TROISIÈME PARTIE
Etat de la Champagne de l'avènement de Henri, II à la 7nort
de Jeanne.
I. Avènement lie l'esprit moderne. — II. La Société champenoise. Nobles, bourgeois et chartes d'affranchissement, classe servile, les Juifs. — 111. Le comte et ses grands officiers ; son conseil et sa cour de justice, leur séparation définitive et les grands jours. — IV. Les baillis et leurs fonctions ; appels de différentes cours. — V. Juridiction esclésiastique et justices particulières. — VI. Du droit de guerre seigneurial ; conditions du service militaire. — VU. Perception des impôts, revenu des comtes. Leurs largesses envers l'Eglise et les établis.«:ements charitables. — Vlll. Leurs encouragements à l'industrie et au commerce. — IX. Prospérité des lettres. — X, Singularités religieuses. — XI. Quelques usages de la vie privée,
I. En touchant à la fin duxii^ siècle, qui marque celle du comté de Champagne, on sent qu'on touche au seuil d'une ère nouvelle, où la papauté, tout à l'heure encore souveraine maîtresse des volontés et des empires, va voir sa domination menacée, ébranlée par la royauté et par l'esprit d'indépendance qui commence à souffler sur la société. La ferveur religieuse qui emportait, au xii'= siècle, les populations à la conquête du tombeau de J.-C, est bien tombée dans le cours du xiii« siècle. Nous avons vu Joinville s'excuser de ne pouvoir prendre part à la seconde croisade de saint Louis; il avait dû engager son bien à Metz pour suivre la première, et sa maison avait besoin de sa présence. Thibault IV, on se le rappelle aussi, n'avait accompli son vœu que contraint par les événements.
D'un autre côté, les armes de l'Eglise se sont émoussées, et ses foudres commencent à trouver les consciences moins accessibles à la terreur. «Personne aujourd'hui, » dit l'évéqueGuy d'Auxerreà saint Louis au nom des prélats du royaume, « personne ne craint plus « l'excommunication, et si vous n'y mettez ordre, si vos baillis et « vos sergents ne contraignent les excommuniés d'un an et un jour « adonner satisfaction à l'Eglise, c'en est fait de la chrétienté ». Les évèques, il est vrai, abusent de l'excommunication ou de l'interdit, y recourant trop souvent dans des querelles personnelleset pour les motifs les plus frivoles. Certains chapitres, comme ceux de Reims
et de Laon, aggravent encore la peine en formant entre eux des associations par lesquelles ils s'engagent mutuellement à tenir pour excommuniés par leur propre Eglise ceux qui l'auront été par l'autre' . Aussi, après Innocent 111, qui surveillait attentivement l'emploi des armes spirituelles, Grégoire IV exhortait-il les évêques de France à n'en user qu'avec la plus grande réserve (6 octobre 1237) ^. Plus tard il leur sera interdit de les employer sans mandat spécial du siège apostolique.
II est donc bon de nous arrêter ici quelque peu pour jeter un coup d'œil sur l'administration des comtes qui se sont succédé depuis Henri 11 jusqu'à l'extinction du comté, puisqu'aussi bien cet aperçu nous permettra de mieux apprécier le progrès des institutions et des libertés sociales en Champagne pendant cette période de temps, ainsi que l'émancipation des lettres et de l'esprit humain.
II. Au moment où la Champagne fut annexée à la couronne, sa population comprenait, comme au temps de Henri le Libéral, deux grandes classes, les nobles (laïques et ecclésiastiques) et les non nobles. Mais il convient de remarquer que, si la noblesse champenoise n'était pas moins nombreuse que celle de la plupart des provinces du royaume, elle lui était inférieure en qualité, n'ayant pas des racines aussi profondes dans la race victorieuse du v^ siècle, ce qui tenait à ce que les conquérants de la Gaule ne trouvèrent pas dans les vastes plaines que présente le pays ces hauteurs escarpées où elle aimait à placer ses redoutables châteaux. Ajoutons que les comtes, jaloux de ne point laisser déchoir la prospérité de leurs états, jugèrent utile d'encourager le commerce en permettant les alliances des filles nobles avec des commerçants, sans que les fruits de ces unions perdissent le privilège de noblesse : de là pour la Champagne un état exceptionnel de fusion entre la noblesse et le commerce, où l'on voyait, notamment à Troyes, les nobles vivant niarchandement et les bourgeois vivant noblement.
' V. Arch. adinin.,t. i*"", 2® part., p. 460, année 1206: Societas inita inter capitulum remense et capitulum. laudunense. 2 Id.Md., p. 628.
DE ITFiNRI I) A LA MOUT DE JEANNE, 237
Cette situation dut puissamment contribuer au développement d'un élément nouveau sorti de la classe des non nobles, et qui constituait, à la lin du xni" siècle, sous le nom de bourgeoisie \ une classe intermctUaire entre la noblesse et la servitude. La bourgeoisie était née avec les communes, et grâce à la politique des rois, à la générosité, à Thabileté et aux besoins mêmes des comtes, elle avait vu se multiplier ses libertés et se fortifier son influence par la propagation des affranchissements individuels et des institutions communales.
Les privilèges du roturier n'étaient point partout les mômes ; mais, plus ou moins étendus, ils avaient l'avantage de le soumettre à des obligations déterminées et de l'admettre à la participation de l'autorité des prévôts, quand ils ne l'en affranchissaient pas complètement. Ici la commune jouissait d'un corps municipal électif présidé par le prévôt {Sainte-Menehould, 1202 "" ; La Neuville-aux-Larris, 1207), ou par un maire au choix du comte (chartes de Villeneuve-au-Chdtelot, 1173 ; de Passavatit, 1241)''; là le soin des intérêts communaux était remis à un conseil nommé par le seigneur et présidé par un maire que les habitants avaient le droit de choisir parmi les membres dont il se composait (CAawt/e-i^oî^ tome, 1206 ; la Villeneuve, fondée par Blanche de Navarre près de Villersen-Argonne, Bray-sur-Seine, 1226 ; Provins et Troyes, septembre 1230 ; Saint-Florentin, mai ; Saint-Memmie, Coulommiers, Barsur- Aube, Bar-sur- Seine, Villemaur, juin ; Epernay, /s?e(Aumont), Châtillon-sur-Marne et Dormans'^, 1231 ; la Fer té-sur- Aube, 1232'') ; ailleurs le maire et les échevins étaient élus par la commune {La
^ Le nom même de bourgeois date de la première moitié du xn® siècle.
^ Quatre échevins, renouvelables par moitié chaque année, étaient chargés des intérêts et des affaires de la ville. Un certain nombre de jurés avaient mission de recevoir les actes entre particuliers. Sainte-Menehould n'eut pas de maire avant l'année 1633, que Louis Xlll lui en donna un par ses lettres patentes du mois de mars.
3 Arch. dép. de la Marne, G. 168, P 37.
* V. aux Arch. dép. de la Marne, E. 1002, la charte donnée par Thibault à Châtillon-sur-Marne et à Dormans, aont 1231.
^ V. dans Boutiot, Uist. de Troyes, t. 1, p. 322 à 32o, la charte de Troyes et la note de la page 325.
Neuville-au-Pont , 1203 ; Blanchevîlle ', Florent, 1226^, Châlonssur- Veslé).
Du reste, il ne faut se faire aucune illusion sur le caractère de la commune champenoise : c'était une exploitation seigneuriale, et les lambeaux de liberté concédés par les comtes étaient véritablement vendus aux populations. Ainsi « la justice rapporte au comte, dans « les communes de Saint-Florentin 72 livres, de Villemaur 170, de « Bar-sur-Seine 197, de Provins 264, sans préjudice toutefois de sa « justice prévôtale dans les mêmes villes. Car la basse justice est « bien, moyennant finances, abandonnée à la commune ; mais le « seigneur, pour céder son droit, ne perd pas le sien ; il en garde « toujours une part au moins égale à celle qu'il concède. Il a tou- « jours son prévôt pour sauvegarder ses intérêts. Or ce prévôt est « toujours mêlé aux affaires communales ; à défaut de maire c'est « lui qui juge, et le maire ne peut pendre sans son concours.
« D'ailleurs ce maire est presque autant un délégué du comte que « le prévôt ». Quand il n'est pas choisi par le comte, « il est élu « par des échevins que le comte a choisis ; il ne dépend de la com- « mune que par son traitement ». Aussi, comme il est le juge immédiat de ses administrés, « sa compétence est souvent la même « que celle du prévôt ; souvent elle s'élève jusqu'aux crimes. Il « peut condamner à mort à Meaux et à Provins ; seulement le prévôt « fait exécuter par son bourreau »^.
Mais, si la commune champenoise n'a pas grande indépendance, il convient de reconnaître qu'elle goûte à un prix modéré tous les avantages d'une administration régulière etd'une protection éclairée; et si la nécessité n'a point été étrangère à l'octroi des faveurs dont elle jouit, celles-ci n'en sont pas moins pour elle un bienfait qu'elle sait apprécier. Aussi, en nous apprenant de Thibault IV, à la date de 1231, qu'au milieu des difficultés avec lesquelles il se trouvait aux prises, « il établit des communes de bourgeois et de paysans », le chroniqueur Albéric ne manque-t-il i)as d'ajouter que le comte « s'y fiait plus qu'à ses chevaliers ».
* Création de Blanche dans la Haute-Marne.
2 V. aux Arch. dép. de la Marne, E. i003, la charte de Thibault.
3 Les Finances de la Champuc/ne aux xin^ et xiv^ siècles, par André Lefèvre, p. 44.
DE HEA'Rl II A LA MOHT DE JEAISNE. 239
Les chartes concédées étaient empruntées à quatre coutumes principales alors en honneur : les unes à la coutume de Lorris (Chaouree, 1165 ; Chaumunt, 1190 ; Ervy, 1199 ; la Montagne audelà de l'Aisne, vis-à-vis Sainte-Menehould, Maurupt, 1200); les autres à la loi de Beaumont {La Neuville-au-Pont, Blancheville, Florent, etc.) ; d'autres, en plus petit nombre, à la coutume de Soissons, la plus large sans contredit, puisqu'elle accordait le droit de guerre (Meaux, 1179' ; Fismes, 6 janvier 1227- ; Ecueil 1229) ; quinze environ à la charte française de Troyes (1230), qui, en réservant au comte ou à ses officiers la nomination du corps municipal, conférait à l'échevinage la juridiction et les produits de la justice, et transformait la taille en un impôt proportionnel ou droit de jurée de douze deniers valant vingt sols {Troyes, Bar-sur-Auhe, Bar-sur- Seine, Epernay, Sézanne, Vassy, Vitry, Vertus, Chdtillonsur-Marne, Dormans, Villemaur, Coiilommiers, La F'erté-sur- Aube, ISairU-Florentin , l'Isle (Aumont) ■*.
Troyes ne semble pas du reste avoir été gâtée par les comtes de Champagne. La commune dont elle jouissait déjà en 1215, après plusieurs éclipses, finit par disparaître en 1242, un an avant la chute de celle de Saint-Memmie, quatre ans avant la suppression de celle de Chàtillon. Provins devait être plus heureux, car après avoir perdu sa charte de franchise * à la suite de la révolte de 1280, il la recouvra en 1281.
1 La charte de Meaux renvoie même à la connaissance et au témoignage (les jurés de la commune de Soissons tout sujet de discors qui surviendrait « à l'occasion de jugement ou d'autres choses qui ne seraient mises eu « cette charte. »
■^ V. aux Arch. dép. de la Marne, la charte de Thibault [Yidimus de Philippe VI).
3 La coutume de Reims a eu aussi ses partisans. On peut voir à V Appendice, numéro 5, une charte donnée sur ce modèle à Binarville en 1331.
* Ce mot semble mieux convenir que celui de commune au caractère de la charte, qui ne présente d'ailleurs nulle part ce dernier nom. 11 faut sans doute reconnaître, d'après la charte accordée aux moines de Saint- Ayeul, que, dès llo3, Provins était considéré comme commune : hominibus meœ communiœ Pruvini duntaxat exceptis, » dit Henri dans cette charte [Hist. de Provins, t. l*"", p. 208, note 1) ; mais le nom était plus réel que la chose.
Au-dessou?, des franches personnes se trouvail la classe scrvtle, qui ne présentait pas une moindre variété de conditions, mais qui, selon Bcaumanoir, se reconnaissait à trois caractères principaux : l'interdiction des fonctions sacerdotales ou de l'habit religieux, hors le consentement du seigneur ; la sujétion au droit de mainmorte et à celui de for-mariage, le serf ne pouvant disposer librement de ses biens, ni épouser, sans la permission du seigneur, une personne d'autre condition ou seigneurie que la sienne.
Le serf, en Champagne comme ailleurs, appartenait, corps, biens et travail, à son seigneur, et lui devait en conséquence un triple impôt. 11 avait à acquitter la taille ou cens personnel, qui, plus ou moins onéreux, variait de 6 à 12 deniers par tête, et pouvait être renouvelé à volonté ; mais le plus souvent il était régulièrement taillé comme le vilain libre, une ou deux fois l'an, soit le lendemain de Noël, soit à Noël et à Pâques, soit à Pâques et à la Saint-Remy.
Régulièrement aussi il payait un ou plusieurs terrages, c'est-àdire une ou deux gerbes, une ou deux mesures de grains sur tant d'arpents ou de muids : c'était l'impôt foncier.
Il acquittait enfin jusqu'à trois corvées, qui, placées en mars, avril et août, s'appelaient pour cette raison corvées de charrue, de main, et de moisson.
Mais ce service acquitté, le serf jouissait d'une demi-liberté, et il y a lieu de croire qu'il avait la possession d'un petit territoire, moyennant la culture d'un autre réservé au seigneur. C'est ce qu'autorise à penser le mouvement général vers la liberté que Ton voit se manifester en 1300 dans la classe des vilains. « Les uns l'atteignent, « d'autres restent à moitié de l'échelle et gagnent une position tolé- « rable où ils s'arrêtent. Tels sont la plupart des serfs, qui, satisfaits « de vivre sur la terre qu'ils labourent de père en fils, sont aussi « heureux dans leur ignorance que nos petits cultivateurs. » Aussi refuseront-ils dans les domaines de la couronne la liberté que leur offriront Philippe le Bel et Louis le Hutin.
Ils sont à la vérité gênés dans leurs affections ; ils ne peuvent ni tester, ni se marier librement ; mais que leur inq^rte la mainmorte, s'ils ont des enfants légitimes, et s'ils sont assurés que leur
famille vivra sur la terre même où ils auront vécu. Quant aux entraves dont la féodalité entourait le mariage du serf, elles se réduisent soit à une simple formalité, le consentement du seigneur, soit, dans le cas où les conjoints appartiennent à deux seigneurs, à une faible redevance, le for-mariage, et il convient d'ajouter que ces dernières unions sont plus souvent tolérées que ne semblerait le demander la bonnne gestion des terres seigneuriales. « C'est « dans les bailliages de Vitry et de Chaumont que les mains-mortes « et les for-mariages sont le moins rares : à Ouchie, Vertus, Vitry, « Fismes, Passavant, Sainte-Menehould, Bar-sur-Aube, La Ferté, « Ronnay, Essoye, Bar-sur-Seine, on trouve des uns et des autres en « assez grand nombre. La rareté comparative de ces revenus serviles u à Troyes, Provins et Meaux, prouve que les campagnes environ- « nanics profitaient des coutumes et des libertés de leurs chefsce lieux »'.
Au dernier degré de la classe servile gémissaient les Juifs, gens taillables à merci, qui, toujours victimes des exactions de leurs propriétaires, trouvaient toujours le moyen de s'enrichir par l'usure et devenaient ainsi pour le seigneur une source notable d'avantages. Aussi, pour se ménager ces avantages en assurant aux Juifs une sorte de sécurité, Thibault III, sans s'interdire toutefois les impôts extraordinaires, avait-il réglé le montant de la taille annuelle que ces malheureux devaient payer, et à laquelle venait s'ajouter un double droit à acquitter tant pour leurs exploits ou actes judiciaires que pour l'apposition du sceau qui devait donner à leurs créances un caractère légal. Philippe-Auguste, de son côté, de concert avec la comtesse Blanche et plusieurs barons, avait, en 1206, donné un établissement, le premier connu en France, qui fixait à deux deniers par semaine l'intérêt de la livre prêtée par un juif, ce qui revenait à 43 fr. 75 c. pour cent par an . Mais le chrétien débiteur ne s'empressait pas toujours de remplir ses engagements et maltraitait même son créancier, lui donnant des coups au lieu d'argent. Dans leur détresse, les Juifs s'adressèrent au pape, et Innocent IV, ne leur refusant point son appui, écrivit à Thibault IV (1247) pour l'inviter à intervenir en leur faveur. Le même pontife l'avait déjà
^ André Lefèvre, Les Finances de la Champagne aux xin^ et x\v^ siècles p. 26 el 27.
242 ETAT DE LA CHAMPAGiNE
prié, un an auparavant, de s'opposer à ce qu'en Navarre on baptisât de force leurs enfants '.
Après les comtes, le plus important propriétaire de Juifs était le seigneur de Dampierre. Montereau, Troyes, Bray et Villenauxe étaient leurs principales résidences.
III. Au sommet de la société, apparaît le comte, environné d'une cour de hauts dignitaires. A la tête de cette cour se voient pour la première fois, en 1234, Xa^ gouverneurs, chargés de la lieutenance du comté pendant les absences du comte. Dans ses rangs figurent, à partir de 1221, les chambellans, dont la charge parait être un démembrement de celle du grand chambrier ; les chambriers euxmêmes sont, à partir de 1240, remplacés par des receveurs spécialement investis de l'administration des finances.
Les fonctions que ces dignitaires remplissent auprès de la personne du comte leur ont été confiées à titre viager, sauf celle de sénéchal, qui, remise par Henri le Libéral à Geoffroi III de Joinville, devint dès lors héréditaire dans cette maison. Elles sont gratuites, à l'exception de celles de sénéchal, de maréchal et de chancelier.
Elles donnent à ceux qui en sont revêtus une grande influence sur la vie industrielle et commerciale du comté, car le connétable a autorité sur tous les métiers qui se rapportent au service de l'écurie ; le bouteiller sur les buvetiers, cabaretiers, hôteliers, etc. ; le grand chambrier sur les tapissiers, huchiers, etc. ; comme le pannetier, officier subalterne, sur les boulangers, les pâtissiers. II en est ainsi jusqu'à la fin du xiv^ siècle, où les gens de métier commencèrent à relever des maîtres, syndics ou gardes de leurs corporations, et à répondre à leurs pairs, à leurs égaux, avant d'être déférés, s'il y avait lieu, à l'officier de justice chargé de la police des métiers.
Le comte continue d'être secondé, dans la direction des affaires, par un conseil, qui l'accompagne partout où il se transporte. Ce conseil se compose des grands vassaux à qui leur naissance et
1 Ainsi Tiin des siiccessoiirs d'Innocent devait s'adresser à Tliibauh V pour obtenir de saint Louis moins de rigueur à r«'-gard des blasphémateurs.
l'importance de leurs fiefs donnent le droit d'y entrer, et d'employés amovibles et à gages que leur aptitude ou la faveur du comte y ont introduits. Mais le conseil ne réunit pas toujours ces deux éléments. S'agit-il d'exercer l'autorité législative, les barons seulsy sont admis ; faut-il appliquer les arrêts du baronnage, ou n'est-il question que d'administration, les autres conseillers sont convoqués avec les hauts feudataires. Ainsi, c'est la. cour des barons seuls qui, en 1212, règle le mode de partage entre filles nobles, et réduit le privilège de l'aînée au droit de prendre par préciput la forteresse, s'il n'en existe qu'une, ou, s'il en est plusieurs, d'en choisir une ; c'est encore elle qui, en 1224, étend ces dispositions au partage des successions entre mâles. Dans le second cas, le conseil se transforme en un vrai tribunal, qui n'a pas d'abord de résidence fixe, et qui, suivant partout le comte, rend en tous lieux ses sentences.
Mais, à partir de l'avènement de Jeanne au trône de France, cette sorte d'association des barons et des conseillers salariés disparut, et la justice fut rendue concurremment par deux tribunaux composés exclusivement, l'un de barons, l'autre de conseillers à gages, la plupart même étrangers à la province. Puis la concurrence s'évanouit dans les dernières années du xiii^ siècle, pour laisser subsister seul le second tribunal, sous le nom de Grands Jours de Trot/ es.
Cette dénomination n'était pas nouvelle, mais on ne la rencontre pas avant 1250, comme c'est à l'année 1267 que remontent les plus anciens travaux connus de la cour des grands Jours de Troyes, c'est-à-dire des sessions solennelles de la cour du comte établie et siégeant régulièrement à Troyes.
Il convient d'ailleurs de ne pas confondre avec cette cour de justice les 6'ra/?(isyo2/r5 du comte de Champagne, quand il tenait é^rti! pour recevoir, par exemple, l'hommage de quelque seigneur. En cette sorte de solennité paraissaient les pairs de Champagne au nombre de sept ', et le comte de Joigny, en sa qualité de doyen des
* Savoir : les comtes de Joigny, de Rethel, de Brienne, de Roucy, de Grandpré, de Braine et de Bar-sur- Seine. II y a du moins accord sur les cinq premiers noms ; les deux derniers sont ceux qui réunissent le plus grand nombre d'autorités. Quelques auteurs citent Porcien et Bar-le- Buc ; un seul, Sancerre. (Cf. d'Arbois de Jubainville, t. V, p. 450, et Boutiof, t. I, p. 412 et 413 avec notes).
dits pairs, avait le droit de s'asseoir près du comte, celui-ci i'ùt-il roi de Navarre ou roi de France .
IV. Le tribunal du comte recevait l'appel des jugements rendus par les baillis et les vassaux immédiats de Champagne, comme on en appelait aux baillis des jugements àc?, j^i-évôts et des maires.
En cessant de donner leurs domaines à fief, les seigneurs en avaient confié l'administration à de simples agents qui n'étaient rien dans la hiérarchie féodale, à des préposés, prœpositi^ prévôts, qui commencent d'apparaître dans les actes dès les premières années du xi!'= siècle '. Mais la multiplicité des affaires, non moins que l'impuissance des prévôts à atteindre tous les délits ou crimes, avait bientôt déterminé les comtes de Champagne, suivant l'exemple sans doute de la royauté "^, à déléguer une partie de leur autorité à des officiers qui, ayant en quelque sorte à bail l'exercice des droits du seigneur, prirent pour cette raison le titre de bailli. Ce titre se trouve déjà sous le règne de Henri I^""^, mais il n'a encore que le sens vague d'agent administratif. Dès Henri 11, il désigne un fonctionnaire supérieur aux prévôts, dont il a la surveillance et la direction ; mais ce n'est qu'en 1210 (1^'' avril), sous la régence de Blanche de Navarre, qu'apparaît en Champagne le premier de ces baillis, Morel de Vertus.
Les fonctions du bailli ne sont cependant pas exclusivement judiciaires : il convoque en outre et conduit le ban et l'arrière-ban à la guerre ; il percevra les impôts jusqu'au jour où seront créés les 7'eceveurs de la province (1292). C'est à l'origine une sorte de missus dominicus, qui n'a point de siège déterminé. Il va, il vient, ne négligeant aucun intérêt, veillant à la construction et à l'entretien
^ La charte de fondatiou de Preuilly cite Herberi, prévôt de Provins en 1118. Erardus Divinus est prévôt du roi Louis VII pour la Brie de 1137 à 1180. (V. Les Finances de Champagne aux xai^ et xvi^ siècles, par André Lefèvre) .
' Le testament de Philippe-Auguste en 1190 fait mention des baillis, et l'on rapporte assez généralement à cette date, bien qu'elle leur soit certainement antérieure, la création des bailliages de ISeiis et de Yer- ■mandois .
^ Notamment en 1176, où se voit une charte adressée au bailli de Provins, et disant que le tonlieu doit être levé par les baillis.
des monuments publics, assistant aux délibérations des communes et les aidant de ses conseils, poursuivant sur les chemins les brigands et les vagabonds, requérant partout les chevaux et les hommes des seigneurs et se retirant la nuit dans les monastères et les châteaux. Au retour de ces expéditions, il convoque les pairs des défendeurs ou accusés, préside les plaids et prononce les jugements ; ministre redoutable du seigneur, mais contre les abus de pouvoir duquel le seigneur prend ses sûretés, se réservant d'en faire une justice exemplaire (Testament de Philippe-Auguste, H90 ; ordonnance de Louis IX, 1254).
L'autorité des baillis s'étendra ainsi à tout le comté jusqu'à la majorité de Thibault IV; mais, à partir de cette époque, ils auront chacun un ressort, particulier, avec un nombre de prévôtés variant de 10 à 20. Ils furent eux-mêmes d'abord dix au moins, qui se partageaient les États du comte^; puis ce nombre fut réduit à cinq^ vers 1275, et définitivement fixé à quatre, quand, après avoir disputé à Meaux la suprématie. Provins perdit, à l'extinction du comté, la faveur dont il avait joui sous les comtes. Les sièges qui leur furent assignés étaient Chaumont, Meaux, Troyes et Vitry"^, et ils ne varièrent pas sous le gouvernement des rois de France *. De la jurisprudence de ces quatre bailliages naquirent quatre coutumes,
' C'étaient ceux de Bar-su r-Aube, Châfeau-Tliicrry, Cliaumont-en-Bassigny, Epornay, Ervy, Montereau, Sézanne, Provhis, Troyes et Vitry-le- Bridé.
' Savoir : Chaumont, Troyes, Vitry, Provins et Meaux, qui apparaît en
3 Provins et Sézanne furent englobés dans le bailliage de Meaux.
'* Cet ordre est déjà indiqué par un mandement de Louis X du 5 mai 1315 aux quatre baillis de Champagne (V. Hist. des comtes de Champagne^ par d'Arbois de Jubainville, p. 486.) — Eustache Deschamps en fait, à la fin du xiv^ siècle, une des supériorités de la Champagne sur la Brie ( V. l'édition de Queux de Saint-Hilaire, t. V, p. 85) :
Bailliage n'a en Bric, ce maintiens ; Champaigne a Meaux et Trois, sa jiisticière, Vitry, Chaumont
Provins ne reprit le litre de chef-lieu qu'au xvi^ siècle, alors qu'il reçut, en 1544, un liailli de robe longue. Quanta Sézanne, chef-lieu des douaires, on le retrouve avec le titre de bailliage de 1304 à 1316 ; mais il semble que ce siège ait subi depuis quelques éclipses. Ce qui est certain,
qui remplacèrent la coutume unique du temps des comtes, et qui, fixées, au xvi« siècle, par une rédaction officielle, servirent dès lors de base à la législation de la province ^ .
Des jugements mêmes de la cour du comte on commençait, dans la seconde moitié du xui^ siècle, à faire appel à la cour du roi, soit pour dèfaute de droit (refus de justice), soit pour faux jugement ou jugement rendu contre la loi du fief des parties : auxquels cas le jugement en appel ne pouvait être rendu que suivant le droit et la coutume dudit fief. Déjà, d'autre part, les ordonnances du roi touchant à l'intérêt public avaient commencé, dès le règne de Philippe-Auguste, à s'imposer aux grands barons. Ainsi en fut-il de l'ordonnance de 1215, portant qu'à l'avenir les champions ne se battraient plus qu'avec des bâtons longs de trois pieds : Philippe, en l'envoyant à Blanche, lui donna l'ordre de la publier dans ses États,
V. A côté de la juridiction du comte, s'exerçait \dijiiridiction ecclésiastique, qui en était indépendante. Cette juridiction, dont l'origine remontait aux premiers siècles du christianisme, et qui avait été instituée pour sauvegarder les intérêts de l'Eglise et des faibles contre l'oppression des puissants, grandit naturellement avec les services qu'elle rendait. Aussi bien « l'Eglise », dit M.Faustin Hélie, « s'était faite peuple ; elle avait embrassé les intérêts des classes o pauvres; elle avait ouvert sa juridiction, par un véritable pri- « vilège, aux veuves, aux orphelins, aux lépreux, aux étrangers ; « elle s'était déclarée la patronne des faibles et des petits. »
Les évêques, à qui appartenait cette juridiction et qui l'exerçaient eux-mêmes dans l'origine, avaient fini, vers la seconde moitié du xii^ siècle, par la déléguer à des ecclésiastiques versés dans l'étude des lois et des canons. Ils avaient en cela cédé aux difficultés de procédure que présentait la restauration du droit de Justinien, autant qu'à la multiplicité des obligations que leur imposait leur
c'est que « Sézanne était, dès 1367, le siège d'un bailliage royal, démembré de celui de Meaux, auquel ressortissaient non seulement l'ancienne prévôté de Chantemerle, mais encore celle de Tréfols » {Dictionn. topographique du dép. de la Marne par Longnon, Introduction, p. 40).
* Les pays soimiis à ces quatre coutumes constituaient la Champagne judiciaire. Sens, Châlons, Reims n'en faisaient point partie.
situation féodale. Leur tribunal reçut alors le nom CC officialitc ^ du titre que prirent leurs mandataires, et dont on croit trouver la première mention en 1167, dans une lettre do .lean de Salisbury àl'évêquede Poitiers'. Les juges en cour d'église connaissaient des délits relatifs à la trêve-Dieu, de l'usure, de la simonie, du schisme, du sacrilège, des unions illégitimes, de tout ce qui concernait le sacrement de mariage et les actes de dernière volonté. Ils ne pouvaient appliquer ni la peine de mort, ni toute autre peine entraînant la mutilation d'un membre, et devaient, dans ce cas, après avoir prononcé les peines ecclésiastiques, déférer le coupable au bras séculier.
Mais à Reims, à Châlons, à Langres, comme dans tout fief ecclésiastique, le tribunal de l'évêque ou de rarchevèquc connaissait sans exception de toute espèce de cause. Son autorité n'avait d'autres limites que les juridictions des chapitres, de l'échevinage, des abbayes, etc.
Ainsi en était-il de la cour du comte, limitée dans son action non seulement parla justice des deux autres prélats de la Champagne (Troycs, Meaux), mais encore par les justices multipliées que le comte lui-même avait le plus souvent, par un mouvement généreux, détachées et comme démembrées de la sienne. La ville de Troyes seule comptait, indépendamment de celle de l'évêque, dix justices seigneuriales créées dans le cours du xii« et du xiu^ siècle, et dont les droits, les prérogatives étaient divers : toutes justices, très jalouses de leurs privilèges et toujours prêtes à les sauvegarder par les mesures les plus rigoureuses. Ainsi le prévôt de Reims, Gérard de Boves, ayant fait arrêter, en 1207, un serviteur du chapitre, celui-ci le condamna à faire dans l'église de Reims, avec ses servants^ une procession solennelle nu-pieds, nu-tête, en chemise et braies, et à la fin de la processio7i , à être avec eux battu de verges par le semainier.
* Et non au concile de Tours de 1163, qui n'offre qu'une allusion aux mandataires des évoques dans l'administration de la justice : « Ut decani « vel archipresbyteri ad causas ecclesiasticas terminandas ab episcopis « non conslituanlur » (Ijabbc, 1420).
On ne saurait toutefois décider si les officiaJcs dont parle Jean de Salisbury sont les officiaux proprement dits ou des ofjlcicrs d'un autre ordre.
VI. Très variables aussi étaient les conditions du service militaire. En général, il avait une durée de quarante jours, sans compter le temps de l'aller et du retour : mais l'obligation se réduisait, pour certains fiefs, à 5, 15 et 25 jours; elle ne dépassait pas un jour pour certaines communes, ainsi que nous l'avons vu plus haut ; et même quelques personnes — on en a compté trois — jouissaient du privilège d'en être entièrement affranchies. Les habitants de la Neuville-aux-Larris, au contraire, devaient accompagner le comte non seulement à la guerre, mais même aux tournois, quand il avait lieu de craindre pour sa sûreté.
Les terres ecclésiastiques obéissaient à la loi du service militaire comme les fiefs laïcs ; mais le plus souvent les abbayes fournissaient les chariots et les chevaux de bagage.
Chacun était tenu de se pourvoir d'armes, et dans plusieurs villes des règlements imposaient à tout habitant propriétaire d'un capital de vingt livres vaillant e\T^\\is,, l'obligation d'avoir toujours chez soi une arbalète et cinquante quarreaux'^ . Ainsi le roturier qui combattait à cheval était-il obligé de fournir et d'entretenir son cheval à ses frais.
L'armure du chevalier s'était complétée. Dès le temps de Philippe- Auguste, à la cotte de mailles avait succédé la cuirasse de fer ; les brassards, les cuissards, qui apparaissent dans la seconde moitié du xiii^ siècle, protégeaient le reste du corps. Jl n'était pas jusqu'au visage que la visière du casque, en se rabattant, ne mit à l'abri de toute atteinte ; ce casque, depuis les premières années du même siècle, était un grand haume cylindrique, dit casque des croisades. Le cavalier, ainsi revêtu d'un tissu de fer impénétrable, ne risquait guère d'être tué ; mais, si son coursier venait à tomber, ne pouvant être remonté que 2)ai' force, il était fait prisonnier. Le sang qui coulait dans les batailles, c'était celui des vilains, que leur armure légère exposait à tous les coups.
Au delà du temps qu'il devait à son seigneur, il y a lieu de penser que le vassal recevait une paie. « D'après l'ensemble des « documents historiques, dit M. de Vaublanc, on peut établir que
1 C'était ce qu'aulorisait la charte de Troyes (Boutiot, t. 1^% p. 325). — Le carreau était une sorte de flèche empennée, venue d'Asie, el dont le fer avait quatre faces, à la fa(,on des fers de lance.
« la paie ordinaire du chevalier banneret était, au xiiF siècle, de « 20 sols tournois (19 fr.) par jour ; celle du bachelier et de Técuyer, « 10 sols ; de l'écuyer simple, 5 sols ; du gendarme à pied, 2 sols ; « du sergent fantassin, 12 deniers ; de l'arbalétrier, 15 »^ Joinvilie reçut de saint Louis 2,000 livres pour une année de service, et il amenait avec lui trois chevaliers qui lui coûtaient à lui-même 400 livres.
Il semble qu'on ne fût soumis à l'obligation du service militaire que jusqu'à l'âge de 60 ans ; toutefois, au delà de cet âge, quand on était assez riche pour payer un homme, on n'était dispensé de servir qu'à la condition de le fournir. 11 serait d'ailleurs difficile de fixer le nombre des hommes que pouvait lever le comte de Champagne. Tout ce que nous savons, c'est qu'au temps de Henri le Libéral le nombre de ses chevaliers était de 2,030, et que lorsque Blanche, au milieu de ses démêlés avec les compétiteurs de Thibault IV, son fils, écrivit à Villehardouin, qui était alors à Constantinople, pour connaître les forces dont elle pouvait disposer, Geoffroy lui répondit qu'elle avait à son service 2,200 chevaliers, dont 1,800 lui devaient l'hommage-lige.
D'un autre côté, dès la fin du xi^ siècle, on avait vu venir aux armées, sous la conduite de leurs curés, ou de leurs chefs laïques, les membres des paroisses ou des communes précédés de leurs bannières. On se rappelle l'empressement que mirent les milices de Reims et de Châlons à répondre, en 1124, à l'appel de Louis VI. Bientôt, sous l'influence de la rivalité de la France et de l'Angleterre, allaient se répandre ces bandes de routiers, cottereaux"- et brabançons, qui, faisant métierhabituel de guerre et de brigandage, se mettaient à la solde des princes et des aventuriers^, sorte d'armée permanente qui suppléait à l'incertitude ou à l'insuffisance des contingents féodaux, mais qui devenait, en temps de paix, une cause de périls pour la société et qu'il fallait alors combattre ellemême.
Tous ces fantassins constituaient particulièrement l'armée de
^ La France au temps des Croisades, t. D, p . 29. ^ Ainsi nommés du cotterel ou long couleau dont ils étaient armés. ' Affaires de Henri de France et de Gucrmond, eu 1172, d'Erard de Brienne et de Thibault IV.
siège : c'étaient eux qui, sous le commandement d'un maître des engignours (ingénieurs), faisaient, à l'abri d'une couverture de bois appelée chat, le travail des mineurs destiné à ruiner les fortifications des places, et à favoriser l'approche de la tour mouvante ou beffroi du haut de laquelle des soldats faisaient "pleuvoir leurs traits sur les remparts pour en dégager l'abord. D'autres engins ou machines de guerre, pendant ce temps, faisaient leur œuvre, les mangonneaux (catapultes) jetantà de grandes distances des javelots de trois coudées de long, les rihaudequins lançant des flèches de cinq ou six pieds ou des dards enflammés pour incendier la ville, les pierriers décochant des pierres... qui tombaient, dit un auteur arabe, avec le bruit de la foudre. Les assiégés, de leur côté, opposaient machines à machines, contreminaient les travaux de l'ennemi, brisaient les palissades du camp, incendiaient les engins, lançaient sur les assaillants des traits et des matières inflammables.
On peut croire que la balistique, qui, parmi la noblesse franque des croisades, compta, comme les sciences exactes, plus d'un adepte, fit dès ce temps-là de certains progrès, et que les sièges déterminèrent plus d'une ingénieuse combinaison. C'est ainsi qu'on voit, en 1229, une machine de guerre fort importante se construire devant Kantara, en Chypre, sous la direction et d'après les plans d'Anceaux de Brie, pour faire face à des difficultés particulières que présentait le siège de cette place ' .
La devise et le cri de guerre des comtes de Champagne étaient Pass' ^^'a;?Ht' w^e^7?or, c'est-à-dire que le meilleur, le plus brave passe avant ou le premier, devise qui atteste leur valeur, cri bien propre à enflammer celle des vassaux groupés sous leur bannière.
Des forteresses destinées à protéger les droits de chacun et la sûreté publique, les unes appartenaient aux comtes, qui, depuis Henri le Libéral, y faisaient tenir garnison à leurs vassaux pendant un temps déterminé-, les autres à ces vassaux mêmes, qui, la plupart, étaient tenus de les ouvrir, en cas de guerre, aux garnisons du
' Les Colonies franques de Syrie aux xll* et xlll^ siècles, p. E. Rey, p. 173.
2 Les principaux châteaux des comtes étaient à Troyes, Provins, Saint- Florentin, Château-Thierry, Sainte-Menehouîd, Bar-stiT'Seine, Bar-sur- Aube, La, Ferté, Vassy, Montèclair, Chaumont, Vitry, Passavant et Beaufort.
suzerain. Le vassal ne pouvait d'ailleurs élever aucune forteresse sans l'autorisation de son seigneur, qui en fixait les dimensions, et déterminait la hauteur des murailles, la largeur des fossés.
VII. Comme les conditions du service militaire, comme les coutumes qui présidaient à l'administration de la justice, le nombre et la qualité des impôts étaient très variables, ainsi qu'on a déjà pu en juger. Il ne saurait entrer dans notre sujet d'insister sur ce point, qui n'offre rien de particulier à notre province ; mais il peut être intéressant de connaître le caractère de l'impôt direct en Champagne. Qui disait impôt avant le régime féodal, disait contribution aux dépenses communes. En s'emparant de la terre, le seigneur n'y vit qu'une pure exploitation à son profit, et après avoir extorqué la taille à ses serfs des campagnes, à ses hommes de poëste, il la transporta dans les villes ; mais, si les campagnes l'endurèrent patiemment, les villes ne tardèrent pas à s'en lasser, et de la résolution de s'en affranchir naquit en partie le mouvement communal. Si ce mouvement fut peu sensible en Champagne, si la ville de Meaux seule semble s'y être mêlée en 1179, date de la charte qu'elle obtint de Henri I'"', c'est que les comtes furent assez habiles pour prévenir toute émotion populaire par l'octroi de chartes et de franchises plus ou moins libérales, mais surtout par la régularisation des tailles.
Cette régularisation, qui fixait à une ou deux par an les levées de la taille, fut mise en usage dans le comté, vers la fin du xii® siècle'. Elle prit même en plus d'une localité la forme d'un abonnement ficce, qui reçut et garda longtemps le nom de taille abonnée ou de censé. Pressé par des besoins d'argent, Thibault le chansonnier, sans augmenter directement la taille abonnée, crut devoir y substituer un impôt proportionnel sur les meubles et les immeubles, qu'on appela jurée, du serment sous lequel les habitants étaient admis à faire la déclaration de leurs biens. Mais la jurée répugnait aux populations en même temps qu'elle entraînait des frais considérables d'administration : on revint donc en beaucoup de lieux à l'abonnement.
C'en était fait de la taille arbitraire et réitérable à merci. Elle
^ André Lefèvre, Les Finances de la Champagne, etc., p. 48.
2o2 ETAT DE LA CHAMPAGNE
n'existe plus en fait vers 1275 pour les hommes libres. La taille se lève presque partout à des termes fixes, Pâques, Saint-Remî^ \di Madeleine, Les villes Ae jurée sont, à cette date, au nombre de quatorze : Troyes, Méry, Nogent, Villemaur, Bar-sur-Seine, Coulommiers, Jouy, Sézanne, Château-Thierry, Châtillon, Dormans, Vassy, Bar et La Ferté. La jurée y produisait environ 3,600 livres en totalité. Les autres villes étaient villes de taille proprement dite ou de taille abonnée '.
Du produit de la taille et de celui des impôts indirects se forme le revenu des comtes. Ce revenu, d'après les recherches et les calculs de M. d'Arbois de Jubainville, s'élevait en 1233, à 27,000 livres parisis, équivalant à 33,750 livres tournois, lesquelles représentaient une valeur intrinsèque de 683,904 francs au pouvoir actuel de 3,419,.520 francs. Vers 1270, il atteignait 37,000 livres tournois, d'une valeur de 757,866 francs au pouvoir de 3,789,330 fr., et vers l'époque de la réunion, en 1285, 43,240 livres 12 sols 10 deniers, valant 869,612 fr., dont le pouvoir commercial serait aujourd'hui de 4,348,060 fr. Ce revenu s'était donc accru en 50 ans de 28 0/0 '".
Les largesses des comtes semblaient croître avec leurs ressources; elles allèrent même si loin sous Thibault Y, que Louis IX craignit plus d'une fois qu'elles ne les dépassassent, et chargea Joinville d'appeler l'attention du comte sur le danger de dépenser, même en des œuvres pies, l'argent d'autrui jusqu'à s'exposer à ne pouvoir le rendre. « Un homme prudent, disait ce prince, doit agir de son « vivant comme un bon exécuteur testamentaire, qui commence « par payer les dettes du mort et qui fait ensuite des aumônes avec « le reste de la succession. »
Aussi les comtes se virent-ils à la fin obligés de contraindre les clercs mariés qui faisaient le commerce à payer les diverses redevances auxquelles était assujettie la population roturière, et dont le clergé, comme la noblesse, était exempt. Ils rencontrèrent des résistances et la lutte fut longue : mais la papauté dont ils
* André Lefèvre, ibid., p. 47 et sq.
2 M. André Lcfèvrc por)e à 47,000 livres onviroii la recette de 1287, et la dépense à 21,000 1. ; il en résulterait un revenu nef de 26,000 I.
invoquèrent l'appui vint en aide à Tliibault IV, à Thibault V, à Henri III, et l'épiscopat champenois dut respecter les droits des comtes. Us prirent également le parti de retirer ou de restreindre l'immunité du droit d'amortissement, c'est-à-dire l'exemption de l'indemnité que la règle féodale imposait à tout établissement religieux pour une acquisition nouvelle . Thibault lY en particulier se montra sur ce point intraitable, alors surtout que les biens avaient été acquis sans son consentement ; il alla même jusqu'à se faire rendre par l'abbé de Glairvaux la charte de Thibault II, qui conférait à cette abbaye l'exemption perpétuelle du droit d'amortissement.
Les Templiers, dont les possessions étaient déjà si considérables au commencement du xn^' siècle, qu'elles commençaient à inquiéter les souverains, prétendaient s'appuyer d'une charte de Henri II, pour se soustraire à ce droit : Thibault saisit, en 1228, les biens qu'ils avaient récemment acquis, et ne consentit à les rendre qu'après que Louis IX eut obtenu de ces religieux qu'ils se soumettraient désormais à la charge commune (1241). Notre-Dame de Yitry en fut exceptionnellement affranchie par Thibault V ; mais en général, le comte n'accordait l'exemption qu'en la limitant à un certain chiffre.
Quoi qu'il en soit, les successeurs d'Henri I'''", sans se montrer aussi zélés que ce comte, multiplièrent généreusement les fondations religieuses. Ils créèrent dix monastères, parmi lesquels nous distinguons un prieuré de femmes de l'ordre de saint Benoit, le Meix près d'Allibaudières (Aube, 1235-1236) ; l'abbaye de femmes à'Aryensolles, de l'ordre de Cîteaux (1221-1224) ; le prieuré du Val-Dieu, près de Lachy, de l'ordre du Yal-des-Ghoux ' (1269); le prieuré des ermites de Vassy, de l'ordre du Val-des-Ecoliers - (1216). Ils enrichirent d'ailleurs de leurs bienfaits les anciennes maisons religieuses. Ils multiplièrent aussi \es chajjellenies ou fondations de messes quotidiennes à perpétuité, les dotant, à partir de 1219, d'un revenu de 15 livres, au lieu de 10 qu'elles avaient reçues jusqu'en 1209. Thibault IV eut une chapelle à Vavray ; Blanche de Navarre en installa une dans chacun de ses châteaux de Mont-Aimé et de
< Institué de 1192 à 1195.
2 Idem en 1201.
Sézanne, et ils y fondèrent des messes perpétuelles. On a calculé que, dans les seuls établissements religieux précédemment existants, le nombre de ces messes s'élevait à 26 par jour. Ils fondèrent également de nombreux anniversaires, à la célébration desquels était attachée pour les religieux ou les religieuses la jouissance d'un plat de supplément. Blanche, en 1205, porte même la piété jusqu'à se faire admettre comme sœur dans l'ordre de Cluny. A l'exemple de l'archevêque Guillaume, qui, vers 1220, avait établi à Reims les disciples du fervent apôtre saint Dominique, et ceux du mystique saint François d'Assise', elle devait, en 1222, installer à Troyes des Dominicains'^, et en 1237 des Franciscains^, nés comme les premiers de la pensée de sauver l'Eglise menacée par la propagation des hérésies et le relâchement de la discipline monastique. Après Blanche, Thibault V attira dans la même ville plusieurs Bons-hommes, Trinitaires ou Mathurins, membres d'un ordre institué, en 1198, par saint Jean de Matha et saint Félix de Valois pour travailler au rachat des chrétiens tombas aux mains des Maures et des Sarrasins. Il fit venir également des Antonins, voués aux soins des malades atteints du feu de Saint-Antoine ou mal des Ardents, sorte d'ergotisme gangreneux.
Tant d'attachement à la religion et de charité pour les souffrances humaines ne pouvait laisser insensible la papauté. Nous voyons, en effet, Alexandre IV accorder à Thibault V des privilèges considérables, que le pape Urbain IV devait confirmer en 1261, comme la faveur d'échapper à l'action d'un interdit général dont le pays serait frappé, ou comme ladispense pour les religieux attachés au service du comte de coucher dans la maison conventuelle, d'aller à pied et sans souliers.
^ Le prétlécesseur de Guillaume, Albéric, avait eu occasion de connaître le premier dans ses croisades contre les Albigeois, et le second dans un voyage qu'il fit en Italie pour assister au concile de Latran (1215). Ainsi avait-il concerté avec saint François d'Assise l'établissement à Reims des religieuses de Sainte-Claire, dont la première supérieure fut envoyée d'Italie par sainte Claire elle-même. Celte supérieure mourut en 1230. [Hist. de Reims, Marlot, Lacourt).
2 Ou Jacobins.
3 Ou Cordeliers.
C'était du reste le temps où la toi des fidèles élevait jusques aux nues ces monuments religieux dont les merveilles de sculpture et d'architecture con tondent notre admiration. Alors un rémois, Hue Lihergier (1229), commençait l'église Saint-Nicaise, l'un des plus beaux ornements de Reims, que devait achever un autre rémois, Robert de Coucy ; alors se poursuivait par les soins de Jean d'Orbais et de ses trois successeurs la construction de la cathédrale, dont l'archevêque Albéric Humbert avait posé, en 1212, la première pierre '• ; alors des architectes de non moins de génie, mais dont les noms ne sont point parvenus jusqu'à nous, érigeaient les basiliques de Saint-Etienne ^ et de Notre-Dame à Ghâlons, de Saint-Pierre à Troyes. « Les voûtes de ces cathédrales semblent être suspendues « en l'air comme une tente magnifique soutenue par les anges. Les « colonnes s'y élancent avec grâce et s'unissent étroitement en « gerbes légères ; les arcades se succèdent dans une perspective « enchantée ; l'œil mesure avec étonnement les proportions des « nefs qui se perdent dans une profondeur sans limites. » Un peuple de martyrs et de confesseurs de la foi que domine la figure du Christ habite ces demeures célestes, dont une suite de vitraux peints relève et anime les splendeurs incomparables.
VIIL Tout en concourant par leurs pieuses largesses à la gloire de la religion, les comtes de Champagne ne se montrèrent pas indifférents à la prospérité des intérêts matériels de leurs domaines. Si nous ne savons rien de précis sur l'état de l'agriculture dans le comté, nous sommes autorisés à la juger aussi florissante que le
' V. ci-dessus, p. 215, note.
2 La construction de cette nouvelle cathédrale (V. ci-dessus, p. 156) fut très longue ; car on trouve dans les archives du chapitre une lettre de Charles VI datée de 1403, qui autorise pour l'achèvement de l'édifice une quête dans toutes les églises et paroisses du diocèse. Un tronc devait être placé dans la cathédrale au-dessous du tableau de la consécration de 1147 pour recevoir les offrandes. L'achèvement ne fut complet qu'en 1628 (V. la Topographie histm'ique de Châlons, par Grignon, p. 77]. Le tableau dont il s'agit et dont nous avons déjà parlé p. 156, n. 3, fut-il peint à l'occasion de la quête, ainsi que le pense M. Grignon, ou remonterait-il au xn^ ou au xm^ siècle, non sans avoir subi dans l'intervalle plusieurs retouches ou restaurations ? Adhuc sub judice lis est.
comportaient les temps, non seulement par le bien-être général des populations rurales, mais encore par la considération que Thibault IV aurait favorisé le progrès de l'agriculture dans la Navarre, en appelant en ce royaume des paysans delaChampagne. Nous savons, d'autre part, que les Templiers opérèrent, dès le xui® siècle, dans les forêts d.''Orïe?ît(Aube) et du Der (Haute-Marne), des défrichements au sein desquels s'élevèrent des fermes, généralement connues sous le nom de loffc ou de Vhopitau, telles que la Loge-aux-Chèvres, la Loge-Madame, la Loge-du-Temple à la Chapelle-saint-Luc, etc., dont les travaux concoururent assurément à la richesse des contrées où elles étaient situées.
Les Templiers construisirent aussi, dans la région de la forêt d'Orient qui prit le nom de Temple, une maison destinée sans doute à protéger les fonderies qu'ils établirent dans le voisinage pour la fusion du minerai de fer que leur procuraient les lieux. On n'a pas oublié celles qu'entretenaient diverses abbayes dans la forêt du Der, et qu'encouragèrent les libéralités de Henri l'^'".
VA orfèvrerie, de son côté, n'était pas négligée en Champagne, surtout dans ses applications à la décoration des églises. Troyes a conservé les noms de trois orfèvres, dont deux, nommés Pierre çX Arnold, appartiennent au xii^ siècle, et un, nommé Jean, au xiii^ Nous voyons, en Vtlt, un orfèvre de Reims, appelé Briard, faire don de la terre de Clairmarais à des religieux de Giteaux.
Mais c'est surtout la (/ra/je;'«<? , la tannerie qui étaient florissantes dans nos villes. La draperie, en particulier, produisait des étoffes fort recherchées, qui des foires de Champagne s'expédiaient en Italie, en Sicile, d'où elles passaient en Orient. Provins, Reims, Châlons et Troyes étaient en Champagne les principaux centres de cette industrie ; mais elle s'exerçait encore avec activité dans dix-sept villes du nord formant entre elles, dès le xn^ siècle, sous le nom de la Hanse de Londres, une association commerciale dont les membres s'engageaient à ne vendre leurs marchandises qu'aux foires de Champagne et de Brie. Cette association, qui avait son centre à Bruges et son porte-enseigne à Ypres, comptait au xiir siècle, 56 villes, au nombre desquelles étaient nos cités champenoises.
Le& foires, ainsi que nous l'avons déjà vu, avaient pris, depuis
Henri ^'', un grand développement commercial, grâce à la protection dont les comtes couvraient les commerçants, à la sévérité avec laquelle ils poursuivaient les vols commis au détriment do ceux-ci, et aux moyens dont ils usaient pour atteindre même au loin les coupables, interdisant l'entrée des foires aux sujets du souverain qui ndusait d'adhérer aux décisions de la cour de Champagne. La sécurité des transactions avait tellement multiplié celles-ci, qu'il fallut prolonger la durée de certaines foires.
Les relations commerciales étaient devenues particulièrement actives avec l'Italie, et Thibault lY avait jugé nécessaire d'entretenir au-delà des Alpes un chargé d'affaires. Les marchands italiens, de leur côt('', dans un but de défense commune, formaient entre eux uneassociation, dont le centre étaitau siège même de leurs opérations, et qui avait à sa tète un recteur ou capitaine. Albert de Médicis remplissait, en 1297, ces fonctions. Les souverains pontifes veillaient d'ailleurs avec un soin jaloux sur les intérêts des commerçants romains, soit qu'ils recommandassent ceux-ci à la sollicitude des comtes, soit qu'ils intervinssent pour leur obtenir réparation des violences ou des fraudes dont ils auraient pu être victimes.
« Les revenus du prince sur les foires de Champagne étaient « très variés. Ils se composaient de la location des halles, des « étaux, des maisons, de certains droits seigneuriaux, des droits « de sceau et de chancellerie, du registre des défauts, des forfaits « et amendes, du droit de la pierre et de la presse des draps ». L'ensemble s'élevait, dans le dernier quart du xiii^ siècle, à la somme de 0 à 8,000 livres par an, ce qui ferait aujourd'hui plus de 90,000 à 120,000 francs. Les gages des officiers ne montaient qu'au dixième de cette somme.
Mais les meilleures choses ne sauraient échapper aux injures du temps, et la fin du xni<= siècle même marque le plus haut point de la prospérité des foires de Champagne. « La charte par laquelle « Henri 111 le Gros a grevé la draperie de droits onéreux en 1273, « et bientôt les cruautés de Jean de Brienne, grand bouteiller, après « le meurtre de Guillaume Pentecôte, vont ruiner celles de Provins. « La défense faite par Louis le Hutin de trafiquer avec les Italiens, « qui avaient établi à Troyes l'entrepôt de leur commerce avec la « Flandre révoltée, attaquera aussi celles de Troyes », et un Compte
de la terre de Champagne permettra de constater, en 1340, l'abandon et la ruine de ces marchés si fréquentés '.
Les grandes foires ne furent pas du reste les seules sur lesquelles se porta la sollicitude des comtes. Thibault IV seconda encore le développement du commerce dans certaines villes, en y établissant Ag's, halles: Sézanne, Ghâtillon-sur-Marne furent au nombre des localités favorisées. L'évèque de Meaux, de son côté, en fit construire une, avec le consentement de Thibault V, dans sa ville épiscopale.
La charité des comtes n'oublia pas non plus les léproseries : celle de Troyes devait à Marie de France la fondation d'une foire spéciale ; celle de Vertus en obtint une de la générosité de Blanche de Navarre, et Thibault IV accorda le même avantage à la léproserie de Bar-sur-Aube. Les deux premières foires duraient un jour, la troisième deux, et le produit de chacune appartenait à l'établissement dont elle portait le nom.
IX. La Champagne, qui jouit au xiii'^ siècle d'une certaine prospérité matérielle, et qui, dans l'ordre religieux, vit éclore tant de prodiges d'architecture, de sculpture, de peinture et de ciselure, ne pouvait demeurer étrangère au culte des lettres. Loin d'être négligées, elles reçurent, en effet, de la cour champenoise une impulsion puissante, qui, les jetant en dehors des voies jusque-là battues d'une latiaité sèche et raisonneuse, leur ouvrit des horizons nouveaux où s'alliaient, d'un côté, à la gaieté d'une imagination légère les charmes du langage poétique ; de l'autre, à l'ordonnance magistrale du récit une simplicité de diction pleine de naturel et de grâce : la littérature scolastique, parfois élevée dans ses conceptions, mais trop souvent raide et compassée dans sa forme, faisait place à la littérature française, d'allure plus franche et plus dégagée, mais de caractère alors moins sérieux et moins moral.
La littérature latine ne disparut cependant pas. Le latin était la langue du clergé, c'est-à-dire de la classe savante et lettrée par excellence : c'était en cette langue que les religieux consacraient la mémoire des faits qui intéressaient leurs monastères ; c'est en latin que Guy deBazoches^ chantre de la cathédrale de Chûlons-sur-Mariie,
* Les Finances de la Champagne aux XIIl'^ et xiv^ siècles, par Aiulré Lefèvre, p. 38.
écrivit son importante Chronique, qui de G74 s'étend jusqu'à l'année 1197 ; c'est en latin que le dominicain Pierre de Sézanne rendit compte du succès de la mission envoyée par le pape en Orient dans le cours de l'année 1233, pour négocier la réunion des Grecs à l'Eglise romaine ; c'est en vers latins que le doyen du chapitre de Bray-sur-Seine chanta les Gestes de Louis VITI ; que le chanoine rémois Pierre Riga écrivit une complète paraphrase des deux Testaments, qui était appelée à un immense succès. Mais le latin n'en avait pas moins cessé d'être populaire ; il avait dû passer le sceptre à la langue française, désormais émancipée par l'esprit champenois.
Déjà Marie de France s'était fait traduire la Genèse en vers français, et sur l'invitation de la comtesse, Chrétien de Troyes avait anpris (entrepris) son roman de la Charette. Le xiii® siècle vit ensuite éclore le poème de Bertrand de Bar-sur-Aube, Girard de Viane (Vienne), dont le sujet appartient au cycle carlovingien ^. Mais ce n'était point en ce genre que devait briller la poésie champenoise ; elle devait se donner carrière dans la chanson légère, amoureuse ou satyrique, Aubin ou Auboin de Sezanne, Hue d'Oisy, Guyot de Provins et Gace Brulè s'y distinguèrent ; mais Thibault lY sut y exceller et provoquer autour de lui comme une explosion de chants, parmi lesquels il faut remarquer ceux de Colin Muset, de Perrin d'Angecourt, des rémois Robert la Chièvre et Eustache le Peintre, et spécialement ceux de la belle Doëte de Troyes, qui assista au couronnement de l'empereur Conrad et se dérobait à l'honneur de rester à sa cour, en se comparant à la colombe que l'aigle veut garder auprès de lui -.
Les chansons mêmes de Thibault, le maître de l'école, sont au nombre de quatre-vingt-une, qui sont loin d'avoir été écrites sous la même inspiration. On y tiouve, en effet, quatorze jeux-partis ou discussions amoureuses qui ne sont pas les plus brillantes compositions du poète, dix chants religieux en l'honneur de la
1 Ce poëme est l'uue des 18 braiiclies de la clianson de Gesle de Guillaume au Court-nez.
- Non, roi des airs, trop bien me duit la terre :
Aux mortels portez le tonnerre,
Et m'y laissez leur noncier les beaux jours.
Vierge, six dialogues et cinquante-et-une chansons consacrées à l'expression d"un sentiment tendre. Plusieurs furent l'œuvre commune du comte et de Gace Brûlé, et les Grandes chroniques les proclament « les plus délétables et mélodieuses que jamais « fussent ouïes en chançon et en vielle » ; car le royal auteur les chantait en s'accompagnant de cet instrument. « Et il les fit écrire, « ajoutent-elles, sur les murs des palais de Provins et de Troyes, « et elles sont appelées les chançons du roi de Navarre». Elles se répandirent promptement en France, passèrent les Alpes comme les Pyrénées, et elles eurent la gloire d'être goûtées du Dante, qui y trouvait finesse, harmonie et pureté.
Mais la gloire de la chanson française fut éclipsée par celle des œuvres historiques que produisit la Champagne au xiii° siècle. Jusque-là le domaine de l'histoire était resté l'apanage des religieux, et la langue latine qu'on y parlait le rendait inaccessible aux profanes. Mais pour la première fois on vit nos barons dicter en langue vulgaire, en prose française, les exploits qu'ils jugeaient dignes d'être transmis à la postérité, et dès lors Thistoire, en quelque sorte sécularisée, devint pour les laïques une source nouvelle d'intérêt et d'enseignement. C'est le maréchal de Champagne, Geoffroy de ViUehardouin (1167--1213), qui nous a raconté la conquête de Constantinople parles croisés; il avait été l'âme des conseils de l'expédition, il l'avait sauvée par sa valeur et sa captivité après la funeste bataille d'Andrinople, qui se livra le jeudi des foires (fériés) de Pâques. « Jamais, dit M. Paris, homme « de guerre et de conseil n'écrivit avec plus de précision, de clarté, « d'intérêt et de sincérité la relation d'une grande conquête et de « tous ses résultats. Chez lui, pas un mot, pas une pensée que le « goût le plus délicat ou la raison la plus haute ne doive avouer. » Son « œuvre est réellement digne des plus beaux morceaux « historiques de l'antiquité grecque et romaine ». Joinville (1221-1319), sénéchal de Champagne, qui vint après, dans la vie qu'il nous a laissée de saint Louis, dans l'histoire qu'il nous a donnée de la croisade à laquelle il avait pris part, n'est point le philosophe qui remonte à la cause des entreprises, l'écrivain qui se montre préoccupé de l'ordonnance de son sujet; mais ce qui lui manque de ce côté, le preux chevalier le rachète par une simj)licilé, un naturel et une grâce inimitables. Son récit emprunte
à l'intimité dans laquelle il a vécu avec son héros un caractère de franchise et de naïveté des plus attachants. — Vient ensuite \diChronlqiic de Rains, qui rappelle, après l'œuvre dcVillehardouin, la tîarratioii cpiqnc des historiens de rantiquité, mais dont le charme n'a point sauvé de l'oubli le nom de l'auteur.
Pour n'avoir pas écrit en français et n'avoir laissé d'intéressant que des sermons et des gloses, l'ardennais Robert de Sorbon, le docteur devotus, le chapelain et l'ami de saint Louis, n'en a pas moins conquis l'immortalité par la fondation de la Sorhotine (vers 1250). En élevant cette maison, qui devait servir de modèle aux collèges, Robert s'était surtout proposé de favoriser la défense des docteurs séculiers contre les ordres mendiants, et d'ouvrir un asile aux maîtres et aux écoliers pauvres, dont l'existence était jusque-là fort misérable. Ses statuts, fruit de vingt années de méditation, ont fait de la Sorbon ne une corporation de docteurs attentifs à maintenir les traditions et se gouvernant librement, en même temps qu'une grande école de théologie et de morale, dont l'enseignement vivant et fécond a occupé pendant cinq siècles une large place dans la vie intellectuelle et sociale de la France ^
Rappelons enfin ici les services rendus aux lettres par la spirituelle Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, à la sollicitation de qui Joinville écrivit son histoire, à la générosité de qui le collège de Navarre dut sa naissance.
On pourrait croire, d'après ce que nous venons de voir de l'état des lettres en Chompagne, que la capitale des comtes était largement pourvue d'établissements d'instruction fréquentés par une jeunesse avide de savoir. Troyes possédait, en effet, au xuF siècle, indépendamment d'un certain nombre àe petites écoles de chant, de lecture et d'écriture, trois f7ra??rfes écoles, celles de Saint-Jean, de Saint-Remi et de Notre-Dame, placées sous la suprême autorité du chantre de la cathédrale. Mais l'enseignement qu'on y donnait parait avoir été des plus modestes, et le chapitre lui-même, plus tard le souverain, quand un jeune clerc manifestait d'heureuses dispositions, n'hésitait pas à l'envoyer au loin suivre aux frais de
^ A'. Robert de ^orbcm, son origine, sa vie, ses écrits, par M. Jaclarl, sGcréfairo de l'académie de Reims. Robert mourut à Paris le 15 août 1274, étant chanoine de Nolrc-Dame.
l'Eglise les leçons des maîtres les plus renommés. « Troyes était « alors une grande ville de commerce et d'industrie, mais rien de a plus, mercaturœ et commercio dedita, a litteris vero et bonis « artibus prorsus aliéna. Pendant plus de deux cents ans elle avait « vécu d'une vie purement matérielle, filant, tissant, tannant, « martelant et vendant ; mais il semblait que pour le reste elle eût « dormi d'un profond sommeil. Telle l'avaient laissée les comtes de « Champagne en se couchant dans leurs tombeaux d'argent, telle « elle demeura deux ou trois siècles encore » '. Elle ne devait guère se réveiller qu'au xv^ siècle.
Toutefois on peut croire qu'il n'en était pas ainsi partout dans le comté de Champagne. Ainsi trouvons-nous, en 1257, une école instituée à Vitry-le-Château (Vitry-le-Brùlé). Le chapitre du lieu était depuis longtemps en possession du droit d'en nommer le maître ; il l'avait toujours exercé : arcliischoJatum quem senq^er hahîdstis. Thibault V crut devoir le lui enlever : mais le pape Alexandre IV intervint et le lui rendit.
X. — (( On faisait venir aux convois un certain nombre de « femmes couvertes d'un voile de toile blanche, tenant un cierge « d'une main et un mouchoir de l'autre, comme les pleureuses des « Romains" ». A Châlons, ces pleureuses tenaient enveloppés dans le mouchoir, un pain et une bouteille de vin, lesquels devenaient le partage de l'officiant. Cet usage existe encore ^.
« Les sépultures anciennes étaient fort simples : on mettait le « mort revêtu de ses habits dans un cercueil de pierre, ... et on « gravait ou l'on peignait en dedans le nom de celui qui y reposait. « Le cercueil de l'archevêque Henri de Braine n'était que de bois. « Le corps était dans une espèce d'étui de cuir qui ressemblait « assez aux boîtes des momies. Cet étui avait la forme du corps )>.
L'Eglise n'oubliait rien pour frapper l'imagination des fidèles ignorants, et faire pénétrer ses enseignements dans les esprits incultes par des images sensibles. Elle avait orné les sanctuaires de
'■ L'enseignement secondaire à Troyes, par Gustave Carré, p. 27. ' Lacourt. Mari, annof. ibid., ci Arch. admin, il)id., p. 724, note. ' Mais il est rare que le cortège des dames à roffrandc soit précédé de plus d'une pleureuse. Nous en avons vu cependant une fois jusqu'à 25.
peintures qui représentaient les principales scènes de l'ancien et du nouveau Testament ou des vies des saints. Elle alla jusqu'à y lol(''rer des représentations théâtrales, dont la grossièreté des lemps devait bientôt altérer le caractère primitif et provoquer la suppression. Ainsi vit-on dans nos basiliques célébrer la /i'Ve f^fs fous, symbole du désordre moral où le paganisme avait conduit la société ; la fête de l'âne, en souvenir de celui de la crèche ; la fête des Innocents, la diablerie àe Chaumont, la fîageUation de rallelnicf ùa l'église de Lan grès : ici, le jour où cesse de se faire entendre le cri joyeux de r«7^(?^?im, les enfants de chœur prenaient une sorte de toupie, sur laquelle ce mot était écrit en lettres d'or, et armés de fouets, ils la faisaient pirouetter, au milieu du chant des cantiques, jusqu'à ce qu'elle fût hors de l'église. On bannissait ainsi de l'église Valleluia, qui ne devait y rentrer que le samedi saint au son des cloches.
Reims avait aussi ses processions, où figurait le démon du paganisme sous les traits d'un grand dragon d'osier, nommé le Bailla, dont la gueule, mue par un ressort, engloutissait les friandises qu'on y jetait. La procession des harengs, où chacun des chanoines, traînant derrière soi un hareng attaché par une corde, n'était occupé que de marcher sur celui de son précédent et de se défendre des surprises de son suivant, peut être considérée comme une image de la vie de l'homme, trop souvent préoccupé de ^ai'V/??t'r aux dépens d'autrui, tout en sauvegardant son bien des périls qu'il peut courir.
Ces jeux religieux n'étaient pas les seules distractions publiques de nos pères, mais ce que nous avons à dire des tournois trouvera sa place au chapitre suivant, où nous aurons à en faire connaître quelques conséquences.
XL — La distribution des hôtels était simple : aurez-de-chaussée les cuisines, les offices, la salle d'armes, la salle des repas; ces pièces étaient voûtées, et la salle des repas servait en même temps pour la conversation. Les cheminées en étaient profondes, larges de 8 à 9 pieds et hautes de 6 ou 7 ; de leurs saillies elles remontaient en pointe pour regagner le mur qui les portait. A l'étage supérieur, était la viaifre-chamljre ou a])\)&rU'iucn[ particulier du sire et de la dame. Les dégagements des pièces étaient chose à peu près inconnue, les portes basses et étroites. « Dans l'épaisseur des murs
« on pratiquait les armoires, fermetés par un ou deux volets « terminés en manière d'écusson ». Le sol était recouvert de pierre, de marbre ou de brique ; on y étendait des tapis sarrazinoiss ou des tapis nostrés, gros tissus de laine de couleur : parfois on le jonchait de verdure et de fleurs ; mais le plus souvent on le couvrait d'un lit de paille ou de nattes de jonc, comme on le voit par plus d'un passage de la vie de saint Louis. Les planchers n'étaient cependant pas inusités, mais ils étaient plus communs dans le nord qu'en Champagne. La lumière pénétrait à l'intérieur tantôt par de grandes fenêtres telles que celles des églises et terminées en arcades, tantôt par « un châssis de menuiserie qui se dépliait tout à la fois et roulait « vers les côtés, porté sur un pivot de bois ou de fer. Le haut du « châssis était fermé de vitres peintes représentant des ramages, des « histoires et des devis... Le bas était fermé par un pan de « sculpture percé à jour. Dans l'intérieur de la croisée était de « chaque côté un massif tenant au mur à la hauteur de siège, et « excédant environ quinze pouces de chaque face: l'on s'y reposait « et on y respirait l'air' ».
Nous lisons dans les statuts de VHôtel-Dicv-le-Comte, lesquels furent dressés en 1263, pm' le conseil d'un grand nombre de personnes sages et expérimentées, une disposition qui prescrit aux frères et aux sœurs de porter des chemises.
On serait tenté de croire d'après cela que ce vêtement intime était alors peu répandu. Mais, tout au contraire, le nom, comme l'usage en remonte assez haut-. Il est difficile d'admettre qu'au xni'^ siècle, par exemple, alors que saint Louis donnait aux povrcs femmes
^ Lacourt, ap. Mari. ami. — Arch. admin. de Reims, l. P'', seconde partie, p. 722 et 723, note.
2 Jndiqnons-cn ici quelques preuves. Au vu" siècle, saint Isidore de Sévillc disait positivement : « Ce vêtement portait le nom de chemise, a parce que nous le gardons pour dormir dans nos lits, camisias vocamus, « quod in his dormimus in camis, id est, in stratis nostris ». Eginhard, nous peignant le costume ordinaire de Charlemagne, « lequel différait peu « de celui des gens du conunun », nous le représente avec « uneclieniise « sur la peau et des liants de chausses en toile de lin ». Le moine de Saint-Gall, de son côté, assure (|ue les anciens franks porlaiciil « une « chemise d'une toile fine » (V. à la fin du l""" livre). Robert Wace 1090-1190) ne racontc-t il pas en son roman de Bon (vers 8,000)
Ungièrcs qui vendent viex peufres et viex chemises... la place d'entour les murs des Innocents S la chemise ait été à l'usage des seuls favoris de la fortune. Si, au xii'=, la comtesse de Dreux avait fait présent à Henri II, roi d'Angleterre, de 300 aunes de toile de Reims, pour chemises, c'est qu'elle était /emmejjn^cfe^^e, c'est-à-dire femme sensée et douée du sens pratique de la vie. Ainsi devons-nous rapporter uniquement à l'esprit de mortification l'absence de chemise chez les frères et les sœurs de l'Hôtel-Dieu-le-Comte. Seulement nous pouvons dès maintenant remarquer qu'au xiV siècle une étrange mode voudra qu'on ôte sa chemise avant de se mettre au lit -. ce qui explique l'état de nudité complet où les miniatures des manuscrits du temps représentent des personnes alitf'es.
Les mêmes statuts de l'Hôtel-Dieu-le-Comte défendent de mettre deux personnes dans le même lit, interdiction que rendait nécessaire, indépendamment de l'hygiène, l'habitude que l'on avait alors de partager son lit avec la personne qu'on voulait honorer. Cette habitude elle-même supposait des lits spacieux et ils l'étaient assez pour que le varlet pût coucher au pied de son Seigneur.
qu'Ariette, tiUc d'un bourgeois normand de Falaise et mère de Guillaume le Conquérant, gardait sa chemise la nuit:
« Kant el lit e] Duc i\\ entre de sa Ivcmise envelupé ».
1 Grandes Chroniques de Saint-Denis, publiées par Paulin Paris.
- « De simples valets de ferme, dil M. Siméon Luce dans son histoire « de Bertrand Dugucf^clin. p. fvl. ont (alors) une chemise à ôter, quand « ils se mettent au lit, et une chemise à mettre, quand ils en sortent ».