‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 2)Chapitre 128 sur 352 · APOTHÉOSE · texte numérisé non relu

APOTHÉOSE

mème directement à Tertullien, dans quelques ouvrages spéciaux de ce dernier. Parmi les poèmes de ce genre, le premier, dans les manuscrits, est l'Apothéose (Apotheosis), qui comprend mille quatre-vingt-quatre vers et se rapporte à la divinité de Jésus-Christ. Le premier poème a deux introductions dont la première exprime en substance, dans douze hexamètres, le dogme de la Trinité et sert ainsi dès le début à exposer la foi du poète ; la deuxième, intitulée Praefatio, en cinquante-six vers iambiques, le trimètre et le démètre alternant, motive en quelque sorte le poème lui-même. « Ma foi est-elle vraie ? » dit le poète, dès le début de Ja préface (et il rattache ainsi cette introduction à la précédente). IL est difficile de rester dans l'étroit sentier du salut et de ne pas se fourvoyer dans les détours de l’hérésie. La sophistique est habile à tendre des pièges cachés ; le démon ne se lasse pas de semer l'ivraie au milieu du bon grain. — Le poète veut réfuter les principales erreurs concernant la sainte Trinité et spécialement la divinité de Jésus-Christ. Le poème est donc une apologie de cette divinité.

Tout d'abord, Prudence, appuyé sur l'écrit de Tertullien contre Praxéas, combat les Patripassiens (v. 3 à 117), hérétiques qui prétendaient que le Père lui-mème a souffert la mort de la croix et niaient par conséquent la personnalité particulière du Christ. Son argument principal, qu'il fait reposer sur l'évangile de saint Jean, est l’invisibilité de Dieu. Le Fils seul apparut aux hommes, déjà mème dans l’Ancienne- Alliance. C'est ce que le poèle développe par plusieurs exemples. Il s'appuie notamment sur le récit des quatre jeunes gens dans la fournaise et fait à cette occasion un brillant et captivant tableau (v. 140 sq.) — Au vers cent soixante-dixhuitième, la poésie se retourne contre le chef d’une autre secte monarchiste, Sabellius, pour qui le Christ n’est qu’une forme visible de Dieu, tout comme le Père. Aussi Prudence l'appelle-t-il dès le début « dépossesseur du Père et dénégateur du Fils. » C’est donc avec raison qu'il met sur une mème ligne ces hérétiques et les païens lettrés qui croyaient aussi à un Dieu suprême. Ce rapprochement est juste en tant que la nature paternelle de Dieu forme la notion particulièrement

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chrétienne de Dieu. Le Père, dit Prudence dans son exposition, ne peut pas être tantôt le père et tantôt le fils, tantôt le non-engendré et tantôt l’engendré. S'appuyantenfin sur des passages de l'Ancien Testament qui font mention des deux personnes de la divinité (1), il dirige sa polémique (v. 321-551) contre les Juifs, et affirme que s'ils avaient bien compris les passages de l’Écriture, ils auraient écouté le Rédempteur. Cette partie du poème est sans contredit celle où la poésie offre le pl@s de richesses. On y trouve des passages magnifiques et pleins d'élévation.

Dans le récit, on voit apparaître d’une manière saisissante l'opposition capitale qui existe entre le christianisme plein de jeunesse, de fraicheur et de puissance moralisatrice, et le . judaïsme courbé sous le poids de la loi (2), lié, anéanti dans sa splendeur nationale, sans patrie, si profondément déchu enfin de sa grandeur passée (3) : la narration repose toute entière sur ce contraste. Le poète, dans une inspiration lyrique, montre comment s’est réalisée à la lettre l'inscription que Pilate avait fait mettre sur la croix ; comment la Judée, la Grèce et Rome chantent, dans leurs langues, la gloire du Christ : dans ce concert de louanges, on voit rivaliser ensemble la tuba, la chelys et l’orguc (v. 376 sq.). La peinture qu'il fait de l'influence moralisatrice du christianisme sur les nations sauvages est d'une incomparable beauté (v. 430 sq.); on les voit, elles aussi, se courber devant la croix, tout comme les empereurs couverts de pourpre. Un seul parmi ces derniers a fait exception : c'est Julien. Et ici (v. 449 sq.) se trouve le jugement célèbre que Prudence porte sur l’Apostat ; ce jugement, où le poète apprécie à leur juste valeur les qualités militaires et politiques de Julien, nous fournit un beau témoignage de la liberté intellectuelle et du patriotisme romain de Prudence. Vient ensuite un épisode remarquable, raconté dans un style vivant et dramatique : cet empereur offre un

1. Par ex., v. 316 : « Domino (Dieu le père), Dominus (le fils), flammam plait in Sodomitas, » d'après la Gen., c. XIX, v. 24. « Nec sub lege gravi depressa fronte ; jJacemus, Sed legis radium sublimi agnoscimus ore. » V. 336 . 3. V. notamment v. 541 sq.

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