‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 2)Chapitre 195 sur 352 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

ORIENTIUS

À côté de la poésie épique, qui, par le nombre comme par la valeur de ses ouvrages, se place au premier plan dans la poésie purement chrétienne de cette époque, nous voyons apparaître, au deuxième plan, la poésie didactique; le chemin qu'elles suivent se croise plus d'une fois, car, à cette époque, la poésie chrétienne en général n’a qu'un but, celui d’instruire. A ce domaine appartient encore un ouvrage, écrit également par un Gaulois et qui ne manque pas d'offrir un certain intérêthistorique général. C’est le Commonitorium d'Orienrius (1) : tel est en effet le nom que l’auteur se donne lui-même à la fin de son ouvrage, lequel est écrit en distiques et comprend deux livres (six cent dix-huit, et quatre cent dix-huit vers). Qu'il füt de la Gaule, et qu’il ait vu personnellement dans ce pays les conquêtes dévastatrices des Goths, dont il ne fait mention qu'en frissonnant, c'est ce qui ressort du poème lui-même. À n'en pas douter, il a eu sous les yeux, pendant qu'il composait, le poème De providentia, et il l’a eu justement pour le passage où il décrit ces ravages; ainsi donc, c’est après les vingt premières années de ce siècle que l’auteur a écrit son poème (2). Toutes ces dates, de même que le caractère de ce poème, conviennent à cet Orien-

4. Dans le Thesaurus novus anecdotorum, tome V, stud. et opera Martène et Durand. Paris, 1747, in-fol.

2. V. plus haut, p. 340. J'incline à placer le Commonitorium entre 330 et 340. L'auteur produit tout à fait l'impression d'un vieillard.

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tius, évêque d'Auch, dont une ancienne Vie (1) nous apprend que, dans un âge avanté, ilentreprit pour ThéodoricI®", roi des Goths, une mission auprès des généraux romains, Aëtius et Litorius, lesquels le serraient de près (437-439) (2). Cette Vie est en complète harmonie avec le poème, lorsqu'elle nous informe que Orientius,« après avoir secoué les chaînes de la lubricité (/ubricitas), se consacra, avec un sens chaste, tout entier à Dieu. » L'auteur du poème, en effet, confesse avoir senti lui-même les attaques de la chair, contre lesquelles il cherche à prémunir d'une manière très circonstanciée (3). Voici quel est le contenu de ce poème. L'auteur veut nous enseigner le chemin qui conduit aux récompenses de la vie éternelle. Dans ce but, il prie Dieu et Jésus-Christ de vouloir l'assister. Pour l'homme, il y a un double chemin; parcourir une vie terrestre et une vie future, tout comme il a une double nature, un corps animal attaché à la terre et une âme vivifiée par le souffle de Dieu. Nous naissons pour chercher Dieu: nous le cherchons pour le connaître; nous le connaissons pour l’adorer. Mais comment devons-nous l'adorer ? Il suffit de croire en lui avec un cœur pur. De là, découle l’amour de Dieu et du prochain : ce n’est que de cette manière que nous pouvons remercier Dieu de ses nombreux bienfaits. Le poète nous fait ensuite une description détaillée de ces bienfaits de Dieu, ainsi que de l’amour du prochain. Agissez de manière, continue-t-il en montrant le but du droit chemin, agissez de manière à mériter d'être reçu, après la mort, dans les demeures éternelles. L’homme ressuscitera avec son corps. Ici le poète donne les preuves connues de l'immortalité, surtout celles qui sont tirées de l’ordre naturel. Si donc, aprèsla mort,

1. La première, dans les Acta SS, (Maii, t. I), v. $ 3. D'après cette Vie, Orentius se distingua, comme évêque, par la conversion des païens ce qui démontre apparemment ses travaux apostoliques au commencement du siècle, et ce qui cadre avec le grand âge qu'il avait, vers l'an 40 du v° siècle,

2. La date ordinaire est 439 ; Dabn (4. cit.) semble adopter 437.

3. V. p. 28, B.— Il n'y a qu’une critique sans fondement, facilitée souvent par une vanité nalionale ridicule, qui ait pu voir dans Orentius, un Espagnol, évêque d’Illibéri ; n’avait-elle pas procédé ainsi à l'égard de Dracontius ? On trouve des appréciations de cette force dans l'Histoire critique de la littérature espagnole, par Amador de los Rios !

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il existe une vie éternelle; s’il y a une récompense pour les justes et un châtiment pour les méchants; faites tous vos efforts pour ne pas dévier du droit chemin. Évitez les plaisirs sensuels, voilà la première condition. Fuyez avant tout les beaux visages, car les yeux prennent feu et enfantent le péché. N'est-ce pas la femme qui est la cause première de toùt le mal ? C’est par elle que l’homme a perdu le paradis et mérité la mort. Que de peuples ont été précipités dans le malheur par le visage d'une femme! C’est ce que le poète ne croit pas devoir redire en détail (1). Il se contente de rappeler le souvenir des exemples de l'Ancien Testament, exemples qui nous montrent l’amour honteux conduisant à la ruine. La croix doit servir de bouclier et de glaive contre de telles tentations : le poète les a également éprouvées. Que chacun pense que ces jouissances terrestres, dont Orientius fait ici la peinture, sont passagères, tandis que les peines de l'enfer ne finiront jamais. Que si, chaste de corps, « vous avez foulé aux pieds » les jouissances sensuelles, 1] vous reste encore à secouer l’autre partie du fardeau qui pèse sur votre cœur. Cette transition amène le poète à parler des autres vices qu'il faut éviter : il . met d’abord en garde contre l'envie, «la mère de tant de crimes, » etil s'arrête davantage encore dans la peinture qu'il nous fait de l’avarice (avaritia) (2): méprisez les trésors du monde que vous ne possédez pas en vérité, puisqu'il vous faudra, en mourant, les laisser après vous; songez plutôt à en amasser pour l'éternité.

Dans le livre deuxième, Orientius cherche encore à prémunir contre la vanité, le mensonge, la débauche, l’ivrognerie ; il nous fait même, de ce dernier vice, une peinture effrayante dans ses détails, en nous plaçant sous les yeux le portrait d'un

1. Il fait allusion à Sémiramis, d'une manière qui nous rappelle Dante : Cum gentes nulla Domini sub lege, nec ullis Sanctorum ad vitam perdomitas monitis, Qua furor impulerat, lascivus duceret error, . Esset et hoc licitum quod fuerat libitum. P. 27, B. 2. Les nombreux détails qui, en dehors de la luxure, sont consacrés à ce vice, montrent suffisamment par eux-mêmes ce qu'on avait à souffrir de l’avarice, à cette époque. Maints poèmes nous en ont déjà offert la preuve.

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homme ivre. — Le lecteur, continue-t-il, pourra se dire : ces mesures sont vraies, sans doute, mais difficiles àsuivre.Grande est la peine, le poète en convient, mais grande aussi est la récompense : et ne fait-on pas, ajoute-t-il, les sacrifices pour un honneur terrestre ? Faites-en aussi pour mériter le royaume de Dieu, qui vous ménage des récompenses bien différentes, bien plus sublimes. La fin de nos jours arrive à pas de géant : chaque heure nous rapproche de la mort; à chaque heure, le monde décline et se précipite vers sa ruine. Et ici Orientius jette un coup d'œil sur les guerres meurtrières, dont il a luimème été le témoin, guerres où rien ne protégeait de la fureur des Barbares et où « toute la Gaule fumait comme sur un bûcher (1). » Et pourtant, ni la fragilité des biens de la terre, ni le spectacle quotidien de la mort qui arrive souvent d'une manière si inattendue, ne sont capables de faire réfléchir le pécheur au jugement dernier, à ce jour où il recevra les ch4timents qu'il mérite. De quelle nature sont ces châtiments ? L’est ce qu'il va nous apprendre (p. 38). Pour les uns, ce sont les ténèbres; pour les autres, un feu de soufre ; pour d’autres encore, un froid glacial. Ceux-ci seront environnés de serpents, ceux-là tourmentés par des chaînes de fer rouge. Des vers innombrables dévoreront l'athée (2). A la grandeur des crimes sera proportionnée la grandeur des châtiments, et ils commenceront avant le jour du jugement, afin que le retard du jugement n’amène pas un retard dans le supplice (3). — Les justes, par contre, brilleront comme les feux du soleil ; des vêtements blancs comme la neige envelopperontleurs membres resplendissants : ce sera là notamment la récompense des ascètes, qui n'ont jamais souillé la blanche robe du baptème

4. Pag. 36 et cf. De Providentia, v. 17 ets. et v. 35 sq. 2. Il y a, dans cette peinture des peines de l'enfer, plus d’un trait qui nous fait penser à Dante: par exemple:

Omnia plena illic lacrymis, terrore, dolore, Et vox nulla, nisi quam dederit gemitus.

Quelques distiques semblent avoir été déplacés ici, comme du reste en d'autres endroits du poème.

3. Judicii ante diem poenas dabit (impius), ut neque parvum Supplicii spatium det more judicii.

Cette manière de voir est tout à fait remarquable.

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par « le contact de la femme ; » ce sera aussi celle des martyrs, celle des prêtres et des moines. Leurs visages rayonneront de la lumière du Seigneur, alors qu'au jugement dernier ils formeront comme une couronne autour de lui. Le poète fait ensuite la description de ce jugement et celle de la ruine du monde ; il termine en conjurant le lecteur de ne pas l'oublier dans ses prières.

Cette analyse montre beaucoup de clarté dans la marche des idées et laisse facilement reconnaître que l’auteur a pris, pour point de départ, les pensées que Lactance développe dans ses Institutions (1). Quant à l'expression, Barth en a déjà, et à bon droit, fait ressortir la force et la concision, qualités si rares à cette époque; elles marchent de pair avec un naturel extrême, qui, ne visant jamais à l’eflet, prouve ainsi que cette langue vient réellement du cœur. Nous pouvons voir encore par là qu'Orientius ne saurait être si facilement l’auteur des autres poèmes qu'on lui attribue et qu'on imprime à la suite du Commonitorium : l'un ne contient, en cinq distiques, que des épithètes appliquées à Jésus-Christ, telles que Janua, Virgo, Leo, Virtus, Sapientia, etc., et l’autre, d’une plus grande étendue et en hexamètres, contient l’explication de ces mêmes épithètes (2). À ces poèmes vient s’en ajouter un autre semblable, en distiques : tous font l'effet d'appartenir à un quatrième poème (3), composé en vers hexamètres et intitulé à tort De Trinitate ; c'est plutôt un éloge de ia personne du Christ. Ce dernier n'offre rien de remarquable, si l’on en excepte l'explication de la forme de la croix. Îls appartiennent tous, à coup sûr, à une époque postérieure. Disons enfin qu'on attribue à Orientius des prières en vers iambiques sénaires.

4. V. plus haut p. $5sq., cf. surtout p. 90, 91 et 92. 2. Par exemple : Janua — quod residet caelo secretaque pandit, Virgo — incorruptae matris quia partus origo est. V. les restitutions du texte de Luc. Müller, dans le Rhein. Mus. 1867, p. 505. .

3. Les derniers vers de ce poème semblent dire qu'il précédait les autres.

442 RUSTICUS ELPIDIUS [396-7.]

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