‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 2)Chapitre 15 sur 352 · De carn Christi, c · texte numérisé non relu

De carn Christi, c

Plein de cette sorte d'esprit, nous devons avouer qu'ilfranchit souvent les limites du bon goùût : d’autre part, dans des mots isolés, des phrases hachées et des constructions concises reposant sur des participes, il s'abandonne, trop souvent, hélas ! aux dépens dela clarté, à la violence de sa nature passionnée et à l'irritation si prompte de ses sentiments, et frappe son adversaire dans une langue serrée et énergique. La hâte de produire un ouvrage, qui souvent est le fruit d’une inspiration plutôt que d’une réflexion calme, lui fait aussi négliger la liaison des phrases. Il laisse au lecteur le soin de réfléchir sur l’enchaînement des idées, ou bien, s'il se résout à les enchaîner lui-même, c’est à l’aide d'une particule sans signification précise sinon parfois tout à fait impropre. C’est dans le choix des expressions que le style de Tertullien s'affirme avec loute son originalité. C'est là, il est vrai, qu'éclatent au grand jour cette indifférence pour la valeuret l'importance de la forme en tant que forme et ce manque d'égerds pour toutes les considérations conventionnelles et esthétiques de la langue; mais, c'est là aussi que l’on voit tout le génie de ce réaliste qui sait choisir l'expression la plus caractéristique, quand il en choisit une, et qui sait aussi la créer avec hardiesse lorsque le riche vocabulaire qu'il a à son service ne peut cependant la lui fournir (1). En considérant la latinité de Tertullien et celle de ses successeurs, on a eu vite fait d'adopter, pour la qualifier ordinairement, l'épithète d’« africaine» ; sous ce mot, on comprend tout ce qu’elle a d'irrégulier etde saillant : mais c'est bien à tort. On doit plutôt y distinguer des points tout à fait différents, en sorte qu'il restera ensuite très peu de détails spéciaux à l'Afrique. Avant tout, Tertullien prend ses expressions dans le domaine entier de la langue de la conversation, lequel confinait immédiatement à celui ide la langue populaire romaine; cet auteur de génie ne dédaigne pas çà et là d'y faire de larges emprunts. Or, c’est là seulement que se trouvent les africanismes véritables, et ils sont très difficiles à distinguer. Ceux qu'on] appelle de ce nom ne sont

4. Hauschild, Principes et moyens de formation des mots, dans Îertullien, Leipzig, 1876-1881.

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presque toujours que des particularités de la langue de la conversation, et de celle du peuple romain en général, ainsi que le montrent suffisamment les langues romanes, qui ont'précisément conservé ces particularités; sans cela, on serait forcé de tirer le conclusion absurde et ridicule que ces dernières -se sont toutes développées en Afrique ! Le christianisme peut aussi renvendiquer une part dans son style, c’est d'avoir émancipé, par son esprit démocratique et cosmopolite, ce qui s’y trouvait de populaire et de provincial en général. De plus, Tertullien puisa à la langue des Pères de l'Église grecque, et à celle de la science, j'entends de la science juridique : ces deux sources ont exercé sur sa forme une certaine influence. Enfin le christianisme a mème directement agi sur l'expression, et cette influence directe s’accuse surtout dans l'emploi fréquent de termes abstraits, dont la langue latine était elle-même si pauvre; dans la manière d'exprimer, non à l'aide d'un adjectif ou un verbe, mais par un substantüif même (1), des actions, des états ou des qualités, qui sont altributs d'un substantif; enfin, dans je ne sais quelle propension à tout personnifier. Il subissait en cela les influences de l’élocution d'Orient, telle qu’elle se trouve dans l'Ancien Testament ainsi que dans le Nouveau, écrit sous son inspiration. Cette influence biblique cadrait avec la nature punique de Tertullien et avec son imagination vive et colorée : c'est alors surtout que son style devient souverainement original etsa langue souverainement créatrice; car, s’il n’était pas capable d’idéaliser la matière, il s'entendait étonnamment à matériahiser l'idéal.

On peut répartir en trois classes, d'après la division adoptée par Néandre (2), les écrits de Tertullien ; les voici :

1° Ceux qui traitent des rapports entre le christianisme et le paganisme et qui ont leur source dans ces rapports euxmêmes; ce sont principalement des écrits apologétiques el

1. Parexemple : «Quam sapiens argumentatrix sibi videtur ignorantia humana,» De spect. c. 2; « Tragædiæ et comœdiæ scelerum et libidinum auctrices cruentæ et lascivæ», Jbid., c. 17 ; « Adeo quid simile philosophus et christianus, Græciæ discipulus et cœli. famæ negociator et vitæ, verborum et factorum operator, etc., » Apolog., c. 47.

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