Dans la préface de l'édition complète de ses ouvrages
4. V. Op. c., ce qui ne veut pas dire naturellement que ces ouvrages
n'eussent été, en tout ou en partie, publiés séparément. | 18
moins la plus grande partie de ses œuvres. Dans la préface en vers de cette édition, il appelle lui-même notre attention sur les suivantes, et voici l'ordre qu'il leur donne: le Cathemerinon, l’Hamartigenia, \'Apotheosis (1), les deux livres contre Symmaque; ensuite, à ce qu'il semble, la Psychomachia (2); puis le livre Peristephanon. Un de ses ouvrages, le Diltochaeon, n’est pas nommé dans cette préface (3). — Nous ne connaissons pas l'époque de la mort de Prudence; malheureusement les moyens d'établir cette date nous font complètement défaut.
Le premier livre mentionné parmi ses ouvrages paraît contenir ses plus anciennes poésies. Ce Liber Cathemerinon est un recueil de douze hymnes dont les six premières ont été composées pour l'usage de chaque jour et en vue du temps consacré à la prière ; ce sont elles qui ont donné le titre à tout le recueil. Elles ont été très probablement écrites les premières, et, peut-être même, publiées seules sous ce titre. Non seulement ces six hymnes se lisent, dans les manuscrits, à la tête de la collection, mais, détail plus important, les deux premières et la sixième se rattachent immédiatement à celles de saint Ambroise, qui donna sûrement à Prudence l'idée de ce genre de poésie; de plus, les deux premières ont été entièrement composées dans le mètre de saint Ambroise, et la neuvième l'est dans un mètre semblable (4). Parmi les quatre hymnes authentiques de saint Ambroise, il y en a bien trois qui sont composées également pour l'heure de la prière. Les six pre-
4. V. 39: « Pugnet contra hereses, catholicam discutiat fidem; » la deuxième partie de cette ligne ne peut signifier que l’apothéose qui traite de la Trinité et débute par le symbole de la foi (cf. aussi Apoth Prof., v. 21 et 39) ; les mots catholicam, etc. ne pouvant par contre, pris strictement, s'appliquer à l'Hamartigenia, il s'ensuit que cette dernière est désignée par la première partie du vers, quoique cette première partie puisse aussi à la rigueur s'appliquer à l'apothéose.
2. V, 4i : « Labem, Roma, tuis inferat idolis. » V. plus loin.
3. Gennadius (De voir tll., c. 13), lui attribue, mais à tort probablement, encore un ouvrage; nous n'avons d'ailleurs dans ce livre aucune donnée. Voici ses paroles : « Commentatus est in morem græcorum Hexarmeron de mundi fabrica usque ad conditionem primi hominis et praevaricationem e]Jus. »
&. En dimètre iambique, il est vrai, mais catalectique.
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mières de Prudence sont rangées selon l'ordre des prières journalières, auxquelles elles sont consacrées, à partir de minuit : 4° Zymnus ad qgalh cantum, dans laquelle nous voyons l'heure du chant du coq (&kextopsouvix), citée déjà comme consacrée à la prière dans les constitulions apostoliques. — 2 Hymnus matutinus. — 3° Hymnus ante cibum. — 4° Hymnus post cibum. — 5° Hymnus ad incensum lucernae (4).— 6° Hymnus ante somnum. Viennent ensuite les six dernières qui sont, en partie, composées pour servir dans des occasions ecclésiastiques déterminées. — 7° Hymnus jejunantium. — 8° Hymnus post jejunium. — 9° Hymnus omnis horae, hymne qui célèbre Jésus-Christ, ses actions et ses miracles. — 10° Hymnus ad ecequias defuncti. — 11° Hymnus VIII calendas januarias (Noël). — 12° Hymnus Epiphaniae.
Si l'on compare les hymnes de Prudence avec celles de saint Ambroise, on remarque, au premier coup d'œil, une différence générale qui s'étend à toutes les hymnes et qui, du reste, s’accuse déjà extérieurement. Les hymnes de Prudence sont bien plus longues que celles de saint Ambroise : elles le sont de trois à sept fois plus. Celles de l’évêque de Milan ne comprennent que trente-deux vers chacune, celles de Prudence en ont de cent à deux cents; la plus courte n'en a que quatrevingis il estvrai; mais, en revanche, la plus longue en compte deux cent vingt. On voit par là que Prudence avait moins en vue, ou, du moins, perdit plus de vue que ne le fit saint Ambroise, le côté pratique du culte dans lequel jecomprends aussi la prière journalière faite en commun à la maison. Parmi les hymnes de Prudence, il n'y en a aucune, à notre connaissance,
1. L'une des plus anciennes hymnes qui nous aient été conservées, üuvos rod AuyvixoÙ * ps lAapov x. r. À. était déjà consacrée à cette heure de la prière. V., sur cette hymne, Bunsen, Hippol., II, p. 93,95. —- L'hymne de Prudence n’était pas destinée par l’auteur au samedi saint, quoique, plus tard, l'Église en ait emprunté une partie pour cette solennité. C'est ce que nous apprend l'hymne elle-même, sans parler d’autres motifs : le pronom démons. tratif slla ajouté à nocte, v. 127, nous fait voir que la nuit de Pâques ne peut ètre comprise, comme présente, de même que la description de l'ilumination de l’église au temps pascal, description qui, sans cela, serait ici absurde. Dans cette question de critique littéraire, il fallait d'abord faire appel au bon sens qu'on laisse si souvent de côté pour ne faire parade que d'une érudition de mauvais aloi.
qui soit employée dans son entier, comme hymne de l’Église ; elle ne les a adoptées que par extraits (4). La raison en est que la poésie hymnique de Prudence est, à tout prendre, moins populaire que celle de saint Ambroise et porte, d’une manière bien plus déterminée, le caractère de la poésie artistique. Prudence chante d’abord, cela est visible, pour sa satisfaction personnelle, non seulement religieuse, mais encore esthétique. C’est ce qui perce dans la variété avec laquelle il traite le sujet, dans le mètre, et dans le choix artistique qu'il fait de ce dernier pour les hymnes où 1l abandonne le dimètre iambique que saint Ambroise’avait introduit dans l'Église. En cela Prudence ne fait que confirmer, comme nous le verrons, sa culture esthétique.
Quant à la manière de traiter ce genre de sujets, nous remarquons que Prudence développe et dévoile la conception symbolique qui ne se montre, dans saint Ambroise, que cachée et sous forme débauche; ce genre symboliqüe domine le régit surtout dans les deux premières hymnes, lesquelles se rattachent de plus près à celles de saint Ambroise. Si des commentateurs postérieurs, expliquant le chant matinal du dernier, ont pu voir un symbole du Christ dans le coq, le héraut du jour, Prudence affirmera directement ce symbole dans sa première hymne, considérera en même temps le sommeil comme l’image de la mort (2) et verra dans le lever un signe de la résurrection. De là voz ista (vox galli), qua strepunt aves, etc., nostri fiqura est judicis. De même que le coq nous réveille pour un nouveau travail, ainsi le Christ nous appelle à une vie nouvelle; à la véritable vie. Il est la lumière : la nuit, c'est le péché (3), qui engendra la mort, dont le sommeil est l’image. Au chant du coq, annonçant l'approche de la lumière du jour, les démons, qui se réjouissent dans les ténèbres, prennent la fuite(4). A
1. De l’une même, la dernière, on a composé trois hymnes pour Îe culte. V., par rapport à l'usage ecclésiastique des hymnes de Prudence, Daniel, Thes. hymnol., X, p. 119 sq.; Mone, Lat. Hymnen, 1, p. 204 et 377.
2. « Hic somnus ad tempus datus — est forma mortis perpetis, » v. 25 8.
&, V. Également dans saint Ambroise, 1. c. v. 14 ; chez lui (v. 9), Lucifer, c'est le Christ ; et le coq est nocturna lux viantibus. V. plus haut p. 200. Il y parle également de saint Pierre.
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. l'heure du chant du coq, le Christ est remonté victorieux des enfers : c’est le chant du coq qui mit saint Pierre en garde contre le danger. Mais la tendance parénétique qui ici, comme chez saint Ambroise, se produit dans tout son jour, réunit tous ces rapports divers pour les ramener à l'unité. La deuxième hymne de Prudence a un caractère absolument semblable, mais toutefois avec une tendance plus parénétique encore ; elle célèbre la lumière du jour, comme étant le symbole du Christ : l'un éclaire les cœurs, comme l’autre la nature. Le Christ, par sa lumière purifie de la souillure « des nuages noirs de la nuit du monde. » On sait que le baptème était aussi appelé lumière.
En deuxième lieu, Prudence élargit son sujet au moyen d'une peinture ou d’un récit ; c'est grâce à ce caractère essentiellement personnel, que ses hymnes ont pris la dimension dont nous avons parlé. En se laissant aller volontiers à ces . descriptions détaillées du monde concret, il sacrifie au goût du jour ; la poésie descriptive dominait alors la poésie profane elle-mème et nous pouvons y voir une marque de la décadence de la puissance créatrice. Prudence sait, il est vrai, lutter souvent avec lajpoésie profane par le brillant du coloris. Ce côté de la narration paraît manifestement dans la troisième hymne (ante cibum), où il-nous dépeint (v. 36 sq.) les mets que la nature tient à l'usage de l’homme ; il se montre encore mieux dans la cinquième hymne (adincensum lucernae), laquelle se distingue des autres par la richesse et les images de l’expression, soit que le poète nous expose avec une sollicitude précieuse pour l'étude de l'archéologie chrétienne (v. 13 sq.) les différents moyens d'illumination artistique, flambeaux, cierges, lampes, etc. ; soit qu’il nous décrive (v. 113 sq.) les jardins embaumés du Paradis ; soit encore qu'il nous rappelle le splendide éclairage des églises le jour de Pâques (v. 141 sq.) (1). À ce genre descriptif vient s’en ajouter un autre qui consiste à nous faire le récit de sujets tirés de l’histoire biblique, surtout de l'Ancien Testament; ces récits, qui occupent une place considérable, sont symboliques selon le génie du poète et offrent
1. Le poète rappelle ici (v. 125, sq.) la légende d’après laquelle les peines de l'enfer cessent pendant la nuit de Pâques.
même fréquemment une signification hypologique. C'est ainsi que l'hymne quatrième (post c:bum) nous raconte comment fut nourri Daniel dans la fosse aux lions : cette nourriture est une image du rafraichissement que procure le Christ aux âmes des justes renfermés dans le monde et menacés par le démon qui tourne autour d’eux comme un lion rugissant. L'hymne cinquième, l'hymne de la lumière, nous montre, dans un tableau détaillé, non seulement le buisson ardent, mais encore le passage des Juifs à travers la mer Rouge, l'engloutissement de Pharaon, les cailles et la manne fournissant dans le désert une nourriture au peuple choisi : cette dernière circonstance est ramenée d'une manière hypologique à la fête de Pâques. C'est ainsi que nous voyons également, dans l'hymne sur le jeûne (H. VI), la prédication de saint Jean-Baptiste au désert et l’histoire de Jonas (elle n’occupe pas moins de soixante quinze vers !) tenir la plus grande place du poème. L’éloge des actions du Christ (Hym. IX) n’est presque qu'un récit ; il est vrai que ce récit est ramené à une énumération cependant où l’auteur nous décrit, dans un style vraiment poétique, la descente aux enfers et la mort (v. 70 sq.).
Il est clair que, dans plusieurs de ces hymnes, l'élément lyrique est tout à fait relégué au dernier plan : nous pouvons du reste voir des exemples analogues dans la poésie lyrique de Rome, notamment dans celle d'Horace. Cette tendance de l’ode antique ne pouvait manquer de se faire sentir dans les poètes chrétiens. Toutefois l'élément lyrique se marie quelquefois à celui de l'épopée pour produire un effet dramatique ; c'est ce qui a lieu pour le récit du martyre des saints Innocents par Hérode, dans la dernière hymne de la fête de l'Épiphanie (v. 98 sq). On trouve, d'autre part, dans ces hymnes, non seulement des passages lyriques d’un magnifique élan (1) ou d'un sentiment affectueux et tendre, lequel était l'apanage exclusif de l’âme chrétienne (2) ; mais on voit encore dans
1. Par ex., la fin de l'hymne Ad incensum lucernae, v. 148 sq : « Ores digna, Deus, quam tibi roscidae — noctis principio grex tuus offerat — lucem, qua tribuis nil pretiosius — lucem, qua reliqua praemia cernimus, » etc.
2. Ainsi : « Jam maesta quiesce querela — lacrymas suspendite, matres, »
etc. de l'hymne funéraire, X, v. 117 5q., de même que : « Salvete flores martyrum, » etc., XIT, v. 125 sq.
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un grand nombre d’entre elles, dominer incontestablement l'élément purement lyrique. Le choix du mètre y contribue puissamment. C'est ainsi que les hymnes qui sont écrites dans le mètre ambroisien, le dimètre iambique acatalectique, à strophes de quatre lignes, réflètent davantage le caractère lyrique ; les deux premières surtout et les deux dernières (pour la fète de Noël et de l'Épiphanie) rentrent dans ce genre. On peut y rattacher aussi la sixième, à un degré même tout particulier; elle est également composée en vers dimètres iambiques, mais catalectiques, à strophes de quatre lignes : c'est l'hymne « avant le sommeil », si remarquable, et dont le mètre au rythme coupé et cadencé a je ne sais quoi qui vous flatle, vous berce, et, du même coup, vous rappelle son origine ; primitivement, en effet, ce mètre servait à la danse. Enfin, mentionnons l'hymne funéraire composée en dimètre catalectique anapestique à strophe de quatre vers.
Le choix du mètre des autres hymnes n’est pas sans avoir sa signification particulière : dans l'hymne « avant le repas » (Hym. Ill), l'auteur se sert du trimètre dactylique hypercatalectique, à l'allure si gaie, avec ses strophes de cinq lignes; dans l'hymne « après le repas » (Hÿm. IV) au contraire, il emploie les hendécasyllabiques phaléciens à strophes de trois lignes à la marche pleine de calme; dans l'hymne brillante «sur la lumière » (Hym.V), nous voyons apparaître l'élégant asclépiade, à strophes de quatre lignes, qui peut-être se rattache à une antique tradition relativement à la musique et qui, en tout cas, nous rappelle le rythme de l’ancienne hymne grecque sur la lumière, déjà mentionnée (1); l'hymne sur le jeûne (Hym. VIT), où le récit joue un si grand rôle, est composée en vers sénaires, à strophes de cinq lignes, et ce mètre si sobre et si simple étail alors usité dans la poésie épique et didactique ; l'hymne « après le jeüne » (Hvm. VIT) est composée en vers saphiques ; l'hymne neuvième enfin, qui célèbre la magnificence des actions du Christ, nous offre également un mètre heureusement choisi dans le Létramètre tro-
1. V., pour le mètre de cette hymne, Thierfelder, De christian. psalm. et hymnis, p. 33,
chaïque catalectique, employé aussi de préférence par Sénèque (1), et également populaire et propre à exprimer des actions sublimes. Ce vers, à strophes de trois lignes, produit ici un effet remarquable. On voit par là avec quel art étudié Prudence sait procéder, et comment il sait même souvent obtenir les plus heureux effets. |
Si donc, dans ces hymnes du livre Cathemerinon, l'originalité de la poésie lyrique de Prudence repose essentiellement sur la connexion intime qu'elle a avec le récit et la description, notre poète devait avoir une vocation spéciale pour la poésie épique-lyrique, telle que nous la trouvons dans le Peristephanon, c'est-à-dire dans les hymnes consacrées à Ja gloire des martyrs. En effet, ce livre, dont le titre est emprunté à la couronne des martyrs, mérite d’être rangé, entre tous ceux de Prudence, parmi les ouvrages à la fois les plus originaux, les plus importants au point de vue esthétique, et les plus intéressants sous le rapport historique. Il comprend quatorze poèmes très différents pour l'étendue, la forme et le caractère. L'un d'eux, le dixième (Passio Romani), qui ne renferme pas moins de onze cent quarante trimètres iambiques, divisés en strophes de cinq lignes, est, dans plusieurs manuscrits, détaché de ce cycle d'hymnes et inséré, comme ouvrage spécial, parmi les autres ouvrages didactiques et épiques de l’auteur. Mais, d'après le fond et la forme, il appartient au cycle de ces hymnes, auxquelles Prudence l'a certainement rattaché. On ne saurait, pas contre, en dire autant de la huitième hymne, qui traite, en neuf distiques, d'un «lieu où des martyrs ont souffert et où se trouve, depuis, un baptistère, » ainsi que le dit le titre lui-même. Ce poème, le plus court de tous, a tout à fait le caractère et même le mètre d'une épigramme. Il parle si peu des martyrs qui ont souffert en cet endroit, que c'est à peine si l’on peut deviner avec certitude qui ils étaient. Il nous rappelle aussitôt les inscriptions du pape Damase et nous laisse voir que ce premier précurseur connu de Prudence, dans le domaine de la légende versifiée, lui a montré la voie et lui a peut-être même