V. plus haut, p. 317, Rem
2. Les prières d'Ausone sont celle qui est contenue dans l'Ephemeris et le premier poème des Zdyllia. Toutes deux montrent si bien le style d’Ausone et sont si bien en harmonie pour les pensées et l'expression (il y a même lieu de s'étonner qu'on n'en ait pas encore fait la remarque), qu'il n’est pas possible de douter que la première, elle aussi, ne soit son œuvre. Or, elle nous offre la phrase suivante de notre poème : Male velle, etc. (v. 5 sq.), (cf. Ephem., Or., v. 64 sq.) ; c’est apparemment pour cela qu'on a, mais à tort, attribué à Paulin la prière de l’Ephemeris. Un poète se reproduit moins lui-même mot à mot dans toute une phrase, qu'il n'en reproduit un autre. Remarquons en outre que, dans la prière de S. Paulin, un passage sent le paganisme : « ...Nullusque habeat mihi vota nocendi, Aut habeat nocitura mihi. » :
était bien la première en date (1). Cette correspondance poétique est doublement intéressante en ce qu'elle nous met d'un côté devant les yeux le contraste et le rapprochement de la poésie chrétienne et païenne à celte époque, et que, d'autre part, elle marque l'apogée de la poésie de Paulin et d’Ausone. L'un et l'autre s'y montrent vrais poètes et, en plusieurs passages du moins, ils atteignent un tel degré de poésie, qu'il serait difficile de retrouver des exemples semblables dans leurs autres ouvrages. Voilà le pouvoir de l'amitié, tel que le consacre ce beau monument.
En écrivant la première de ces lettres, Ausone devait ressentir en quelque sorte ce que Gœæthe exprime si bien en disant: « Quand vient à poindre une foi nouvelle, elle arrache souvent l'amitié et la fidélité, comme on arrache une mauvaise herbe. » Cette lettre débute en ces termes: Discutimus, Pauline, jugum. Il entend par là le joug de l'amitié; ce joug si léger et si doux qui les avait unis l’un à l’autre et que n'avaient pu faire secouer ni les commérages, ni les plaintes, ni la colère et l’erreur ; ce joug enfin qui avait autrefois uni leurs pères. La faute en est à Paulin seul: Ausone sera fidèle jusqu'à la mort. Là-dessus 11 fait l'éloge de leur rare affection et rappelle à son ami les charmes de la patrie en lui faisant la peinture des joies qu'il éprouve dans sa propre campagne, joies qui, à la vérité, n'ont plus d’attrait pour lui en l'absence de Paulin. Mais il espère que Dieu le Père et Dieu le Fils exauceront ses prières en lui ramenant son ami. Dans son esprit, il le voit déjà venir, et il développe ce tableau avec des mouvements pleins de poésie. Il dit en terminant : « Dois-je le croire, ou bien n'est-ce qu'un de ces rêves, comme en font ceux qui s’aiment ? » Quel que soit l’étalage de la rhétorique dans plusieurs passages de ce poème, on y sent néanmoins une chaleur de sentiments vrais qui sont très rares dans la poésie païenne de cette époque, et qui impriment presque au poème un caractère de sentimentalité moderne. A cette lettre écrite en vers hexa-
1. Peiper approuve aussi ce classement des lettres dans un article intitulé : Die handscriftliche Ueberlieferung des Ausons (Supplementband XI der neuen Jahrb. Philologie, p. 326).
mèlres, Paulin répond par une épitre de quarante-huit hexamètres et de vingt iambes (trimètre et dimètre alternant), dans laquelle il esquisse un touchant tableau de l'amour plein de piété filiale qu'il a toujours témoigné à Ausone. Il l'assure, en termes remplis d'enthousiasme, que la séparation des corps n'amènera jamais pour lui la séparation de l'esprit, et qu'il l'aimera toujours, mème par delà le tombeau. Ce poème, complètement animé par l'esprit chrétien, laisse voir une tendresse de cœur telle, que tout doute devait se dissiper à sa lecture.
Cettre lettre était la deuxième de saint Paulin. Le contenu de la première la rend plus importante : des deux épitres d'Ausone auxquelles il répond et dans lesquelles Ausone se plaint du silence de l’ami, l’une, la plus courte, laisse encore entendre la note de la plaisanterie. Ausone suppose que c'est la crainte de Thérasia qui empêche Paulin d'écrire, et il lui fait part en conséquence d’un procédé de correspondance à l’aide d'une écriture chiffrée. L'autre épître d'Ausone est, par contre, en grande parlie une œuvre de véritable poésie. Le barbare lui-même rend le salut qu'on lui donne, dit le poète en débutant, et au milieu du cliquetis des armes, on entend le Salve. Les rochers, eux aussi, répondent à l’homme. La nature entière parle; et il développe ces idées dans des vers pleins de charme. Toi seul, tu gardes le silence quand deux lignes suffiraient. Les montagnes boisées du pays basque et la maison de neige des Pyrénées ont-elles donc changé tes habitudes? Mieux vaudrait encore que le Carthaginois dévastat de nouveau l'Ibérie. Qu'il n’entende jamais plus les douces chansons du chantre ; qu’il ne trouve plus de plaisir aux voix de la nature, celui qui t'a conseillé de garder le silence; qu'il perde lui-même la voix. En terminant, Ausone conjure les Muses de lui ramener leur poète. C’est à cette finale que Paulin rattache sa réponse, qui débute par une introduction en neuf distiques, suivis de quatre-vingt-quatre iambes (trimètre et dimètre alternant) et de deux cent vingt-neuf hexamètres. Paulin déclare qu'il a dit adieu à la muse païenne. Le cœur consacré au Christ, s’écrie-t-il, se refuse aux Muses et demeure fermé pour Apollon. Une autre force, un Dieu plus grand,
agite maintenant ses sens; et ce Dieu défend de se consacrer à la vaine poésie des mythes. L'art des rhéteurs et les inventions des poètes ne font que voiler la lumière divine qu’il nous faut voir; tout cela remplit le cœur d'erreurs et de vanité et instruit seulement la langue (1). Cet art et ces inventions ne dévoilent pas la vérité, dont la lumière est le Christ.— Il chante ensuite la gloire du Christ : il renouvelle notre sentiment; il tarit tout ce qui auparavant nous donnait tant de plaisir. La foi en une vie à venir, dans la société de Dieu, détruit les vaines passions de la vie présente. — Paulin se défend ensuite de l'accusation de gaspiller ses biens, qu'il ne fait que placer chez le Christ, ainsi que du reproche de manquer de piété filiale, et il déclare combien il est redevable à Ausone. — Dans les hexamètres qui suivent les iambes, 1l prie l'ami de ne pas s'adresser aux Muses mais au Christ qui tient et meut les cœurs. Si sa manière de faire déplaît à Ausone, c’est à celui-là seul à porter la faute qui a changé ses sentiments : il ne fait pas difficulté de reconnaître qu'il n’est plus le même qu'autrefois, mais c'est autrefois — et non maintenant — qu'il était « à l'envers » (perversus), sans qu’on le crût tel. Cependant, s’il a fait quelque chose d’agréable à Dieu, c'est à Ausone, son maître, qu’en reviennent tout le mérite ct la gloire. Paulin lui reste toujours dévoué. Au surplus, il n'est pas anachorète, quelque digne d'envie que soit le sort de ces derniers; il vit plutôt sur la riche terre d'Espagne; à ce sujet, il s'étend sur la description de ce pays, inconnu à son ami. Il dit ensuite qu'un changement en bien ne mérite que des éloges et qu'il lui est égal de passer pour fou aux yeux de ceux qui pensent autrement que lui, pourvu qu’il soit sage devant Dieu; 1l
ajoute que la pensée du jugement dernier le fait à temps rentrer en lui-même.
1. Vocare vanis otio aut negotio Et fabulosis litteris Vetat, suis ut pareamus legibus, Lucemque cernamus suam :
Quam vis sophorum callida arsque rhetorum et Figmenta vatum nubilant, Qui cord falsis atque vanis imbuunt Tantumque linguas instruunt. V. 33 sq.
Cette épître, qui offre un grand intérêt au point de vue de l'histoire de la civilisation, est aussi vraiment poétique dans ses développements, surtout dans la partie écrite en vers iambiques et que Scaliger ne craint pas d'exalter, bien qu'il y mette une nuance d’exagération; mais cette poésie échappe à la brièveté de l'analyse que nous avons donnée. Elle renferme une hymne au Christ et de cette hymne déborde toute la puissance d'inspiration dont le christianisme remplissait alors Île cœur des lettrés qui avaient soif de l'idéal et qui se donnaient à lui sans réserve. C’est là qu'ils trouvaient une source fraîche et riche de cet idéal, alors que toute autre était tarie ou troublée. Ce principe de pure humanité, dont l'hellénisme avait posé les bases et que le christianisme devait ennoblir plus tard, s'élève ici déjà en vainqueur au-dessus des contrastes hostiles des idées païennes et chrétiennes de cette époque; par là, cet écrit de saint Paulin reçoit encore une plus haute consécration que par l’urbanité pleine de tact qui distingue cette correspondance et qui montre pourtant déjà comment le midi de la Gaule était destiné à devenir un asile pour la formation de la vie sociale du moyen âge.
Donc, après avoir renoncé à la poésie profane, Paulin ne laissa pas de que s'essayer dans la poésiereligieuse, attiré qu'il y était par son talent pour la forme ct par une sensibilité aussi vive que mobile. Parmi ces poésies chrétiennes, il y en a une qui, par le nombre des vers et, en partie aussi, pour le fond, occupe sans conteste la première place: c'est un cycle de poèmes panégyriques en l'honneur de saint Félix. Il était son patron et il lui consacra un poème en hexamètres au moïns pendant quatorze ans de suite (1), depuis l'an 394, où i} faisait des préparatifs pour se rendre à Nole, au jour de sa fête, le 14 janvier. De ces Carmina natalitia — ainsi appelés parce que le
1. A moins d'en admettre quinze en se basant sur le passage du livre de Dungalus, De cultu imaginum (du 1x° siècle) : « Paulinus, episcopus, vir eruditissimus et sanctissimus, sicut et multi de eo testati sunt, nobilem librum XV carminibus distinctum in honore et laude S. Felicis Martyris, edidit, » quoique Dungalus lui-même, ainsi que le montrent ses citations, ait compté pour deux le poème XIII. Tout dépend de savoir si l’on veut faire rapporter « Testat » aussi au nombre XV.