CHAPITRE IX
A l’étudier sous le rapport de la forme, saint Jérôme a une portée immense pour la littérature du moyen âge en Occident; mais, pour les idées, saint Augustin occupe, entre tous les Pères latins, la première place comme penseur, ainsi que pour l'originalité. Si parmi les trois grands écrivains qui dominent à la fois cette époque et les siècles suivants, saint Ambroise s'offre à nous comme un homme de caractère, et saint Jérôme . comme un homme de talent, on peut dire que saint Augustin est un homme de génie. C’est par lui que le règne de la spéculation passa de l'Orient en Occident. Sa riche individualité, à laquelle la vie de l’âme et celle de l’esprit concouraient en proportions également grandes, a combattu avec plus de succès le magnifique combat qui devait faire triompher des idées anciennes et païennes, les idées nouvelles et chrétiennes. L'histoire de sa vie, en nous faisant assister nous-mêmes à ce combat dans un de ses ouvrages qui est comme un miroir.
où sa personnalité vient se réfléter, acquiert un si vif intérêt, au point de vue de l'histoire et de la civilisation, que nous ne pouvons nous empêcher de la retracer en détail.
Aurelius Augustinus (1) naquit en 354, à Tagaste, petite ville de la Numidie. Son père, l'un des personnages les plus en vue dans la cité, était païen; 1lle restg jusque dans les derniers mois qui précédèrent sa mort (371). Sa mère, sainte Monique, était au contraire attachée avec enthousiasme au christianisme, qu'avaient aussi embrassé ses parents. C’est ainsi que, dans sa famille même, le contraste entre paganisme et christianisme se trouvait représenté. Cette excellente mère, à l’âme riche et à l'esprit ardent, nousfait admirablement voir quels beaux fruits le christianisme pouvait produire dans un cœur de femme. Elle eut sur ce fils, qui tenait de son père la passion des natures africaines, une influence considérable. L'amour qu'elle lui témoignait, et que celui-ti lui rendait avec usure, éveilla et fit grandir dans son âme le germe de tout bien et de toute grandeur. Le talent remarquable de saint Augustin, son talent oratoire surtout, s'était manifesté déjà dans l’école de sa ville natale, où 1l avait appris les premiers éléments de la grammaire : Virgile était devenu son auteur favori, tandis qu Hoinère l'avait rebuté à cause des difficultés de la langue grecque. Son père le destinait à la carrière de rhéteur, laquelle conduisait aux plus hautes positions que l'on püt ambitionner : il l'envoya d'abord à Madaure, au prix de grands sacrifices, puis à l'université mème de Carthage pour y étudier la rhétorique.
Mais quoique Augustin s’y fût déjà beaucoup distingué dans l'éloquence judiciaire, l'impression profonde et durable que fit
1. S. Aurelii Augustini Opera omnia post Eoraniensium theologorum recensionem castigata denuo ud mss. ccdd. etc., opera et studio monachor. S. Benedicti e congreg. S. Mauri. Ed. Parisina altera. 14 tom., 1863 et sq.; S. Augustin, De Ciritate Dei libri XXII, iterum recogn. Dombart. 2 vol., Leipzig, 1877; Aur. Augustini, De rhetorica quæ supersunt; in: Rhetores lat. minor., Ex codd. emend. C. Halm. Leipzig, 1863; S. Augustin, Ars grammatica cum prolegg, ed. F. Weber, Marbourg, 1861 (Programme); Bœkringer, Die Kirche Christi und ihre Zeugen. Vol. I, 3 Parties, Zurich, 1844; Poujoulat, Histoire de saint Augustin, sa vie, ses œuvres, 3 vol., Paris, 1815; Bindemann, Der heil. Augustinus, 3 vo!. Leipzig. 1854-C9.
[204-5.] “VIE 231 sur lui l'Æortensius de Cicéron ne laissa pas de montrer que sa nature était plutôt dirigée vers les spéculations. Dans ce livre, qui est une introduction à l'étude de la philosophie, il trouva d’abord la recherche dela vérité et l'amour de la sagesse, posés comme le plus haut problème de la vie : il s’appliqua avec d'autant plus d'enthousiasme à le résoudre, qu'il'se trouvait plus enchaîné dans les liens de la sensualité et qu'il en ressentait tout le poids. C’estalors qu’il se tourna vers l'Écrituresainte afin d'y chercher la vérité: le christianisme de son enfance, en cffet, quelque refoulé qu'il eût été par les études profanes, avait encore conservé une place dans le fond de son cœur; Augustin ne pouvaits'imaginer que la vérité fût séparée du nom de Jésus- Christ. Mais la Bible le rebuta par sa forme ; elle ne lui sembla pas digne d'être mise en comparaison avec la magnificencecicéronienne. Néanmoins, cette tendance à mettre en harmonic le but de la philosophie avec la religion révélée resta vivace en lui; elle le jeta même dans les bras de la secte des manichéens dont la doctrine offrait un étrange amalgame de paganisme et de christianisme. La façon dont il se représentait les choses contribuait encore à attirer davantage vers cette secte un jeune homme pris, comme il l'était, dans les liens de la chair: plus était rude le combat qu’il avait à livrer à la sensualité. plus aussi il se montrait disposé à accepter le dualisme de la secte, lequel opposait un être mauvais à un être bon. Augsutin ne se plongea pas cependant dans cette théosophie orientale de nranière à être infidèle à ses études classiques ; il lisait avec amour non seulement les poètes de Rome, ses orateurs et surtout Cicéron qu'il affectionnait particulièrement, mais encore Aristote, et surtout son livre des Catégories.
Ses études finies, il s'établit d'abord à Tagaste, puis à Carthage, comme professeur de rhétorique. Dans cetle dernière ville il eut plus d’une fois l'occasion de satisfaire son ambition, notamment lorsqu'il fut publiquement couronné pour un poème mis au concours. C’est là aussi qu'il composa son premier ouvrage, aujourd'hui perdu, De pulchro et apto, dont le sujet témoigne en mème temps de la direction spéculative de son esprit et de la base classique de son éducation. Grâce à ces fondements solides il s'arrèta sur la pente glissante du mani-
chéisme et ne donna pas complètement dans les idées de cette secte orientale, bien que K&influence de sa doctrine se fasse sentir ça et là dans cet: ouvrage et en entrave la marche. Il parvint néanmoins à s'en débarrasser peu à peu : malheureusement, le moyen de se délivrer d'une erreur consistait, pour lui, à tomber dans une autre. Saint Augustin s’adonna donc à l'astrologie : c'était une science à la mode à cette époque, surtout en Afrique. Pour s’en occuper, il aborda l'étude des écrits sur les mathématiques et l'astronomie, et ces lectures firent naître en lui les doutes les plus sérieux sur la vérité du système religieux des manichéens, dans lequel la lune et le soleil jouaient un rôle essentiel. Ces doutes ne pouvaient être éclaircis même par le Sage le plus remarquable de la secte : et comme ce sage ne se montrait à lui qu'avec un savoir médiocre, Augustin comprit que la sagesse, si fort vantée, des « élus » de la secte, n'avaitaucune base scientifique. Il se détacha donc intérieurement du manichéisme, sans rompre encore toutefois avec lui d’une manière ostensible.
Peu de temps après, au printemps de l'an 383, il quitta Carthage pour se rendre à Rome, où :l ne tarda pas à attirer l'attention. Il y avait six mois à peine qu’il y était installé, quand le préfet de la ville, Symmaque, eut à envoyer à Milan un professeur de rhétorique, auquel on assignait un traitement considérable. Son choix tomba sur Augustin. Le séjour du jeune homme à Milan eut la plus haute importance pour son développement intérieur. Après avoir rejeté le manichéisme, il s'était adonné avec passion à la philosophie grecque et principalement à la doctrine des académiciens, dont le scepticisme de doctrine correspondait à son scepticisme propre ; mais il ne fit que s’affermir de plus en plus dans le doute de pouvoir arriver à la connaissance de la vérité. Toutefois, en allant à Milan il entrait dans la sphère qu'embrassait la puissante influence de saint Ambroise ; il chercha en effet à faire sa connaissance personnelle, et cette influence devait lui donner avant peu l'impulsion nécessaire pour se détacher petit à petit du scepticisme et retourner au christianisme. L’éloquence si connue de saint Ambroise fut pour lui comme une séduction qui l'attira à l’église ; bientôt le fond de ses
sermons l'attacha plus encore que la forme. A la lumière de la doctrine chrétienne il vit s'évanouir la plupart de ses doutes. L’explication allégorique dont se servait saint Ambroise fit disparaître notamment à ses yeux l’anthropomorphisme si rebutant de l'Ancien Testament et mit ce livre en harmonic avec la nouvelle Loi. Ce genre d'explication devait, en outre, fournir à l'activité de spéculation et d’imagination d'Augustin l'aliment qu'il avait précisément recherché dans le manichéisme. A partir de ce moment, la Bible eut pour lui de tout autres charmes. — Il se rattacha donc à l'Église, du moins comme catéchumène; 1] ne pouvait encore se résoudre à lui appartenir toutentier par le baptème, car il ne se sentait point encore assez convaincu d'y trouver enfin cette vérité recherchée si longtemps : il voulait arriver, pour la doctrine de la religion, à une certitude mathématique. Le scepticisme n'était pas encore complètement vaincu en lui. Les considérations et les questions les plus importantes, par exemple, celles de l'immatérialité de Dieu et l’origine du mal, le torturaient encore : 1l n’y trouvait pas de réponse, ou, du moins, les réponses qu'il avait ne le satisfaisaient pas.
Au milieu de cette phase d'angoisses et de doutes, quelques écrits néo-platoniciens, traduits dans la langue latine, lui tombèrent entre les mains. Il les étudia avec une curiosité d'autant plus grande, qu'il crut y découvrir plusieurs traits de parenté avec la doctrine chrétienne. Ces études produisirent en lui un remarquable effet ; elles débarrassèrent son esprit des procédés encore sensuels qu’il avait pour se représenter les choses ; il put enfin concevoir Dieu d’une manière tout à fait spirituelle et ne voir dans le mal qu’une privation du bien (privatio boni). Mais l'affranchissement de son cœur n'était pas encore complet; il saisit de nouveau la Bible et ce fut surtout l’étude des lettres de saint Paul qui le gagna à la doctrine de l'Église relativement à la personne du Christ. Maintenant plus rien ne manquait, il est vrai, à sa conviction chrétienne, mais il sentait que pour être, conformément à l'esprit de son époque, un vrai chrétien, un chrétien parfait, il fallait de plus mener une vie ascétique. Ce fut encore pour luiun long et rude combat avant de s’y déterminer. Plus que jamais il sem-
blait à la veille d'embrasser dans le monde cette carrière brillante, objet de son ambition; il nourrissait le projet de se marier, après avoir rompu, au prix des plus rudes sacrifices, des liens qui depuis des années l'attachaient à une femme: l'aiguillon de la sensualité semblait lui faire un besoin de ce commerce charnel. Eh quoi! il faudrait donc pour toujours renoncer à tout ce bonheur terrestre !.. Un accident le sauva de ce pas difficile. Un Africain, son compatriote, étant venu le voir, il l'entendit parler, pour la première fois, de saint Antoine et de l’effet admirable qu'avait pu produire, sur deux jeunes gens illettrés et déjà fiancés, l’histoire de sa vie écrite par saint Athanase : aprèsl’avoir lue, ceux-ci se démirent de leurs fonctions, pour se consacrer à la vie solitaire, tandis qu’à leur exemple, leurs fiancées embrassèrent la même vie et prirent le voile. Ce récit produisit une telle impression sur Augustin et le saisit si fortement, qu'il n hésita plus à se consacrer pour toujours à la vie spirituelle.
Il renonça donc à sa chaire de professeur (386) et se retira d’abord, aux environs de Milan, dans la maison de campagne d'un ami, afin de s’y préparer tout un hiver au baptème : la cérémonie devait avoir lieu à Pâques, l’année suivante. Là, dans un cercle d'amis qui partageaint les mêmes idées; entouré de sa mère, de son fils Adéodat et de quelques élèves, il mena une vie religieuse partagée entre la philosophie et la contemplation : par manière de récréation, il surveillait les travaux des campagnes. Il causait philosophie avec les personnes de son entourage, comme pour chercher une compensation aux charmes du professorat d'autrefois; or, c’est de ces conversalions que sortirent les premiers écrits qui nous restent de lui. Ils n'ont pas encore un caractère absolument chrétien ; c'est plutôt, dans un cadre chrétien, un tableau fait avec les couleurs -de son éducation philosophique et de ‘son commerce avec Platon. Revenu à Milan, il se livra, avec une nouvelle ardeur, à ses études, et l'enseignement oral du maître fit dès lors place aux enseignement de l’écrivain. Il commença un ouvrage sur les sept arts libéraux, la Grammaire, la Musique, la Dialectique, la Rhétorique, la Géométrie, l’Arithmétique ct la Philosophie. La Grammaire seule fut achevée à
Milan ; la Musique fut terminée, en partie dumoins, seulement plus tard; les autres livres restèrent inachevés, car ils ne contiennent que les premiers principes de ces sciences (1).
Après avoir reçu le baptème (387), Augustin résolut de retourner dans sa patrie avec deux de ses amis intimes, pour s'y consacrer entièrement à Dieu par une vie retirée. Mais sainte Monique, qui l’accompagnait, mourut à Ostie pendant le voyage, et cet accident retarda environ d’une année son retour. Augustin la passa à Rome où il mit la main à son ouvrage célèbre sur le Libre arbitre et à la série de ses écrits polémiques contre les manichéens ; tel est par conséquent, au point de vue purement théologique, le début de sa carrière d'écrivain. Il arriva en Afrique pendant l'automne de 388. II se rendit aussitôt, avec ses amis, dans la petite campagne qu'il avait héritée de ses parents, près de Tagaste : là, retiré du monde, il s’adonna, pendant trois ans, en leur compagnie, à la contemplation, à la science et à l'agriculture, autant que l'exigeait encore le petit bien qui lui restait, car il en avait vendu la majeure partie pour secourir les pauvres. Il y continuait, en quelque sorte, la vie de Cassiciac et maints écrits furent la conséquence de cette vie solitaire, Un voyage à Hippone-la-Royale le tira de cet isolement. La renommée que lui avaient acquise sa piété et son érudition était déjà si grande, que le peuple d'Hippone, réuni dans l’église, le choisit pour pasteur en faisant violence à sa volonté ; il lui arrivait exactement ce qui était arrivé à saint Ambroise. Quatre ans plus tard, il fut nommé évêque coadjuteur d’'Hippone ; c'était sans doute battre en brèche les traditions reçues, mais tel était le désir du vieil évêque : et comme ce dernier mourut un an plus tard, Augustin resta seul chargé de ces fonctions importantes. |
L'activité extraordinaire qu'il déploya, dèsle début, rappelle celle de saint Ambroise, qu'il avait d'ailleurs pris pour modèle : les pauvres et les persécutés trouvèrent toujours aunrès de lui accès et soutien ; il donna, pour racheter les prisonniers de guerre, les vases sacrés eux-mêmes, et il déploya