‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 2)Chapitre 194 sur 352 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Presque à la mème époque, nous rencontrons un poème d'un autre Paulin, et ce poème appartient également au domaine de la poésie narrative. C’est l'Eucharisticon (2), de Pella (3), chant d'actions de grâces en six cent seize hexamètres, et composé en 465. C'est ainsi, en effet, que l'auteur a intitulé l’histoire de sa vie, et cette histoire il la raconte, lui, vieillard de quatre-vingt-quatre ans (4), dans ce poème dont le titre exact est Eucharisticon Deo sub ephemeridis meae textu.

la Vie de saint Afartin, Paulin parle d'un événement politique qui eut lieu en 459, je veux dire de la victoire d'Ægidius, bloqué dans Arles, sur les Visigoths : il n'est donc guère possible de faire remonter plus haut que l'an 460 l'achèvement de la Vie de saint Afartin. Toutefois. dans ce passage, le récit semblerait faire supposer qu'Ægidius est déjà mort au moment où Paulin écrivait. Il mourut en 46#; donc la Vie a été composée entre 464 et 470,

1. V. Sidoine Apoll., Epp., 1. IV, ep. 18, où le poème lui-même nous a élé également conservé. |

2. Nous trouvons ce titre déjà dans Stace, Siv., 1. IV, 2: le poète intitule ainsi un poème en hexamètres où tout respire une lâche adulation : il remercie Domitien d’avoir bien voulu l'inviter à la table impériale. Ce titre vent encore dans un poème de Sidoine Apollinaire ; V. plus loin, Carm.

3. Paullini Carmen Eucharisticum, prolegomenis et adnotationibus tllustr., auctore L. Leipziger. (Dissert. de doctorat.) Breslau, 1858. On le trouve aussi en appendice dans l'édition de Paulin de Périgueux par Daum, dont nous avons parlé plus haut, p. 428, rem. 3.

&. V. 12 sq. : Altera ab undecimna annorum currente mcorum

Ebdomade, sex aestlivi flagrantia solis Solstitia et totidem brumae jam frigora vidi.

Il est très vraisembluble, de prime abord, que c'est la douzième et non la treizième semaine qu'il faut entendre par ces mots « altera ab undecima », sans quoi l’auteur aurait eu quatre-vingts ans ; cette interprétation concorde aussi seule avec toutes les autres dates. V. plus loin, p. 435, rem. 3.

[388-9.] EUCHARISTICON 433

Cette autobiographie doit tenir lieu d'un cantique d'actions de grâces dans lequel le poète, ainsi qu'il s'exprime dans la préface, remercie Dieu, non seulement du bonheur qu'il a goùûté dans sa jeunesse, mais encore de l’adversité qui, depuis trente ans, n’a pas cessé de s’altacher à ses pas. C’est par l’adversilé que Dieu lui a appris à ne pas faire trop grand cas du bonheur de ce monde, et à ne pas trop désespérer non plus dans le malheur, puisque c’est par là qu’il a mérité le secours de sa grâce. Ce n'est donc pas la soif de la gloire qui l’a poussé à prendre la plume pour écrire ces « Éphémérides ; » elles ne sont pas destinées à des étrangers, mais à sa propre édificalion : voilà comment il excuse par avance, chez les «savants,» cette poésie inculte, carmen incultum. L'histoire que nous avons sous les yeux et dont la langue est relativement simple, quoique souvent la construction et le style soient assez prosaïques, cette histoire, dis-je, est pleine d'intérêt. Non seulement elle nous retrace l’image fidèle d'un caractère plein d'amabilité et dont la simplicité, la véracité et la bonté d'âme se réflètent dans chaque ligne, mais elle nous fait le tableau de cette époque ; l’Eucharisticon ne nous livre pas seulement des documents intéressants pour l’histoire des mœurs, mais encore des faits et des dales précieux, ainsi que l'ont déjà reconnu les historiens qui ontécrit sur la migration des peuples. C'est l'Eucharisticon qui nous fournit les renseignements suivants. Paulin naquit à Pella où résidait son père, alors préfet de l’Illyrie. Peu après sa naissance, nous le trouvons à Carthage, où son père fut envoyé en qualité de proconsul ; mais il n’y resta que peu de temps, après quoi il vint dans la maison de son grand-père (1), à Bordeaux, patrie de ses aïeux. C'est là qu'il reçut la première instruction. En se plaignant de la décadence postérieure des études, il rend hommage au sys-

1. L'opinion mise d'abord en avant par Sirmon et défendue ensuite par Barth, opinion qui faisait du poète Ausone le grand-père de Paulin, a si peu de solidité, que je ne m'arréterai pas à la réfuter. Qu'il nous suflise de remarquer que, d’après la donnée de Paulin, son grand-père était consul, alors qu'il n'avait lui-même que trois ans ; Ausone aurait done dû être consul en 385, d'après la chronologie de la vie du poète (v. plus loin) : or, il le fut en 379.

tème pratiqué dans son enfance. Les leçons de grammaire commencèrent par l'étude de l'Iliade et de l'Odyssée : le grec, en effet, avait été sa langue maternelle, moins à cause du lieu de sa naissance, où il n'avait fait que passer, qu’à cause du personnel de la maison, qui était grec. Il dut, bientôt après, entreprendre la lecture de Virgile qui, pour cette raison, lui causa les plus grandes difficultés. Avec quels sentiments de piété et dereconnaissance parle-t-il ensuite de l'éducation excellente qu'il reçut de ses parents ! Il ne manifeste qu'un regret : ils ne partagaient pas son désir de le consacrer à la vie religieuse. Mais c'est Dieu qui l’a voulu ainsi, et tout est pour le mieux. Il n'avait que quinze ans, lorsqu'une maladie le força, hélas! à interrompre ses études. Sur l'avis des médecins et pour fortifier son corps, il s’adonna tout entier aux exercices et aux divertissements d'un chevalier. Son poème nous fournit làdessus maints détails pleins d'intérêt : la chasse, la chasse au faucon surtout, et le jeu de balle, sont au nombre de ses plus grands plaisirs. Il dut, on s’en doute bien, se permettre à cette époque quelques écarts de jeunesse (1). Telle fut la vie de Paulin jusqu’à sa vingtième année, époque où il se maria avec une jeune fille de noble famille, mais sans fortune.

Le travail et l’ordre l’aidèrent néanmoins à se créer promptement un bien-être qui lui offrit d'autant mieux toutes les jouissances d'un grand propriétaire (2), qu'il ne sentit jamais l'aiguillon de l'ambition. Il se laissa aller, jusqu'à l’âge de trente ans, aux charmes de cette vie. Alors, les choses changèrent de face; son père mourut, et, avec cette mort, coïncida l'invasion des ennemis. La suite de l'Eucharisticon nous montre quel est cet ennemi, dont veut parler Paulin: ce sont les Goths

4, Il sut toutefois, eu égard aux mœurs du temps, observer une louable réserve :

Hac mea castigans lege incentiva repressi, Invitam ne quando ullam jurisve alieni Appeterem, carumque memor servare pudorem Cedere et ingenuis oblatis sponte caverem, Contentus domus illecebris famulantibus uti. V. 162 sq. 2. Avoir une maison belle et spacieuse, une table bien servie, de nombreux domestiques, un ameublement d'un goût exquis, des voitures et des chevaux, tel était pour lui le comble du bonheur.

[390-1.] EUCHARISTICON 435

qui, en 412, envahirent le pays sous la conduite d’Athaulf (1). Cette invasion, et plus encore les démélés qu'il eut avec son frère relativement à l'héritage paternel, furent pour lui la source de beaucoup de souffrances. Sa situation devint encore plus difficile, quand il se vit, contre son gré, l’objet des faveurs de l’usurpateur Attale ; celui-ci le fit conservateur d’un trésor qu’il possédait (414). Dévalisé à Bordeaux par les Goths, il s'enfuit à Bazas où une révolte des esclaves mit sa vie en danger: il réussit toutefois à sauver la ville de l'invasion des Goths, en gagnant les Alains qui formaient leur armée de secours, et en la faisant entourer par leurs chariots de guerre. Nous avons là un tableau vivant de ces temps orageux (2). Après cette période de tribulations, Paulin retourna à son ancien projet d'émigrer dans la presqu'ile d'Ilyrie, où sa famille possédait encore des biens du côté maternel: mais sa femme ne pouvait se résoudre à entreprendre sur mer un tel voyage. Il caressa également le projet de se consacrer à la vie monastique. Il se laissa retenir par des considérations de famille ; mais il ne s’en adonna pas moins à la vie ascétique (v. 469) et aux études cléricales, surtout à l’étude et à la réfutation des croyances hérétiques, vers lesquels 1l semble luimême avoir penché. Après quinze ans de cette nouvelle vie, il reçut le baptème, à Pâques; «il y a de cela trente-quatre ans, » écrit-il(3);ilavait par conséquent quarante-neuf ans. — Bien-

14. Il ne saurait être douteux que ce ne soit là cette invasion dont il veut

parler. Cf., pour ce qui suit, Dahn : Les rois des Germains. (V. p. 56 sq.) 2. Il ne renferme que peu de vers, v. 383 sq. : Vallantur urbis pomoeria milite Alano,

Mira urbis facies, cujus magna undique muros Turba indiscreti sexus cireumdat inermis Subjecta exterius ; muris haerentia nostris Agmina barbarica plaustris vallantur et armis. 3. Ce passage, important pour fixer la date du poème, est conçu en ces termes, v. 474 sq. :

Post autem exacta jam trieteride quinta Rite recurrente statuto tempore Pascha Ad tua, Christe Deus, altaria sacra reversus, Te miserante, tua gaudens sacramenta recepi Ante hos ter decies super et hos quattuor annos. Le deuxième vers montre suffisamment qu'il s’agit ici du baptême qui avait

{ôt il se trouva seul avec lui-mème, n'ayant plus que Dieu pour lui, car la mort lui enleva sa belle-mère, sa mère et sa femme : ses deux fils suivirent chacun leur chemin. N'ayant que la pauvreté pour compagne, il se relira à Marseille où habitaient plusieurs de ses amis; il vécut quelque temps dans les environs de cette ville en cultivant lui-même un petit bien qu'il y possédait. Le bonheur toutefois fut loin de vouloir lui sourire. Courbé sous le poids des années et des soucis, il revint à Bordeaux. C’est là, tandis qu’il était en proie à la plus extrême misère, que Dieu vint à son secours: un Goth désirant lui acheter un champ de terre, lui en envoya le prix. Cette somme ne répondait pas sans doute à la valeur réelle du terrain; mais elle fut la bienvenue et le poète ne manque pas d'en remercier Dieu. Il le remercie d’ailleurs également pour tout ce qui lui est arrivé; il le prie seulement de ne pas permettre que ces tribulations brisent son courage; c'est à Dieu qu'il veut appartenir, dans la vie comme dans la mort.

Cet abandon à la volonté divine, cette confiance inébranlable en la Providence, qui remplissent toutle poème, donnent à ces vers, malgré que le style et le mètre en soient souvent défectueux (1), un charme qui attire et une haute expression d'individualité : abstraction faite de l’intérèt historique, celle-ci nous captive du commencement à la fin. Quel heureux contraste entre ce jet libre et vrai d'un cœur chrétien,

Jieu à le fête de Pâques ; le pluriel sacramenta, qui suit, s'explique par le fait que la communion pascale suivait immédiatement la réception du baptème. Dans le dernier vers, il faut lire hos au lieu de Aës, que donne l'édition princeps; vouloir y substituer bis, avec Barth, c'est arriver à un mauvais calcul. Voici, d'après moi, ce qui résulte de ce passage. L'auteur était âgè de trente ans, ainsi qu'il le dit lui-même et comme nous l'avons fait remarquer, lorsque les Goths envahirent la Gaule, en 412; il était donc né en 382, et, vu qu'il a 83 ans (v. plus haut, p. 432, rem. 4), ilécrivit son poème en 465 ; retranchons 49 (34 + 15), et nous verrons que c'est en 416 qu’il embrassa la vie ascétique, à la suite des événements des quatre années précédentes. C’est ainsi seulement qu'on peut mettre en harmonie toutes les dates ; il en résulte également que le nombre compris dans altera ab undecima (v. 12) est bien le nombre douze, et non treise.

1. V. sur les défauts de la langue et du vers le travail consciencieux de Leipziger, L. cit., p. 40 sq. ; il faut remarquer notamment l'apparition fréquente de l’hiatus. Il est à peine besoin de faire remarquer que Paulin a, lui aussi, pris Virgile pour modèle.

[392-3.] ORIENTIUS 437

malgré les défauts de la forme, et ces produits artificiels, mensongers, pleins de rhétorique, des panégyristes païens ou même des écrivains postérieurs, mais qui n'avaient de chrétien que le nom! ,

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