APOTHÉOSE
sacrifice qui est troublé par le signe de la croix gravé sur l'arme d’un garde du corps à blonde chevelure — probablement un Germain. Ce rapprochement du germanisme et du christianisme donne un attrait particulier à cette scène, laquelle ouvre en même temps à la pensée une large perspective historique.
La secte des ébionites qu’attaque ensuite le poète (v. 552- 181) lui semble avoir des liens de parenté avec le judaïsme. Ces hérétiques voyaient aussi dans Jésus-Christ un simple homme, tout en lui reconnaissant une grande vertu. C'est pour eux'que Prudence expose les miracles qui accompagnèrent sa naissance ainsi que ceux qu'il opéra lui-même. Il est beau de le voir appeler Lazare du fond de la tombe pour venir rendre témoignage de la divinité du Christ et enfin la mort elle-même, qui, sourde auparavant, suit maintenant son maître avec douceur. Il n’y a plus que les dénégateurs du Christ qui aient à la redouter, eux qui deviennent la proie de la nuit éternelle. Ici, Prudence, dans une longue digression sur la nature de l'âme (v. 782-951), aborde la question de savoir si l'âme de l’homme, qui n’est qu'un souffle de Dieu, peut souffrir les peines de l'enfer; elle est bien semblable à Dieu, mais elle ne lui est pas égale ; elle a pu succomber à la tentation et, de fait, elle a succombé avec la chair, et avec elle elle doit donc souffrir les peines de l'enfer. Le Christ nous en délivre vu que « Jésus a pris une nature exposée seulement à la punition et non au contact des vices : » la mort qui ne se nourrit que de fautes ne trouva rien à prendre sur lui; elle est morte d'inanition dans son corps. Après cela, l’auteur arrive logiquement, dans un dernier chapitre, à livrer l’assaut} au docétisme des Manichéens : d’après eux, le Christ n'aurait eu qu'un corps apparent. Accepter une telle doctrine, c'eût été détruire l'œuvre de la rédemption. Le poète fait donc appel à la véracité de Dieu et à l'arbre généalogique traditionnel du Christ. Ce n’est que pour avoirété véritablement homme, que le Christ est véritablement Dieu (v. 1053 s.). Prudence termine en nous faisant connaître sa foi en la résurrection dans un langage plein de grandeur.
Le poème Hamartigenia, de la même famille que l’Apo-
théose, lui est bien supérieur comme poésie ; Bayle lui-même déclare que c’est la meilleure production poétique de Prudence. La disposition en est la même ; mais, ici, la question de l’origine du mal est traitée dans la polémique contre une seule hérésie, le dualisme gnostique de Marcion. Celui-ci (d’après Prudence) admettait, pour expliquer l’origine dumaldans le monde, deux dieux, l’un pour l'Ancien et l'autre pour le Nouveau Testament ; et c'était celui-là, Le démiurge, qui est la cause du mal. — Ici également le poète a commencé par une préface, Praefatio (soixante-trois trimètres iambiques), dans laquelle il esquisse le dualisme de Marcion et donne Caïn comme son type. Dès le début de l'ouvrage lui-même, qui comprend neuf cent soixante-dix hexamètres, le poète attaque violemment Marcion : « Où te pousse ta fureur, lui dit-il, perfide Caïn, pour partager Dieu d’une manière blasphématoire ? » La scission morale dans le monde terrestre ne permet pas encore de conclure à une scission pareille dans l'ordre divin. L'idée de la divinité répugne déjà au dualisme : (porro) nihil suminum, nisi plenis vrribus unum (v. 22). La Trinité ne répugne pas à la divinité, ainsi que le développe le poète. Dieu, prévoyant cette hérésie, nous en a donné une image visible dans le soleil qui est un et triple à la fois, puisqu'il est lumière, chaleur et force fécondante. Mais s'il y a deux dieux, dit Prudence dans son argumentation, pourquoi n’y en aurait-il pas des milliers ? — Après avoir ensuite décrit le démiurge de Marcion (v. 111 s8.), le poète ajoute : Nous aussi, nous connaissons un père des crimes, mais ce n'est pas un Dieu; c'est plutôt un esclave de l'enfer. C'est un ange déchu qui, comme toutes choses, fut créé de rien par Dieu. Il était autrefois la plus belle des créatures ; 1l avait reçu en partage une grande puissance ; mais l'orgueil'et la jalousie le firent se séparer de Dicu. Prudence fait ensuite de Satan un tableau aux riches couleurs (1) ; ce tableau est même le pre- 1. « Vertice sublimis, cinctum cui nubibus atris
Anguiferum caput et fumo stipalur et igni,
Liventes oculos suffundit felle perusto
Invidia impatiens justorum gaudia ferre.
Hirsutos juba densa humeros errantibus hydris Obtegit ct virides adlambunt ora cerastae... » V. 130 sq.
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mier qui soit traité avec détails dans la poésie de l'Occident. C'est Satan lui-même qui tend des filets et des pièges ; ce « terrible chasseur, » qui se meut autour du monde, cherche à s'emparer des âmes imprévoyantes. Et ce serait là un Dieu ! C'est par jalousie qu'il tenta l’homme, parce que ce dernier avait été constitué maître de la terre. C’est de Satan que « dériva l'origine du mal. » La chute de l’homme eut pour conséquence la corruption de la nature ; le démon s'en empara comme d'une proie, après en avoir vaincu le maitre. Le poète fait une peinture pleine de poésie, sur cette transformation de la nature et de l'homme (v. 216 sq.) : ce n'est qu'à partir de ce moment que grandit l’ivraie, que les lions attaquent les troupeaux, que les sauterelles dévastent les États, que les éléments eux-mêmes brisent les barrières qu'ils devaient respecter, que l'orage enfin détruit les champs de blé et que le fleuve sort de son lit. Et tout cela n'est pas étonnant : la vie de l’homme donne aux êtres et aux éléments un exemple fatal. La soif de l'or est la source des maux. Le luxe — et ici le poète s'adresse à ses contemporains, — le luxe domine notre vie toute entière, celle de l’homme comme celle de la femme. L'ouvrage de Dieu, la belle physionomie humaine, est défigurée d’une manière sacrilège par la parure et par le fard (1). Et les sens, à quelles jouissances criminelles ne les fait-on pas servir ! L'homme emploie pour le mal les dons de Dieu. Originairement, le monde était bon ; c'est Dieu lui-même qui en rend ce témoignage après l'avoir créé : il n’est donc pas l'ouvrage d’un Dieu mauvais. Ce n’est point le fer qui tue, mais la main qui le dirige. On abuse du cheval dans le cirque, de l'huile dans la palestre ; et, rempli d'indignation, le poète parle ici, entre autres jeux, des combats d'animaux (v. 369 sq.). Satan met contre l’homme, esclave de la sensualité, tous les vices en campagne; cette « cohorte marche au combat sous un tel chef et donne l'assaut aux âmes avec des armes terribles » (l'on voit déjà renfermée ici l’idée de la psychomachie) (2). Les armées auxiliaires de Satan sont les sept tribus
1. Les détails que Prudence donne, ici et dans tout ce qui suit (v. 264
sq.), sont intéressants au point de vue archéologique. 2. Ce passage, particulièrement remarquable sous ce rapport, mais, il me
cananéennes qui poursuivaient Israël, et Prudence fait d'Israël le symbole de l’homme déchu. Ce n'est point contre la chair que nous luttons ; c’est, ajoute le poète, en s'appuyant sur l'Épitreaux Éphésiens (NI, 12), contre le démon et ses suppôts, dont Je poison léger et plus rapide que la flèche du Parthe pénètre dans l'intérieur du cœur (1). C’est là que nous engendrons nous-mêmes le mal; le démon ne fait qu'’allumer le feu. De même que le poison du mâle féconde la vipère, ainsi Bélial féconde notre âme; et, de même que les petits de la vipère ne viennent au monde qu'en tuant leur mère, ainsi le péché tue notre âme (2).
Le poète va ensuite au-devant d’une objection (v. 637 sq.) : Pourquoi donc Dieu, le Tout-Puissant, a-t-il permis le mal ?il aurait bien pu l'empêcher !... — Dieu devait donner à l’homme Ja liberté de la volonté. Lui, qui était destiné à être le roi du monde, devait être maître de lui-même. A ce prix seulement sa gloire et la vertu sont possibles. Placé entre le maître de la vie et le maître de la mort (magister), l'homme doit faire son choix. Le poète montre ensuite, par une série d'exemples tirés de l'Ancien Testament et suivis de deux paraboles(3), combien ce choix a été différent ; puis, il fait la peinture de la future sanction en enfer et en paradis, d’après la parabole du mauvais riche et de Lazare (4). C’est avec beaucoup de raison que Brockhaus a déjà fait remarquer (5) combien cette peinture des deux royaumes transcendants offre un singulier intérêt, par rapport à la Divine Comédie ; elle en offre surtout, d’une
semble, peu remarqué jusqu'ici, débute ainsi : « Namque illie numerosa cohors sub principe tali — militat, horrendisque animas circumsidet armis. — Ira, superstitio, maeror, discordia, luxus, etc. » V. 393 sq.