V. Ebert, o. c., p
devait donc contribuer puissamment à atteindre le but désiré, c'est-à-dire à gagner au christianisme les classes vraiment lettrées. Le christianisme se montrait ainsi de prime abord à la lumière d’une religion philosophique qui reposait essentiellement sur la morale pratique. Et ce fut précisément cette signification morale, dans la spéculation chrétienne, si analogue à la culture romaine, basée sur la philosophie grecque, qui détermina parmi les lettrés eux-mêmes, en Occident, la victoire du christianisme, et lui prépara si bien le terrain pour le développement des idées nouvelles et chrétiennes: on voit par là que ce fut de l'Occident et non de l'Orient que se continua le mouvement progressif de la civilisation.
Cette composition du livre imprime à la narration un singulier caractère de tolérance, quoique de part et d'autre on ne se fasse pas faule de s’atlaquer violemment. Mais les deux adversaires ne sont pas des ennemis; ils combattent pour ainsi dire sur le terrain de la société ; tous deux sont amis du troisième interlocuteur, Minucius, qui, diligenter in utroque genere vivendi versatus, représente la tolérance et a, pour ce motif, été reconnu comme juge par le païen.
La conduite des détails répond à la disposition de l'ensemble. La foi en la Providence est ici La base du monothéisme chrétien et le christianisme est représenté comme presque identifié au monothéisme (1). L’essence d’une telle divinité qui gouverne le monde exige l'unité, et l'unité se trouve en contradiction avec le polythéisme : de là, la reconnaissance spontanée du monothéisme, par des païens, dans la langue du peuple, sans parler que les sentences de leurs poètes et de leurs philosophes concordent avec elle. Le monothéisme apparait donc comme une religion innée dans le cœur de l'homme. Quant au polythéisme il est expliqué à la manière d'Evhémère : les dieux étaient des hommes. Or, une telle mystification n’a été rendue possibleque par les démons, ces esprits impurs et ennemis de Dieu (c. 26). Ce sont eux qui rendent, par la bouche des devins et des oracles, ces sentences où le mensonge se mêle à la vérité; ils diri-
1. V. ec. 18, surtout le passage : « Deo, qui solus est, Dei vocabulum totum est. Quem si patrem dixero, carnalem opineris, » etc.
gent les Auspices et les Augures; ils donnent aux statues des dieux, derrière lesquelles ils se cachent, l'apparence de la présence de la divinité; ils haïssent les chrétiens qui leur font sentir la force du commandement; et, sous l'influence de cette haine, ce sont eux qui se sont emparés de l'esprit et du cœur des païens pour s’en faire des alliés contre les chrétiens. Ils ont eux-mêmes répandu les plus infâmes calomnies contre la moralité et contre le culte des chrétiens : par exemple, l’adoration d'une tête d'âne, des genitalia du prêtre, du crucifié et de la croix: ou bien encore, le meurtre d’un enfant, pendant la consécration; l'immoralité et l'inceste, pendant les agapes fraternelles ; calomnies auxquelles les païens ne peuvent ajouter foi que parce qu'ils trouvent parmi eux de telles monstruosités. — On croyait d'autant plus facilement à ces horreurs (le discours de Cæcilius en fait foi, c. 10) qu'on ne découvrait rien, chez les chrétiens, qui ressemblât au culte tel qu’on avait coutume de le voir : point d'édifice dans le style d’un temple, point de sacrifices, aucune statue des dieux ; tout cela ne manquait pourtant pas aux autres cérémonies secrètes, et les juifs, du moins, avaient les deux premières qualités requises. Ils furent donc tenus pour athées. L'auteur réfute alors celte accusation par la bouche d'Octavius, en montrant l'idéalité du monothéisme chrétien qui exige, dans l'esprit et le cœur, un culte tout aussi idéal (c. 32). Cela sert de transition à la justification des doctrines qui forment en partie le noyau de la foi chrétienne et qui semblaient précisément les plus absurdes aux païens de ce temps. Et cependant, si l’on considère en elle-même celle qui y occupe la première place, la destruction du monde par le feu, il y avait d'autant moins lieu de la taxer d'absurdé, que les stoïciens l'enseignaient expressément: la seconde, /a résurrection de l’homme, leur semblait particulièrement déraisonnable et aussi incompatible avec la première que celle-ci avec la troisième, le jugement, la récompense éternelle des justes et le châtiment sans fin des méchants. Si la récompense est destinée aux chrétiens et le châtiment aux paiens, une telle différence de la vie future (que Dieu a résolue pour chacun dans la seule prévision de ses mérites el de ses qualités) est justifiée non seulement, comme le dit
40 MINUCIUS FÉLIX. — Oclavius. [30.]
Minucius (c. 35), par la connaissance de Dieu, mais aussi par la morale plus élevée et la conduite plus réservée des chrétiens. Chez eux, penser mal est déjà une faute. Avec cette éloquence vraie qui vient du cœur, notre apologiste montre, vers la fin (c. 36 et s.), comment les chrétiens, appuyés sur la connaissance de Dieu, qui est le plus grand des biens, et sur l'espoir d’une récompense éternelle, sont vraiment heureux, même en cette vie mondaine, malgré la pauvreté, le renoncement et les persécutions.
Tel est le contenu de cette Apologie. Il est facile de voir qu’elle s'adresse aux païens lettrés, quoiqu’elle attribue aussi à leur représentant les préjugés de la foule; c’est qu'il n’était pas rare de les leur voir partager, sans trop se soucier de leur absurdité. A l'art délicat de la composition, dont l'intérêt était encore rehaussé par la comparaison avec le modèle antique, venait se joindre le charme du style pour recommander cet ouvrage au public, dans un temps surtout très pauvre de ces compositions littéraires qui rappelaient un passé plein de grandeur. Le style de Minucius soutient la comparaison avec celui des meilleurs auteurs de l’âge d'argent de la littérature latine. Comme il se distingue avantageusement de celui d’un Fronton, d'un Aulu-Gelle, d’un Apulée! Il n’y a rien ici de la manie prélenticuse du premier à imiter l'antiquité, de la pesante obscurité du second, et très peu des raffinements et de l’affectation du troisième. En général, la narration a une élégance admirable pour cette époque. Pleine d'esprit et de vie, elle marche rapidement vers son but avec des mouvements gracieux. Sans passion, elle est cependant pleine partout d'une : chaleur qui, à certains endroits, produit une belle flamme d'inspiration. Le style a un caractère personnèl qui se trouve ici parfaitement à sa place : l’auteur a un intérêt immédiat et subjectif au sujet qu'il traite, et c’est un intérêt du cœur; l'âme s’exprime ici dans un langage qui parfois annonce déjà le génie de la littérature chrétienne. D'autre part, la subjectivité du style se maintient dans les limites nécessaires de la beauté de la forme et de la correction : ce sont là des qualités qu'un esprit bien cultivé et nourri de l'étude des classiques ne saurait ni mépriser, ni laisser volontairement de côté, bien
[31] TERTULLIEN, — /ndividualité. k
que Minucius se permette certaines libertés, surtout par rapport au vocabulaire qu'avait agrandi, à bon droit, la latinité d'argent. Toutefois Minucius fait preuve, même en ce détail, d'un goût bien meilleur et d'une bien plus grande réserve que les trois auteurs du temps des Antonins, mentionnés ci-dessus.
Ainsi, dans ce premier début, la littérature chrétienne latine n'offre, sous le rapport de la forme, aucun contraste avec la littérature païenne, mais elle revèt ses pensées d'une forme aussi choisie et aussi pleine de goût que le permettait cette époque. Elle ne prend pas, pour cela, des libertés particulières. Elle conserve, en même temps, dans ce livre, le caractère national et romain, que n’obscurcit ni l'influence sémitique-orientale, ni celle de la Grèce, et elle l’accuse avec un relief plus saisissant qu'aucun autre ouvrage contemporain. Notons que la philosophie populaire romaine, où la spéculation ne se montre qu’au service de la morale, est surtout ce qui imprime à cel ouvrage chrétien-latin, le plus ancien de tous, un cachet si manifestement romain.