PREMIÈRE PARTIE
De la mort de Jeanne a la rjaerre de Cent Ans ^
CHAPITIIE I.
Philippk le Bel, 1285-1314.
I. Caractère du goiiveniPineiit de Philippe le Bel. Sa conduite a l'égard de Guichard, évêque de Troyes. — Les Templiers. — Ligue des grands contre le despotisme royal. — Philippe meurt. La noblesse s'en prend au chancelier Pierre de Latilly, évêque de Châlons.
II. Bourgeois du r( i. — Démêlés avec le com'e de Bar : le Barrois mouvant et le Barrois non mouvant de la couronne de France. — Les enfants de Kufîy, les enfants de Brienne et les premiers capitaines de Reims.
m. Difficultés entre la ville et l'archevêque de Reims au sujet du paiement des frais des derniers sacres. — Difficultés des archevêques avec leur chapitre et leurs sulTragants.
Bien que la Champagne n'ait point été, après la mort do Jeanne, tout d'abord annexée à la couronne, et que le fils aine de cette
1 Philippe le Bel, du 6 octobre 1285 au 29 novembre 1314. — Louis le Hutin, du 29 uovembre 1314 «ti 5 juin 1316 (sacré le 24 août 131o). — Interrègne. — Philippe le Long, du 19 novembre 1316 an 3 janvier 1322 (sacré le dimanche après les Rois, 13i 7). Charles le Bel, du 3 janvier 1322 au 1" février 1328 (sacré le 21 février 1,322).
268 LA CHAMPAGM^ i2Rr>i:;i/..
princesse en ait recncilii riiéritagc', néanmoins la grande jeunesse de Louis le Hutin et le caractère dominateur du roi son père ne permettent pas de douter que celui-ci n'ait exercé dans le comté une autorité souveraine, ne laissant à Louis que le vain titre de comte. C'est pourquoi ilnous aparujustedegrouper etde rapporter ici les faits accomplis en Champagne après la mort de Jeanne et sous le gouvernement de Philippe le Bel plus encore que sous l'administration de sonr fils.
Nous l'avons dit, l'âge de foi est fini. Un âge de transition commence, âge d'ébranlemement spirituel et de souffrances matérielles, au-delà duquel on aperçoit l'âge d'examen etde révolte contre l'autorité religieuse et politique. Philippe le Bel inaugure les temps modernes avec la violence d'un tyran impitoyable, avide et rusé. L'administration a pris une grande place dans le gouvernement de la France, elle a multiplié ses rouages, et il faut les entretenir à grands frais.
Il faut payer les armées, auxquelles sont appelés les roturiers aussi bien que les nobles, et que les circonstances retiennent au-delà du temps féodal, ou entraînent hors du royaume. On ne comptait pas, en 1295, moins de six corps d'armée, avec l'un desquels le sire de Châtillon protégeait la Cliam])agnc contre une invasion venant de l'Allemagne-.
Il faut payer le parlement, qui, devenu sédentaire, ne se borne pas à consacrer aux causes des divers haillagcs des jours fixés chaque année et annoncés d'avance, comme, en 1308, ceux du 19 au 24 janvier pour la prévôté de Paris, le baillage de Sens, et le comté de Champagne ; mais qui, pour certaines hautes cours, comme celle de Champagne, envoie plusieurs de ses membres tenir, deux fois par an ^, ?<ç?> gracias jours, afin de juger les appels des baillages de leur ressort. Il faut payer les prévôts, les baillis et cette armée de légistes, de chevaliers en droit, dont la servile complaisance n'est pas moins précieuse que la science, et dont les services s'imposent en raison des difficultés de la procédure et de la multiplicité des coutumes.
' V. ci-dessiis, p. Tm et m.
' Mônioirp anonyme. Notices d'extraits, \\° 7, d'après l'original. Trésor des Chartes, .1. 654, n° 16. 3 C'est le nombre des sessions que fixe Tordonnanco de 130.3.
Il faut payer les receveurs généraux chargés, comme en Champagne', de recevoir les deniers des mains des baillis, et ces sergents (servientes) et sous-sergents dont la mission est d'exécuter les ordres des baillis et des prévôts.
11 faut payer cette multitude de commissaires-enqicesteurs auxquels le souverain confie la réformation du royaume, et qu'il envoie dans toutes les provinces. Il chargera, par exemple, en 1301, Guillaume de Nogarct et Jean de Marches de rechercher en Champagne les usurpations faites sur la couronne, et de remettre en son pouvoir ce qui avait été soustrait au domaine royal 2.
Pour acquitter tant de charges, le prince ne se contente pas d'abolir la servitude dans tous ses domaines et de favoriser l'affranchissement des serfs seigneuriaux, où il trouvait le moyen d'accommoder avec l'équité son intérêt, en soumettant à un droit, outre l'affranchissement de ses propres serfs, la confirmation de celui des autres.
11 altérera les monnaies, et croira donner une haute marque de sa protection pour les lettres en permettant aux étudiants étrangers qui venaient en France d'apporter la monnaie de leur pays ^. S'il ne se rend point coupable d'altération, il abolira (1306) la faible monnaie qui seule avait cours depuis 1295, et exigera que les payements soient désormais acquittés en bonne monnaie du temps de saint Louis. La première ne valait que le tiers de celle-ci ; c'était une lourde charge qu'il imposait au peuple : elle provoqua des révoltes à Paris, à Laon, à Chàlons. Ici l'insurrection éclata, le 29 décembre, à l'occasion du payement des droits de tonlieu et de chevage dus à l'évêque. Les officiers du prélat furent contraints de battre en retraite devant les menaces de la foule qui avait envahi la Loge. Une seconde tentative de leur part ne fut pas plus heureuse (9 février 1307). Vainement l'évêque en appela-t-il au bailli de Vermandois ; l'effervescence populaire ne céda (3 mars) que devant la promesse d'accepter les payements en faible monnaie. Les bourgeois avaient tendu leurs chames dans les rues et placé des sentinelles sur les
' Compte original du comté de Champagne pour 1287. Bibl. nat. Mélanges Clairambaul, t. IX, p. J31.
■2 Orig. Trésor des Chartes, J. 199, n° 42.
^ Ordonn., t. XI, p. 427, 13 avril 1313. 11 y avait alors un hôtel des monnaies à ïroyes (D. liunq., t. XXI, p. 5G3).
remparts. Mais l'affaire n'en devait pas demeurer là. Le parlement de Paris intervint, qui, sans souci de la requête de l'évêque réclamant 40,000 1. d'amende pour les vilenies et dommages qu'il avait soufferts, condamna les Châlonnais à 10,000 1. d'amende envers le roi, et à 2,000 envers le prévôt de Laon, qui avait été maltraité (5 juin 1310); puis le roi, par ordonnance du 30 novembre 1313, fit enlever par son connétable les portes de la ville et du ban de Saint-Pierre'. Ainsi les prétendus bienfaits du roi tournaient à l'oppression de son peuple.
On le vil bien dans la conduite qu'il tint à l'égard des Juifs ; car, s'il les prit sous sa tutelle (1288), ce fut pour mieux les rançonner, et quand il les bannit du royaume (1306, 1311), il n'épargna pas même leurs débiteurs.
La multiplication des impôts fut une autre source de misère dont la Champagne eut beaucoup à souffrir. Tandis que les autres parties du royaume étaient, en 1296, soumises au payement du 100^ du revenu, elle eut le privilège de payer un 50' -. Elle fut également invitée à l'acquitter en 1301, alors qu'il n'est pas bien certain que cet impôt ait été général ; la ville de Langres, en particulier, est du nombre de celles qui durent le supporter^. La noblesse et le clergé murmurèrent, mais le roi sut prévenir leur résistance, en abandonnant, dans les fiefs où ils possédaient la haute justice, le tiers de l'impôt aux comtes, aux archevêques et évêques ; le quart aux autres barons*.
La mrtZ^ôte^, dont la levée commença en 1292, et qui atteignait toutes les classes de la société, les avait déjà sérieusement indisposées : le tiers état, en le menaçant des perpétuelles vexations d'une armée d'agents ; les ordres privilégiés, en les rabaissant au niveau du tiers. La plupart des villes s'en rachetèrent par des dons gratuits ; Reims offrit celui de dix mille livres *'.
' Bulletin du comité des travaux hist. et scient, de 1890, n° 1, p. 138 à 147.
2 Boutaric, La France sous Philippe le Bel, p. 2G1.
3 Id., p. 265.
•4 Id., p. 261. Le 50« de Champagne rapporta, en 1296, 25,000 J. s Malta tolta (mauvais impôt) ; elle était d'un denier par livre sur tous les objets de consommai ion.
" Arch. admin., (. l*"'', 2'' partie, p. 1082.
Toutes ces ressources ne suffisaient pas à l'entretien de la guerre ; le roi dut convoquer à C/i('?^ea«-2"Aze/-ry (3 octobre 1303) un grand conseil pour aviser aux moyens de la continuer ; au nombre des évèques présents était celui de Meaux. On y statua que, pendant quatre mois de l'année 1304 (juin, juillet, août et septembre), les prélats et les seigneurs fourniraient et entretiendraient un homme d'armes par 500 1. de rente enterre ; les roturiers, six sergents par cent feux ou ménages ^ Ce que rapporta l'impôt ne nous est pas exactement connu ; mais nous savons que les frais de perception furent considérables ; car ils s'élevèrent au 27^ dans le bailliage de Vermandois, au 17^ dans celui de Sens^.
Les villes n'avaient pas manqué, pour se soustraire à ces charges, d'invoquer les privilèges que leur avaient acquis les services autrefois rendus à la royauté. Mais elles n'avaient pas été plus heureuses dans leurs requêtes qu'elles le furent en 1308, lorsqu'à l'occasion du mariage de sa fille Isabelle avec le jeune prince de Galles, Philippe le Bel proclama la levée d'un nouvel impôt, ou en 1313, lorsqu'il fallut acquitter les folles dépenses qu'avaient entraînées la collation de l'ordre de chevalerie aux trois fils du roi et à plus de 200 seigneurs de la plus haute noblesse. Sens, en cette dernière circonstance, s'appuya vainement d'une disposition royale qui affranchissait de toutes tailles et toltes les hommes libres de la commune ^ : il fallut se soumettre.
Le clergé n'était pas plus épargné que les deux autres ordres : au mépris des privilèges dont jouissait l'Eglise, Philippe le frappait de continuelles contributions de guerre. Veut-il, en 1294, obtenir des subsides, il se garde bien de convoquer une assemblée générale, il prescrit à chaque métropolitain de réunir les ecclésiastiques des diocèses suffragants, et fixe lui-même les lieux de réunion, en ayant soin de choisir les villes où dominait l'influence royale : ainsi Gompiègne est-elle désignée pour recevoir le clergé de la province de Reims : et il y fut voté, comme partout ailleurs, deux décimes'' pour deux années. Le clergé put mettre à l'offre de ses
^ Les mendiants non compris. Dans le bailliage de Cliaumont, les 100 feux payèrent 60 1. (D. Bonq., t. XXI, p. 564).
2 D. Bouquet, ibid.
3 La France sous Philippe le Bel, p. 27o.
^ Le décime consistait dans le dixième des revenus ecclésiastiques.
dons gratuits la condition qu'il n'aurait à supporter aucun autre impôt, tant que durerait la guerre ; mais il n'était pas libre de les refuser, et il ne pouvait y avoir de désaccord que sur la quotité du don ; sinon, les biens étaient saisis et mis sous séquestre jusqu'à ce qu'on se fût exécuté '. S'il y eut des protestations de la part de quelques ecclésiastiques, elles durent fléchir devant la volonté du souverain et la menace de l'excommunication au moindre retard dans le payement-.
En 1290, nouvelle demande de décimes. Cette fois les évèques furent convoqués à Paris pour le 27 mai, et nous y voyons paraître ceux de Sens, Reims, Châlons, Laon et Troyes avec les procureurs des autres prélats. L'assemblée accorda deux nouveaux décimes sous la réserve de l'approbation du pape et la condition qu'ils seraient levés par le clergé lui-même. L'ordre de Giteaux refusa de payer et suscita, au nom de l'Eglise de France, une protestation, qui, remise au pape, provoqua, de la part de celui-ci, la bulle Clericis laïcos ; mais l'entente ne tarda pas à se rétablir entre les deux puissances, et, le 15 mai 1297, Boniface YIll accorda même, à la demande des évèques de France, un double décime, que le roi fit proroger en
L'année suivante, 1299, les conciles provinciaux reparaissaient et étaient appelés à voter un décime simple biennal, qui fut accordé. En retour de tant de sacrifices, le clergé n'exigea que la confirmation de la juridiction et des autres privilèges ecclésiastiques. Le roi, peu satisfait de la lui accorder d'une manière générale dans la grande ordonnance de 1303, l'octroya séparément encore à plusieurs églises, et la province de Reims fut du nombre (IS juin 1304)^. Il est vrai qu'au commencement de cette année, le clergé avait dû voter un nouveau double décime : mais en raison des maux de la guerre, ce
* Saint Louis avait usé, en 1237, du même procédé à l'égard des chapitres de Sens et de Meaux, qui durent lui demander la main-levée delà saisie opérée sur leurs possessions [Trésor des Chartes, n°* 2 et J. 206).
* L'archevêque de Sens siihit ces exécutions en 1308 pour avoh- laissé passer sans payer le terme fixé. [Olim, t. III, p. 350. — Boutaric, La France sous Philippe le Bel, p. 293).
3 La France sous Philippe le Bel. p. 73.
drcime ne put être levé que dans les diocèses de Reims et de Cliàlons : les ressources étaient épuisées, l'Eglise était ruinée ^
Bientôt allaient éclater les tristes démêlés de Philippe avec la papauté. Jaloux de soustraire le clergé de France à l'oppression sous laquelle il gémissait, Boniface VIII avait cru devoir, à cet effet, réunir à Rome (h"" novembre K)02) un concile général. Exaspéré de la mesure, le roi résolut d'en appeler du pape à un futur concile. Il lui fallait l'adhésion du royaume. Pour l'oJDtenir, au lieu de faire appel, dans la Languedoil, aux états provinciaux, il trouva plus simple et plus avantageux de provoquer celle de chaque ville, de chaque église, et parmi les localités dont on a conservé les adhésions, nous trouvons Reims, le ban de Saint-Remi de Reims, Sainte- Menehould, Montcornet-.
La niort de Boniface VllI, dont Tunique crime est de s'être fait illusion sur l'esprit de son siècle et la trempe de ses armes, vint mettre un terme au différend. Mais le caractère conciliant de Benoit XI, son successeur, ne fit qu'enhardir le roi, et si, dans son entreprise contre les Templiers, il rencontra chez Clément V, une résistance insurmontable, il fit appel à la nation, et demanda aux états généraux de Tours (1308) l'appui que lui refusait la papauté.
Toutes les villes avaient été convoquées, toutes s'y firent
représenter par des députés investis d'un mandat spécial. En
Champagne, les villes qui répondirent à la convocation, et dont les
procurations nous sont parvenues, sont au nombre de 3o. Ce sont^ :
Pour le bailUage de Troyes
Barbonne, Provins,
Ghaource, Saint-Paul (près Sens),
Ervy, Yillemor,
Jouy-le-Châtel, Ylles.
< M. Boutaric (p. 294) fait observer que les églises du nord étaient incomparablement plus riches que celles du midi, que le clergé de la province de Reims, par exemple, avait un revenu de près d'un million de livres tournois, tandis que celui de la province de Narbonne n'avait pas 300.000 1. de rente. Nous voyons, d'autre part, dans un registre officiel de la Chambre des comptes (D. Bouq., f. XXI, p. 541) qu'un décime, dans la province de Reims, produisait de G7,73j 1. à 78,800 1. ; dans celle de Sens de 37,873 1. à 39,104 1.
2 Id.. p. 30. 3 là., Appendice, p. 442.
Pour le bailliage de Chaumont
Bar-sur-Seine, Larzicourt,
Châtellier, Montigny,
Chaumont, Saint-Dizier,
Goiffy, Vassy,
Joinville, Vaucouleurs.
La Ferté-sur-Aube,
Pour le bailliage de Vitry
Ay, Neuilly,
Bourg, Ouchie,
Château-Thierry, Passavant,
Goole, Sainte-Menehould,
Epernay, Vitry,
Fismes, Vitry-aux-Loges.
Pour le bailliage de Vermandois
Chaudarde, Reims,
Mézières, Tours-sur-Marne.
On sait que le roi obtint de l'assemblée ce qu'il souhaitait. Mais il n'avait pas attendu ce fatal succès pour étendre une main violente sur tout ce qui lui portait ombrage dans les rangs de la milice sacrée.
Guichard, évêque de Troyes, au grief d'être allé au concile de Rome malgré la défense du roi, avait joint celui de recevoir dans sa ville épiscopale le prélat porteur de l'excommunication dont la menace était suspendue sur la tête de Philippe. Aussitôt d'indignes calomniateurs, parmi lesquels se distinguait un certain Noffo-Dei, l'accusent des faits les plus odieux, le dénonçant comme assassin de la reine Jeanne et de Blanche, sa mère, comme faussaire, faux-monnayeur et sorcier. 11 avait demandé, disait-on, à une femme qui était en commerce avec le diable un philtre qui lui gagnât les bonnes grâces de la reine ; il avait même provoqué une apparition du diable et avait eu avec lui un entretien mystérieux. Puis il avait envoûté Jeanne, en faisant à son image une figure de cire, qu'il avait percée d'épingles jusqu'à ce que mort s'ensuivit. De telles inculpations devaient entraîner la ruine de l'infortuné prélat. On le jeta dans une prison où il passa près de dix années ; il n'en sortit (1313) que sur le désaveu suprême dont le couvrit Noffo-Dei au moment d'être pendu pour ses crimes.
Qu'importait d'ailleurs à Philippe la perte de Guichard, du jour où il venait de gagner son procès contre les Templiers ? Depuis la chute du royaume de Jérusalem (1187), cette milice religieuse, répandue en Europe, y avait acquis des richesses et une puissance qui, tout en ne répondant plus à l'objet de son institution, avaient à la fois éveillé les craintes du souverain, blessé son orgueil et excité sa convoitise. Ils n'étaient pas moins de 13,000 chevaliers que leurs statuts rattachaient directement au chef de la chrétienté, et ils étaient en possession de plus de dix mille manoirs.
Ils avaient particulièrement en Champagne une situation considérable.
En approuvant leur règle (M 28), le concile de Troyes avait fait en quelque sorte de la capitale du comté le berceau de l'ordre. Hugues de Payns, qui y fonda la première commanderie, ne tarda pas à établir une préceptorerie à la Neuville-au-Temple près de Ghàlons. Le territoire avoisinait la Vesle et était inoccupé : les Templiers s'y fixèrent, y construisirent des bâtiments, et grâce aux nombreuses donations qu'ils recueillirent, dès 113i ils firent de ce domaine un des plus beaux de la province. Le village de Maiicourt, sur l'emplacement duquel devait s'élever plus tard Vitry-le-François, devint, de son côté, le siège d'une préceptorerie, qui, sans égaler celle de la Neuville, jouit d'une certaine prospérité. Ructz, sur le territoire de Gourzon (Haute-Marne), avait, presque en même temps que la Neuville, reçu des frères du Temple, que les seigneurs du voisinage se plurent à enrichir de leurs dons. Ainsi en avait-il été dans le diocèse de Troyes, où leurs maisons s'étaient multipliées, et avec elles les acquisitions de terre ' .
A la richesse agricole l'ordre joignait les produits d'une industrie variée. Mais il arriva plusd'une l'ois que les nombreux établissements industriels qu'il possédait absorbèrent ou entravèrent l'œuvre des corporations d'ouvriers. Les moulins foulants qu'il eut de tout temps
' Indépendamment de la commanderie de Troyes, l'ordre en comptait onze dans les environs : Avalleurs, Boiileu, Orient, Payns, le Perchois, Pouy, la Saulsotte, Sancey ou Saint-Julien, Tors, Villiers près Verrières, Villiers-Herbisse. II avait en outre des maisons à Bar-sur-Aube, Biixières, la Chapelle-Saint-Luc, Chappos, Fresnois, Livigny, le Mesnil-Saint-Loup, Rossan, etc. (Boutiof, Les Templiers et leurs établissements dans la Champagne 'méridionale, 1866).
à Châlons, et dont la possession lui l'ut confirmée par charte royale de II08, donnèrent lieu à d'incessantes contestations avec la corporation des drapiers jusqu'à ce que ceux-ci eussent obtenu, en 1268, la liberté de fouler leurs draps où ils voudraient ^ .
Il n'était pas rare, d'ailleurs, que, pour s'assurer leur protection contre les poursuites des baillis seigneuriaux, les hommes libres se fissent les hommes des Templiers moyennant l'abandon d'une partie de leurs biens ou le payement d'un cens annuel de quelques deniers. Ainsi vit-on, en 1261, un homme libre et franc de Gondé en Brie, Guérin le pécheur, se placer sous la tutelle des Templiers de Ghoisy, pour se soustraire à de futurs périls*.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que Thibault lY, prince fort besogneux, s'alarmant de l'influence que pouvait exercer sur ses intérêts le développement de la fortune de l'ordre, ait fait saisir, en 1228, les biens que celui-ci possédait en Champagne et qu'il avait nouvellement acquis. Il contestait aux Templiers le droit d'acheter des immeubles dans ses Etats sans son consentement. Le débat que soulevèrent ses prétentions, un instant suspendu par l'intervention de Louis IX en 1241, ne prit fin qu'en 12od par une transaction que le grand maître, Renaud de Yichier, accepta le 13 juillet de cette année. Il fut convenu que les nobles chevaliers pourraient acquérir des biens en Champagne et en Brie sans le consentement du comte, mais seulement dans la limite de leurs fiefs, arrière-fiefs et censivcs ^.
La prospérité dont ils jouissaient les aveugla-t-elle et les corrompit-elle, au point de les jeter dans les effroyables désordres qui leur furent reprochés ? On sait qu'après avoir avoué dans les tortures, ils protestèrent de leur innocence dans les flammes qui les consumaient. Un premier bûcher en avait dévoré cinquante-quatre à Paris en 1309 : d'autres s'allumèrent sur divers points de la France, et après la province ecclésiastique de Sens, celle de Reims eut à Senlis ses victimes (1310), à la suite d'un concile provincial tenu
^ Diocèse ancien de Châions-sur-Marne, t. P"". p. 234. * Trésor des CJuzrtes, Cart. J. 772 : . . . . 2>ro commodo et utilitate sua lit ei videbatw, et ad titanda pericula. 3 Chantcreau-Lefcbvrc, t. II, p. 229.
dans cette ville et présidé par Robert de Gourtcnay, archevêque de Reims'.
Il y avait moins de neuf mois qu'à tant de supplices s'était ajouté celui du grand maître de l'ordre. Le roi venait d'établir un impôt général pour la guerre de Flandre (1314). Fatigués de ses exactions, et voulant se garantir de toutes ses, novelletés, qui ??iow^des grevaient et les appauvrissaient, les nobles de la Champagne, comme ceux de l'Artois, de la Bourgogne, du Forez et d'une partie de la Picardie, formèrent entre eux, le 14 novembre 1314, une ligue'-, à la tête de laquelle se voyait le sire de Joinville, presque centenaire 3.
Le fils de Louis IX, Philippe le Hardi, que le traité de 1275 avait investi de la tutelle de Jeanne deNava.rre, s'était plu à témoigner au sénéchal la même confiance que son père, et l'avait chargé de l'administration de la Champagne. Jeanne, devenue reine de France, l'avait conservé dans ce gouvernement. En sa qualité de gardien des
* V. dans le Bulletin de la Société académique de Laon, t. XIV, un important travail de M. Ed. Fleiiry sur l'ordre du Temple dans les pays qui composent aujourd'hui le département de l'Aisne. Si le concile condamna au feu neuf templiers, il en réconcilia un certain nombre d'autres. Toutefois il ne semble pas qu'il ait porté tous les fruits que l'autorité en avait espérés ; car il en fut convoqué un second à Senlis pour le jeudi après l'Assomption de l'année 1311 ; mais nous en ignorons les actes (V. la lettre de convocation dans le Codex Dunensis, Bruxelles, 1874, p. 446).
Les biens immeubles des Templiers furent, comme on le sait, donnés à l'ordre des Hospitaliers de Saiiit-Jcan-de-Jérnsalem. Ceux-ci avaient fait, vers 1140, leur apparition dans le diocèse de Châlons et y avaient établi leur commanderie à Saint-Amand. Ils prirent paisiblement possession de l'héritage qui leur était dévolu, et ne tardèrent pas à partager leurs domaines en quatre ou cinq titres : La Neuvillc-au-Temple ou Châlons, Maucourt, Saint-Amand, Ruetz et Braux, qui fut alors érigé en commanderie. Il en fut de même dans les autres diocèses de la Champagne.
* N . à.V Appendice les actes de confédération de la Picardie et de la Champagne.
3 C'est dans un acte d'association entre la Champagne et la Bourgogne que figure Jean, sire de Joinville. 11 clôt avec Gautier de Chambly la liste des gouverneurs de la Cliampagiie sous le règne des comtes (M'Arbois do Jubainville, Hist. des comtes de Chayiqxtfinc, t. IV, deuxième jiartic, p. 4(i3. On y voit cette liste).
antiques coutumes et privilèges du comté, non moins qu'en ami du roi justicier, Joinville ne pouvait demeurer indifférent à la politique ambitieuse et tracassière do Philippe le Bel. Il avait gardé trop bon souvenir de la vertu de saint Louis pour ne pas partager le mécontentement suscité par les vexations fiscales de son petit-fils.
Les rebelles n'avaient pas manqué d'associer à leurs plaintes li communs de la province ; mais l'absence des sceaux des communes sur les traités qui nous sont parvenus donne lieu de penser qu'ils avaient supposé l'adhésion du tiers état, pour rendre leur cause plus populaire. On avait pu du reste s'assurer que l'accord était loin d'être parfait entre les deux ordres. Car Philippe, en vue de donner satisfaction sur le fait des monnaies, ayant invité, le 2 octobre, les députés des bonnes villes ' à venir à Paris cont'érer avec lui sur le règlement de cette matière, les députés demandèrent non seulement que les monnaies fussent ramenées au poids et au titre du temps de saint Louis, mais encore qu'il fût interdit aux barons de battre monnaie pendant onze ans, « pour qu'on eût le temps de remplir « tout le royaume de bonne monnaie sur laquelle le roi ne prendrait « plus aucun profit. » -
Quoi qu'il en fût, la situation était critique pour Philippe le Bel. Dévoré de chagrin et d'inquiiHude, il tomba dans une maladie de langueur, qui fut pour beaucoup de gens un sujet de grande « surprise et de stupeur » ^, et mourut le 29 novembre 1314.
Délivrés de l'oppression sous laquelle la nation avait gémi, les grands s'en prirent au chancelier de France, encore bien qu'il n'exerçât cette dignité que depuis quelques mois, etPierre de LatilUy, évèque de Châlons, accusé d'avoir empoisonné le roi et son propre prédécesseur, Jean de Châteauvillain, fut destitué de sa charge, exclu de la cérémonie du sacre de Louis le Hutin et jeté dans une prison. Mais un concile, réuni à Senlis '' sous la présidence de
' Ces villes, qui étaient au noin])re de 43, députèrent chacune deux ou trois notables. Parmi elles, il convient de distinguer Châlons, Reims, Laon, Sens et Troyes [Ordonn. des rois de France, t. l^"", p. o48).
2 Id., ibid.
3 Contin. de Nangis, aini. 1314.
■* 11 le fut en octobre 1315 ; mais l'accusé ayant demandé vme enquête, le concile fut prorogé au mois de mal 1316, puis, pour Insuffisance du nombre d'évèques — les canons en veulent douze — au mois de juillet
l'archevêque de Reims, Robert de Courtenay, no tarda pas à reconnaître son innocence (juillet 1316),et Pierre de Lattilly, déjà remis sur sa demande en possession de ses biens, le fut également en possession de son rang. On brûla peu après, à Paris, trois femmes convaincues d'avoir composé le poison dont Philippe était mort.
Si le règne de ce prince avait été dur pour la féodalité, s'il avait été peu ménager de la fortune publique, il n'avait pas laissé d'offrir aux victimes de l'oppression féodale un refuge dont elles savaient apprécier les avantages '. Il avait suffi jusque-là, pour échapper à la juridiction du seigneur, de se dire bourgeois du roi., sans être obligé de prouver sa bourgeoisie par écrit, excepté dans le comté de Joigny, où la preuve était requise. L'empressement avec lequel les populations usaient du privilège alarma la noblesse, et Philippe le Bel dut, cédant à ses plaintes, réglementer « la manière de faire et « tenir les bourgeoisies de son reaumo » . Mais, en imposant l'obligation de résider une partie de l'année dans le lieu de la bourgeoisie et d'y construire ou acheter « maison dedenz deuz an et « jour de la value de soixante sols parisisau moins », l'ordonnance de 1287 renfermait plus d'un moyen d'échapper à ces entraves. Elle fit illusion aux seigneurs et calma leur irritation : c'était tout ce que voulait le roi. Bientôt reparurent les « fraudes et les malices » que le parlement avait pensé arrêter, et la France se couvrit de bourgeois du roi, c'est-à-dire d'hommes justiciables c?e corps ei c?e meubles (pour crimes et matières personnels) des seuls officiers royaux. « Les villes-frontières situées du côté de l'empire allemand »,
suivant, où il s'en trouva 27 (V. les Actes de la j^rovince ecclésiastique de Reims, recueillis par Mgr Gousset).
' Philippe alla jusqu'à prendre les Juifs sons sa prolcction. Le tribunal de riiiqnisifion en avait fait brûler treize à Troyes, le2J avril 1288, en punition d'un assassinat dont ils avaient été faussement accusés, et au nombre des victimes de cette déplorable erreur était le riche juif Isaac Châtelain, auteur de poésies élégiaques. Mécontent de cette exécution, le roi lit défense, le 17 mai, de poursuivre désormais les Juifs sans information préalable des baillis [Revue de la. Chanijarpie, t. XIII, p. 78). Cela ne l'empêchera pas de les expulser en 1306 et de confisquer tous leurs biens.
280 LA CHAMPAGNE 128;-I3i4.
avaient dû, « pour de certaines causes », demeurer affranchies de l'application de l'ordonnance : puis, en 1293, le roi la rendit obligatoire pour tout le royaume sans exception, et la mesure fut confirmée en 1295, sans restriction aucune pour la Champagne. Les difficultés avec lesquelles la royauté se trouvait alors aux prises lui commandaient de ménager la noblesse ; mais elles n'arrêtèrent pas longtemps les défections des hommes libres, et les bourgeoisies continuèrent comme auparavant à être personnelles \
Au nombre des affaires qui occupèrent en ce temps Philippe le Bel il faut compter le différend qu'il eut avec Thibault, comte de Bar, au sujet de la possession de l'abbaye de Beaulieu-. Cette abbaye avait invoqué contre l'oppression de Thibault l'assistance du roi, qui ne la lui avait point refusée. Le comte s'en était plaint à l'Empereur. Celui-ci avait fait faire sur les lieux une enquête judiciaire, le vendredi d'avant la Pentecôte 1288, et tous les témoins entendus s'étaient accordés à dire que Beaulieu était terre de l'Empire, et que le ruisseau de Biesme était la limite des deux Etats, en sorte que ce qui était en deçà devers Verdun, appartenait à l'Empire, et tout ce qui était au-delà vers Sainte-Menehould était du royaujne de France. Mais à cette déclaration Philippe oppose un arrêt solennel de son parlemcntde Paris, portant que l'abbaye était située en Champagne, et par conséquent sous la puissance et la protection de la France. Thibault de Bar proteste par des actes d'autorité et des violences sur Tabbaye qui allument entre lui et le roi les hostilités. Henri 111, son fils et son successeur (l'296), que le roi d'Angleterre avait eu l'art d'attirer dans son parti, en lui faisant épouser une de ses filles, loin d'assoupir les hostilités, les attise encore en profitant de ce que le roi était occupé au siège de Lille pour porter le fer et la flamme sur la terre de Beaulieu. A cette nouvelle, Philippe le Bel donne ordre à Gaucher de Crécy, seigneur de Ghàtillon-sur-Marne^, de lever des troupes en Champagne et de tirer vengeance de la barbarie du comte. Le rassemblement des
1 Isambert, t. 11, p. 673 à 677. — Trésor des Chartes, Rcg. XXXIV, pièce 32.
2 Cette abbaye était située à 10 kilomètres au sud de Clernioiit-cii- Argonne.
3 Né en 1249, mort eu 1329.
ti*oupes est fixé àSaintc-Menehould, dont les habitants des villages sujets au guet, à la garde et aux corvées de la place, sont appelés à mettre en état les fortifications. Bientôt la frontière est franchie, le Barrois envahi et livré au pillage. Henri accourt pour arrêter le désastre : il est battu, fait prisonnier et envoyé au château de Bruges, d'oîi il ne sort qu'au bout de trois années, après avoir pris l'engagement, en 1301, « le jour des octaves de la Trinité», de réparer les dommages causés à l'abbaye, et de l'abandonner à la protection de Philippe. Henri rendait d'ailleurs au roy et à ses successeurs roys de France « hommage-lige de Bar et de la chàtel- « lenie de Ligny, et de tout ce qu'il tenait en France à lui par delà « la Meuse vers le roi de France. » De là la distinction qui s'établit entre le Barrois mouvant ei le Barrois non mouvant de la couronne de France'.
L'on vit du reste dans lé même temps la sauvegarde royale s'étendre à des églises situées en dehors du domaine de la couronne. Quelquefois accordée àperpétuité, elle l'était le plus souvent à temps. C'est ainsi qu'en 1289, Guillaume de Hangest, bailli de Sens, prit sous la protection du roi, pour une durée de trois ans et moyennant un cens annuel de 12 deniers par feu, les possessions du chapitre de Saint-Etienne de Toul situées sur la rive gauche de la Meuse. Deux ans après (1291) et sous la condition du même cens, Philippe accordait sa sauvegarde à l'église de Toul et à ses propriétés, sa vie durant 2.
Pendant que ces divers faits s'accomplissaient, d'autres événements étaient venus presser la fortification de la ville de Reims. L'ancienne cité seule alors était fermée, et si, plusieurs fois, pour leur sûreté, les habitants avaient voulu enceindre de murs les faubourgs, ils avaient toujours rencontré une insurmontable opposition chez les archevêques alarmés pour leur puissance. Mais, quand Philippe le Bel fut sur le point de déclarer sa rupture avec le roi d'Angleterre, il sentit le besoin de protéger la Champagne, et
1 Buirette de Verrières, Histoire de Sainte-Menchould. Quelques années plus tard (1312), comme les religieux réclamaient rexéculion du Iraitéde Bruges, Edouard, fils et successeur de Henri, transigea avec eux, et leur donna, avec 3,000 I., tout le bien de Triaucourt et 14 villages disséminés dans la plaine. Le roi confirma la transaction, et la lutte fui terminée.
2 Verdun ne tarda pas à suivre l'exemple de Toul (1315).
envoya l'ordre de fortifier Reims (1294), en même temps qu'il chargea le bailli de Yermandois de surveiller les travaux. Bientôt il allait donner aux Rémois un capitaine (1298\ pour les protéger contre les brigandages des enfants deRuffy.
Un citoyen de ce nom avait été banni par les échevins pour un homicide dont il s'était rendu coupable (J 290). Ses enfants, s'attachant à sa fortune et secondés par une famille aussi nombreuse que puissante, s'élevèrent contre l'arrêt qui les frappait, et désolèrent les habitants par des courses perpétuelles. Ceux-ci durent porter leurs plaintes au roi et lui demander aide. Philippe écrit alors au bailli de Yermandois : il s'étonne, il s'indigne que ce magistrat ait pu supporter dans son bailliage, sans songer à les arrêter, les homicides et les roberies que les enfants de Ruffy y commettaient chaque jour. Il lui enjoint expressément de poursuivre sans retard les coupables et leurs complices : « Et sache bien, ajoute-t-il, que « tu n'échapperas pas, quoi que tu fasses, à notre colère, si tu peux « être surpris en faute par négligence ou par mollesse ' ». On peut croire que le bailli n'omit rien pour satisfaire le roi ; mais la tâche était sans doute trop lourde pour ses nombreuses obligations. Les Rémois durent demander à Philippe, avec l'autorisation de poursuivre leurs ennemis, un chef capable de les guider, et Gaucher de Mutry leur fut envoyé (1298), tandis que les enfants de Ruffy étaient bannis du royaume^. Mais la commission de Gaucher prit fin au bout d'un an, sans avoir terminé la guerre •'.
C'était un puissant motif de se fortifier contre de nouvelles surprises, et la ville désirait s'imposer pour subvenir à tant de dépenses : mais l'archevêque s'y opposait : il fallut recourir au roi, qui autorisa la levée d'une taille (1299).
Or, à quelque temps de là, survint aux Rémois un nouveau sujet d'inquiétudes.
C'était « chez lesgentilshommes, surtout chez, ceux de la py-ovince de Reims, un usage autorisé par la coutume du royaume, de se faire la guerre et d'entraîner dans leur parti leurs parents et leurs alliés,
* 14 août 1296 [Arch. ndmin., t. I", 2*^ partie, p. 1101). « Ibid.. p. 1121, DXII.
^' 11 rorul pour ses services chinne cens livres parisis. L'ordre de paiement du bailli est dti 14 mai 1299 {M., ibid).
voire même d'aller chercher des auxiliaires hors du royaume. Philippe le Bel le constatait, en 1308, dans une lettre confidentielle au pape '. Sans partager cette passion de la guerre, les Rémois n'en repoussaient pas l'image, et leur humeur guerrière se plaisait au spectacle des joutes en champ clos appelées tournois {torneamenta). Un chevalier de Touraine, Geoffroy de Preuilly, en avait tracé les règles en 1066, et ime ancienne ordonnance, que Ducange a insérée dans sa septième dissertation sur Joinville, en fixait le cérémonial. Vainement, à cause des accidents quelquefois mortels qui en étaient la suite, l'Eglise avait-elle, dès 1139 (x^ concile de Latran), défendu les tournois et interdit la sépulture ecclésiastique à ceux qui y auraient succombé. Vainement, vingt-quatre ans plus tard (23 août 1163). le pape Alexandre III désapprouvait-il les prières faites par l'archevêque de Reims, Henri, pour un chevalier tué dans un de ces combats militaires^. La passion guerrière l'avait emporté, et les tournois étaient devenus, au xiii* siècle, un spectacle cher aux populations ^. Les chevaliers y apparaissaient sur des coursiers dont la tète était couronnée de fleurs *, et les dames accourues pour applaudir à leurs exploits accueillaient avec des témoignages non équivoques de faveur leur entrée dans la lice. C'étaient des fêtes à la fois militaires et galantes qui passionnaient toutes les imaginations.
Cependant, sans tenter après l'Eglise d'abolir les tournois, le pouvoir royal devait en restreindre l'usage : car il lui importait de veiller au salut des chevaliers appelés aie seconder dans les guerres extérieures. C'est pourqui)i Philippe le Hardi, à la veille de combattre Pierre III, roi i^ kvAfg^w^ prorogera, en 1280, l'interdiction des guerres privées et des tournois % en attendant que son fils
1 Biblioth. nation., cart. 170, f° 105, 2°.
* Arch. admin. de Reims, t. 1", f* partie, p. 341, CXXXIIL
^ V. en V Histoire de Meau.r, p. 142, ce qui se passa dans cette ville, en 1273, à l'occasion d'un tournoi qui y avait amené un grand concours de peuple.
■* Arch. adi)iin., Coutumes, p. 434.
^ Il les avait interdits en 1278, quoi qu'il les aimât personnellement, pour faciliter les préparatifs de la croisade qu'il projetait ; puis, sur les instances des seigneurs, il les avait autorisés trois fois par an, en attendant qu' « avec une inconstance insigne », il accordât toute licence (1279);
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Philippe le Bel en renouvelle la défense en novembre 1296, pendant la durée de sa guerre avec les Anglais et la Flandre K Celle-ci avait donc pris fin, et depuis un certain temps déjà, quand eut lieu à Reims un de ces combats simulés, où les preux, encouragés par la présence des dames, faisaient des prodiges pour conquérir leur estime. Une Rémoise y assistait qui était connue des seigneurs de Brienne. L'un d'eux aborda la dame avec une familiarité qui déplut à un de ses parents présent à l'entrevue. Celui-ci en marqua son mécontentement en des termes qui furent relevés avec hauteur. Une lutte s'engagea et la ville se partagea entre les combattants. Les Brienne succombèrent et furent frappés de bannissement.
La nouvelle Hélène qui avait mis Reims en feu attira sur la cité les plus cruelles représailles du parti vaincu. Comme les frères Brienne dévastaient affreusement la campagne et menaçaient la ville, il fallut les bannir du royaume (23 juin 1311), mettre leurs têtes à prix et donner à Jean de Char ni commission de les rechercher et poursuivre avec sa compagnie (15 août 1311). La commission ne devait avoir d'effet que pendant un an : dans le cours de cette année la mère de Brienne fut arrêtée pour avoir donné asile à ses enfants, et sa maison fut rasée. Mais toutes ces mesures ne faisaient qu'exciter la fureur des rebelles. La permission, plusieurs fois octroyée, de porter des armes cachées - était pour les Rémois une faible sauvegarde contre les surprises ; les champs étaient déserts, les relations commerciales suspendues. Désespérés, les échevins prirent le parti d'offrir au fils de Philippe le Bel, Louis le Hutin, « par la grâce de Dieu roi de Navarre, et de Champagne et Brie « comte palatin », la somme de 10,000 livres parisis, s'il pouvait saisir et punir les frères Renaudin et Raulin (15 juillet 1313). Louis ne négligea aucune des dispositions que réclamaient les circonstances et nomma le sire Je Charni capitaine des milices rémoises. Charni s'acquitta consciencieusement de sa mission, qu'il semble avoir
mais les remontrances du pape Nicolas III, le ramenèrent à sa première mesure.
' « Durante guerra régis, torneaincnta, ustœ [joutes) tel equitationes non fiant » (Isamb., t. II, p. 702). V. les ordonnances répressives de 1304, 1305, 13H, JiU'i.
2 3 juin 1311, 11 mars, 3 et 30 novemljre 1312, 22 février 1317.
remplie pendant deux années', et poursuivit si bien les enfants de Briennc qu'il les obligea de se retirer sur les terres de l'Empire. Un instant détenus dans les prisons de l'évèque de Metz -, ils reparurent en France et continuèrent d'inquiéter Reims, jusqu'à ce que l'un d'eux, Raulin, vint à tomber aux mains des sires de Sorcy et de Minecourt, qui le livrèrent aux échevins pour la somme de 800 livres (1325)'. Il fut aussitôt pendu à Zouuoyes près de Mézières, et sa mort parait avoir mis fin à la guerre.
Si cette guerre avait été pour les Rémois une source de dépenses autant que d'inquiétudes, ils en furent bien dédommagés par les libertés qu'ils en retirèrent ou dont la royauté leur confirma la jouissance. L'autorité diocésaine ne s'était pas seulement montrée molle dans la défense de la ville, elle l'avait encore contrariée, et le roi avait dû donner ordre au bailli de Yermandois de protéger les échevins contre toute entreprise de l'archevêque ou de ses gens (15 mars 1.317)\ Aussi bien, dans ce temps-là même, à la requête d'une assemblée des députés des bonnes villes % Philippe le Long venait-il d'inviter, entre autres, baillis, ceux de Vitry, Vermandois, Sens, Chaumont et Troyes, à établir des capitaines dans les villes et cités '"' de leurs bailliages, et à créer en chacune d'elles une force armée capable de maintenir le pays en tranquillité comme au temps de M. saint Louis, son besayeul. Chacun devait, selon son état et ses facultés, tenir chevaux et gens d'armes ; les meniez eux-mêmes pouvaient recevoir armures pour gens de pied ; mais, comme les petites gens ont des nécessités qm pourraient les porter à vendre ou àengager leurs armures, on aurait soin de serrer celles-ci en un
1 Arch. achn., t. II, !■■'= partie, p. 392.
2 VersI3I5, id. ibid., p. 161.
^ Ibid., p. 392. La quittance de la somme est du 30 mars.
* Ibid., p. 196.
^ Il y avait alors 43 bonnes villes, parmi lesquelles Meaux, Reims, Châlons, Troyes et Sens. Voyez-en la liste dans une ordonnance du 2 octobre 1314 (Isamber!, t. III, p. 44;.
^ On appelait ainsi les villes où il y avait évêcltè ou archevêché.
lieu sûr, après que chacun y aurait mis son seing et son brevet, de façon à retrouver son bien dès que besoin serait ' .
De telles dispositions n'étaient point faites pour rassurer l'archevêque et le chapitre sur leurs privilèges. Ils exprimèrent sans doute leurs alarmes au roi qui s'empressa de les dissiper^; mais, si Philippe ne donna point de capitaine auxhabitants de Reims, il leur permit de garder les portes et les murs de leur ville, voire même la ville tout entière, pour la défendre, eux et leurs biens, en temps de guerre ^. Ce privilège, autrefois accordé à l'archevêque Albéric, et à quelques-uns de ses successeurs, devait soulever bien des difficultés entre l'autorité ecclésiastique et l'autorité municipale.
Pour Robert de Gourtenay, on ne saurait dire que sa douceur et sa modération n'en furent point ébranlées ; car elles servirent peu à la pacification d'un différend qu'avait fait naitre le paiement des frais des trois derniers sacres^. L'usage avait chargé les prélats de cette dépense, et si Guillaume de Champagne s'était vu dans l'impossibilité de suffire à celle du sacre de Philippe-Auguste, c'était au chapitre qu'il s'était adressé et non à la ville. Guillaume de Joinville, en faisant intervenir despotiquement Louis VIII pour imposer à cette dernière une partie de la dépense^, légua à ses successeurs un titre dont ils surent se prévaloir. La dépense n'était cependant grande alors, « comme de mille livres ou environ, et les « archevêques s'en faisaient rembourser par les habitantz demeu- « rant en leurs chàtellenies '''... Mais, au sacre de Philippe le Hardi « (1271), le dire commun se trouva véritable que, lorsqu'il n'y a « point de maître à la maison, tout va en décadence ou désordre. « L'archevêché de Reims lors étant vacant, les officiers de la maison « du roi, se voyant sans contrôle,... commirent de tels excès à « l'appareil de ce sacre que la dépense monta à la somme de 5.000 1. « et plus. Elle donna occasion aux officiers que le roi avait établis
ï 12 mars 1317. Isamb., t. 111, p. 152.
- 21 avril 1317. Arch. adm., t. Il, Impartie, p. 200, clxxv.
3 1317. Ibid. p. 19o.
* Anquetil me paraît à cet égard un peu trop favorable à l'archevêque. (V. Hist. de Reims, t. II, p. 140).
* V. la lettre du roi dans Anquetil, t. II, p. 14i.
* Elles étaient au nombre de sept : Cormicy, Attigny, BètheniviUe, Courville, Sept-Haulx, Nogent-VAbbesse et Chaumuzy.
« au temporel dudit archevêché durant la régale, de poursuivre « les habitants de Reims pour contribuer au paiement de la somme, « en conséquence de ce que les habitants demeurans es chàtellenies de « l'archevêché y contribuaient» '. Les Rémois ne s'opposèrent pas aux prétentions des officiers royaux sans avoir à supporter « quelque juridiction et contrainte ». Mais en 1286, ce fut bien pis, car les frais du sacre ne s'élevèrent pas à moins de 7,566 1. : de là nouvelles exigences du fisc et nouveau refus des habitants, alléguant leurs anciens privilèges. Gomme ils ne purent en justifier, ils furent condamnés à payer.
De nouvelles résistances n'aboutirent qu'à faire emprisonner par l'archevêque Robert de Gourtenay les échevins et 40 des bourgeois les plus notables. 11 fallut céder, et il ne fut plus question que de savoir comment se ferait l'imposition : tomberait-elle sur les personnes ou sur les biens, sur les ecclésiastiques comme sur les laïques, sur tous les bans comme sur celui de l'archevêque? Une convention survenue entre les trois bans de l'archevêque, du chapitre et de Saint-Remi -, arrêta que les frais du sacre seraient levés sur les fonds du ban de l'archevêque, à quelques personnes qu'ils appartinssent. Les officiers de l'archevêque protestèrent^» il est vrai, contre la clause qui réservait à la juridiction du roi la contrainte des paiements ; mais le traité n'en fut pas moins homologué l'année suivante, 1322, en parlement*. Il ne restera désormais aux Rémois d'autre ressource que de solliciter des dégrèvements.
Les temps, il faut en convenir, étaient devenus difficiles pour l'Eglise, sans cesse obligée de lutter pour la défense de ses biens ou de ses libertés. Mais il arriva que des prélats, ardents à la protéger contre les usurpations, ne surent pas toujours se défendre à l'égard de leurs propres chapitres, d'un excès de zèle qui alarmait ceux-ci pour leurs privilèges. En voulant corriger des abus, ils menacèrent les libertés qui les avaient fait naitre, et s'attirèrent de sérieuses difficultés. Robert de Gourtenay avait pensé y mettre un
' JeanRogier, Recueil munnscrii de titres, chartes, etc., p. 86 (Bibl.de la ville de Reims).
2 Juin 1320 et 1321 [Arch. adm. t. 11, l-"^ partie, p. 257 et 270). ■^ Vers le 19 juin 1321 .
* Comme il paraît par une charte de Charles le Bel du 4 mai 1322.
terme en invoquant l'autorité du Saint-Siège, et réunissant à Reims ses sulïragants, il avait de concert avec eux dressé une lettre au pape Boniface VIII, où ils se plaignaient de l'indépendance que les chanoines affectaient vis-à-vis d'eux : « lisse comportent, ajoutaient- « ils, comme s'ils étaient exempts de toute puissance humaine ; « nous disons humaine pour excepter la vôtre qui est immédiate- « ment de Dieu, et à laquelle ils seront du moins obligés de se « soumettre. Dès qu'on se met en devoir d'arrêter les abus, dès « qu'on touche au moindre de leurs clercs et de leurs chapelains, <( aussitôt ils s'élèvent avec fierté contre nous, ils se répandent en « invectives, ils menacent de cesser les divins offices ^ ». La réponse de Boniface VIII donna-t-elle lieu à quelques évèques de s'enhardir? Ce qui est certain, c'est que, plus ferme ou plus entreprenant que son prédécesseur, l'archevêque Guillaume de Trie vit, pour les entreprises faites par lui ou par ses officiers, le chapitre jeter l'interdit sur l'église (1328). Guillaume s'alarma de cette fière contenance et entra en composition avec les chanoines. Mais ceux-ci ne sortirent triomphants de la lutte que pour resserrer les liens qui les unissaient aux autres chapitres de la province ecclésiastique et aviser de concert avec eux au salut de leurs juridictions.
Tous ces chapitres avaient, en effet, déjà, par un acte solennel du mois de juin 1234, résolu de s'assembler chaque année, par députés à Saint-Quentin, afin d'y traiter de leurs intérêts, et ils avaient pris, depuis, une part importante à plus d'une affaire. En 1330, ils crurent devoir, par un nouvel acte du 2 mai qui peut passer pour la charte constitutionnelle de leur confédération, consacrer les dispositions prises au siècle précédent, et se lier par des serments. 11 avait été convenu qu'on se réunirait tous les ans dans l'église des Frères prêcheurs à Saint-Quentin, le mercredi qui précède le premier vendredi du mois de mai; et, pendant près d'un siècle encore, le chapitre provincial des églises cathédrales de la province de Keims tint ses assemblées aussi régulièrement que le voulurent ou le permirent les circonstances ^. Ce fut pour les chapitres un moyen d'affermir et d'accroître leurs privilèges.
\ La lettre est du dimanche après la Saint-Michol 1302. - V. sur tout ce qui se rapporte aux acics de la province ecclésiastique de Reims, le Recueil de Mgr Gousset, et spécialement, pour ce qui hitéresse
1285-1314. SOUS PHILIPPE LE BEL. i>89
Au reste, les liens mêmes qui attachaient les suffragants au métropolitain tendaient à se relâcher ; tout au moins ceux-ci cherchaient-ils à se soustraire à l'obligation d'acquitter le droit de joyeux avènement qu'ils devaient à raichcvèque, lorsqu'ils venaient prêter serment entre ses mains, et qui consistait à lui pa>/er la chape, c'est-à-dire à lui donner une chape de soie ou l'équivalent en argent. L'évêque de Noyon s'excusera bien, le 3 décembre 1319, de n'être pas venu prêter serment à Reims ; mais on verra plus tard, le 21 juin 1353, l'archevêque obligé de rappeler au devoir l'évêque de Senlis' .
les Assonblèes capitulaircs, le t. Il, p. 707 et sq. On y verra que ces assemblées furent annuelles, sauf einpêcliement, depuis 1331 jusqu'en l iOo, où il fut décide qu'on ne se réunirait plus que tous les deux ans. S'il fallait en croire Coquault, l'assemblée de 141o aurait été la dernière, « d'autant que » les églises dont les chapitres y prenaient part « en furent « empêchées par les guerres qui durèrent beaucoup d'années» (Coquault, Mémoires mss., t. III) ; mais les recherches de M. L. Soullié, archiviste paléographe, lui en ont fait découvrir deux autres, tenues, l'une en 1423, l'autre en 14^8, en même temps qu'elles lui ont permis de faire remonter l'institution à 1234, c'est-à-dire à près d'un siècle au-delà de 1330. Nous nous faisons un devoir de remercier ici M. Soullié de la communication qu'il a bien voulu nous donner du résultat de ses recherches.
* On peut voir aux Archives départementales transférées de Châlons aux archives de Reims des extraits d'un certain nombre d'actes de 1319 à 1695, relatifs au serment des évoques de la pi-ovince deReims, et à la chape qu'ils devaient donner à l'église métropolitaine lors de leur promotion à l'épiscopat .