ET LE SERVICE MILITAIRE OBLIGATOIRE
La France a lourdement subi en 1870 les résultats de certaines erreurs accréditées par la plupart de ses historiens contemporains. Je n'ai pas à relever ici toutes les idées funestes dont les livres d'histoire et la plupart de nos journaux étaient infectés ; je ne veux parler que des volontaires de 1792 et
Où ne lit-on pas, en effet, que la Révolution a mis 1,400,000 volontaires sur pied ; que la Convention en avait formé quatorze armées ; que généraux et soldats, animés par le patriotisme et les grandes idées de 92, ont brisé de leur choc les vieilles bandes de la coalition ; qu'en conséquence les armées régulières et permanentes sont inutiles ; que la discipline tue le citoyen dans le soldat ; qu'il suffit à la France de frapper le sol de son pied énergique pour en faire jaillir des légions triomphantes,
la victoire étant toujours assurée au progrès, à l'idée républicaine et aux armées qui combattent contre la tyrannie pour la liberté. On allait jusqu'à dire que tout était possible à de telles armées, et on citait, comme preuve à l'appui, nos hussards enlevant à l'abordage la flotte hollandaise arrêtée dans les glaces du Texel. Je crois même qu'on a représenté cet audacieux mensonge dans un tableau du musée de Versailles *.
Il était donc admis dans un certain monde que les armées permanentes ne servaient à rien ; qu'au besoin on ferait la guerre, comme l'avaient faite nos pères, avec des volontaires et des francstireurs ; que les généraux se formaient par inspiration, et que le coup d'œil et l'enthousiasme leur suffisaient pour diriger les opérations et présider aux batailles.
Pour les uns, les volontaires de 1792 sont tout;
1 Voici la vérité sur la flotte hollandaise ; on la trouve dans le rapport du général de brigade Salme. (Rapports décadaires du 1er au 10 pluviôse an III. — Archives du ministère de la Guerre.) On y lit : « Des vaisseaux ennemis étaient arrêtés par les glaces au port d'Helder, vis-à-vis le Texel ; le général Dewynter fut détaché avec Pavant-garde et l'artillerie légère pour les sommer de se rendre ou les brûler en cas de refus ; il n'éprouva pas la moindre résistance, et tous les équipages furent faits prisonniers de guerre. » Le fait est déjà assez extraordinaire sans qu'on l'exagère. — • Les troupes qui composaient cette avant-garde étaient : le 3e bataillon de tirailleurs, le 8e hussards, une partie de la 4e compagnie du 8e régiment d'artillerie légère. (Situation de la 4e division de l'armée du Nord, du 1" au 10 pluviôse an III. — Archives du ministère de la Guerre.)
ce sont eux qui ont sauvé la France : cette assertion est fausse. Pour d'autres, ils ne sont rien : ce n'est pas plus vrai. Il y a deux points de vue : l'origine des volontaires, en 1792 et au commencement de 1793, et leur transformation, en 1794 et années suivantes. Prise isolément à chacun de ces deux points de vue, la question se juge mal ; il faut la voir d'ensemble. Au début, les volontaires ne sont que des masses turbulentes, indisciplinées, non organisées, mal commandées et hors d'état de faire la guerre contre des troupes solides et bien exercées. Ces levées en masse sont toutefois l'origine et le premier essai du service obligatoire pour tous, établi sous le nom de réquisition permanente, sans plan d'ensemble, par mesures successives et prises au hasard des événements. Au bout de deux ans d'anarchie et d'efforts stériles, les volontaires furent incorporés dans l'armée régulière, où la discipline les transforma et en fit d'excellents soldats.
Mais les soldats n'ont pas seuls sauvé la France ; c'est ce que je vais essayer de dire.
Lorsque la guerre éclata en avril 1792, la France avait une bonne armée régulière, peu nombreuse il est vrai, car elle ne se composait que de 218 bataillons, 206 escadrons et 14 bataillons d'artillerie. Ce fut dans cette armée solide que l'on incorpora les volontaires en 1793.
Dans les temps antérieurs, l'armée régulière et
permanente s'augmentait, au moment de la guerre, des régiments de milices, créés par Richelieu et Louvois, et l'on sait quel parti le maréchal de Villars sut tirer des milices dans les dernières années de la guerre de la succession d'Espagne, avec quelle vigueur elles se battirent à Malplaquet et à Denain, avec quelle résignation elles supportèrent les privations que la famine de 1709-1710 imposait à nos armées. L'Assemblée constituante détruisit l'institution de la milice, et, remplaçant un fait par une théorie, elle ordonna, en 1791, une levée de 100,000 hommes recrutés par engagement volontaire, pour renforcer l'armée, dans les rangs de laquelle ils devaient être incorporés. Telle est l'origine des volontaires et de leur nom.
Mais les volontaires, au milieu de l'anarchie générale, se formèrent en bataillons indépendants de l'armée, mal organisés, mal équipés et complètement indisciplinés . Ces bataillons figurèrent en petit nombre et n'eurent qu'un rôle secondaire dans les batailles de Valmy et de Jemmapes. Ce sont les vieilles troupes qui vainquirent les Prussiens et les Autrichiens ; les fameuses hauteurs de Cuesmes, à la bataille de Jemmapes, furent enlevées par les anciens régiments d'Auvergne et de Navarre.
En 1792, après que l'Assemblée législative eut déclaré que la Patrie était en danger et eut ordonné la première levée en masse, les volontaires devin-
rent beaucoup plus nombreux; mais le nom de « volontaires » ne leur convenait plus, puisqu'ils étaient levés de force. Leur nombre s'accrut encore en 1793 ». Avec les bataillons de volontaires, il se forma aussi des bataillons de fédérés et des corps francs, tous désordonnés, sans instruction militaire, se sauvant au premier coup de fusil, en criant, comme toujours, à la trahison. En revanche, le vol, le pillage, l'ivrognerie, la désertion, sont des cas habituels. Les généraux se plaignent unanimement ; ils ne savent que faire de ces incommodes et inutiles soldats. Les officiers ne leur manquaient pas cependant ; ils pullulaient au contraire dans ces bandes, à tel point qu'après plusieurs licenciements opérés par la Convention, le Directoire, en 1796, en réforma encore d'un seul coup vingt-trois mille 9.
La coalition avait été vaincue en 1792, à Yalmy et à Jemmapes; la Belgique avait été conquise. Mais en mars 1793, Dumouriez était vaincu à son tour à Nerwinde. L'armée française, obligée d'éva-
1 Le nombre des hommes levés de 1791 à 1794 est d'un million. (Voy. dans le Spectateur militaire, XXX, 584, l'excellent travail de M. Dolly, et dans le Journal militaire, an X, 2* semestre p. 601, le discours prononcé par M. Daru au Corps législatif). Les levées d'hommes de 1791 à 1815 ont été de 4,216,907. — A partir de la loi du 18 fructidor an VI, les levées furent faites d'après le système de la conscription, avec tirage au sort et remplacement.
* Voy. Camille Rousset, les Volontaires de 4192, 1 vol. in-12 1870, chez Dentu.
ii. H
cuer la Belgique fut ramenée sur la « frontière d'airain », c'est-à-dire sur les places fortes que Louis XIV et Vauban avaient élevées, et qui avaient déjà sauvé la France en arrêtant le prince Eugène et en le forçant à faire une guerre de sièges, de 1708 à 1712. Après la défection de Dumouriez, l'habile général Dampierre prit le commandement, et rentra en France avec environ 60,000 hommes, la plupart des volontaires ayant profité de l'occasion pour déserter.
La coalition victorieuse envahit la France à son tour : les armées anglaise, hollandaise, autrichienne, prussienne, piémontaise et espagnole se jetèrent sur toutes nos frontières et assiégèrent nos places fortes. C'est cette guerre de sièges qui nous a sauvés ; les volontaires, les généraux révolutionnaires, les clubs, le souffle de la liberté, n'y sont pour rien. C'est cette guerre de sièges, ce sont encore les vieux régiments, chargés de défendre nos places fortes, qui ont arrêté l'ennemi pendant six mois et ont donné à la Convention le temps de réorganiser l'armée, ce qui ne fut terminé qu'au mois de septembre. Il faut ajouter que les généraux de la coalition nous accordèrent généreusement tout le temps dont nous avions besoin. La guerre ne se fait plus ainsi actuellement !.
1 Voyez p. 163.
Pendant ce temps, la Convention écoutait des discours patriotiques, rendait des décrets, faisait des motions, mais n'organisait rien. En février 1793, elle décrétait encore une nouvelle levée en masse , comme si, pour faire la guerre, il suffisait d'avoir des foules armées. Le Comité de la Guerre tenait ses séances en public, arrêtait ses projets devant tout le monde et les faisait imprimer à 30,000 exemplaires, pour les faire connaître à toutes les communes... et à l'ennemi. Non seulement on n'organisait rien, absolument rien, mais on ne cessait de déclamer partout contre la seule force sérieuse qui existât encore, contre nos régiments réguliers, qui, en ce moment, arrêtaient seuls l'ennemi devant les murs de Dunkerque, de Condé, de Valenciennes, du Quesnoy, de Maubeuge et de Landau. L'armée permanente, disaient les révolutionnaires, étant un instrument de la tyrannie, devait être supprimée par la République. On débitait pour la première fois toutes les sottises qui ont été clichées depuis, à l'usage des orateurs et des journalistes d'opposition.
Malgré les discours, les décrets et les motions, nous étions battus. Nos places, bien qu'elles résistassent avec énergie, succombaient les unes après les autres. Bientôt, malgré la lenteur de leurs mouvements et les dissentiments de leurs généraux, les armées coalisées allaient pouvoir marcher sur Paris.
Paralysée par l'épouvantable anarchie qui existait alors, la France allait certainement être vaincue. Il est évident que les volontaires , malgré leur nombre et le souffle patriotique qui les animait, n'ont servi à rien jusqu'ici. Ce qui résiste encore, ce qui arrête l'ennemi à la frontière, c'est l'ancienne armée.
Il faut dire maintenant comment et par qui l'invasion fut repoussée.
La Convention, arrivée au bord de l'abîme, avait créé le Comité de salut public, en juillet 1793, et lui avait confié un pouvoir dictatorial. Mauvais ou détestable, — je n'ai pas à examiner le fait pour le moment, — la France avait enfin un gouvernement. Carnot et Prieur (de la Côte-d'Or), tous deux officiers du génie d'une grande valeur, furent chargés, le premier, des opérations militaires, le second, de l'administration et du matériel. Le service des approvisionnements et subsistances fut donné à Robert Lindet et à Prieur (de la Haute- Marne).
Le Comité, par la loi du 16-23 août 1793, mit tous les Français en réquisition permanente. Voilà, certes, le service obligatoire pour tous établi en principe ; on a seulement quelque peine à s'en rendre compte tout d'abord, à cause de cette dénomination inexacte de volontaires qui continue à être employée.
Le Comité se hâta de mettre de l'ordre dans l'effroyable confusion où se dissolvaient les volontaires. Il procéda à l'embrigadement de ces bataillons, c'està-dire qu'on les incorpora dans les anciens régiments de ligne. On forma ainsi 213 régiments ou demi-brigades, composées chacune d'un bataillon de ligne et de deux bataillons de volontaires *; mais, comme il restait encore un assez bon nombre de ces bataillons, on en forma quinze autres demibrigades.
Encadrés dans nos vieux régiments, soumis à la discipline militaire, qui fut rétablie et sévèrement maintenue, les volontaires devinrent bientôt d'excellents soldats. Carnot allait avoir l'instrument qui lui était nécessaire pour vaincre et repousser l'ennemi. Il est intéressant de le constater, c'est chez nous que le service obligatoire a été établi et organisé pour la première fois; et ajoutons qu'après des débuts pleins de confusion, il a donné à la France ses meilleurs soldats. Les hauts faits des armées de Sambre-et-Meuse, de Rhin-et-Moselle, et d'Italie, resteront toujours parmi les plus glorieux souvenirs de nos annales militaires.
En septembre et octobre 1793, les armées de 1 république étaient ainsi composées - :
1 L'effectif de la demi-brigade fut de 2o00 hommes. * Chiffres officiels, extraits des archives du ministère de la Guerre.