SERMONS
d'ailleurs en maints endroits, d'une manière expresse (1). C’est à ce point de vue moral qu'il faut se reporter, si l’on veut expliquer, chez lui, la chaleur individuelle de l’expression, non moins que le côté pratique et populaire qui se trouve dans ses sermons. L'un comme l'autre se fait jour en particulier dans ses sermons du carème : rien de plus beau que Île lien par lequel il rattache ses exhortations à faire l’aumône et à pardonner les offenses. Pardonner est un « genre » de l’aumône ; mais l’aumône etle jeûne sont « les ailesde la piété (2). » Il conjure donc avec instances ceux qui se sont rendus coupables d’une offense envers le prochain, de lui en demander pardon ; à tous, il adresse la même prière ; il se l'adresse également à lui-même (3). Le maître doit, lui aussi, se réconcilier avec ses esclaves ; s’il n’est pas obligé de leur demander directement pardon en s'adressant à eux, 1l doit le montrer, du moins, par un traitement plein d'égards (4).
C’est donc dans ce détail, dans ce côté moral si remarquable des sermons de saint Augustin, que se manifeste d'une manière spéciale la vie de l'âme de l'auteur ; ma is son talent particulier se montre dans la dialectique de la narration, et lui communique assez fréquemment une allure pleine de vie et vraiment dramatique qui aboutit à la forme de dialogue (5),
1. Par exemple, dans le sermon 49, c. 7 : « Sed quid dico, putasne facio ipse quod dico? Fratres mei, facio. — Odi vitia mea; cor sanandum offero medico meo. Persequor ea quantum possum, etc. »
2. « Sed orationibus nostris quibus ad Deum facilius volando perveniant, eleemosynis et jejuniis pennas pietatis addamus, » Sermo 206. Ce genre d'expression se fait remarquer dans les poésies allégoriques du moyen âge: qu’on pense seulement au Roman des eles,
3. « Perinde omnibus dico — dico et mihi ipsi. » Sermo 211, c. 4.
4. Ibid. — On voit clairement par là combien saint Augustin savait ètre prudent, quand la prudence était nécessaire.
5. Comme, par exemple, dans le sermon 49, c. 9 : saint Augustin a cité l'exemple de Jésus-Christ pour corroborer son exhortation à pardonner aux ennemis, et il ajoute : « Sed potuit hoc facere, dicis mihi : ego non possum. Ego enim homo sum, ille Deus : homo ego, homo ïlle Deus homo. Deus utquid homo, si non corrigitur homo? Sed ecce tibi loquor : o homo, mulum est ad te imitari Dominum tuum, attende Stephanum conservum tuum. Certe Stephanus sanctus, homo erat, an Deus? Homo erat. Plane homo erat : Hoc erat quod tu, etc., etc. » Cet exemple est pris au hasard, et presque chaque page en offre de semblables.
telle que nous l'avons rencontrée dans ses écrits philosophiques. Cette forme prête elle-mème à l'expression une couleur pleine de richesse et d’individualité. Saint Augustin sait captiver l'esprit comme il sait émouvoir l'âme. Avec cela le style est simple et clair: aucune pompe oratoire ; point de périodes désordonnées.
Dès que le sermon ne se borne plus, comme précédemment, à commenter l'Écriture sainte phrase par phrase, nous voyons l'explication allégorique disparaître graduellement sans que pour cela saint Augustin la condamne comme fausse, nimème qu'il la méprise: même en ce cas, en effet, l'on en trouve des exemples vraiment bizarres (1). Il va de soi que les relations de l’orateur avec son public donnent aussi fréquemment à ses sermons un immense intérêt au point de vue de l'histoire de la civilisation. L'époque et le pays où ils furent prononcés ne s’y réflètent pas moins que l'esprit et le caractère de l’orateur.
A ces ouvrages de la vie professionnelle de saint Augustin nous ajouterons, encinquièmè lieu, deux autres écrits qui doivent être utiles au clergé et qui méritent une mention spéciale soit par leur intérêt littéraire, soit encore au point de vue de la civilisation. C'est d'abord l’ouvrage mentionné plus haut : De doctrina christiana, commencé en 397 et terminé en 426. Il comprend quatre livres, et il a pour but d'enseigner comment il faut « traiter l’Écriture sainte, » et arriver à en avoir à la fois l'intelligence et l'explication : il expose, par conséquent, les principes de l’herméneutique et ceux de l'éloquence ecclésiastique. Il est donc, sinon d’une manière absolue, du moins en principe, destiné aux ecclésiastiques : il a servi de manuel au clergé du moyen âge. Cet ouvrage, écrit dans un style clair et approprié au sujet, se fait remarquer par les efforts
4. C'est ainsi que, dans le sermon sur le combat de David contre Goliath (sermo 32), les cinq pierres de David signifient la loi contenue dans les cinq livres de Moïse ; le fleuve où David prend les pierres est le peuple errant des Juifs (populus fluxus), et la mise des pierres dans le vaisseau pastoral (vas pastoritium) signifie la transition de la loi à la grâce (gratia). Car : « quid tam significans gratiam, quam lactis copia ? » — On trouve aussi des exemples d’allégories sous forme de personnification; ainsi, dans le sermon 86, c. 6, où il fait parler l'Avarice et la Luxure.