‹ Histoire générale de la diplomatie européenneChapitre 61 sur 73 · DE PONCE DE LÀ GAROIE · texte numérisé non relu

DE PONCE DE LÀ GAROIE

siUe avec leurs pourvoyeurs, les Lubeckoîs, les Hollandais, les Anglais. Alaissiune guerre éclataii, ])ar exemple, entre la Suède et la Pologne^ les Eusses recouvreraient toutes facilités pour leurs approvisionnements, et, même séparés des Polonais, l'emporteraient sur un peuple obligé d'éparpiller contre deux • des forces à peine sullisautes contre un seul. Il fallait donc régler tous les griefs mutuels des deux États entre lesquels on voulait éviter une collision déplorable. C'est pour cela que, pressé par Jean III, Ëtienne Batliori ac( e[)ia la proposition d'un congrès qui s'assemblerait à Pemau« pour mettre d'accord la Suède et la Pologne et déjouer les menées de ceux qu'il importait loujours de regarder conuue des ennemis communs. Toutefois Jean III, qui naguère, après le traité de Kiverova-Horka, avait parlé si fièrement aux Polonais par l'organe de Ponce de La (iardie, ne voulait pas rester trop en arrière de stîs bravades en montrant le besoin qu'il avait au moins de leur neutralité. Il chargea donc son négociateur habituel de n'omettre aucune des réclamations qu'on avait à faire à la Pologne, pensant qu'il valait mieux affecter trop de force que de trahir les inquié^ tudes de sa situation. Au congrès de Pemau, qui s'ouvnt en 1585, Pouce de La Gardie demanda donc :

i"" Le remboursement de la somme de iâ/i,000 thalers, prêtés autrefois à Sigismond II Auguste

en qualité de roi de Pologne, et dus depuis \ iiigttrois ans ;

2" Une indemnité pour les fnùs de fortification des

406 MiGOGIATIONS *

villes données en gage, et qui étaient Halmet, Ermès, Karch» Ruinv Bortnick, Tricatel;

3* Le paiement des intérêts de cette somme dorant vingt-trois ans, ou, en place, les revenus de ces villes, mais tels qu'ils étaient avant les dégâts com* mis par les Russes sur le territoire dépendant de chacune d'elles ;

ft*La dot do Catherine Jaghellon, due également depuis vingt*trois ans, et toiyours payable au roi de Suède, puisque cette princesse lui avait laissé un fils, celui qui fut Sigismond III ;

5*' Un legs do 500,000 ducats, fait par Donc de Milan à la môme reine, et. qui devait lui être payé à répoque de son mariage avec Jean III ;

6° Le prix des biens meubles et immeubles achetés par le gouvernement polonais avec l'argent provenant de la succession de Bone de Milan , et de plus, les revenus de ces acquisitions, puisque tonte la succession de Bone devait être également partagée entre ses deus. filles, la reine de Pologne et ia reine de Suède;

T Tous les domaines que le Ten roi de Pologne, père de ces deux reines, avait achetés de sou aident ou acquis par héritage, et qui étaient aussi à partager ;

8* Une indenmité pour le» Irais d'ambassades, de courriers, d'embarcations et de notaires qu'avait exigés, à diverses reprises, ia réclamation de tons ces droits;

9* Les machines de guerre prêtées à la Pologne avant la paix de Kiverova*Horka ; 10'' La restitution des vai^aux et autres objets,

DB PONGE DB LA GABDlB. â07

ravis aux Suédois avaui et de|Hiis la rupture de^I'alliance des deux États (i).

Sur chacune de ces demandes, Ponce de La Gardic prévit et réfuta d'avance les objections qu'on pouvait lui faire, et soutint qu'elles ne sortaient pas des strictes limites de la justice et dn droit. Mais elles éuiiciit trop nombreuses, et auraient eutraiué de la part des Polouais des sacrifices d'argent trop considérables pour qtt*elies pussent être toutes accordées* On discuta beaucoup, on ne put jamais 8*accorder ni s'entendre, et Ton se sépara sans avoir rien fait. Etienne Batiiori était vieux ; le trône de Pologne ne pouvait pas manquer de -deYenir bientôt vacant. Les Polonais espéraient donc qn*en donnant leurs suffrages au jenne prim e suédois Sigismond, Jean lll trouverait dans r élection de son fds et dans les espérances qu'elle promettrait à la Suède, une suffisante compensation à tous les droits qn*il réclamait et qu'on n'était ui en disposilion ni en état de lui pnyor (2). C'est, en effet, ce qui arriva. Suivant les conseils du cardinal Aldobrandini, légat du pape en Pologne, les électeurs polonais, à la mort d*Etienne Bathori, arrivée celte année même, écartèrent un candidat pourtant tres-puissant, Maximiiieu d'Autriebe, frère de Rodolphe il (â), et ^proclamèrent roi de Pologne Théritier dn trône de Suède. Il avait été élevé par sa^ mère dans le culte catholique, et, par conséquent,

(4) Vie de Ponce de Gî^rdic, p. 20t.

(2) Ut a debitU his reposceiuiis Sueonum rcgcs inposterùm dê" tist/ rcnt. Vie de Pooce de La Gardie, p. 210.

(3) iMd. p. 209.

sa religion n^aTait pas été un oiislacle à une mesure

que (les circonstances impérieuses nécessitaient. Il parait que Jean 111 se liul pour content après cette élection, puisque, en faisant passer tous ses droits comme créancier de la Pol<^ne, sur la tète de son fils, il ne {)ordait rien et pouvait même rendre à la Suède cette alliance polonaise qui était la clé de sa politique extérieure et le gage de sa grandeur. Mais^ hélas I c'est cette élection qui, après Jean III, alluma entre la Polop;ne et la Suède une guerre de plus d'un (iemi-siècle, cl prépara à la Russie, par TaUaiblissement respectif de ses plus voisins et pins acharnés ennemis, tous ses progrès ultérieurs au centre et au nord de F Europe.

Jean 111 ne prévit peut-être pas ou espéra conjurer ce triste avenir, dont la répugnance des Suédois à accepter plus tard le catholique Sigismond pour roi devait ôtre la cause. L'union de la Pologne et de la Suède, eu vue de la Russie, lui paraissait si indispensable et d*on si grand intérêt^ qu'il ne pensait pas sans doute que les Suédois missent leurs préjugés religieux au-dessus des réels besoins de F État. Mais les nations sont ordinairement plus passionnées que politiques, et, dominées par ce qui est passé dans leurs mœurs et s'est fondu dans leur traditionnel génie, il n'est pas rare qu'elles trompent les calculs de ceux, qui ont raisonné trop en dehors de leur caractère et de leurs instincts.

DB POirCB DB LA 6ARDIB.

Mort de Ponce de La Gardie. 1586.

Quoi qu'il en soit, il y eut, du vivant de Jean 111, quelques années de répit dans la mésintelligence qui 8*était élevée entre la Pologne et la Suéde, et Ponce de La Gardie courut exploiter auprès des Russes cette circonstance heureuse^ pour obtenir d'eux un traité avantageux. Le czar Péodor ne voulut pas cé» der encore ; il ne fit la paix qu'en 1595, à Tensio, après la mort de Jean 111 (1).

Après cette infructueuse démarche. Ponce de La Gardie retournait à Narva par la rivière qui y conduit, lorsqu'un affreux, accident arriva à un deuiimille seulement de la ville; quelques coups de canon que Ton tira pour annoncer à la garnison son heureux retour, produisirent une telle commotion sur le vieux bateau qu'il montait, que Tun des lianes vn fut presque brisé, et que Teau y pénétra en maint endroit sans qu*il fût possible de boucher les fentes par où elle entrait. Effrayés, tous les passagers s*étant portés aussitôt du côté opposé, le bâtiment chavira non loin de la rive, oii des canots se trouvaient pour recevoir Fambassadeur suédois et sa suite. Peu se sauvcreut. Ceux qui ne savaient pas nager se saisissaient aux nageurs, s'y crauipuunaieut avec toute la vive étreinte du désespoir et de la peur, et

(i) Voir celle paix de Teiisiu, plus haut, liv. il, ch. V.

hiO NÉGOCIATIONS

les attiraient au fondr D'autres, eotraînés dans des gouffres rapides, tantôt sous les eaux, tantôt à la surface» et faisant mille efforts pour en sortir, succombèreul épuisés par celte lutte iuulilc. Ceux qui, s'accrochant à quelques planches, purent être pris par les canots accourus à leur secours, ne furent retirés de Peau qu'à demi morts. Quant à Ponce de La Gardie, on le chercha d'abord en vain. Allaibli par une longue maladie, il n'avait pas tardé à être englouti par le fleave, et il ne fut retrouvé que le lendemain* Un tmn chaud, dans lequel on le mit aussitôt, selon Tusage des médecins suédois (1), ne put lui rendre la vie, qui Favait quiué depuis longtemps. Son corps lui transporté à Rével^ où» quatre ansaprès, JeandeLaBlanqne de Rasick, tuteur de ses enfants, lui fit ériger un mausolée de marbre par le sculpteur Aniold Passer.

La perte de Ponce de La Gardie lut pour la 6uède, et particulièrement pour Jean III, son beau-père et son ami en même temps que son roi, le sujet d*une grande douleur. L'accident auquel il avait succombé, le second de ce genre qu'il eût éprouvé , ajouta encore à Taflliction générale, en donnant à sa mort une certaine teinte de funèbre fatalité. L* Europe s'en émut aussi bien que les Suédois eux-mêmes, et en France surtout, en France, oii la communauté d'origine pouvait faire en quelque sorte revendiquer tonte cette renommée, d'émineiits [listoricns enregistrèrent aussitôt dans d'immortels écrits le souvenir de ses services et de ses exploits. De Tbou, son contemporain,

(1) More nostronan, Yio de Poocc de La Gardie, p. 213.

Dl PORCS DB Là 6AKDIE. Ali

. écrivant une bistoire universelle, ne fit que les résumer en quelques lignes et à grands traits ; Mézeray» composant une histoire spéciale et ne pouvant pas , en s'occupant des annales de la France, omettre un nom de i'rançais distingué déjà ici et si fort grandi au dehors» parla de sa noble naissance, de son éducation, de son goût précoce pour les armes, de sa cauipagne eu Italie, en Ecosse, en Danemar( k ; de sa captivité, de sou engagement définitif en Suède, et le classa parmi les grands hommes dont, en Tannée 1586, il avait à signaler et à déplorer la mort II regretta aussi que sa famille, qu'il avait laissée en France, se fût si vite éteinte après lui et n^eût pas eu le temps de produire, pour sa première patrie, un homme d*Ëtat on im héros semblable à celui qu*elle avait donné au peuple suédois. La Suède , du reste, qui est seule restée en possession de ce sang généreux et qui en à vu sortir depuis, Jacques de La Gardie, Mapn us-Gabriel et plusieurs autres non moins célèbres que leur aïeul dans la guerre et dans la paix, a conservé pour la mémoire de Ponce une toute pieuse admiration; et Fryxel, historien suédois, dontrou* viage, à en juger par quelques extraits traduits , ])arait avoir au moins autant d'autorité que celui de Gefer, &*est fait Torgane actuel de ce sentiment national, en appelant notre héros le bon génie de Jean 111! (i).

Ainsi, au seizième siècle, comme on Ta vu, c'était

(1) Gcycr, Uiti de Suède, ch. xiu, p. 230 -, Extrait du l. IV de Fryxel ; De Thoa, Hi$t* nmv., ei Hézeraj, UiiL d« Francê^ inn. 1586.

A12 NÊGOCIAXIONS !>£ PONGB DE LA. GARDIE*

déjà par une coalition qu'on cherchait à conlrc-balancer ces inépuisables légions de Barbares que traînaient après eux et que pouvaient armer les grandsducs de Russie. Mais, an milieu de cette inrécoce et frappaiile siuiilitude de moyens de résistance, quelle différence profonde entre ces temps et les nôtres ! La vieille Europe alors, c*est-à-dire FËurope éclairée, cette contrée heureuse et aimée des dieux, où se jouent à plaisir, sons son favorable ciel, les iuGnies merveilles des arts, des lettres, des inventions, des découvertes, des perfectioimements en tout genre; cette héritière de la civilisation grœco -romaine, transformée selon les diverses nuances de son génie ; ce foyer enfin, de lumières, de justice, de bien-être pour Thumanité, n'avait à redouter qu'un danger éloigné : unie ou non, son avant-garde, la Suède et la Pologne, suOisait à sa défense. De ces deux nécessaires États, aujourd'hui Tun est mort, Tautre a perdu sà force dans la lutte, et contre la Russie, l)rcsquc maîtresse jusqu'au Rhin, l'Europe, acculée pour ainsi dire à TOcéau, a vu forcer sou centre imprévoyant et timide, et n'a plus que son arrière-ban pour la défendre et la sauver! En moins de trois siècles, quel progrès, quel sujet d'alarme, quelle source abondante de tristes réflexions l

Page 1