CONCLUSION
Il arriva un moment où, devenue tout à l'ait maîtresse grâce au concours du peuple, la royauté, avertie par l'abus qu'il avait fait, sur certains points du royaume, de la puissance dont il était investi, confisqua successivement tous les privilèges, et, mettant les communes en tutelle, fit servir à l'intérêt commun les ressources dont chacune d'elles pouvait disposer. Les cités champenoises ne se virent pas sans regret dépouillées des insignes de leur autonomie et réduites au rôle de pourvoyeuses du Trésor public, pour ne pas dire trop souvent des prodigalités royales ; mais elles n'eurent plus du moins à trembler pour l'indépendance nationale, ni à combattre en champions isolés pour l'honneur de la France. Bientôt, après avoir si longtemps couvert le royaume de son épée, la province allait être à son tour couverte par la brave Lorraine. Au péril avaient succédé la sécurité et le repos : la Champagne avait rempli sa mission.
Mais le calme dont elle jouissait ne pouvait l'affranchir de toute aspiration libérale. Les idées philosophiques s'étaient rapidement propagées et avaient d'autant plus aisément germé dans les esprits que les abus du pouvoir avaient été plus grands, et que la noblesse s'était montrée plus entachée d'égoïsme. Une question entre autres était agitée, qui intéressait particulièrement la Champagne, province d'élection : il s'agissait de l'organisation Ôl états provinciaux chargés de représenter les intérêts des provinces et de voter les impôts.
Quand, après avoir mis sous les yeux du roi les plaintes élevées contre l'administration des pays d'élection, Necker ont été autorisé à faire dans le Berri, puis dans les généralités de Monlauban et de Moulins Tessai de la réforme, l'accueil qu'elle reçut éveilla dans les Etats intéressés de telles espérances que la chute du ministre ne put les anéantir. Il fallut généraliser et régler le système des Assemblées provinciales^ et la première application qui en fut faite le fut à la Champagne. Les vieux services de la province semblaient en avoir indiqué le choix; l'esprit de sagesse et d'ordre dont elle fit preuve le justifia.
L'institution n'eut qu'une existence ('phémère, paralysée qu'elle fut par l'annonce do la prochaine ouverture des Etals généraux ; mais elle répondait bien à tous les vœux ; les cahiers de la Champagne en particulier lu réclamèient avec instance, et, fermement
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appli([ii(''0, ollc eût mis un terme à l'o[)i)Osilioii du l^arlement en lavorisant la rélorine de l'administrai ion judieiaire, à Tégoïsme de la noblesse en aidant à celle de l'impôt, et pirveim une révolution contraire au sentiment public.
Le loi apparaissait, en el'l'et, à tous les regards et était partout acclamé comme le Père du peuple, comme le Restaurateur des libellés nationales ; chacun se reposait avec confiance sur la générosit('' de son cœur, ouvert aux plus libérales inspirations. Mais alors (pie la France attendait de sa loyauté une adhésion sincère autant que sympathique aux vœux essentiels qu'elle avait exprimés, des voix puissantes, l'ascinant les esprits par de grands mots qui ont toujours eu le don de les passionner, égarèrent les mandataires de la nation, et l'assemblée, allant bien au delà des instructions de ses commettants pour entreprendre sur l'ordre religieux, entraîna la France dans un abîme insondable d'agitations.
11 faut bien dire que la Champagne, sous l'empire d'un sentiment naturel de la patrie, autant que par le ressouvenir des mauvais jours passés, s'associa franchement à la Révolution et applaudit avec enthousiasme au sacrifice que, dans une nuit d'enivrement patriotique, la noblesse et le clergé firent de leurs privilèges. Mais nous n'avons pas à la suivre dans les manifestations ultérieures de ses sympathies pour le nouvel ordre de choses, du jour où le régime provincial fit place à une division administrative de la France qui mettait à néant jusqu'aux noms des vieilles provinces.
Et maintenant, ami lecteur, que tu viens de voir se dérouler les annales de leur vie publique,
Veux-tu la congnoissance avoir Des Champenois et leur nature ?
Plaines gens sont, sans décepvoir ' , Qui ayment justice et droiture :
Nulz d'oulz grant estai ne procure Et ne peuvent souffrir dangier*.
S'ils ont à boire et à mangier, Gontentz sont de vivre en franchise,
^ Sans tromper ou sans tromperie.
2 Domination.
CONCLUSION. o77
Et ne se scevent avancier ' :
Toutes gents n'ont pas ceste guise '.
Bien veulent faire leur devoir Envers chascunc créature, Servir, sans nullui décepvoir.
Tous ceulx qui ne leur font injure.
Mais qui mal leur fait, je vous jure Qu'ilz veulent leurs forfaitz vengier, Paine mettre à eulx revengier', Soient séculiers ou d'église, Sanz la riote'* commencer :
Toutes gents n'ont pas ceste guise.
Le portrait est de la fin du xiv^ siècle ; il est d'Eustache Deschamps. L'original a-t-il changé de nature, et ses traits se sont-ils sensiblement modifiés au cours des siècles ? Chacun peut en juger, et d'autant plus aisément qu'il aura pour guides, indépendamment de son expérience personnelle, le jugement du poète Chaourcien au XVI* siècle, et le sentiment exprimé par les intendants à la fin du xvii«. Pour nous, nous trouvons toujours le Champenois doux et réservé jusqu'à éviter la contradiction, mais au demeurant ferme en son sentiment, et aussi relDclle à la main qui prétend le mener à sa guise et le violenter, que docile à celle qui sait le conduire. Ainsi le vit-on jusqu'à la veille de sa soumission à Charles Yll affirmer ses sentiments bourguignons, et secouer le joug de fer qui pesait sur lui, dès que la voix de la persuasion fut parvenue à ses oreilles. Ainsi la ville de Troyes monlra-t-elle à repousser les Jésuites une obstination d'autant plus grande qu'ils étaient plus impatients de prendre pied dans ses murs. Ainsi la ville de Chàlons manifesta-t-elle aux Ursulines un attachement d'autant plus sympathique que l'autorité religieuse leur paraissait plus contraire.
Ces mêmes ('hamponois, qui ressentaient si vivement les moin-
1 N'ont pas d'amljition.
^ Cette façon d'agir, cçllc sagesse.
^ Travailler à se revaiu-Iicr.
-! Oiierelle.
378 LA PHOVINŒ DK CHAMPAGNK.
dres atteintes portées à leurs sympathies ou à leurs intérêts, auraient sacrifié leurs biens, leur vie pour répondre à un haut témoignage de coniiance : c'était la personnification de l'honneur avec ses susceptibilités, du dévouement avec son héroïsme.