‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 2)Chapitre 14 sur 352 · Hieronymus, Le vir. illustr., c. 53. 3. Op. cit., p · texte numérisé non relu

Hieronymus, Le vir. illustr., c. 53. 3. Op. cit., p

sauvages, pleine d'une énergie sans repos, une nature impériale de l'ancienne Rome », le caractérise très bien sans doute, mais d'une manière cependant incomplète; il a oublié en effet sa sensualité punique : c'était là un héritage de sa patrie, peutêtre même de sa mère; quoi qu'il en soit, cette sensualité renforçait grandement, chez lui, le réalisme romain et paralysait entièrement l'hellénisme de la culture romaine. A cela venait s'ajouter une imagination orientale qui, malgré l'hostilité de cet éminent réaliste pour la philosophie, le faisait pencher vers les spéculations transcendantales. Sa vie fut un combat continuel, un combat contre les autres et un combat contre lui-même. À peine devenu chrétien, il tire le glaive tant contre le paganisme que contre son propre passé, bien qu'il dût, en grande parlie, à ce dernier le bénéfice de son éducation. Il combat le paganisme avec l’ardeur enthousiaste d’un converti, et dans sa haine contre le vieil homme qu’il vient de dépouiller, il rejette, non seulement la religion et l’état païens, mais aussi la philosophie, l'art et la littérature. Cette contradiction devient plus grande encore et plus accentuée par le combat qu'il livre contre la gnose, basée sur le dualisme païen : bien plus, ce combat lui fournit l’occasion de passer au montanisme, autre extrème de la religion chrétienne, entièrement opposé à la gnose ; l'un en effet s’est développé sur une base hellénique, et l’autre sur une base juive. Devenu montaniste, Tertullien n’en est que plus hostile à l’hellénisme ; et comme il s'engage, en même temps, par ses attaques contre l'Église catholique, dans une nouvelle lutte et une contradiction nouvelle, il se trouve obligé de faire front de deux côtés. C'était tomber une fois de plus en opposition avec son propre passé; car, plus que personne, ilavait combattu l’hérésie avec grand succès et donné à l'Église chrétienne, dans le principe de la tradition, une arme invincible contre toutes les sectes. Mais c'est dans le montanisme seulement que l'originalité de sa nature atteint son développement le plus complet, et il faut bien le dire, le plus extrême. Son réalisme en effet apparaît ici poussé aux dernières limites ; aussi arrive-t-il parfois qu'on ne le distingue pas sans peine du matérialisme; témoin cette phrase : MNihi/ est incorporale nisi quod non est, car omne quod est, corpus-est

[34.] STYLE 15 sut generis (1). Or, cette phrase, il l’applique non seulement à l’âme mais à Dieu lui-même, tandis que le docétisme gnostique ne voulait accorder même au Christ crucifié qu’un corps imaginaire. De là la compréhension corporelle de la propagation des âmes au moyen du provignement, et celle du péché originel se transmettant comme une maladie ! — Avec une telle absence d'idéalisme, avec ces instincts violents d’une nature africaine passionnée, fougueuse et pleine d'imagination, tout ce qui tombe sous les sens semble à Tertullien dépouillé d’idéal et par suite à repousser comme une faute : de là, comme montaniste et en prévision de la destruction prochaine du monde qu'admettait cette secte, il exige non seulement l’ascétisme le plus rigoureux, mais il s'égare lui-même jusqu'à ne plus placer l'essence du mariage que dans la commirtio carnis. Que dis je ! parti de ce point de vue, il arrive à l'opinion étrange, mais typique, que le Christ était un homme laid (2) !

Nul écrivain, mieux que Tertullien, ne justifie le mot de Buffon : le style, c’est l'homme. Or, le charme de son style, quelque défectueux qu'il soit d'ailleurs, consiste précisément dans le relief que lui imprime sa remarquable individualité : pour l’auteur en effet la forme n’est rien en elle-même; elle n’est que l'expression de la pensée, point de vue nouveau, et propre au christianisme, si nous le comparons avec l’antiquité classique. Cette absence de sentiment pour la beauté de la forme est du reste une conséquence évidente de son manque d'idéalisme. Par suite, ses ouvrages sont entièrement dépourvus de composition arlistique, même aux endroits où l’on s’attendrait à la rencontrer. La disposition logique elle-même est fréquemment en défaut. Ainsi s'explique, même dans ceux de ses ouvrages où l'éloquence brille de tout son éclat, l’absence de rythme dans la construction des périodes; à vrai dire, il ne s’en préoccupe jamais. Sa nature était réfractaire à l'harmonie; par contre, nous trouvons en lui un « esprit de contradiction » qui nous attache par la richesse des antithèses et par l'abondance des pointes et des jeux de mots.

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