de l'Ouest
On n'a pas besoin de grossir et d'exagérer les faits ; le Comité avait neuf armées, fortes de 650,000 hommes. Tel qu'il est dans la réalité, l'effort est assez grand, pour qu'il soit inutile de dire que nous avons eu alors quatorze cent mille hommes sous les armes, ce qui n'est ni vrai ni possible l.
Des troupes même organisées et en état de combattre, quelque nombreuses qu'elles soient, n'assurent pas la victoire par le fait seul de leur nombre, de leur courage et de leur discipline, éléments indispensables cependant ; il faut à une armée, — et cette condition est encore plus nécessaire, — .il lui faut une direction intelligente et savante.
1 En juillet 1794, les armées comptent 718,000 hommes, ainsi répartis :
Armée du Nord 126,000
— de Sambre-et-Meuse 145,000
— de Rhin-et-Moselle 126,000
— des Alpes 37,000
— d'Italie 58,000
— des Pyrénées-Orientales.. 49,000
— des Pyrénées-Occidentales. 57,000
— de l'Ouest 120,000
L'armée qui a eu la direction la plus intelligente et la plus savante a toujours été victorieuse, excepté dans quelques cas où le nombre lui a fait complètement défaut, comme à la nôtre dans la campagne de 1814.
L'armée qui est conduite par le meilleur tacticien, l'armée qui emprunte aux sciences tout ce qu'elles peuvent lui donner, sera toujours victorieuse d'une armée commandée par des généraux routiniers et ignorants, quel que soit le nombre d'hommes qui la composent. Or, en 1793, nos armées firent la guerre avec une tactique nouvelle, et pour la première fois ceux qui la dirigeaient demandèrent à la science tous les secours qu'elle pouvait fournir pour la défense du sol. Carnot a « organisé la victoire » ; nous allons dire comment.
Les armées de 1793 ont eu une nouvelle tactique, qu'elles opposèrent à la tactique prussienne établie par Frédéric le Grand et adoptée par toutes les armées de l'Europe. On répète sans cesse que cette nouvelle méthode est l'œuvre du hasard, qu'elle est le résultat de l'enthousiasme révolutionnaire *. Rien n'est plus faux. Il est même absurde de prétendre que l'exaltation révolutionnaire puisse créer une
1 Voy. Considérations sur la tactique de l'infanterie en Europe, par le général (belge) Renard, 1 vol. in-8, chez Dumaine. Je me suis beaucoup servi de cet excellent ouvrage, en le complétant par l'étude des pièces relatives au camp de Vaussieux, conservées aux archives du ministère de la Guerre.
méthode. A toute époque et partout, l'exaltation révolutionnaire a engendré l'anarchie, la confusion, le chaos, et n'a produit d'autre méthode que celle du « sauve qui peut -».
A la reprise de l'offensive , en septembre 1793, l'ennemi fut attaqué par des nuées de tirailleurs que soutenaient des réserves ; il fut surpris ; on le chargeait ensuite à la baïonnette en colonne de bataillon, au pas de course ; on le culbutait et on lui enlevait ses positions. Cette manière de combattre était parfaitement d'accord avec l'élan, la bravoure et l'adresse du soldat français, qui se l'appropria aussitôt. Mais il y avait longtemps que cette méthode était étudiée, méditée, discutée dans de nombreux ouvrages; on l'avait expérimentée en 1778, au camp de Vaussieux1, où Louis XVI, pendant la guerre d'Amérique, avait rassemblé une armée2 qu'il eut un instant l'idée de jeter en Angleterre. L'illustre maréchal de Broglie en avait eu le commandement. Pour instruire ses troupes, le maréchal résolut de faire l'essai des nouvelles manœuvres proposées parle général Ménil -Durand, savant officier, élève du chevalier Folard, et complètement opposé au comte de Guibert, partisan fanatique de la mé-
1 Vaussieux est un village de Normandie, situé à quelques kilomètres au sud-ouest de Bayeux.
a Le camp de Vaussieux se composait de 60 bataillons, de 40 escadrons de dragons et de 40 pièces de canon.
thode prussienne. Les discussions de Guibert et de Ménil-Durand, déjà anciennes, occupaient toute Tannée. Le premier, Guibert, prônait l'école prussienne, c'est-à-dire les feux d'ensemble, l'ordre mince, les deux lignes déployées, les longues marches en bataille, les manœuvres par ligne et fractions de ligne, la cavalerie placée sur les ailes, l'absence de tirailleurs et de réserves. Le second, Ménil-Durand, recommandait l'emploi des tirailleurs ; il voulait qu'on adoptât l'ordre profond, qu'on fractionnât les lignes en divisions et brigades, que l'on formât des colonnes d'attaque chargeant à la baïonnette, et que l'on eût toujours des réserves. En résumé, Ménil-Durand proposait la méthode qui fut adoptée, plus tard, par nos généraux de la République et de l'Empire, avec quelques modifications. On ne saurait trop le dire et le répéter : les méthodes ne naissent pas de l'inspiration des chefs et de l'exaltation des troupes. L'inspiration, le coup d'œil, le génie, trouvent une manœuvre : par exemple, Condé à Rocroi. L'exaltation, l'enthousiasme, unis au dévouement et à la discipline, permettent aux troupes de faire un effort héroïque ; par exemple : la 23e demi-brigade, au combat d'Amberg, qui se fait tuer, mais sauve, par sa résistance, la division Collaud l ; la 326 demi-
1 Au passage de la Vils, en 1796, pendant la retraite de l'arme'e de Sambre-et-Meusc.
brigade, au combat de Monte Legino ; le passage du Lech, à la nage et sous le feu de l'ennemi, opéré par l'armée de Moreau, en 1796, etc. Mais la stratégie, la tactique, l'organisation d'ensemble, tout cela est le résultat de l'étude et de la réflexion.
Le maréchal de Broglie expérimenta donc le système de Ménil-Durand, et déclara qu'il était convaincu de son excellence, que tous les officiers l'avaient compris, qu'il satisfaisait à tous les besoins, et qu'il croyait qu'on ferait bien de l'adopter *. Tout au contraire, le ministère admit les principes de Guibert, d'après lesquels on rédigea l'ordonnance de 1791, qui organisait notre armée à la prussienne. Les partisans du comte de Guibert l'avaient emporté, et parmi ceux qui se trouvèrent à Vaussieux, nous citerons Rochambeau 2 et Wimpfen 3.
Cependant, après examen, les officiers de bonne foi et de bon sens demeurèrent convaincus que la vérité était entre Guibert et Ménil-Durand, esprits systématiques et poussant leurs théories à l'ex-
1 Archives du ministère de la Guerre (carton : camp de Vaussieux), dépêche du maréchal de Broglie au ministre, en date du 13 octobre 1778.
2 Voy. ses Mémoires, I, 225.
3 Voy., aux archives du ministère delà Guerre (carton : camp de Vaussieux) sa lettre au comte de ***, dans laquelle il déclare que le maréchal de Broglie était un pauvre général, à réputatiou usurpée, et que toutes les manœuvres du camp n'ont produit qu'un désordre inouï.
trême. Déjà le maréchal de Broglie l'avait montré du doigt à tous ceux qui n'avaient pas refusé de voir. Plusieurs officiers, le major de Keralio ' et le colonel de Bohan étudièrent à fond ces deux systèmes pour les comparer et les fondre ; ils gardèrent ce qu'il y avait de bon dans chacun des deux et firent un sj^stème mixte, qui était adopté par presque tous nos généraux lorsque éclata la guerre en avril 1792 -.
Telles sont les origines de la tactique nouvelle que Carnot eut à sa disposition, quand il prit la direction des armées, et à l'aide de laquelle il put « organiser la victoire » : tactique toute française, d'accord avec le tempérament du soldat français, adoptée par les généraux qui firent les campagnes de la République et de l'Empire, sans tenir compte de l'ordonnance de 1*791.
Entre autres généraux illustres de ce temps, on peut citer Jourdan et Berthier, qui avaient assisté
1 Professeur à l'école militaire, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
* Les camps de manœuvres furent assez nombreux depuis Vaussieux. Les archives de Seine-et-Oise me font connaître : de grandes manœuvres à Borny (près de Metz), en 1782, dirigées par le comte de Broglie ; un camp à Saint-Jean-de-Losne, commandé par le duc de Lévis ; un camp de dragons à Mattincourt, commandé par M. de Vioménil, un des généraux du maréchal de Broglie (sans date) ; — de grandes manœuvres exécutées à Montigny-lez- Metz, en 1788, sous les ordres du maréchal de Broglie ; — le camp de Saint-Omer, également en 1788, commandé par le prince de Condé. — Pour ces deux derniers camps, on peut étudier leurs détails au Dépôt de la Guerre.
aux manœuvres de Vaussieux; Desaix, aide de camp du général de Broglie, fils du maréchal, et Bonaparte, formé par Keralio à l'École militaire1. Il est donc établi que la Convention n'a pas seulement frappé de son pied le sol ensanglanté de la France pour lever des armées révolutionnaires, qui vainquirent par la seule force de leur enthousiasme républicain. Il est certain, indiscutable, que nous avons d'abord résisté à l'ennemi avec une armée régulière et organisée de vieille date ; qu'il a fallu près de deux ans avant de pouvoir tirer parti des volontaires en les encadrant dans l'ancienne armée ; que nos troupes eurent à leur tête des généraux instruits, intelligents, expérimentés, braves, énergiques et combattant l'ennemi avec une nouvelle et excellente méthode, qui mettait en défaut sa routine ; que l'ensemble des opérations fut dirigé par un homme très-habile et très-compétent, Garnot. Je n'hésite pas à répéter que nous avons perdu près de deux ans 2 dans des efforts stériles, et que cela était seulement possible dans un temps où la guerre se faisait lentement, très-lentement, avec des sièges réguliers et nombreux.
Ce n'est pas tout. Nous avions sans doute 650,000
1 Bonaparte sortit de l'Ecole avec le numéro 42, c'est-à-dire Pavant-dernier de sa promotion. (Dossier de l'Empereur aux archives du ministère de la Guerre, 1 vol. in-folio.)
2 Exactement, dix-huit mois : la guerre est déclarée le 20 avril 1792, et Carnot prend l'offensive en septembre 1793.
hommes aux frontières, bien organisés et bien commandés ; mais nos arsenaux étaient vides : on manquait de poudre et de salpêtre pour en fabriquer ; on manquait de canons, et on n'avait ni cuivre ni étain pour en fondre ; on manquait d'acier pour faire les armes. La France, bloquée par les escadres anglaises et les armées coalisées, ne pouvait plus se procurer ces diverses matières, qu'elle avait jusqu'alors tirées de l'étranger et qui lui étaient absolument indispensables. Garnot et ses collègues s'adressèrent à la science ; ils formèrent le bureau des savants, adjoint au Comité de salut public, et y firent entrer Monge, Berthollet, Fourcroy, Guy ton-Mor veau, c'est-à-dire une élite de savants de premier ordre, qui surent extraire le salpêtre des plâtras des écuries et des caves, le raffiner par des procédés nouveaux, et trouver les moyens de fabriquer la poudre avec rapidité. On se procura le cuivre et l'étain en fondant les cloches, et en séparant le cuivre et l'étain pour pouvoir les mélanger de nouveau dans la proportion qui convient à la fabrication du bronze des canons. On trouva de nouveaux moyens pour fondre, forer et aléser les pièces. L'art de faire l'acier était ignoré chez nous ; on le créa, et l'on put fabriquer avec de l'acier français les armes et les batteries de fusils. On inventa une nouvelle manière de préparer rapidement les cuirs destinés à la chaussure
de nos soldats. Les ballons, qui jusqu'alors n'avaient servi qu'à amuser la curiosité publique, furent employés aux armées, et, à la bataille de Fleurus, le général Morlot put surprendre les manœuvres de l'ennemi. A cette époque, Chappe inventait le télégraphe aérien et donnait au Comité et aux armées un moyen de communication rapide, qui rendit les plus grands services. « Monge, dit son biographe1, était l'âme de ce vaste, de cet immortel ensemble de travaux. » Il parvint à extraire du sol de la France 12 millions de livres de salpêtre en neuf mois ; il établit 15 fonderies de canons de bronze, pouvant produire par an plus de 7000 pièces ; 30 fonderies de canons en fonte de fer, pouvant produire 13.000 pièces par an ; 20 manufactures d'armes blanches ; des fabriques de fusils, parmi lesquelles celles de Paris fournirent 140,000 fusils dans l'année; 188 ateliers de réparation pour les armes, etc.
Nous avons dit comment on avait formé les armées, d'où venait la méthode qui allait servir à les diriger, et comment on avait su fabriquer les armes et les munitions dont on avait besoin pour combattre. Il reste encore à dire où Ton trouva les généraux qui furent placés à la tête des troupes.
On n'a pas plus improvisé les généraux que les
1 Arago. — C'est à cette excellente biographie que j'ai emprunté toua ces curieux détails.
LES VOLONTAIRES DE 1792 25o
armées et la victoire. D'aucuns croient que les généraux de la République sortirent tous par enchantement des rangs des soldats ou de la « mine inépuisable des sous-officiers », et devinrent des généraux de génie le lendemain, par le seul fait d'avoir changé leur épaulette de laine contre l'épaulette d'or, d'avoir ceint un sabre de grande dimension traîné avec fracas, et de s'être coiffé d'un vaste chapeau à prodigieux panache. Ce déguisement n'a produit que cette collection trop nombreuse de généraux ineptes qui ont fait partout massacrer leurs soldats, et dont il est inutile de faire sortir les noms de l'obscurité profonde où le juste mépris de l'histoire les a enfouis1. Mais les autres généraux, les vrais, ceux qui ont tenu tête à l'ennemi à la première heure : Beurnonville, Biron, le duc de Chartres, Custine, Arthur Dillon, Dumouriez, Kellermann, LaBourdonnaie. La Fayette, Luckner, Montesquiou, Rochambeau, Valence, Wimpfen, étaient déjà généraux dans l'ancienne armée. Ceux qui devinrent généraux un peu plus tard étaient déjà officiers dans l'armée en 1792 et depuis longtemps, tels que: Aubert-Dubayet. Beauharnais, Bernadotte, Berthier, Bonaparte, ïîouchotte, Caffarelli, Carnot, Chasseloup-Laubat, Clarke, Dagobert, Dampierre, Dejean, Desaix,
1 Quelques-uns cependant ne sont que trop connus : Henriot. Roncin, Rossignol, Santerre, etc.
d'Hautpoul, Donzelot, Dubreton, Dugommier, Dugua, Duroc, Éblé, Espagne, Foy, Grouchy, Gudin, Hédouville, Houchard, La Riboisière, Lasalle, La Tour-d'Auvergne, Lauriston, Macdonald, Marmont, Mathieu-Dumas, Moncey, Nansouty, Richepance, Saint-Hilaire, Scherer, Sérurier, Steingel ; — Hoche, Montbrun, Murât, Ney, Rapp, Soult, étaient sous-officiers ou soldats dans nos vieux régiments. — Quelques-uns qui avaient été ou qui étaient encore soldats, sous-officiers ou officiers dans l'armée, furent élus capitaines ou chefs de bataillon par les volontaires et devinrent généraux de bonne heure ; parmi eux nous nommerons : Augereau, Bon, Clausel, Davout, Delmas, Drouet, Kléber1, Friant, Jourdan, Lecourbe, Lefèvre, Marbot, Masséna, Moreaux 2, Mortier, Oudinot, Pérignon, Pichegru, Vandamme, Victor. — Beaucoup de généraux ne sortaient pas des rangs de l'armée, mais bien des rangs des volontaires ; parmi eux nous citerons : Belliard, Bessières, Boudet, Broussier, Brune, Gambronne, Championnet, Colbert, Daumesnil, Delonne-Franceschi, Delzons, Dessolle, Duhesme, Excelmans, Gérard (le maréchal), Gouvion-Saint-Cyr, Harispe, Joubert, Junot, Lannes, Leclerc, Mouton (maréchal Lobau), Maison, Marceau, Molitor, Morand, Moreau,
1 Kléber avait été officier au service de l'Autriche. * Trop souvent confondu avec Moreau.
Pajol, Partouneaux, Rampon, Reille, Reynier, Suchet.
Le nombre considérable des généraux illustres sortis des volontaires montre ce que le service obligatoire ou la réquisition, en mettant toute la jeunesse dans le rang, peut donner à l'armée d'intelligences d'élite *.
Mais il leur fallut à tous, déjà officiers dans l'armée ou dans les volontaires, deux et trois ans, et quelquefois davantage, pour devenir généraux, et cela malgré leurs aptitudes et malgré la rapidité prodigieuse de l'avancement. C'est donc encore un préjugé bien dangereux de croire qu'on improvise les généraux et que le génie de la République suffit pour les produire. On n'improvise ni les soldats, ni les généraux, ni les méthodes.
Les armées étant formées, approvisionnées et
1 La richesse en hommes distingués, généraux et autres, que nous constatons à cette époque et que nous opposons à la pauvreté actuelle, vient en grande partie du mode d'enseignement des deux époques. Autrefois, on apprenait à apprendre; l'enseignement avait pour but exclusif de développer l'intelligence et de donner à chaque élève l'habitude du travail et de la réflexion, et de le mettre en état de devenir plus tard un homme intelligent dans quelque condition qu'il se trouvât. Aujourd'hui (1873), plus de méthodes sérieuses, plus de travail, plus de lecture, plus de réflexion, rien que des efforts de mémoire : il ne s'agit pas de développer l'intelligence de l'élève en vue de l'avenir ; il faut subir des examens inutiles, et pour cela étudier des programmes saugrenus. On voit les résultats, et cependant on persévère. — Après trente ans de ce régime abrutissant, on a apporté de sérieuses réformes à l'enseignement, mais on a conservé le baccalauréat, c'est-à-dire que le loup reste toujours dans la bergerie (1881).
25ê APPENDICE
commandées, une discipline de fer, quelquefois atroce, étant enfin établie, la guerre offensive commença en septembre 1793; et après les victoires de Hondschoote, de Wattignies, du Geisberg (1793), de Tourcoing, de Fleurus, du Boulou, de la Mouga et de Saorgio (1794), la coalition était partout repoussée, la Belgique et la rive gauche du Rhin étaient conquises, la Hollande envahie ; la Convention signait la paix de Baie (1795) avec la Prusse, la Hollande et l'Espagne ; la France n'était plus en guerre qu'avec l'Autriche et le Piémont. Cette heureuse campagne avait été dirigée par Carnot, qui prit une part importante à la victoire de Wattignies; par Houchard, Jourdan, Hoche, Pichegru, Dugommier, Moncey et Dumerbion. Nos armées du Nord, de Sambre-et-Meuse *, de Rhin-et-Moselle, des Alpes, d'Italie, des Pyrénées orientales et des Pyrénées occidentales 2 avaient remporté vingt-sept victoires et livré cent vingt combats; elles avaient tué 80,000 hommes à l'ennemi et lui avaient fait 91,000 prisonniers; elles avaient pris 36 places fortes et 230 forts ou redoutes, 3800 canons, 70,000 fusils, 1900 milliers de poudre et 90 drapeaux.
C'était le bon temps ! Et que faut-il pour le voir
1 Ancienne armée des Ardennes.
2 Leur effectif maximum s'est élevé en septembre 1794 à 750,000 hommes présents sous les drapeaux.
revenir? Il faut ce qu'on avait alors : du patrie* tisme, une direction intelligente et vigoureuse, des généraux éclairés, braves et obéissants, des officiers instruits, et des soldats vigoureux et disciplinés.
Les armées de la République étaient à ce moment dans un état splendide, qu'on n'a plus revu depuis. Le général Dubreton, l'illustre défenseur de Burgos, m'a dit plusieurs fois que les troupes de cette époque étaient admirables d'entrain et de bonne volonté, de bravoure et de discipline : ce qui ne l'étonnait pas, ajoutait-il, parce qu'on trouvait dans leurs rangs l'élite de la jeunesse française. Cette opinion est confirmée par le maréchal Soult. On lit, en effet, dans ses Mémoires l : « Les généraux devaient choisir, sous leur responsabilité, parmi les chefs de bataillon, les plus capables, pour les désigner comme chefs de demi-brigade. Les instructions des représentants du peuple portaient : les grades ne sont pas la propriété des individus2, ils appartiennent à la République. . . Les officiers donnaient l'exemple du dévouement : le sac sur le dos, privés de solde, ils prenaient part aux distributions comme les soldats ; . . . on leur donnait un bon pour toucher un habit ou une paire de bottes. Cepen-
1 Torael, p. 199.
* Malheureusement cela a changé depuis, au grand détriment de l'armée.
dant aucun ne songeait à se plaindre de cette détresse ni à détourner ses regards du service, qui était la seule étude et l'unique objet d'émulation... Je puis le dire, c'est l'époque de ma carrière où j'ai le plus travaillé et où les chefs m'ont paru le plus exigeants. Aussi, quoiqu'ils n'aient pas tous mérité d'être pris pour modèles, beaucoup d'officiers généraux, qui plus tard ont pu les surpasser, sont sortis de leur école. Dans les rangs des soldats, c'était le même dévouement, la même abnégation. Les conquérants de la Hollande traversaient par dix-sept degrés de froid les fleuves et les bras de mer gelés, et ils étaient presque nus ; cependant ils se trouvaient dans le pays le plus riche de l'Europe; ils avaient devant les yeux toutes les séductions ; mais la discipline ne souffrait pas la plus légère atteinte. Jamais les armées n'ont été plus obéissantes ni animées de plus d'ardeur. C'est l'époque des guerres où il y a eu le plus de vertu parmi les troupes. J'ai souvent vu les soldats refuser avant le combat les distributions qu'on allait leur faire et s'écrier : « Après la victoire, on nous les donnera ! . . . » L'histoire doit consigner ces faits et dire quelles étaient alors ces armées françaises qui délivraient leur pays de l'invasion étrangère, qui conquéraient les plus belles provinces et qui faisaient trembler les vieilles monarchies. » Il faut être bien téméraire, après avoir cité une
page si belle, pour oser la faire suivre de quelques réflexions. Il convient toutefois, en terminant, de dire encore que les volontaires, avant l'embrigadement, n'ont été rien autre chose que des masses confuses et absolument inutiles. Il faut opposer sans cesse cette vérité indiscutable aux sophistes ignorants qui trompent le pays en lui faisant croire que l'on peut faire la guerre avec une levée en masse, et qu'une armée régulière, permanente et bien exercée, n'est qu'un fléau. Il ne faut pas oublier qu'après l'embrigadement, les volontaires sont devenus de très-bons soldats, et qu'en définitive nous avons employé alors, pour obtenir la victoire, les mêmes moyens dont la Prusse s'est servie pour nous vaincre en 1870 : armée nationale bien organisée ; applications de la science à la guerre ; méthode nouvelle pour faire la guerre ; direction générale des opérations intelligente et énergique ; discipline de fer imposée aux généraux comme aux soldats. Disons enfin, à l'honneur de notre pays, que les Prussiens ont mis cinquante ans, en pleine paix, et nous deux ans, en pleine anarchie, pour faire cette œuvre ; et comparons notre armée de Pichegru, en Hollande, se conduisant comme vient de le dire le maréchal Soult, avec les soudards d'outre-Rhin pendant la guerre de 1870.