‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départements (volume 2)Chapitre 80 sur 164 · LA CHAMPAGNE SOUS PHILIPPE DE VALOIS · texte numérisé non relu

LA CHAMPAGNE SOUS PHILIPPE DE VALOIS

leur seigneur, le portait à disputer au roi de France la possession d'une province à la fois si importante par sa position géographique et si favorable à l'écoulement des laines anglaises qu'elle mettait en œuvre et répandait en draperies par tous les États du monde. Philippe de Valois n'omit rien pour soutenir avantageusement la lutte. Pour faciliter son passage sur les terres de l'Empire, il avait, le 4 octobre 1337, acquis de Jean de Joinville ' la prévôté ou châtellenie de Vaucouleurs, composée, outre la ville, déclouée villages-, en donnant en échange, avec la jurée de Villers et la prévôté de Vertus, la ville de Méry-sur-Seine, la seigneurie de Lachy et quatre vignobles situés à Bar-sur-Seine ^.

Jaloux de « garder son honneur avec la couronne de France et de « garantir la sûreté des frontières », il charge une commission de mettre en état les châteaux de la baillie de Vermandois^, laquelle est plus prochaine des e7inemis, avec ordre de n'épargnera l'œuvre aucun clerc séculier marié ou non marié (11 juillet 1337).

La fermeté de la ville de Reims, potir ce que celle-ci est près des frontières, avait été de sa part, dès 1332, l'objet d'une attention particulière ; il y avait envoyé/eaw de Chiverni et Thrace de la Croix pour hâter les travaux de défense, et il n'avait pas tardé à en confier

1 Ce seigneur était petit-fils du frère de Thistorien, par conséquent arrière-neveu de ce dernier.

^ L'acte de cession dont M. Chevelle, notaire et maire de Vaucouleurs, a retrouvé dans les archives de sa mairie une copie authentique en date du 2 juin 1620, donne le nom de ces villages. Domremy n'y est pas compris. (V. VAppendicCj n° 7). Déjà, dit Ducange, en sa Généalogie de la maison de Joinville en Champagne, « le Roy avait acquis deux ans auparavant la Seigneurie directe de Vaucouleur d'Anceau, sire de Joinville, duquel elle était mouvante par droit de f rérage ». Cet Anceau était fils de l'historien.

3 V. Jeanne d'Arc à Domremy par M. Siméon Luce, p. 7 des Preuves. Le Mémoire de l'Intendant de Champagne est défectueux sur ce point. — Trente ans plus tard (4 juillet 1365], Charles V déclarera l'acquisition de la prévôté partie intégrante du domaine royal, voulant qu'elle y soit inséparablement unie, et que les bourgeois de la ville et châtellenie de Vaucouleurs ne puissent jamais en être distraits {Ordonn. des rois de France, t. II, p. 582).

* Le bailliage de Vermandois comptait, au xvi'' siècle, 24 villes, dont on peut voir le dénombrement en notre t. II, ch. III du livre second : Institutions diverses. . .

la garde à un capitaine expérimenté au fait de la guerre, nommé Baudouin de BovesK Le 'is,eplemhre 1328, il donne commission au bailli de l'archevêque de Reims « de faire clore et fermer ladite c( ville, garnir d'espringualcs et d'autre artillerie aux frais et dépends a de la cité et des autres qui y peuvent être tenus » ^ En même temps ordre est donné au bailli de Vermandois (17 août 1338) de faire crier l'arrière-ban par toutes les villes et lieux de son bailliage, de manière « que tous ceux qui pourront porter armes soient sans « nulle faute armés et arréés suffisamment, chacun selon son état, « pour se rendre à Amiens huit jours après ». Aucune bonne ville ne saurait être exempte de ce service. Cependant Reims fait remontrer au roi qu'elle est près des frontières d'Allemagne, et que ses habitants ne sauraient s'éloigner, alors surtout que, « quand il ave-

« nait que le roi allait en guerre, l'archevêque le servait » de

sa personne, et qu'ils « faisaient aide audit archevêque » en veillant sur la ville ; mais ils ne sont dispensés du service qu'en payant la somme de 880 livres pour l'année 3. Des montres ou revues des milices sont commandées. Aux montres générales des baillies de Vermandois et d'Amiens, le roi veut (13 juillet 1338) « que tous ceulx (( des dits bailliages qui ont vaillant 100 livres, ou au-dessus jusques « à deux cents livres, soient armés de auqueton et de bacinet et de « lance, et ceuls qui ont vaillant deux cents livres, ou au-dessus a jusques à trois cents livres, soient armés de auquetons etbacinets « et de hauhregiers, ou àe plates et de lances ; et ceuls qui ont vail- « lant au dessus de trois cents livres jusques à mil livres, soient « montés à cheval de pris de 2S livres au moins et armés selonc leur « estât, et ceulx qui ont vaillant au dessus de mil livres, soient « montés à cheval et armés souffisamment, selonc leur estât, et « aient gens avec euls armés, tant à cheval comme à pié, chascuns « selonc leurs facultés. »

Philippe d'ailleurs ne manque pas d'appeler sur ses armées les bénédictions du Ciel ; il demande au clergé des processions et des prières, et il le charge de faire connaître au peuple la situation : elle

' Arch. adm. t. II, 2"^ partie, p. 78G, 787 et note. Selon Rogier, ce capitaine resta en place jusqu'en 1340.

^ Id., ibid., p. 793 et note.

3 Id., ibid., p. 79^, note, et 793, cdl (14 septembre 1338). Ces dispenses et dépenses se renouvelleront (24 août et 2o septembre 1339).

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est dure, en effet, et réclame de grands sacrifices ; mais il s'agit pour tous les loyaux Français d'éviter la servitude qu'on veut leur imposer, et à laquelle le roi veut résister, « bien et vertueusement « à l'aide de Notre-Seigneur et de la bone et loial gent de son « royaume ».

Chacun répond à son appel, et lorsque Edouard 111 a mis le pied sur le sol français, Philippe s'avance à sa rencontre à la tête d'une armée qui comptait quatre rois, six ducs, trente-six comtes, quatre mille chevaliers, 227 bannières et soixante mille hommes des communes (1339). Devant cette formidable ordonnance Edouard recula, et, congédiant son armée, prit le chemin de Bruxelles.

Mais il ne manquerait pas de revenir, et l'honneur du royaume exigeait de nouveaux sacrifices. Connaissant l'humeur guerrière de l'archevêque de Reims, Philippe le nomme garde et capUain de la rfiYe v^7^e (14 juillet 1340) ^, et Jean de Vienne, quelques semaines après, commence par bannir de Reims les étrangers suspects ; puis il convoque (3 septembre) "^ au mont à' Arènes la milice de tous les bans pour une revue, dont il entend que personne ne s'exempte, voulant, à cet effet, que dans cette journée « nul ménestrel ne fasse « œuvre de son mestier ». A mesure qu'approche le danger, les exigences de la royauté s'aggravent. Philippe n'a nulle intention de briser les trêves ; mais il sait qu'Edouard a réuni un grand nombre de gens d'armes avec une grant quantité de nefs, et qu'il s'apprête à envahir de nouveau le royaume avec ses alliés, et à grever, à do7nmagierdetoutsonpoî(voir\e pauvre peuple de France. Des subsides sont nécessaires pour l'aider à repousser l'invasion, et il invite le bailli de Vermandois à les requérir des villes de son ressort : le secours ne tirera pas à conséquence et ne portera nul préjudice, en te^nps avenir, aux franchises, libertés et privilèges de chacun. Paris et plusieurs autres villes le lui ont déjà accordé, leur exemple sera suivi pour le commun profit du royaume (15 juin 1345)3.

Il le fut, en effet ; mais le secours était insuffisant, et le roi se vit contraint de convoquer les états généraux pour aviser au fait

* Arch, adm., t. II, ibid., p. 8o0,

2 Ici., ibid., p. 851.

3 /(7.,ibid., p. 949.

des charges qui pesaient sur le peuple. Il écrivit en conséquence à ses ame-: les escheains, bourgeois et habitans de Reims, l'une des bonnes villes du royaume, leur mandant que, « toutes excusations « cessajiz, ils eussent à envoyer à Paris, au jour de la Chandeleur « venant, deux ou trois des plus souffisans de la ville, les mieux « instruiz et avizez qu'ils pourront sur les choses dessus dictes, afin « que par leur bon conseil et des autres nos subjez mandés à la « dicte journée, il pût ordcner sur ce chose agréable à Dieu et « profitable au peuple et à tout le royaume » (4 janv. 134G) '.

Les états se plaignirent des charges que la guerre faisait peser sur le peuple et exprimèrent en particulier la crainte de voir se perpétuer la gabelle, qui lui était fort déplaisante. A quoi le roi répondit par l'ordonnance du lo février 1346, où il déclarait qu'il n'entendait point la maintenir « à toujours », et qu'il serait heureux que « bonne voie et convenable fust trouvée de pourvoir au fait de « la guerre en mettant à néant toutes gabelles et impositions » 2. En attendant, il fallait se soumettre à l'impérieuse nécessité des circonstances.

Bientôt après (29-31 juillet 1346), le bailli de Vermandois avait ordre de lever le ban et l'arrière-ban : tout noble ou non noble de 18 à 60 ans prendra les armes et viendra équipé à pied ou à cheval. Ceux qui ne pourront acheter d'armures sont excusés, ils ne serviraient qu'à consommer les vivres ; de même les laboureurs de terre et de vignes. Le bailli veillera d'ailleurs à ce que les villes demeurent pourvues suffisamment de gens de métiers, comme orfèvres, fourniers, pannetiers et autres métiers nécessaires. Ceux qui ont moins de 18 ou plus de 60 ans enverront des hommes en leur lieu et place, chacun selon sa condition. Ainsi des malades et des femmes veuves ou non mariées^. C'était la levée en masse.

Mais le fol orgueil de la chevalerie française devait rendre inutiles

* Arch. adni., t II, p. 977.

* Isamb , t. IV, p. 517 et sq. — Philippe de Valois ne faisait ici que reproduire le langage de Philippe le long (V. ci-dessus, p. 1294); mais il alla phis loin : Philippe le Long, pour subvenir aux charges du Trésor, avait imaginé la gaheUe à lilre transitoire ; Philippe de Valois constitua le nouvel impôt en établissant la juridiction des greniers à sel, dont il assura le maintien par une ordonnance du 20 mars 1342.

3 Arch. admin., ibid., p. H24.

tous ces efforts. Après avoir foulé aux pieds de ses chevaux cette r/ia^^f^caï^e qu'elle prétendait lui emjoécher la vote sans raison et qui devait un jour élever si haut la gloire des armes françaises, elle vint tomber sous les flèches des archers anglais et « sous les « bombardes, qui avec du feu lançaient de petites balles de fer » '. Crée^ vit ainsi périr en cette journée (août 1346), avec « grant « planté des communes de France » ^, la fleur de la noblesse, déjà fort éprouvée à Courtray (1302) : 12 princes, un évêque, 80 barons à bannière, 1,200 chevaliers et 30,000 soldats restèrent sur le champ de bataille : « nul n'était pris à rançon ni merci, et ainsi « l'avaient ordonné les Anglais entre eux. »

En présence d'un tel désastre, auquel allait bientôt s'ajouter le fléau de lan^este noire, qui désola l'Europe pendant cinq ans, et aux atteintes duquel n'échappa point la Champagne, l'alarme fut grande en France. Le premier soin du roi fut d'assurer la ville de Reims, qui en était comme le boulevard, contre les surprises du vainqueur.

Il nomma capitaine de Reims Gaucher de Lor, seigneur de Resson, qui, n'en pouvant remplir les fonctions, contraint qu'il était de tenir la campagne pour la protéger contre les courses des brigands qui l'infestaient, constitua le seigneur de Broyés son lieutenant. Philippe adressa ensuite aux échevins un ordre pressant de continuer les fortifications et de munir la ville de vivres et d'artillerie. En même temps il fit défense à ses gens de prendre vivres et provisions destinés à l'approvisionnement de la place (25 novembre 1346)'^. Les habitants, de leur coté, justement effrayés, nommèrent six personnes pour surveiller l'exécution des ordres du roi, et Philippe ratifia le choix du clergé et du peuple ; ce fut l'origine du Conseil de ville (1346).

Le travail eut pour effet d'agrandir la ville et de multiplier le nombre des portes, lequel s'éleva à huit, pour être, après la bataille de Poitiers, réduit à cinq. Mais il n'eut point la vertu de suspendre

1 Villani, l. XII.

2 Froissart, éd. Siméon Luce, § 280, et dans Buchon, c. ccxciv, la lettre de Michel de Northburgh. — Jean de Vienne y commandait ses milices.

3 Arch. admîn., ihid., ^. 1133.

la célébration des toiamois, toujours singulièrement chers à la population rémoise, et il était loin crétre achevé, quand, à l'occasion d'un de ces jeux et de certains affronts qu'il prétendait lui avoir été faits, un chevalier, Gilles de Rodemacre, seigneur de Ghassepierre, déclara la guerre aux habitants, et se mit en campagne à la tête de tout ce qu'il put ramasser d'aventuriers avides de pillage (1348). Les violences qu'ils commirent furent telles que personne n'osait aller aux champs sans être accompagné de gens de guerre, et comme ils poussaient l'audace jusqu'à pénétrer dans la ville par la rivière à la faveur des gués qu'ils connaissaient, il fallut jeter des herses au fond de la Yeslo pour prévenir leurs surprises. Ils se rejetèrent sur les campagnes et y portèrent la désolation, pillant les villages, brûlant les maisons, et emmenant hommes, femmes, enfants, bestiaux. Ordre fut donné au bailli de Vermandois (15 octobre 1349) ' de prendre les coupables, morts ou vifs, et d'abattre leurs forteresses ; mais comme ils ne cessaient de travailler les Rémois, ceux-ci se décidèrent à entrer en arrangement avec Gilles de Rodemacre, et, grâce à l'intervention d'un seigneur du voisinage, Gaucher de Chàtillon, son parent, ils en obtinrent la paix moyennant certaines excuses, à la suite desquelles « les chevaux, argent « et autres choses prises sur la ville », lui furent restitués (1349).

Ces guerres de seigneurs à communes n'étaient pas rares, et nous voyons, quelques années après celle-ci, des gens armés, au nombre de 1,200, se précipiter dans la ville de Langres, en poussant le cri redouté : Angleterre ! Angleterre! Ville gagnée ! C'était au mois de juillet 1352, le dimanche après la fête de sainte Marie-Madeleine. L'expédition était commandée par deux seigneurs du voisinage au service du duc de Bourgogne, Jean d'igny et Jean de Ghauffour, qui se croyaient déjà sûrs de la victoire. Mais revenus de leur premier effroi, les bourgeois, saisissant leurs armes, engagent dans Tenceinte même des murs un combat violent, et parviennent à repousser l'ennemi, non sans lui faire quelques prisonniers.

L'évêque de la ville semblait avoir eu, dans cette circonstance, une conduite équivoque. Accusé de complicité avec Jean d'igny, il fut traduit en Parlement et se fit absoudre sans trop de peine.

< Arch. adm., ibid., p. 1245.

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