‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départementsChapitre 87 sur 232 · LE JANSÉNISME · texte numérisé non relu

LE JANSÉNISME

le syndic de la Sorbonne, Nicolas Cornet, l'ancien grand-maître du collège de Navarre, le niaitre aimé de Bossuet, avait, dès 1449, jugé bon de la préciser, en résumant en cinq proposiUons les erreurs fondamentales contenues dans l'œuvre de Tévêque d'Ypres ' .

Ces propositions n'étaient pas sans doute, si l'on excepte la première, littéralement formulées dans le texte de l'auteur, mais elles étaient la conclusion logique, irrécusable, de sa pensée, et pour parler comme Bossuet, tovt le livre, l'âme ih( livre"-. Aussi la faculté de Paris eût-elle infailliblement condamné la doctrine, si elle n'avait été prévenue par plusieurs docteurs jansénistes, qui en appelèrent comme d'abus au Parlement, lequel enjoignit provisoirement le silence aux deux partis. Mais déjà le syndic et ses amis avaient formé le dessein de porter l'affaire à Rome et résolu d'en remettre l'exécution à l'assemblée des évèques de France. Grâce à leurs efforts et au zèle de Vincent de Paul et du jésuite Dinet, 90 évèques, soutenus par la reine mère, défèrent au pape Innocent X les cinq propositions, en le priant de rendre sur chacune d'elles un jugement clair et certain (1650). Seuls onze prélats, au nombre desquels se trouvent ceux de Pamiers, d'Aleth, de Chàlons et l'archevêque de Sens, protestent contre cette démarche (février 1651), en prétendant que la dispute ne roule que sur des propositions faites à plaisir et conçues davs des termes a mhig^is, qui ne peuvent manquer de donner lieu à de longues contestations, toujours fâcheuses pour la tranquillité du royaume ^. L'âme de cette opposition était Tévèque de Châlons, Félix Yialart, que recommandait l'austérité de ses mœurs ; le chef apparent était Gondrin, archevêque de Sens, dont le rigorisme, inconscient de la différence des temps, allait jusqu'à rétablir la confession publique de la primitive Eglise, au risque d'en faire un objet de scandale.

Saisi de la requête des évèques catholiques et de la protestation des jansénistes. Innocent X ne précipita point sa décision. Si la congrégation chargée de procéder aux informations est nommée

' Coniot en avnil vi'rila])I(Mn(Mil èlaltli sept, mais la SorJximio, après exaiiioM. los réduisit à cin([.

* On peut en croire Bossue!, (pii, de même (|iie [)liisieurs aiilre-, eul la patience de lire et de relire (ont V Anguslinus.

2 Yie de Vialart, p. 8().

dès lo 12 avril 1();)1, ollo n'aborde l'examen des propositions que le 24 septembre 1052, après avoir revu attentivement les débats antérieurs sur la question de la grâce, et demandé des mémoires écrits aux députés que les deux i)artis avaient envoyés à Home. Quand elle a terminé sa tâche (20 janvier 1653), le pape ouvre, le 10 mars, une nouvelle session d'un mois ' , pendant laquelle il épuise « toutes les diligences et les précautions que lui suggère sa « prudence - ». Il veut ensuite entendre les députés jansénistes (19 mai lOrjl]), qu'il <''Coute avec une patience dont ils sont eux-mêmes ravis, et ce n'est qu'après cette audience qu'il se décide à promulguer, le 31 mai, la bulle Cum occasiove, par laquelle il condamnait les cinq propositions comme hérétiques et injurieuses à la bonté de Dieu ^ .

Mais les jansénistes ne se tiennent pas pour battus : s'ils condamnent avec le pape les cinq propositions, ils refusent d'admettre qu'il ait entendu les attribuer à Jansénius. 11 faut que le pape, pour les réduire au silence, confirme, par un bref spécial du 29 septembre 1654, ce qu'il avait déjà déclaré dans sa bulle, que c'était bien la doctrine de Jansénius qu'il avait condamnée. Forcés dans ce retranchement, ils appellent à leur aide Port-Royal, et Arnauld, le Grand Arnauld, comme on disait encore à la fin du dernier siècle, vient leur prêter l'appui de cette distinction, non moins absurde que ridicule, entre le fait et le droit qui, pendant plus d'un siècle, devait fatiguer les écoles théologiques et ennuyer la France : Oui, dit-il, l'Eglise est infaillible dans la définition du dogme, et elle peut à bon droit qualifier et déclarer orthodoxe ou hérétique une proposition soumise à son jugement : mais prononcer que cette proposition (quand elle n'est point textuelle *) est contenue dans

* Close le 7 avril.

^ René Rapin, qui a copié sur les mémoires du Saint-Office le procèsverbal du jugement.

3 V Histoire de Yialart est, sur la conduite de la cour de Rome, pleine de rélicences et de faussetés. — La bulle, bientôt répandue dans toutes les églises, fut publiée particulièrement en l'officialité de Langres le lundi 11 août {Cl. Macheret, t. 11, p. 180).

* Comme la première des cinq propositions était textuelle, le système d'Arnauld l'amenait à la défendre, alors qu'elle avait été déclarée tèmé-

LE SILENCE RESPECTUEUX. 2ol

tel ouvrage, et juger que l'auteur a entendu exprimer telle pensée, tel sentiment, c'est là une question de fait sur laquelle elle est incompétente, et la plus grande soumission qui lui soit due dans de pareilles conditions est un silence respectueux, dont nous protestons à son égard ' .

Tant de témérité ne pouvait laisser la Sorbonne insensible. Après deux mois de délibération (du 2 décembre 1655 au 29 janvier 1656), elle prononça sur les deux questions posées par Arnauld, déclarant, sur le fait, son sentiment scandaleux, téméraire, outrageux au pape et au clergé de France, capable de rétablir la doctrine de Jansenius, et, sur le droit ^, son argumentation té'tnéraire, impie, remplie de blasphèmes, censurée déjà et hérétique. Arnault voulut protester, la faculté le raya du catalogue des docteurs.

Ne pouvant plus compter sur son théologien et sa logique, Port- Royal lance alors contre la Sorbonne et les Jésuites Pascal, dont les Lettres prov inciales (1656), abandonnant bientôt la défense pour l'attaque, la question de la grâce pour la guerre aux casuistes, qu'elles dénonçaient comme corrupteurs de la morale, devaient accabler sous le ridicule les adversaires les plus actifs du jansénisme et leur imprimer un stigmate immérité ^

Mais cette tactique, tout habile qu'elle fût, ne prouvait aucunement que les propositons ne fussent point dans Jansenius. L'assemblée du clergé ne les perdait point de vue; Alexandre YII, après Innocent X, attestait le 16 septembre 1656, quelles étaient tirées de VAugustinus, et le 19 décembre 1657, le roi, dans un lit de

raire, impie, blasphématoire, anathème et hérétique. Ces hommes étaient aveuglés par l'orgueil.

' Lettre à un duc et pair (le duc de Luynes).

^ En ce qui regardait la défense de la première proposition, où, (ouchant la question de la grâce, il allait jusqu'à prélendrc (jne celle-ci avait manqué à saint Pierre dans sa triple chute.

3 11 est curieux de voir en quelle admiration l'œuvre de Pascal jette le grave Fabert (Lettre à Arnauld d'Andilly, du 7 décembre 1656, ap. Le maréchal Fabert, t. Il, p. H3). Toutefois le zèle âpre et intolérant des jansénistes ne devait pas tarder à modifier ses impressions et à le ramener aux Jésuites. Dès 1658, on le voit en relations avec le Père Henry Bacio, recteur du collège dos Jésuites de (^hâloiis, et pou d'anuèos après il conliait à ceux de Reims Téducation de son tils aîné.

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justice, ordonnait renrogistrement et l'exécution de la bulle pontificale. L'opiniâtreté du parti obligea d'aller plus loin : l'assemblée du clergé dressa un formulaire d'adhésion à la bulle, et arrêta qu'il serait signé non-seulement des ecclésiastiques, mais des religieux et religieuses, des principaux et régents des collèges et des maîtres d'école (fin de IGOO). Les évéques d'Aleth, de Châlons. d'Angers et de Vence essaient vainement d'infirmer l'autorité de ce formulaire: à la prière même de l'assemblée, Alexandre VII se décide à en envoyer un (15 février 1065), dont le roi prescrit la signature dans les termes les plus rigoureux. Il faut se soumettre.

Quatre prélats cependant osent encore réserver la question de fait et se borner à promettre ou à demander sur ce point un silence respectueux '. Outré de leur résistance, Louis XIV voudrait obtenir du pape une commission d'évcques qui procédât contre eux : mais l'honneur de l'épiscopat éveille des scrupules en faveur des récalcitrants, et le successeur d'Alexandre VII, Clément IX, incline à un accommodement, oîi le porte d'ailleurs l'intercession de dix neuf évêques, parmi lesquels était celui de Troyes. L'évêque de Laon, depuis cardinal d'EsIrées, offre alors, avec Félix Vialart, sa médiation, qui est acceptée, et tous deux font ensuite appel au concours de M. de Gondrin, archevêque de Sens, dont l'hostilité déclarée contre les Jésuites leur garantissait l'indulgence -.

Grâce aux encouragements du roi, la négociation aboutit d'autant plus heureusement que les prélats médiateurs et M. de Châlons particulièrement se bornèrent à demander aux quatre évêques une signature pure et simple du formulaire, laquelle paraîtrait une rétractation suffisante des réserves qu'ils s'étaient permises relati-

' Ces prélats sont Pavillon d'Aletli, Clioart de Beauvais, Canlet d'Amiens et Arnauld d'Angers, frère du docteur. — Après avoir signé le formulaire purement et simplement, l'archevêque de Sens, Gondrin, se joignit à eux pour demander à Clément JX de séparer la question de fait de celle de droit, qui étaient confondues dans le formulaire. {Notice des archevêques de Sens, par le P. Cornât, p. 52.)

^ Celte hostilité de rarchcvêque s'était particulièrement manifestée, le 11 mai ItîHO, par la condamnation qu'il avait faite en synode de V Apologie des casuistes contre les calomnies des jansénistes. Vialart avait, de son côté, censuré cet ouvrage le 12 mars 1659. Il était du P. Pirol, ami du P. Anna, confesseur du roi, qui l'avait publié en 1657.

LA PAIX DE L'KGLiSfc;. — LES SALNTS DU JANSÉNISME. 253

vement au fait. Le pape s'empressa de féliciter le roi de cet arrangement (^8 septembre 1068), et de remercier MM. de Sens, de Châlons et de Laon du zèle qu'ils avaient témoigné dans toute cette affaire, envoyant à chacun d'eux, « selon l'usage, un chapelet et « des gants ' ». Arnauld, qui avait été mêlé à l'arrangement, fut présenté au roi, et M. l'abbé Le Tellier se fit un honneur de l'accompagner partout, disant a hautement » qu'à présent « il ne se « souciait guère des Jésuites^ ». Ceux-ci, dont on avait pris soin de se cacher, inspirèrent bien à Clément IX quelque défiance de la sincérité des signataires; mais les prélats suspects n'hésitèrent pas à lui adresser, le 3 décembre 1668, une protestation propre à le rassurer, et le pape, heureux de leur obéissance, leur en marqua sa satisfaction par un bref du 19 janvier 1669.

Hélas l\a. paix de V Eglise ne pouvait durer longtemps, parce que l'accord des croyances et des intentions n'était, de la part des quatre évêques, qu'un leurre coupable. « Dans leurs synodes, ils « avaient renouvelé les restrictions défendues, et ces restrictions (( étaient consignées dans des procès-verbaux clandestins, dont « on pourrait, comme on l'a essayé pus tard, se prévaloir au « besoin ^. » Os n'avaient pas craint d'user, en matière de foi, des réserves mentales que leur propre parti avait d'une façon si outrée flétries chez les Jésuites en matière de morale. Aussi bien la présence d'Arnauld dans les conseils des médiateurs, à qui il avait apporté les subtilités de son esprit, était-elle peu propre à inspirer confiance dans la soumission obtenue, et l'historien, pour ne pas dire le pagényriste, de Yialart, trahit-il chez ce prélat des sentiments peu conformes à l'orthodoxie '".

Ces sentiments n'ont pas empoché, du reste, celui à qui il les prête de faire après sa mort (10 juin 1680) des miracles qui ont été

* Journal d'Oliv. d'Oriiicsson, 24 octobre 1668. '^ Ici., ibid.

^ Gaillardin, t. lli, p. 380.

* La vie de messire Félix Vialart de Herse, iinprîmô à Ulrech en 1738, est do l'abbé C. Pierre Goiijct. — Voir parliculièroiucnt la p. 178, où il est (lucslion du « phanlùme de la pri'toulue hérésie jansènienne, dont on « cborcbail à épouvaiiler l'iiiiayiuarKm des faibles on dos ignorants ». — L'évèquc do ïroyes, iVlalier, ne publia la ^at'.v qu'on 1672.

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pieusement recueillis à la suite de sa vie. Il fallait des saints à la petile Eglise : Félix Vialart ne sera pas l'unique, et l'on verra, en 1727, iTiourir en odeur de sainlet*'' un ehanoine d'Avenay qui avait refusé de signer la bulle U/nyerntus {iliW)^ : sur sa tombe s'opéreront des miracles, et il s'y fera un grand concours de pèlerins qui viendront invoquer sam< Rousse *.

La régale et les quatre articles (assemblées de 1681 et 1682). — Le roi, qui s'était montré dans l'affaire du jansénisme si respectueux des droits de l'Eglise, ne laissait pas d'entreprendre sans cesse contre Rome sur les points qui lui paraissaient toucher à son autorité. Il y était poussé par ses conseillers et par les principaux parlementaires au nom des libertés gallicanes, qui n'allaient à rien

' V. plus loin l'affaire du Cas de conscience .

* Gérard Rousse, mort le 9 mai. Ils invoquèrcnl aussi saint Paris, un diacre de Reims. Les catholiques osèrent se jouer de la crédulité des dévots, et des contestations s'élevèrent entre les deux partis. Il s'en lit une chanson en trente couplets sur l'air : Et allons, ma toarlourette, etc., où deux jeunes Rémoises, l'une janséniste et l'autre catlioIi(iue, se livrent à une sorte de tournoi aussi plaisant que piquant :

icr COUPLET. 2." COUPLET.

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