‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départements (volume 2)Chapitre 41 sur 164 · EUDES · texte numérisé non relu

EUDES

Ebles lui-même, membre de cette famille ' , avait bénéficié de l'usurpation avant d'être promu à l'épiscopat.

Après avoir ainsi porté autour de lui l'inquiétude, Eudes dut s'occuper du salut de ses propres états.

Foulques Nerra, comte d'Anjou, qui convoitait Saumur, tenait cette place bloquée par différents châteaux qu'il n'avait pas craint d'élever sur le territoire de son adversaire. Un noble seigneur, d'origine danoise, Gelduin, dont la bravoure inspirait à Foulques une sorte de terreur, tenait pour Eudes la ville de Saumur et la protégeait de sa vaillante épée ; mais, comme il dut accompagner le comte champenois à l'attaque du château deMontbudelle, Foulques, profitant de la circonstance, vint inopinément mettre le siège devant Saumur, qui n'avait alors d'autres défenseurs que les moines de Saint-Florent et quelques habitants armés. La résistance ne fut pas longue. La ville, prise, fut livrée au pillage, puis aux flammes ; celles-ci gagnèrent le monastère, et pendant qu'elles le dévoraient : « Saint Florent, Saint Florent, criait Foulques, laisse-toi brûler, « je te bâtirai à Angers une meilleure habitation. » Les religieux parvinrent du moins à soustraire à l'incendie le corps de leur saint patron, et ils sortaient à la suite du vainqueur, chargés de leur précieuse relique ; mais elle devint trop lourde à porter ; il fallut la mettre sur une barque, et celle-ci descendait la Loire, quand, arrivée près de Trêves , un des châteaux construits par Foulques pour bloquer Saumur, et dont on admire encore aujourd'hui l'imposante assiette, elle refusa d'avancer. Le saint, pensa Foulques, y mettait assurément de la mauvaise volonté : « C'est, dit-il, un impie, un « rustaud, qui ne veut pas qu'on lui fasse du bien. « Il n'osa pourtant pas le violenter, et s'adressant aux moines, il les renvoya à leur abbaye de Saumur.

Cependant Eudes, qui n'avait point réussi à s'emparer de Montbudelle, après avoir poursuivi l'armée de Foulques jusqu'à Angers, tenta vainement de reprendre Saumur. Le comte d'Anjou y avait laissé une forte garnison, et celle-ci fit si bien son devoir, brûlant une tour de bois élevée par les assiégeants et repoussant toutes leurs attaques, qu'Eudes dut lever le siège. Il finit par abandonner

^ .... fuit cornes de Roceio, dit Albéric ad aiin. 1031. V. VArt de vérifier les dates, 11,738.

\\S LA CHAMPAGNE FEODALE ioi9-iU37.

I4 ville à son adversaire, à charge par Foulques de détruire Montbudelle (1026).

D'autres intérêts allaient solliciter son esprit remuant.

Le roi Robert étant venu à mourir (1031), Henri, qu'il avait fait sacrer à Reims, le 14 mai 1027, en présence d'un certain nombre ^ç grands du royaume, fut appelé à lui succéder. Mais Constance était jalouse d'élever sur le trône son plus jeune fils Robert, pour gui elle avait toujours marqué une grande prédilection'. «Elle « s'efforça de retenir en son pouvoir une partie du royaume, c'est- « à-dire les villes de Sens et de Senlis, avec les châteaux de Béthisy, « Dammartin, Melun, Poissy, Coucy » ', et elle attira Eudes dans son parti, en lui donnant la moitié de la ville de Sens (1031). Henri dut se réfugier chez Robert le Diable ou le Magnifique, duc de Normandie, et implorer son appui. Celui-ci ne lui manqua pas, et Hençi, reprenant un à un les châteaux qu'il avait perdus, battant §0^ frère Robert à Villeneuve-Saint-Georges, eut bientôt amené sa sotte et folle ^ mère à faire la paix. Elle n'en dicta pas moins ses conditions : outre divers avantages qu'elle obtint pour elle-même, elle garantit à son fils Robert la possession du duché de Bourgogne, dont il avait déjà été investi. Ce prince devint ainsi le fondateur de la première maison ducale de Bourgogne, qui subsista jusqu'en i361.

Libre de ce côté, Henri dirigea ses armes contre Eudes, le défit en trois rencontres, et le força, dans la dernière, à s'enfuir demi-nu çt sans chaussures (1032). Il essaya toutefois vainement, à deux reprises différentes, de reprendre Sens ; mais Eudes, pour satisfaire aux plaintes des habitants, las des calamités que la guerre faisait pleuvoir sur eux, lui remit la ville en 1033 '*.

*^ C'est pourquoi, dès 1027, les évêques, désireux d'éviter toute querelle entre les princes, étaient-ils presque tous d'avis de ne pas permettre qu'un prince royal fiît couronné du vivant du roi. [Hist. de France, t. X, p. 504.)

' Chronique de Hugues de Fleury.

3 Raoul Glaber.

* La ville de Sens fit dès lors partie du domaine royal, non-seulement jusqu'à l'extinction du comté de Champagne, mais jusque vers le milieu du xV siècle, où elle fut agrégée à la province de Champagne.

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Sur ces entrefaites, le roi d'Arles, Rodolphe III, oncle du comte de Champagne, était venu à mourir (6 septembre 1032). Comme il était sans enfants, mais non sans neveux, il avait pris soin d'instituer son héritier Conrad le Salique, mari d'une de ses nièces; mais Eudes, qui avait, en qualité de fils de la sœur aînée de Rodolphe, des droits supérieurs à ceux de l'empereur d'Allemagne, n'entendit pas lui abandonner toute la succession. Profitant de ce que Conrad était occupé en Hongrie, il envahit l'héritage de Rodolphe * et remporta de tels succès que la ville de Milan, révoltée contre l'empereur, lui fit offrir — sans le séduire, il est vrai — la couronne d'Italie. A cette nouvelle Conrad accourt, et, malgré les rigueurs de l'hiver, ouvre les hostilités par le siège de Morat ; mais le froid, qui clouait au sol les pieds des chevauoo, l'eut bientôt réduit à l'inaction. Il songeait, au retour du printemps, à reporter la guerre en Champagne, quand Eudes, effrayé, se décida à faire la paix avec son adversaire.

Mais le comte était bien de son temps. Jurer une paix sous l'empire de la nécessité, et la violer à la faveur des circonstances, n'avait rien de honteux à ses yeux : c'était acte d'habileté, non de déloyauté. Il commença toutefois par proposer à Conrad de lui céder le royaume d'Arles à charge d'hommage ; puis, sur le refus de ce prince, il entra dans la Bourgogne cisjurane, qu'il eut bientôt soumise.

En ce temps-là même, l'Italie, toujours impatiente du joug allemand, conspirait de nouveau contre Conrad, et l'empereur, pour étouffer toute révolte, se voyait contraint de descendre dans la péninsule (1036). Profitant des embarras de ce prince, et enivré par ses propres succès, Eudes se jeta sur la Lorraine, prit Commercy, échoua devant Toul. protégé par la vaillance de son évêque, Brunon, qui devait plus tard ceindre la tiare sous le nom de Léon IX, et vint mettre le siège devant Bar-le-Duc, dont il s'empara (1037).

Il jouissait depuis un jour de sa nouvelle conquête, quand on lui annonça l'arrivée de Gothelon, duc de Lorraine, à la tête de forces imposantes. Eudes alla au-devant de lui jusqu'aux environs de Verdun, et là, entre neuf et dix heures du matin, après que les Lorrains eurent entendu la messe, la bataille s'engagea. La lutte

^ Le royaume d'Arles s'était formé des royaumes de Bourgogne transjurane et de Provence ou Bourgogne cisjurane.

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fut opiniâtre, et la victoire parut d'abord pencher du côté d'Eudes ; mais un corps de troupes fraîches survenu à Gothelon vers la fin de la journée décida la défaite du comte. Se voyant perdu, il voulut fuir ; atteint dans sa course par un chevalier qui ne le connaissait pas, il tomba sous ses coups (15 novembre). La nuit approchait ; ce fut le lendemain seulement que Roger, évêque de Châlons, découvrit et reconnut son corps, déjà dépouillé par les pillards de l'armée. Ainsi, dit un chroniqueur, se vérifia sur le petit-fils de Thibault le Tricheur la menace que Dieu fit autrefois à Moïse, quand il dit : « Je suis le Seigneur qui punit les fautes des pères « sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération »^ La comtesse Ermengarde , qui était sa seconde femme, le fit enterrer à côté d'Eudes I, dans l'abbaye de Marmoutier, à laquelle il avait fait, de son vivant, plusieurs donations importantes.

Ermengarde n'avait sans doute pas été étrangère à ces libéralités, non plus qu'à celles dont l'abbaye de Saint-Père de Chartres fut l'objet de la part d'Eudes ; car elle avait sur son époux une grande influence. Ce qui est certain, c'est que ce fut sur ses instances et à ses prières que le comte fit construire près de Tours, sur la Loire, en un endroit oîi les inondations du fleuve avaient fait de nombreuses victimes, un pont qu'il affranchit de tout péage, « afin de « ne point se priver par un gain temporel de la récompense « éternelle qu'il attendait de la bonté de Dieu. » C'était, en effet, pour l'époque, une générosité aussi rare qu'elle eût été nécessaire à la prospérité des intérêts publics.

Eudes concourut encore à la fondation du chapitre de l'église Saint-Quiriace à Provins (1030), à laquelle les comtes de Champagne se plurent à témoigner un intérêt particulier. Deux ans après (1032), il relevait à Epernay, pour ne pas dire qu'il fondait, Tabbaye de Saint-Martin.

Eudes avait été par sa mère, Berthe, beau-fils du roi Robert ; par sa femme, neveu de la reine Constance et du roi Rodolphe. 11 s'intitulait comte 'palatin"-, soit en qualité de vassal et de conseiller de la Couronne, soit comme ayant juridiction sur les officiers du

" < Raoul Glabcr, 1. 3, cli. IX.

2 [1 figure avec ce titre dans une charte du roi Rol)ert [Kist. de France, t. X, p. 604 AB.)

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