qui l'y introduisit au temps de la croisade de 1100 {riist. litt. de la France, t. XXXI, p. 121).

sRicli. Hist., p. 41.

l'épée, msâsavec le bâton pastoral et l'autorité apostolique (Concile de Troi/es, 878) ; tantôt ils stigmatisent la négligence de certains prélats, qui, trop étrangers à leurs fonctions de pasteurs, laissent croupir une multitude de fidèles dans l'ignorance des principes les plus élémentaires de la religion ; tantôt ils s'élèvent soit contre les défaillances du clergé, auquel ils rappellent l'obligation de la chasteté, soit contre la décadence des monastères, dont l'esprit est surtout altéré par la faute des abbés laïques, hommes pour la plupart illettrés et mariés, qui sont incapables de faire observer la règle (Concile de Trosley, 909). L'archevêque de Reims, Adalbéron, en particulier, qui déjà avait réformé son chapitre, en soumettant à la vie commune les chanoines, qui vivaient auparavant chacun chez soi et pour soi ' , charge une assemblée d'abbés de réformer les monastères de son diocèse. Cette assemblée, présidée par l'abbé de Saint-Remy, en face duquel le métropolitain avait pris place, condamne et bannit des maisons religieuses le luxe scandaleux des vêtements, chaussures à pointe recourbée et à double oreille, tellement étroites que les pieds y sont comme emprisonnés, manteaux de drap de Norique doublés de pelleteries étrangères, qui forment tout autour une bordure de deux palmes, hauts-dechausses d'une largeur ridicule et d'une transparence indécente, toiles fines pour draps de lit, etc. . . (Synode de Saint-Remi, 972) -.

Adalbéron ne s'en tint pas là : il remplaça les chanoines de l'abbaye de Mouzon par des Bénédictins (971), et après avoir fait ratifier ce changement par le pape Jean Xlli, il réunit en mai 972, à Mont- Sainte-Marie en Tardenois, un concile qui le confirma. Il restaura par le même moyen et avec le consentement du roi, l'abbaye de Saint-Thierry (974), qui avait été, vingt ans auparavant, saccagée par les Hongrois^.

Les monastères n'étaient pas seulement des lieux de prière, ils étaient encore des lieux d'étude et de travail. En même temps qu'ils offraient un refuge assuré contre les agitations du monde, et qu'ils formaient des saints, ils étendaient autour d'eux le bien-être et la

1 Rich. Hist., I. m, c. 24.

2 7fZ.,ibid.,c. 31-42.

3 V. Marlot, t. 111, Richer, 1. ill, et les Actes de la province eccl. de Reims, t. l^"".

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vie par les défrichements qu'ils pratiquaient au sein des épaisses forêts, comme celle du Der, et entretenaient la lumière des lettres et des sciences. Mais les études y languissaient au x^ siècle sous l'influence de la barbarie des temps, et l'ignorance n'avait pas peu contribué à y relâcher la discipline. L'archevêque Adalbéro7i releva les écoles de Reims en mettant à leur tête le fameux moine d'Aurillac, Gerbert, le premier mathématicien et l'un des plus éloquents écrivains de son siècle, à qui l'archidiacre de Reims, Géranne, avait appris la philosophie. La réputation de Gerbert, qui dirigea ces écoles de 972 à 982, ne se propagea pas seulement en France et en Allemagne; elle franchit aussi les Alpes et se répandit en Italie, donnant un lustre singulier à Vécole de Reims. L'historien Richer, qui lui dédia son ouvrage, y avait suivi les leçons de ce maître ; le roi Robert, fils de flugues Gapet, y fut envoyé plus tard par sa mère Adélaïde.

Gomme Gerbert avait étudié quelques parties de la médecine, il en communiqua le goût à quelques-uns de ses disciples. Fulbert, un de ceux-ci, la cultiva jusqu'à ce qu'il fut élevé sur le siège de Ghartres. Richer s'y attacha avec ardeur et il nous a raconté dans son Histoire des derniers Garlovingiens, les difficultés du voyage qu'il entreprit pour aller consulter à Ghartres les Aphorismes d'Hippocrate. Gette étude ne suffisant pas à sa curiosité : a Je ce demandai, dit-il, à lire encore le livre qui a pour titre : Accord « d'Hippocrate, de Galien et de Suran, et le seigneur Héribrand, « qui l'avait sous sa garde, me le prêta d'autant plus volontiersqu'il « était très versé dans son art, et qu'il possédait parfaitement la phar- « maceutique médicale, la botanique et la chirurgie » K G'est dans une des descriptions de maladies auxquelles il se plaisait, que Richer nous apprend que les médecins de son temps plaçaient dans le foie le siège du sang : In épate sanguinis sedem phisici perhibent-.

L'évêque de Ghàlons, Gibuin, qui encouragea l'étude des lettres dans son diocèse, eut, de son côté, la satisfaction de les voir prospérer à Montier-en-Der, son monastère de prédilection. L'abbé Albèric, une des lumières de son temps, y avait attiré un jeune moine de Luxeuil, Adson, qui s'était signalé par sa science et sa

1 Rich. Hist., i. IV, c. oO.

-Id.. ibid. , c. 5.

vertu dans la direction de l'école épiscopale de Saint-Evre. Parvenu à la dignité d'abbé vers 965, Adson cessa bientôt d'enseigner pour se livrer à la composition de divers ouvrages ' , et mit à sa place un écolâtre, qui paraît être l'auteur d'un intéressant dialogue sur l'état de l'Eglise, De statu Ecclesiœ. On y lit, entre autres choses, l'appréciation suivante, malheureusement trop exacte, de la société française à cette époque : « En Saxe, et dans quelques autres parties de « l'Allemagne, on garde encore une sorte de justice en ce qui « concerne les droits et les biens de l'Eglise ; mais parmi nous, « si un évêque ose même les réclamer, on ne le menace de rien « moins que de la vie » '^. Adson avait commencé l'église de son monastère; Bérenger, son successeur, l'acheva et la fit orner de tableaux par un religieux, nommé Hugues, qui n'était pas moins bon architecte que peintre, et pour qui Gibuin avait la plus grande estime^.

En ce temps-là, Vécole épiscopale de Troyes, dont il semble que l'évêque Ragnégésile (626-631) ait été le véritable fondateur, brillait aussi d'un vif éclat sous l'archidiacre Aldrade, que les écrivains contemporains considéraient comme l'ornement de l'Eglise, la gloire du mo7ide, le maître des chrétiens.

Partout d'ailleurs étaient établies, à l'usage des enfants, de petites écoles, dont les curés étaient ordinairement chargés '*.

La langue populaire était, depuis longtemps déjà, la romane ou langue française : on le voit par les règlements des conciles de Reims (can.15) et de Tours (can. 17), tenus en813 et enjoignant aux évêques d'instruire les peuples des vérités de la religion dans leur langue propre, c'est-à-dire les Français en langue romane, les Allemands en langue tudesque, afin que tous puissent facilement les comprendre. Au \^ siècle, les grands eux-mêmes n'entendaient plus le latin : il faut, au concile d'Ingelheim (948), traduire en langue tudesque, à cause des rois Louis d'Outremer et Otton I", le mémoire de

' Hist. lin. de la France, t. VI.

^ Dom François, Hist. manuscrite de la ville de Châlons. Suivant ce religieux, l'auteur du dialogue l'aurait composé vers 976, et se nommerait Eiiticius.

3 Id., ibid.

'' Hist. litt., t. VI, p. 29 et passim.

l'archevêque Artauld' ; Hugues Capet avait besoin d'un interprète pour conférer avec Otton, qui parlait latin (981)-; au concile de Mouzon (juin 995), l'évêque de Verdun dut parler en français pour être compris de l'assistance laïque 3.

1 Richer, 1. 2, c. 78 ; Chronique de Flodoard.

2 Richer, 1. III, c. 85.

3 Id., 1. IV, c. 100, et noie.

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