POURSUITR DES HOSTILITÉS. 3o
cnlrèrent en France par la porte de Calais, « accompagnés de grand' « foison de gens d'armes et d'archers »; mais les Français avaient acquis l'expérience de la guerre que voulaient les circonstances, et si les Anglais brûlèrent moult de villes, ils ■perdirent aussi moult de leurs gens; car nul d'entre eux ne pouvait s'éloigner de sa bataille qu'il ne fût aussitôt déconfit, sans aucune perte pour les Français. Surpris un jour au matin près d'Oulchy-le-Chàteau', ils laissèrent entre les mains de leurs adversaires dix chevaliers de grand état et 24 écuyers(9 septembre). Aussi « toujours chevauchè- « rent les dits Anglais tant qu'ils passèrent les rivières d'Oise, d'Aisne, « de Marne et d'Aube, et par la Champagne et le comté de Braine « (Brienne) tirèrent droit vers Gié ». Après bien des détours ils arrrivèrent à Bordeaux « en tel état qu'il y avait plus de 300 che- « valiers à pied qui avaient laissié leurs armures, les unes jetées « en rivière, les autres dépéciées pour ce qu'ils ne les « pouvaient porter, et afin que les Français ne s'en pussent « aidier - ».
« Laissez-l(^s aller, avaient dit à Charles V du Guesclin etClisson « dans un conseil tenu à Paris le lendemain de la journée d'Oulchy^, « laissez-les aller ; par fumières ils ne sauraient tollir votre « héritage, et ils iront tous à néant, comme un orage qui, « après avoir éclat<^ en un pays, se dissipe de lui-même^ ». Leur parole se vérifiait. Toutefois il ne semble pas, d'après Froissart, que les Anglais aient mis grande précipitation à traverser en particulier la vallée de la Marne, car « ils la passèrent, dit-il, et la « repassèrent à leur aise ; et quand ils trouvaient un pont défait, « ils avaient avec eux ouvriers et charpentiers qui tantôt en avaient « un ouvré et charpenté, dès qu'ils avaient le bois, et on leur « amenait devant eux ; car ils avaient gens de tous offices amenés « avec eux d'Angleterre. Ils arrivèrent ainsi devant Vertus et devant « Epernay, et rançonnèrent à vivres tout ce pays de là environ ; et « trouvèrent grand pillage et grand profit sur cette belle rivière
' Oulc1iy-l(>-Qi;ileau, dans l'Aisne, arrondissement de Soissons. - Grandes Chroniques de France, l. VI, ]>. 'îiO.
3 ("osl du moins la date qui paraît la i)liis |)i-ol»aI)Ie à M. Siinèon Liice {Chron. de Froissart, (. VJII, l""^ partie, p. xciv, note). * Froissart. édit. Siméon Luce, t. VllI, p. loo, l6l, et Buchon, p. 682.
« de Marne, dont ils étaient tout seigneurs et maîtres, car nul ne « leur allait au-devant. Ils montèrent ensuite tout contiemont « vers Châlons en Champagne, mais point ne l'approchèrent de « trop près, et prirent le chemin de Troyes » ', dont les habitants, avertis de leur marche par les messagers que leur envoyaient les villes de (Châlons et de Reims-, se tenaient sur leurs gardes.
Du Guesclin, Clisson et le duc de Bourbon étaient venus d'ailleurs renforcer la garnison de la place, et celle-ci ne comptait pas moins de 1,200 lances. Le duc de Bourgogne était également accouru à la défense de la capitale de la Champagne ^; il y était entré le jeudi soir 15 septembre et devait y rester jusqu'au 26. Mais l'armée de Lancastre ne fit que défiler devant Troyes, non toutefois sans causer de grands dommages aux faubourgs et à la maison des chartreux voisine de la ville, ni sans souffrir beaucoup elle-même d'une sortie de la garnison. Depuis trois jours, deux envoyés du pape Grégoire XI, Tarchevèque de Ravenne et l'évèque de Carpentras se trouvaient à Troyes, où ils étaient venus pour traiter de la paix entre les rois de France et d'Angleterre ; mais les ducs de Lancastre et de Bretagne ne purent prêter l'oreille à leurs ouvertures : leurs instructions le leur interdisaient K
L'Angleterre était pourtant épuisée: la France, de son côté, souffrait beaucoup, car le système de guerre de Charles V était
' Froissarl, édit. Simcon Lucc, I. VIII, p. 103, et Bachoii, ]». ()8i-.
2 Houliot, Hist. de Troyes, f. II, p. 234 et 235. Avis remis le 21 août 1373, à un messager de Troyes par « les échevins, gouverneurs el conseil de la ville et cilé de Reims », que les Anglais ont passé la Somme le 19, et ([ue le duc de Lancastre est devant la ville de Bray, le duc de Bretagne devant celle de Cappy (Sonnne, arrondissement de Péronne, c. de Bray). Un post-f-triptum ajoutait que les envahisseurs étaient logés à Royes.
D'autre part les élus au conseil de Châlons font savoir que, le 24 août. les Anglais quittaient la rivière d'Oise pour traverser l'Aisne el se diriger sur Reims et Châlons. M. d'Arhois de Jubainville a donné les deux lettres en son Yoyage paléographiq-ite dans le département de l'Aube, Troyes, 18oo, p. 148 et loi.
3 II quittait Sézamie dans la nuil du 13 sc|itriiiliit- ; il dînait et campait à Saiiit-.lust le lendemain H {liecue de la Chaïupaijne et Brie, M, 1879, p. 38).
'' Froissart. édit. Shuéon Luce. t. VIll, p. xcix du sonunaire. note 2.
i;i69 1374. SA SITUATION MISKHA15LR. 361
cruel et ruineux pour les campagnes. Les villes elles-mêmes étaient écrasées sous le poids des charges et des sacrifices de toute sorte que leur imposait la guerre depuis plus de trente ans, et, spécialement depuis bientôt vingt ans, les incursions des ennemis sur le territoire français. Les commissaires royaux constataient à Troyes, en 1374, la diminution croissantoi^lu nombre des feux et la misère profonde des habitants qui n'avaient pas abandonné la ville : « 11 « y a trois ans, disent-ils, on comptait à peine 300 feux solvables ; « aujourd'hui ils sont moins nombreux encore, et bien plus pau- « vres qu'ils n'étaient autrefois. La place a été grevée de plus de « 30,000 livres par les gens de guerre, et pour relever les nuus « renversés par les inondations, il faudrait bien encore dépenser « 12,000 francs. Aussi la population a-t-elle déserté et déserte-t- « elle tous les jours ses foyers, pour échapper à de si lourdes « charges ^ ». Partant, plus de commerce, plus d'industrie, on n'était occupé que de sauver une mourante vie.
A Chàlons, dès l'année 1369, les seigneurs et les bourgeois représentaient au roi que, par suite de la mortalité, qui, depuis 1348, a plusieurs fois sévi, et du fh'au des guerres qui fait de continuelles victimes, la ville était devenue pauvre et dépeuplée: que ses maisons tombaient en ruine, et que son commerce qui produisait autrefois de 30 à 36,000 pièces de drap par an, était réduit à 800 au plus. En janvier 1372 une inondation vint encore détruire une partie des fortifications, et une charte royale du 25 janvier 1373, « en considération des grands frais et dépens faits par les Ghà- « lonnais pour fermer et fortifier la ville, y tenir capitaine et « gens de guerre pour la sûreté d'icelle et du pays, et outre que, « par inondation d'eau y advenue au mois de janvier précédent, « une grande partie d'icelle est tombée en ruine et le reste est en « fort grand péril », accordait aux habitants un secours de 2,000 livres "^
On peut croire que la ville de Reims n'était guère plus heureuse. Aussi bien avons-nous une lettre de Charles V, du 27 février 1371, qui abaisse la taxe des habitants à 2,000 francs ^ en raison des
' iioiiliol, A'/.W. (le la ville de Tmi/rs. I. Il, [.. "l'-iS.
- E. de Ikrthèlemy, HLst. de Chdlons, p. 170-171.
^ Elle avait clé de 7,000 fraucs on 1363, de 4,000 ca 1370.
3G2 LA PROVINCE DE CHAMPAGNE iSTo-'isso
perles que leur ont fait essuyer et l'invasion et les grands mortalités dont ils souffrent depuis deux ans, et les dégâts d'une gelée, et l'émigration de plus de 200 feux vers le Rethelois, où il ne court aucune aide'. De plus, en 1380 (6 juillet), le roi dut, pour la rc'paration de sa forteresse, dont elle ne pouvait, dit-il, supporter les frais, si elle n'était secourue, accorder à la ville des litres d'octroi, assujettissant tout char à un droit fixe de deux deniers parisis par jour, toute eliarette et tombereau à un denier, et soumettant à cet impôt tout habitant, quel qu'il fût, clerc ou laïque, bourgeois ou forain seigneur, excepté l'archevêque de Reims-.
La situation générale de la Champagne était donc à tous égards misérable, lorsque le pape, touché des maux de la guerre, interposa sa médiation entre les deux partis et obtint qu'ils conclussent une trêve d'un an (27 juin 1375)^.
A la faveur de cette trêve, Charles Y encourage Enguerrand de Coucy à faire valoir ses droits à la succession du duché d'Autriche, à la condition qu'il s'aidera des bandes de routiers qui occupent le comtat d'Avignon, le Forez, le Lyonnais et le comté de Bourgogne. La concentration de ces compagnies se fit sur les confins du duché de }3ourgogne et de la Champagne, au grand dommage des pays qu'elles traversèrent : ainsi la seigneurie d'Amance * était-elle mise au pillage ; ainsi les habitants de Togny en Champagne^ se virent-ils réduits à s'entasser dans des cachettes pour échapper aux terribles gens d'armes. Enfin ceux-ci prirent le chemin de l'Alsace
' V. Arch. de Reims, Xc«>-c's des rois ; Varin, Arvli. admin., t. III. p. 3o8, et l'intéressàut travail de M. .ladart sur la Population de Reims et de son arrondissement, p. 10 et 11 .
2 Arch. admin., ibid., p. .^)06.
3 C'est la trêve de Bruges. Quelques jours auparavant, le roi avait l'ail faire seniouce générale à toutes manières de gens d'armes et arljalétriers du royaume pour se rendre devant Saint-Sauveur-le- Vicomte (Normandie), <(u'il tenait assiégé, et la ville de Châlons-sur-Marne avait envoyé douze arlialéiriers [Comptes de la ville de juin 137.') à juin 1376). II lui en coula K) !.. I.i s , 4 d. pour les habiller ; 60 I. |)our avances de gages ; 20 s. poiu' eoitïures ; 32 1. 10 s. pour Irais de transport.
* Aube, arrondissement de Mar-sur-Aubc. 3 Togny-aux-Bœufs (Marne).
1380. EXin:DJTION Dli BUCIvlNGlIAM 363
sous la conduite d'Enguerrand cl. de Raoul de Coucy, son oncle, seigneur de Monlmirail '.
Pendant ce temps-là Charles V s'occupait de remettre l'ordre dans le royaume -, et il y réussit si bien que, lorsque la trêve, qui avait été prorogée d'une nouvelle anix^e, vint à expirer, trois jours après la mort d'Edouard III (21 juin 1377), il crut devoir repousser la pro|)Osition de la renouveler, que lui firent les oncles de Richard II, et tenter de mettre le sceau à la fortune de ses armes en délivrant complètement la France de ses ennemis.
Dès l'année suivante 1378, Provins était victime de l'infidélité de son nouveau gouverneur, Guillaume de Mortery, qui l'avait livrée au roi de Navarre; mais le duc de Berry, envoyé par le roi> battit vigoureusement en brèche les murs de la place, et réduisit bientôt les Navarrais à capituler (12 août). Ils quittèrent la ville vies et bagnes sauves, à l'exception du gouverneur, qui paya de sa tète la perfidie dont il s'était rendu coupable.
La guerre, une fois recommencée, ramena les horreurs qu'elle avait jusque-là traînées à sa suite, et la Champagne en eut sa part en 1380. Le dernier fils d'Edouard III, Buckingham, duc deGlocester, avait d('barqué à Calais, au mois de juillet, accompagné d'une nombreuse armée. lis étaient bien 4,000 hommes d'armes et 3,000 archers, tous gens très décidés à faire consciencieusement leur besogne, qui était de dévaster les provinces septentrionales de la France et de se retirer ensuite en Bretagne. Ils arrivèrent par la vallée de la Somme, Péronné, Cambrai, Saint-Quentin et Laon jusqu'à Poritavcrt, et là, franchissant la rivière d'Aisne, qui de ce côti' servait de limites à la Picardie et à la Champagne, ils vinrent logera Cormicy et à Hermonville ; mais, « bien qu'ils fussent en
' Froisparl, ctlif. Shiiéoii Luce. 1. VllI, 1'"'' partie, p. cxxx-cxxxii et noies. Ces roulicrs élaient coninuiiiénient ajipclés Bretons, sans doute parce que l.eaucoup d'entre enx étaient originaires de la Bretagne.
- On le voit à Reims le 57 octobre, où furent portés maints brochets de Bétbenlvillc au château de Porte-Mars (.Irr/i. dcp. transférées à la Bibliothèque de Reims, série (i. Klil-, et le i8 octolire I37() ; à Cliàfeau-Thierry, du 3i octobre au (i novi iiilire inclus [Itincrairc de Churlcf: V par Ernest Petit).
364 r.A r'HoviiXCp: !)!•: champa(;xe. \m.
« bon pays, gras et plantureux de vins et de vivres, ils n'y trou- « vaient rien, car les gens avaient tout rentré dans les bonnes « villes et dans les forts », conformément aux ordres du roi. « Aussi parfois les Anglais eurent-ils beaucoup à souffrir, spéciale- « ment de la privation de viande ».
Dans cette situation, « ils résolurent d'envoyer à Reims un « héraut pour inviter les gens du pays qui s'y étaient retirés à leur « donner une quantité de bétail, de pains et de vins, s'ils ne « voulaient que leurs propriétés fussent livri-es aux flammes ; « mais on leur répondit qu'on s'en garderait bien et qu'ils fissent « ce que bon leur semblerait. Courroucés de cette réponse, ils « dépéchèrent tous leurs coureurs par les villages, et il en fut « brûlé plus de soixante en la marche de Reims. » Rientôt ils apprennent que les Rémois ont mis à l'abri dans leurs fossés « toutes leurs blanches bêtes », et que celles-ci y paissaient fort tranquillement. Tout réjouis de ces nouvelles : « Allons, allons! » dirent ceux de l'avant-garde, « on se doit aventurer pour son « vivre » ; et chevauchant jusqu'aux fossés, ils y descendent et en font heureusement sortir plus de 4,000 bétes, car, pendant cette opération, leurs archers rangés sur les fossés empêchaient les habitants de sortir ou même de se montrer aux créneaux, tant ils tiraient avec ensemble et justesse. Enhardis par ce succès, ils mandèrent à la population qu'ils brûleraient tous les blés d'alentour, s'ils ne les rachetaient en vivres, pains et vins, et la population, effrayée de la menace, leur en envoya six charretées. A ce prix, le blé et les avoines furent respectés ^ Le lendemain l'armée anglaise franchissait la Vesle au-dessous de Reims et défilait en ordonnance de bataille sous les murs de la cité.
Après s'être reposés à Reaumont-sur- Vesle, ils vinrent à Condé pour passer la belle rivière de Marrie, mais ils trouvèrent le pont défait ; ils l'eurent bientôt rétabli, les supports étant restés dans l'eau, et allèrent loger en la ville de Vertus et dans les villages d'alentour. Tous les habitants s'i'taient enfermés dans le fort et ne voulaient entendre parler de rançon. L'ennemi tenta de prendre le cliâtci. cl y ('•(■houa ; de d(''pit, il mit la nuil le icii à la ^ill('. et elle fut toute consumée à rexcci)tiou de l'abbaye, oii HneKinghain avait
' iM-oissarl. (Hlil. Bmlion. 1. Jl, |i. J(ll) ci 101.
1380. EXPÉDITION DE liUCKLNGHAM. 365
établi son quartier '. Au lendemain on délogea et l'on vint passer devant la ])elle forleressc de Montaiiné, qui appartenait au seigneur de Cliàtillon. « l<ille était bien pourvue d'artillerie et de gens « d'armes, chevaliers etécuyers du pays, que le sire de Ghâtillon y « avait envoyés et établis. » L'avant-garde anglaise pour l'honneur y voulut escarmoucher, mais elle n'y gagna que des blessures. On passa outre et l'on se dirigea sur Troyes en passant par Plancy. On n'était pas éloigné de cette dernière localité, et quelques chevaliers, ennuyés de ne t)-uuver ni armes ni pro/ît en ces parages, s'étaient écartés pour chercher aventure. Us pensaient, chemin faisant, aux beaux faits d'armes que leur vaudrait le voisinage de Troyes, car le duc de Bourgogne y était à la tète d'une force imposante ; mais rien ne s'offrait ici à leurs regards, et ils allaient s'en retourner, quand ils aperçurent le pennon du sire d'Hangest, qui errait luimême dans la campagne à la recherche de l'ennemi. Le sire d'Hangest, qui les avait vus, eut vite reconnu qu'ils étaient trop nombreux pour que la lutte fût égale entre eux : « Or çà, dit-il à ses « gens, chevauchons vers Plancy et nous sauvons, car ces Anglais « nous ont découverts, et nous sommes perdus, si nous ne « nous mettons k recueillette et à sauveté au chastel de Plancy ». Et brochant des éperons le flanc de leurs chevaux, ils volent à travers la plaine, serrés de si près par leurs adversaires qu'un homme d'armes de Valenciennes, appelé Pierre Breton, parvient à atteindre le seigntHH- d'Hangest et lui adresse ■s,o\\ glaive dans le dos ; mais celui-ci n'en perd ni selle ni étrier ; il court toujours le fer au dos, arrive droit au château de Plancy, d'un élan vigoureux saute heureusement par dessus la tète de son cheval, et se déferrant du glaive, entre dans les fossés. A cette vue, ceux du château accourent à la barrière ; ceux qui avaient fui jusque-là tournent
' Eustache Dcscliaiiips a décrit dans ses poésies les ravages commis par les Anglais :
Se vous voulez veoir grant povreté, Fais destruit et ville déserté, Murs ruineux et gens desconforlée, Droit à Vertus est la chose éprouvée...
11 y avait perdu sa ijelle maison, ses vignes, ses granges livrées aux flammes .
.366 LA PROVINCE DE GllAMPAGxNE. 1387.
visag(^, et protégés par de hoyis arbalétriers qui tiraient moult aigrement^ à force d'héroïsme parviennent à sauver d'Hangest. Mais on ne pouvait tenir la I)arriére ouverte sans pt-ril ; aussi tout le inonde ne put-il rentrer au château : il y eut là environ trente hommes morts ou pris. L'escarmouche avait duré trois heures, et la basse-cour du château fut toute brûlée, mais le fort tint bon, car il était bien défendu. Les moulins de Plancy payèrent pour celui-ci : l'ennemi les brûla et les rasa.
Après quoi, ayant passé l'Aube, les Anglais vinrent loger à Vallant-sur-Seine, au-dessous de Troyes. Ce jour-là même, vingt lances du duc de Bourgogne se rendaient à Troyes, quand elles furent rencontrées par un parti anglais bien supérieur en nombre. Les Français fuirent de toute la vitesse de leurs chevaux et parvinrent à gagner les barrières de la ville, à l'exception de quelques-uns qui durent se rendre. Parmi ceux-ci un écuyer du duc de Bourgogne, appelé Guyon Gouffier, se voyant près d'être atteint, était descendu de cheval, et, adossé à un noyer, bravement soutenait l'attaque de deux anglais ; ceux-ci lui criaient bien de se rendre, mais comme il ne savait pas plus mot d'anglais que ses .adversaires ne savaient de français, il continuait de se I)attre avec furie ; il eût assurément fini par succomber, quand arriva sur les lieux un chevalier anglais, le bâtard de Vertaing, qui, venant à lui, lui dit : « Bends-toi. » Celui-ci entendant son langage, lui répond : « Es-tu gentil hom ? — Oil, dit « le chevalier. — Donc me rends-je à toi. Et lui bailla son gant et a son épée. » Le soir même, Gouffier traita de sa rançon avec le bâtard de Vertaing, qui sur sa foi le renvoya à Troyes '.
Au sortir de Vallant, l'armée anglaise, passant à gué la Seine, vint s'établir près de Troyes en un lieu appelé Barberey-Saint-Sulpice. Là il y eut le soir grand conseil, et l'on convint qu'on enverrait le lendemain ou duc de Bourgogne deux rois d'armes pour le défier, et qu'en attendant la réponse, l'armée se rangerait en trois batailles devant la place. Le lendemain, à sept heures, les trompettes retentissent, et chacun s'arme pour le combat. Le ciel était clair, et c'était plaisir de voir les seigneurs, montés sur chevaux dont les housses tombaient à terre, prendre leur rang chacun sous sa bannière ou son pennon flottant au vent. Us occupaient le froni de
< Froissarf, id., ibid., p. 101 et 102.
1380. EXPEDITION DE BUCKLNGHAM. 307
bataille, et sur les ailes étaient disposés les archers en belle ordonnance. A ce spectacle le duc de Bourgogne donne ordre aux chevaliers français de se tenir prêts pour la lutte, et lui-même, ai'mé de toutes pièces, s'avance hors de la porte, où il se tient une hache dans une main et un bâton blanc dans l'autre.
Cependant les hérauts d'armes se présentent, mais la presse était si grande autour du duc qu'ils ne purent pénétrer jusqu'à lui ; d'ailleurs les chevaliers à qui ils s'adressent ne leur conseillent pas d'aller plus avant, car il y aurait pour eux grand péril, vu, disentils, qu'il y a mauvais commun en cette ville. Les hérauts se virent obligés de s'en retourner sans avoir pu remplir leur mission.
Bientôt s'engagent diverses escarmouches, après quoi le gros de l'armée de Buckingham s'ébranle et s'avance à pied et bannières déployées, pour présenter la bataille. Mais, envoyant leurs rangs serrés et leur attitude résolue, le duc de Bourgogne, que retenaient encore les ordres du roi, fit rentrer tous les seigneurs en la ville, ne laissant au dehors que les Génois et les arbalétriers, pour occuper les Anglais pendant la retraite des- gens d'armes. Quelques chevaliers, néanmoins, demeurèrent entre les remparts et les barrières, et là il y eut maintes expertises d'armes, des morts, des blessés et des pris. Mais les Anglais, voyant que tout se bornerait à une escarmouche, se décidèrent à se retirer et à regagner le lieu où ils avaient été logés la veille. Au lendemain, ils se rendirent à Malay-le-Vicomte près de Sens, où ils demeurèrent deux jours à se ravitailler ; puis, traversant le Gâtinais, ils se dirigèrent vers la Beauce. Ils étaient arrivés sur la Sarthe, quand on apprit la mort du roi Charles Y (16 septembre 1380). Une armée française s'était formée sur leurs flancs, prête à les attaquer au moment favorable : à cette nouvelle elle se dispersa, les Anglais purent regagner tranquillement la Bretagne et, moins d'un an après, se rembarquer pour leurile'.
Dans l'intervalle de leurs deux dernières chevauchées, et dans les derniers jours de l'année 1377, l'empereur d'Allemagne, Charles lY, était venu en France avec son fils Ycneeslas, roi des
1 Fi-oissart, U)id., p. 103-106.
Romains, pour y accomplir certain pèlerinage. 11 avait passé quinze jours à Paris, où il fut très festoyé par le roi son neveu, (car il avait épousé en premières noces une sœur de Philippe Yl, fiianclie de Valois), et s'était décidé, après être arrivé ' par Cambrai et Saint-Quentin, à retourner en ses Etats par la Champagne (IG janvier 1378). Les frères du roi l'accompagnèrent par Lagny, où on alla au giste, jusqu'à Meaux, où ils se trouvaient le 17. Après y avoir été honorablement reçu, il poursuivit sa rouie, escorté de plusieurs seigneurs français qui ne devaient le quitter qu'à la sortie du royaume, et il s'en alla àGandelus, où on lui fit (\.q?> présents comme dans toutes les autres villes, puis à Giiàteau-Thierry où il était le 19, et où avaient été préparés, pour lui et ses officiers, des logements noblement appareillés. De Château-Thierry, il se rendit à Reims, où l'archevêque Richard Picque, en seigneur qui ne dédaignait pas le faste, lui fit une réception magnifique, à laquelle la ville se montra heureuse de s'associer. Les échevins et les plus notables citoyens allèrent l'attendre hors des portes, et lui présentèrent de ces fines blanches toiles de Reims -que, dix-huit ans plus tard, un chevalier devait conseilller au duc et à la duchesse de Bourgogne d'envoyer, entre autres présents, àBajazetpour la rançon de leur fils fait prisonnier devant Nicopolis (131)0). Ces toiles étaient alors l'un des produits les plus précieux et les plus fameux de l'industrie Témoïse. De ■Reims, sans parler des gîtes d'entre deux, l'empereur vint à Mouzon, dernière ville de Champagne, d'où il rentra en Allemagne, comblé des dons qu'il avait reçus tant du roi de France que àespilcites villes cl&es cités qu'il avait traversées^.
Mouzon, qui, depuis plusieurs siècles, appartenait à l'archevêché de Reims, devait, deux ans après avoir reçu l'impériale visite, passer, a.\ec Beaumont-en-Argonne, aux mains du roi, en échange de Vaislysur-Aisne au diocèse de Soissons. En faisant cette acquisition par traité du 7 février 1379, Charles V entendait « assurer la frontière « de la Champagne contre les courses des Allemands, avec qui les
' 11 arriva à Compiègne le 31 décombre 1377, à Sciilis le 1'^'' janvier 1378, à Louvresle 2, à Saint-Denis le 3 et à Paris le 4. "^ Marlot, Anquetil.
3 Les Grandes Chroniques de France, 1. VI, p. 'iOO à 'iH.