U-1328. LA CHAMPAGNE ET LES FILS DE PHILIPPE LE BEL
Hutin une première satisfaction par son ordonnance de Vincennes (mai 1315), ils insistèrent si bien qu'après avoir complété cette ordonnance par de nouvelles lettres datées de Sens, oîi il les affranchissait particulièrement de la juridiction des prévôts, le roi en vint à leur promettre de faire faire, de trois ans en trois ans, une enquête contre les officiers royaux. Toutes choses devaient être remises en l'état où elles étaient sous Mons. saint Louis (juin 1315)'.
La mort prématurée du roi vint en quelque sorte sceller ces concessions ; car l'ambition des frères de Louis leur suscita des difficultés qui devaient les disposer à confirmer les grands dans la jouissance de leurs privilèges. Après avoir revendiqué ses franchises, la Champagne devenait elle-même l'objet de revendications dont il importe d'exposer brièvement l'histoire, pour bien faire comprendre quelques-uns des faits qui vont suivre.
Le fils aine de Philippe le Bel, Louis le Hutin, n'avait pas pris possession de la Navarre et du comté de Champagne sans dédommager ses frères de l'abandon des droits qu'ils tenaient de leur mère Jeanne : il leur avait donné en Champagne six mille livrées de terre, c'est-à-dire des terres d'un revenu de 0,000 livres, qu'ils devaient tenir en hommage de lui et de ses héritiers (janvier 1309).
Quand il mourut (1316), laissant, avec la reine Clémence enceinte, une fille née en 1311 de Marguerite de Bourgogne, sa première femme, et nommée /e««we comme son aïeule, il semblait que la jeune princesse dût recueillir tout l'héritage paternel, car la loi féodale n'excluait pas les femmes, à défaut d'héritiers mâles, du droit de posséder des fiefs, et l'on regardait comme fiefs les couronnes elles-mêmes. Mais la couronne de France, après avoir jusque-là ceint la tête de tant de rois, pouvait-elle être considérée comme tel et tomber aux mains d'une jeune fille, alors surtout quelaFrance dominait le monde 1 Pouvait-on exposer le premier sceptre de la chrétienté à passer dans une famille étrangère, quand la nation française se constituait et se séparait de plus en plus des autres États? Les barons du royaume ne le pensèrent pas, et de leur aveu, Philippe le Long, comte de Poitiers, deuxième fils de Philippe le Bel, prit le
' V. les Ordonnances des rois de France, f. 1", p. 573. 576 et 381. — V. aussi V Histoire de la Civilisation en France, t. IV, p. 292 et sq.
gouvernement des royaumes de France et de Navarre et des comtés de Champagne et de Brie, en attendant la délivrance de la reine. Il fut en même temps convenu avec Eudes, duc de Bourgogne, oncle et tuteur de Jeanne, qu'au cas où Clémence accoucherait d'une fille, Philippe garderait larégencejusqu'àla majorité des deux princesses, et qu'alors elles auraient la Navarre, la Champagne et la Brie, moyennant quoi « elles feraient quittance du royaume de France ; « mais que, s'il ne leur plaisait de faire cette quittance, elles revien- « draient à leurs droits en toutes les descendances de leur père » (17 juillet 1316). Cependant, Clémence ayant mis au monde, le 15 novembre suivant, un fils appelé Jean, à peine ce fils fut-il mort, cinq jours après sa naissance (19 novembre), que Philippe, sans souci de la convention qu'il avait signée, et s'appuyant de la première décision des barons, courut à Reims se faire sacrer (6 janvier 1317) ; puis, de retour à Paris, il convoqua les clercs et les bourgeois aux halles avec beaucoup de grands et de notables du royaume, et après que les légistes eurent prouvé que « la loi salique exclut la « femme de l'héritage de la terre salique, pour le réserver tout « entier au sexe masculin », l'assemblée déclara qu' « à la couronne « de France la femme ne succède pas». Ainsi la loi salique, qui était antérieure à la fondation de la monarchie, et qui n'avait pu songer à régler le droit de succession au trône féodal, devint loi populaire et fondamentale du royaume ; ainsi se consomma « cette révolution importante qui, plaçant la couronne de France ce hors du droit commun de l'Europe, lui donna un caractère de « dignité exceptionnelle et de magistrature virile ».
Mais Philippe ne s'était pas borné à prendre la couronne de France ; il s'était encore emparé de celle de Navarre et des comtés de Champagne et de Brie, sur lesquels Jeanne avait les droits les plus incontestables, soit comme héritière de son père et de son frère, soit en vertu du traité du 17 juillet 1316.
Indigné de la mauvaise foi de Philippe, le duc de Bourgogne se lia avec la noblesse champenoise et fit des préparatifs de guerre ; mais bientôt, renonçant à la lutte, il renonça en môme temps pour sa nièce, en faveur de Philippe le Long et de sa postérité masculine, aux droits qu'elle pouvait avoir sur les royaumes de France et de Navarre et sur les comtés de Champagne et de Brie ; en échange de ces droits Jeanne recevait 15,000 livrées de terre à tournois